‹ Cours de littérature celtique (volume 2)Chapitre 38 sur 108 · DOUZIEME LEÇON · texte numérisé non relu

DOUZIEME LEÇON

8 mars 1901.

Sur les Celtes, dans la péninsule des Balkans, il y a chez Polybe peu de détails à trouver. L'invasion de la Macédoine, celle de la Grèce, 281-279 avant J.-C, sont des événements antérieurs à la période dont il s'occupe et qui n'ont eu sur l'histoire des temps postérieurs aucune influence. Polybe y fait seulement de courtes allusions. C'est ainsi qu'au 1. IX, ch. 35, § 4, il rappelle la défaite de Ptolémée Kéraunos, roi de Macédoine, par les Gaulois en 281 (1). De même la résistance heureuse des Etoliens à ces barbares, commandés par Brennos, en 279, est mentionnée par Polybe au 1. IX, ch. 30, § 3 (2). L'expédition dirigée contre Delphes par les Gaulois et la destruction d'une partie de leur armée pendant la retraite, en

(1) Ed. Didot, t. I, p. 437; Cougny, t. II, p. 276-277; D. Bouquet, t. I, p. 199 A.

(2) Ed. Didot, t. I, p. 433; Cougny, t. II, p. 274-275; D. Bouquet, t. I, p. 198 E.

279, est pour lui une dale mémorable sur laquelle il revient à deux reprises, 1. I, ch. 6, § 5 (1) et 1. II, ch. 20, § 6 (2). Dans un troisième passage il compare ces événements à l'invasion de la Grèce par Xerxès, en 480 (3). Mais sur cette expédition contre Delphes il ne donne que très peu de détails : dans le second des passages cités, il parle du désastre, 5tacp9op«, des Gaulois, qui, dit-il dans le premier passage, y ont péri, cpOapévTwv, sauf ceux qui passèrent en Asie.

Mais outre ceux des survivants au désastre de Delphes qui allèrent fonder un état gaulois en Asie Mineure, il y en eut d'autres, Polybe lui-même le raconte ; ceux-ci, sous l'autorité d'un roi appelé Comontorios, créèrent en Thrace un état, qui eut pour capitale une ville appelé Tyla, TuXy) chez Polybe, TuXtç chez Etienne de Byzance, qui dit que cette ville était près du mont Heemus (4), — probablement au sud, certainement dans le voisinage des Balkans. — Les Grecs de Byzance furent obligés de payer un tribut aux rois gaulois de Tyla; ce tribut, après avoir été une rente annuelle variable, trois mille, cinq mille et jusqu'à dix

(1) Ed. Didot, t. I, p. 4; Cougny, t. II, p. 30-31; D. Bouquet, t. I, p. 147 B, 148 A.

(2) Ed. Didot, t. I, p. 82; Cougny, t. II, p. 70-71 ; D. Bouquet, t. I, p. 158 A.

(3) Polybe, 1, II, c. 35, § 7; éd. Didot, t. I, p. 93; Cougny, t. II, p. 112-113.

(4) « TO),tç, 7id),i; Opaxy);, toû AI[aou 7t),r/'7iov ; » édition donnée chez Teubner, par A. Westermann, 1839, p. 285.

mille pièces d'or, fui fixé par abonnement à soixante-dix talents, soit quatorze cents kilogrammes d'argent. Le dernier roi fut Cavaros, Kauapoç, dont le royaume fut détruit par une révolte des Thraces au commencement du deuxième siècle avant J.-C, ou vers la lin du troisième (1). Des colonies celtiques établies plus au nord que Tyla : Singidunum « Belgrade » en Serbie , Duroslorum « Silistrie » en Bulgarie, Noviodunurn « Isaktscha » en Dobrutscha sur le Danube, Carrodunum sur le Dniester dans la Russie méridionale (2), Polybe ne parle point.

Sur l'établissement des Celtes en Asie Mineure, il ne donne que des renseignements bien incomplets. La cause en est l'état fragmentaire des livres où il parlait d'eux. Les Celtes d'Asie Mineure sont un débris de l'armée battue près de Delphes par les Grecs (3). Ils se divisent en trois

(1) Polybe, 1. IV, c. 45, g 10, c. 46, g 1-4; éd. Didot, t. I, p. 235; Cougny, t. II, p. 258-261; D. Bouquet, t. I, p. 1U5-196. Sur Cavaros, cf. 1. IV, c. 52, g 1, 2, 1. VIII, c. 6; éd. Didot, t. I, p. 238, 404; Cougny, t. II, p. 260-261, 270-273; D. Bouquet, t. I, p. 196 B.

