‹ Cours de littérature celtique (volume 2)Chapitre 37 sur 108 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

1^^ mars 1901.

Les Celtes d'Italie sont ceux sur lesquels Polybe nous donne les renseignements les plus précieux. Puisque nous n'avons plus l'ouvrage de Fabius Pictor, 254-201 avant J.-C, Polybe, 205-123, est aujourd'hui pour l'histoire des Celtes d'Italie l'auteur le plus rapproché des événements peut être les plus importants de cette histoire. Il doit avoir pris chez Fabius Piclor ce qu'il rapporte des plus anciens de ces événements.

Bien qu'en principe Polybe commence là où finit Timée, en 264 avant J.-C. (1), il fait partir son récit de l'année 396 environ, quand il s'agit des Celtes d'Italie. Il raconte que les Etrusques étaient maîtres du bassin du Pô, à l'époque où Capoue et Noie leur appartenaient. Or, Capoue et la Campa-

(1) « 'Aqj' wv Tîfiato; àir£),nr£ • irtiîxet ôè xaTa ti^v èvvâTr,v xal eîxoffTi^v Trpô; xoÛLÇ exaxav 'OXufATtcâôa. » Polybe, 1. I, c. 5, g 1; cf. 1. III, c. 32, g 2; éd. Didot, t. I, p. 4, 139. L'olympiade 129 correspond aux années 264-261 av. J.-C. et aux années de Rome 490-493.

nie paraissent avoir été au pouvoir des Etrusques, pendant tout le sixième siècle, de 600 à 501 avant J.-C. et pendant plus de la première moitié du cinquième. Ce fut en 445 avant J.-C, en l'an de Rome 309, sous le consulat de M. Genucius et de C. Curtius, que commença le soulèvement des Campaniens, Campani, c'est-à-dire des populations osques de la Campanie (1) qui eurent l'alliance et l'appui des Samnites; Capoue, capitale de cette région , fut enlevée aux Etrusques en l'an 424 avant J.-C, de Rome 350 (2), et, délivrés de la domination étrusque, les Campaniens s'emparèrent de la ville grecque de Cumes en l'an 421 avant J.-C (3). De ces faits il résulte que la conquête du bassin du Pô par les Celtes n'a pu être contemporaine de la fondation de Marseille, en 600 avant J.-C, sous Tarquin l'Ancien (616-578 avant J.-C), comme le raconte Tite-Live (4), en ce recueil de fables qui, entre ses mains, est devenu l'histoire des premiers siècles de Rome.

(1) Diodore de Sicile, 1. XII, c. 31; édition donnée chez Didot par C. Millier, t. I, p. 432, 1. 1-5; cf. Tite-Live, 1. IV, c. 1, § 1; édition W. Weissenborn, t. I (1865), p. 196.

(2) Tite-Live, 1. IV, c. 37, g 1 i éd. W. Weissenborn. t. I (1862), p. 231.

(3) Diodore de Sicile, 1. XII, c. 76, g 5; édition donnée chez Didot par C. Millier, t. I, p. 459; t. II, p. 599; cf. l'article Campania de Ihm et l'article Capua de Hiilsen, Paulys Realencyclopaedie, éd. Wissowa, t. III, col. 1436 et 1556.

(4) Tite-Live, 1. V, c. 34 ; éd. W. Weissenborn, t. I (1862), p. 231 ; D. Bouquet, t. I, p. 322.

Les Celles, voisins des Etrusques, avaient avec eux les relations que le voisinage amène (1). Tout d'un coup, sous un petit prétexte quelconque, après la chute de la domination étrusque à Capoue et dans les pays voisins de cette ville, 424, les Celtes attaquent les Etrusques avec une grande armée et les chassent des pays qui entourent le Pô. Il n'est pas téméraire de proposer la concordance chronologique de cet événement militaire avec la destruction de Melpum en Transpadane par les Insubres, les Boii, les Senones, le jour où Véies fut enlevée aux Etrusques par les Romains, 396 avant J.-C. (2).

L'historien grec nous donne la liste des peuples celtiques qui s'établirent alors dans cette région : d'abord il nous mène au nord du Pô, et, allant de l'Ouest à l'Est, il commence par les Laevi et les Lebecii. Les Laevi paraissent être une population ligure établie antérieurement aux environs de Pavie, l'antique Ticinum (3), et conquise par les Gaulois. Les Laevi ou mieux Laiui^ que Polybe appelle Aaot en su[)primant le digamma, ont été sous l'empire romain une dépendance des Celles Insubres , dans le territoire desquels Ptolémée place

(1) « Oî; eTrijxtyvOfievoi xarà ti^v TtapâOeuiv K£).Tot. » Polybo, 1. II, c. 17, g 3 ; éd. Didot, t. I, p. 80; Cougny, t. II, p. GO.