(2) Ptolémée, 1. III, c. 5, g 5; c. 9, g 3; c. 10, g 2, 5; éd. C. Mûl- 1er, t. I, p. 434, 1. 4; p. 453, 1. 5; p. 458, 1. 5; p. 406, I. 1; p. 468, 1. II.

(3) Polybe, 1. I, c. 6, g 5; éd. Didot, t. I, p. 4; Cougny, t. II, p. 30-31 ; D. Bouquet, t. I, p. 147 B, 148 A.

peuples distincts : les Tolistohogii, ToXi(7Toê(iY'°' (1), les Tectosages^ TexToaaYeç (2), les Trocmi^ Tpoxjxoi (3). Il faut, paraît-il, distinguer des Tectosages les Aïgosages, Atyoaayec (4), amenés d'Europe en Asie Mineure par Attale, roi de Pergame en 218, et qui après lui avoir servi d'auxiliaires dans sa guerre contre Achaios, 'A/aio'ç, se séparèrent de lui et voulurent se créer un état en Troade près de l'Hellespont ou des Dardanelles, comme on dit aujourd'hui. Ces Gaulois avaient amené avec eux leurs femmes et leurs enfants, qui, dans des chars, suivaient les guerriers: c'était un grand embarras, et les mouvements de l'armée en étaient gênés; en outre les Gaulois ne se montraient pas soldats dociles. Attale se débarrassa d'eux en leur donnant des terres près de la mer au nord de Pergame. Les Gaulois furent bientôt en guerre avec les Grecs des villes voisines, Ilion, Alexandrie de Troade, Abydène. Prusias, roi de Bithynie, prit les armes contre eux, les vainquit, fit massacrer d'abord tous les hommes, ensuite toutes les femmes et presque tous les enfants, « grand et bel exemple, xaXov iî«paS£iY|ji.«, » donné par Prusias à la postérité, dit Polybe, « cela apprendra qu'il n'est pas si facile

(1) Polybe, 1. XXII, c. 20; éd. Didot, t. I, p. 664; Cougny, t. II, p. 290-291; D. Bouquet, t. I, p. 200 C.

(2) Polybe, 1. XXII, c. 22, g 2; éd. Didot, t. I, p. 665; Cougny, t. II, p. 292-293; D. Bouquet, t. I, p. 200 E.

(3) Polybe, 1. XXXI, c. 13, § 2; éd. Didot, t. II, p. 73.

(4) Holder AUcellischer Sprachschalz, t. I, col. 50.

aux barbares de pénétrer en Grèce (1). » C'était en l'an 216 avant J.-C, l'année de la bataille de Cannes.

Il n'y a pas de raisons pour confondre ces Aïgosages , exterminés en 216, avec les Tectosages , qui survécurent à la conquête de la Galatie par les Romains (2). Polybe parle aussi d'un autre peuple gaulois, dont le nom avait un second terme identique à celui de Tectosages, ce sont les Rigo-sages, 'Pi^osdytç, qui en 220 avant J.-C. servirent comme auxiliaires dans l'armée d'AntiochosIII le Grand, roi de Syrie, contre Molon, satrape de Médie ; ils contribuèrent au succès d'Antiochos dans une bataille livrée au delà du Tigre (3). Rigo-sages paraît signifier « ceux qui portent des manteaux de roi , » Tecto-sages « ceux que des manteaux couvrent. » Aigo-sages est peut-être une déformation grecque d'un primitif* Ago-sages, « ceux qui portent des manteaux en poil de bétes à cornes : » ag en vieil irlandais veut dire « bêtes à cornes (4). » Les Grecs ont écrit al^o- à cause du grec aï?, odyéi;, et ont compris qu'il s'agissait de manteaux en poil de cbèvre.

(1) Polybe, 1. V, c. 77, 78, 111; éd. Didot, t. I, p. 314, 315, 335; Cougny, t. Il, p. 26'2-263, 266-269.

(2) Strabon, 1. XII, c. 5, g 1-2; éd. Didot, p. 485-486; Cougny, t. I, p. 230-235; D. Bouquet, t. I, p. 47.

(3) Polybe, 1. V, c. 53, g 3; éd. Didot, 1. 1, p. 297; cf. t. II, p. 269, au mot Rigosages; Cougny, t. II, p. 262-263; D. Bouquet, t. I, p. 196 C.

(4) Windisch, Irische Texte, t. I, p. 343; cf. Ascoli, p. xlii.