(2) Pline, l. III, c. 125; édition donnée chez Teubner par C. Jan, t. I (1870), p. 148, 1. 20-2G; D. Bouquet, t. I, p. 55 BC

(3) Pline, 1. III, § 124; édition donnée chez Teubner par C. Jan, t. I (1870), p. 148, 1. 11-14; D. Bouquet, t. I, p. 55 B.

Ticinum (1). Ils ont été probablement d'abord considérés comme une fraction des Celtes Lebecii. Ceux-ci possédaient Verceil et Laumello (2). Polybe néglige ici les Celtes Cisalpins de l'extrême nord-ouest, c'est-à-dire les Salassi et les Lepontii^ dont il parle sous le nom de Taurisci, quelques lignes plus haut (3). Il mentionne ensuite les Insubres, qu'il appelle Isombres, "laoixepsc, conformément à la prononciation romaine qui supprime Vn suivie d'5, mais en intercalant un m à la deuxième syllabe. Chez les Insubres était situé Milan (4).

Venaient ensuite les Cênpmani, que Polybe appelle Tovou-avo'., mauvaise notation dont la responsabilité remonte peut-être à quelque copiste maladroit. C'étaient les habitants de Bergame, Brescia, Crémone et Vérone (5). Au nord du Pô, les Cênomani étaient alors les derniers des Celtes au sud est du territoire celtique, comme les Cênomanni furent plus tard en Gaule transalpine les derniers

(1) Ptolémée, 1. III, c. 1, g 29; édition donnée chez Didot par C. MûUer, t. I, p. 341, 1. 4; Cougny, t. I, p. 284-287; D. Bouquet, t. I, p. 84 BC.

(2) Ptolémée, 1. III, c. 1, g 32; éd. C. Mùller, t. I, p. 342, 1. 2, 5. Holder, Allceltischer Sprachschalz, t. II, col. 204, au mot Libeci.

(3) Polybe, 1. II, c. 15, g 7, 8; éd. Didot, t. I, p. 78; cf. Ptolémée, 1. III, c. 1, g 30, 34; éd. C. Mûller, t. I, p. 341, 343.

(4) Ptolémée, 1. III, c. 1, g 29; éd. C. Mûller, t. I, p. 340-341; Cougny, t. I, p. 284-285. Strabon, 1. V, c. 1, g 6; éd. C. Mûller et F. Dûbner, p. 177, 1. 23-24; Cougny, t. I, p. 178-179; D. Bouquet, t. I, p. 37 C.

(5) Ptolémée, 1. III, c. 1, g 27; éd. C. Mûller, t. I, p. 238, 239; cf. Strabon, 1. I, c. 1, g 9; éd. C. Mûller et F. Dûbner, p. 179, 1. 49.

des Celtes au nord-ouest, si l'on admet que les Ossismi appartenaient à une population plus ancienne. Comparez l'irlandais cian = *kênos = *keino-s, « éloigné, lointain ».

A l'époque où écrivait Fabius Pictor, c'est-à-dire vers la fin du troisième siècle avant J.-C. , les Garni, que nous voyons établis à Trieste et aux environs sous l'empire romain, au nord-est des Cênomani (1), et qui sont un rameau des Taurisci du bassin du Danube, n'avaient point encore passé les Alpes. C'est en Tan 186 avant J.-C, 568 de Rome, qu'il est pour la première fois question de l'établissement des Gaulois Transalpins dans cette partie de l'Italie. Tile-Live, qui parle de cette invasion à cette date (2), revient sur le même sujet en 183 (3); c'est en 170 que le nom des Cami apparaît pour la première fois chez cet historien (4). Polybe ne pouvait parler d'eux dans le récit des événements des années 396-390 avant J.-C.

Au sud du Pô, il place d'abord les Ajiajies, Anares ou Anamares, établis autour de Clastidium, aujourd'hui Casteggio (5), province de Pavie.

(1) Strabon, 1. VII, c. 5, § Q; éd. G. MùUcr et F. Dùhncr, p. 260, 1. 49. Ptolémée, 1. III , c. 1. g 22-25; éd. C. Miiller, t. I, p. 335-337.

(2) Tito-Live, 1. XXXIX, c. 22; éd. Weisscnborn, t. V (18G2), p. 19; D, Bouquet, t. I, p. 3G0-361.

(3) Titc-Live, 1. XXXIX, c. 45, 54, 55; éd. Weissenborn. t. V (1862), p. 42, 50, 51 ; D. Bouquet, t. I, p. 361.

(4) Tite-Live, I. XLIII, c. 5; éd. Weissenborn, t. V (1862), p. 193; D. Bouquet, t. I, p. 362-363.