Polybe, en son 1. XXII, racontait la guerre faite aux Celtes d'Asie Mineure en l'an 189 avant J.-C. par le consul Gneius Manlius Vulso. De 'ce livre nous n'avons que des débris, tandis que le 1. XXXVIII de Tite-Live, où se trouve le récit de la même guerre, nous a été conservé en entier. Il y a cependant, parmi les fragments de Polybe, un texte intéressant, mieux conservé par l'auteur grec que par l'arrangeur latin. Je veux parler de Chiomara^ femme du roi gaulois Ortiagon ou Orgiagon (1). Prisonnière des Romains, elle était confiée à la garde d'un centurion, également passionné pour les femmes et pour l'or. Après avoir fait usage de la force pour contraindre Chiomara à devenir sa maîtresse, il la vendit à son mari pour un talent attique, c'est-à-dire pour vingt kilogrammes d'argent. Deux domestiques d'Ortiagon vinrent apporter l'argent, pendant la nuit, à un rendez-vous donné bors du camp romain. Tandis que le centurion avec une balance pesait l'argent, Cbiomara, adressant la parole aux Gaulois envoyés d'Ortiagon, leur fit tirer l'épée et couper la tête du Romain. Elle enveloppa cette tète sanglante dans un pan de sa robe, et, quand elle se trouva en présence de son mari, elle la fit rouler à ses pieds. Ortiagon fut tout étonné ; un autre l'aurait été à moins. « La fidélité aux engagements est une belle cbose, » s'écria-t-il. — C'était un repro-

(1) Holder, Altceltischer Sprachschatz, t. II, col. 880-881.

che : Chiomara avait bien mal observé la convention faite avec le centurion romain. — « C'est vrai, » répondit Chiomara, « mais il y a une chose plus belle que d'exécuter un contrat : deux hommes vivants ne peuvent se vanter de m'avoir possédée. » J'ai vu cette femme à Sardes, ajoute Polybe, j'ai admiré son grand cœur et son intelligence (1).

A l'autre extrémité du monde celtique, dans la littérature épique irlandaise, nous trouvons dans la bouche d'une femme la même pensée : deux hommes vivants ne peuvent se vanter de m'avoir possédée ; mais en Irlande la mort frappe la femme que le déshonneur menace, l'homme qui serait de trop lui survit.

Derdriu avait un mari qu'elle aimait, c'était vers le début de l'ère chrétienne, quatre siècles avant saint Patrice ; le roi Conchobar , renouvelant le crime de David, a fait tuer le mari de Derdriu et la pauvre veuve est devenue la concubine du monarque ; moins consolable que Bethsabée, elle fut un an à la cour du roi sans cesser de pleurer. « Quels sont les gens que tu hais le plus, » demanda Conchobar. « Toi, » répondit-elle, « et cet Eogan, par qui tu as fait tuer mon mari. » — « Eh bien, s'écria le roi, tu seras pendant un an la

(1) Polybc, 1. XXII, c. 21, § 5-12; éd. Didot, t. I, p. G65; Plutarque, De mulierum virliilibus, c. 22; édition donnée chez Didot, par F. Dûbner, Moralia, t. I, p. 319; Cougny, t. III, p. 322- 323; D. Bouquet, t. I, p. 417-418.

femme d'Eogan. » Et il la livra à Eogan. Le lendemain Eogan et Derdriu, montés sur un char, partaient du château royal. Conchobar était sur la porte, il adressa la parole à Derdriu d'un ton ironique. « Tu as dit que tu ne te verrais jamais deux maris à la fois. Eh bien, tu es maintenant comme une brebis entre deux béliers ; ces deux béliers, c'est Eogan et c'est moi. » Derdriu se précipita en bas du char, sa tête porta contre une pierre et s'y brisa, la pauvre femme était morte (1). Ainsi s'était tuée Lucrèce après le crime commis contre elle par Tarquin (2).

Tite-Live, dans son récit des aventures de la femme d'Ortiagon (3), ne reproduit pas la pensée dominante chez la femme celtique, quand elle se respecte, en dépit du reproche de polyandrie mérité par quelques-unes d'entre elles. « Deux hommes vivants ne peuvent se vanter de m'avoir possédée, je ne me verrai jamais deux maris en même temps. » Tite-Live dit seulement que la femme d'Ortiagon, après avoir avoué à son mari l'insulte qu'elle avait subie, lui a raconté comment elle s'était vengée, la tête sanglante du centurion attestait l'exactitude du récit.

(1)E. Windisch, Irische Texte, t. I, p. 81-82. Rudolph Thurneysen, Sagen ans dem alien Ireland, p. 20; Cours de littérature celtique, t. V, p. 235-236.

(2) Tite-Live, 1. I, c. 58; Valère Maxime, 1. VI, c. 1, g 2.

(3) Tite-Live, 1. XXXVIII, c. 24; édition Weissenborn, t. IV, p. 340-341; D. Bouquet, t. I, p. 357 DE, 358 A.

Ortiagon ou Orgiagon était roi des Tolistobogii, un des trois rois des Gaulois d'Asie Mineure et exerçait sur les deux autres une sorte de primauté (1) : c'était au deuxième siècle avant notre ère.

De même, au deuxième siècle de notre ère, Tuathal Techtmar était roi suprême d'Irlande ; il fut, dit-on, contemporain des empereurs romains Adrien, 117-138, et Antonin le Pieux, 138-161 (2). Il avait deux filles Fithir et Darfhine ; il donna un jour une grande fête, les rois ses vassaux s'y rendirent, parmi eux Eochaid, roi de Leinster, qui, n'étant pas marié, demanda l'aînée des deux filles, Fithir, l'obtint du père et retourna en Leinster avec elle. Elle ne plut pas à ses sujets. « Quel mauvais choix tu as fait, » lui dirent-ils, « tu as laissé la mieux des deux. » Eochaid se laissa persuader. Il retourna chez son beau-père. « Ta fille, que j'ai épousée, est morte, dit-il, je viens te demander la seconde. » Tuathal donna sa seconde fille Darfhine au roi de Leinster qui l'emmera chez lui. Mais quand Darfhine se trouva en face de sa sœur, elle comprit qu'elle allait être réduite au rang méprisable des concubines royales, puisqu'un Irlandais ne pouvait avoir deux femmes légitimes à la fois ; terrassée par la douleur et la honte, elle mou-

(1) Polybe, 1. XXII, c. 21 ; éd. Didot, t. I, p. 664-665; Cougny, t. II, p. 292-293; D. Bouquet, t. I, p. 200, note.

(2) Annales de Tigernach éditées par Whitley Stokes, Revue celtique, t. XVI, p. 419; t. XVII, p. 6.

rut immédiatement, le chagrin tua aussi Fithir.

Tuathal prit les armes pour venger la mort de ses filles et Eochaid vaincu dut payer un wehrgeld énorme : 5,000 vaches, 5,000 cochons, 5,000 manteaux, 5,000 chaînes d'argent, 5,000 moutons, 30 vaches blanches aux oreilles rouges, avec 30 veaux semblables, 5,000 petits chaudrons de cuivre, un grand chaudron pouvant contenir 12 cochons et 12 bœufs. Cette redevance devait être payée chaque année à Tuathal d'abord, puis à chacun des successeurs de Tuathal : ce fut seulement cinq siècles plus tard, sous le règne de Finachta Fledach, 674-694 (l), que la remise de cet impôt exorbitant fut obtenue par les habitants de Leinster, qui depuis longtemps refusaient de payer volontairement et ne s'exécutaient qu'après avoir livré bataille et été vaincus (2).

L'intérêt de ces récits est de nous montrer comment les Celtes concevaient la monogamie, la dignité de la femme légitime et la situation inférieure de la concubine. L'Irlande, au nord-ouest le plus lointain, et la Galatie, à l'extrême sud-est, s'accordent sur une doctrine qui est le fondement de la famille européenne et que Polybe, dans le monde grec, a le premier énoncée dans sa forme celtique païenne.

(1) Whitley Stokes, Annales de Tigernach dans Revue celtique, t. XVII, p. 203-214.

(2) Whitley Stokes, Revue celtique, t. XIII, p. 32-124.

Le vingt-deuxième des canons attribués à saint Patrice exprime, malgré sa forme chrétienne, une vieille doctrine celtique. « Si un père a donné sa fille à un mari, si ensuite la fille aime un autre homme, si le père y consent, accepte l'amant pour gendre et reçoit de lui le prix de sa fille, que le père et la fille soient tous deux exclus de l'église (1). » La formule antique est dans la bouche de la fille : « Deux hommes vivants ne peuvent se vanter de m'avoir possédée. » « Je ne me verrai jamais deux maris en même temps. » Chiomara et Derdriu, deux païennes, l'ont dit plusieurs siècles avant saint Patrice, et l'église chrétienne n'a fait autre chose que de donner de cette thèse morale une nouvelle rédaction et une sanction également nouvelle.

(1) Haddan and Stubbs, Councils and ecclesiastical Documents relating to Great Britain and Ireland, t. II, p. 3'29.

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