(5) Polybe, 1. II, c. 17, g 7; c. 34, g 5; cf. c. 32, g 1 ; éd. Didot,

A l'est des Ananes, Polybe met les Boii ; ceux ci avaient enlevé aux Etrusques la ville de Felsina et lui avaient donné le nom gaulois de Bononia^ aujourd'hui Bologna , que nous prononçons Bologne (1), mais ils avaient conservé les anciens noms probablement étrusques de Mutina, aujourd'hui Modena, Modène, et de Parma, Parme (2).

Au delà, c'est-à-dire au sud-est des Boii, se trouvaient, suivant Polybe, les Lingones, qui habitaient sur les côtes de la mer Adriatique, par conséquent dans les provinces de Ravenne , Forli et Ferrare (3).

Plus loin et au sud des Lingones , venaient sur

t. I, p. 80, 92; cf. 90; Cougny, t. II, p. 60, 61, 108-109, cf. 102- 103; D. Bouquet, I, p. 155 C, 169 A; cf. E. Hûlsen chez Wissowa, Paulys Realencyclopaedie, t. I, col. 2055.

(1) Tite-Live, 1. XXXIII, c. 37; éd. Weissenborn, t. IV (1862), p. 114; D. Bouquet, t. I, p. 349 C; Pline, 1. III, § 115, édition C. Jan, t. I (1870), p. 146, 1. 23, 24; Corpus inscriptionum latinarum, t. VIII, p. 132.

(2) Tite-Live, 1. XXXIX, c. 55: éd. Weissenborn, t. V, p. 51; cf. Corpus inscriptionum latinariim , t. XI, p. 150, 188. Suivant Pline, 1. III, g 116 (éd. C. Jan, t. I, p. 146, 1. 29-30; D. Bouquet, t. I, p. 55 B), les Boii ont disparu de cette région qui, presque toute entière, chez Ptoléraée, 1. III, c. 1, g 42 (éd. C. Mûiler, p. 345-346; Cougny. t. I, p. 286-289), s'appelle Gallia logala. Le maintien du p de Parma prouve que les Gaulois à cette date avaient déjà recouvré le p en prononçant ainsi le q indo-européen.

(3) Polybe, 1. II, c. 17, g 7; éd. Didot, p. 80; Cougny, t. II, p. 60, 61 ; D. Bouquet, t. I, p. 155 C ; cf. Tite-Live, 1. V, c. 35, g 2, éd. Weissenborn, t. I, p. 291-292; Bouquet, t. I, p. 322 D. Ptoléraée, 1. III, c. 1, g 20 (éd. C. Mûiler, t. I, p. 334: Cougny, t. I, p. 284-285; D. Bouquet, t. I, p. 83 D), attribue Ravenne aux Boii. Sur cette ville, voy. Corpus inscriptionum lalinarum, t. XI, p. 6.

les côtes de l'Adriatique les Sênônes à Sinigaglia, Sêna Gallica et à Rimini, Ariminum (1). Polybe les appelle Sênônes, Sïi'vwvs; (2) : ce nom paraît dériver de Sêna, STi'vri, ou Sênas, 2-/ivaç, nom de leur capitale (3). Il a été défiguré par les écrivains postérieurs qui l'écrivent, -évwvs;, en faisant la première syllabe brève et en conservant la quantité primitive de la seconde syllabe. C'est l'orthographe de Diodore de Sicile (4). Strabon, si l'on s'en rapporte aux manuscrits, a écrit de même deux fois -évwveç avec la première syllabe brève et la deuxième longue, quoique les éditeurs aient imprimé Sévoveç avec trois brèves (5), et cela pour arriver à identifier les Sênônes d'Italie avec les

(1) Ptolémée, 1. III, c. 1 , g 19; éd. C. Millier, t. I, p. 333-334; Cougny, t. I, p. 282-283; D. Bouquet, t. I , p. 83 CD. Tito-Livo, 1. V, c. 35, éd. Weissenborn, t. I, p. 291-292; D. Bouquet, t. I, p. 322 DE. Pline, 1. III, g 116; éd. C Jan , t. I, p. 146, 1. 29-31 ; D. Bouquet, t. I, p. 55 B.

(2) Polybe, 1. II, c. 17, g 7 ; c. 19, g 10; c. 21 , g 7: éd. Didot, t. I, p. 80, 82, 83; Cougny, t. II, p. 60-61, 68-69. 72-73.

(3) Polybe, 1. II, c. 19, g 12; éd. Didot, p. 82; Cougny, t. II, p. 68, 69. Strabon, 1. V, c. 2, g 10; éd. C. Mùller, F. Diibner, p. 189. 1. 10, 18; Cougny, t. I, p. 202-203; D. Bouquet, t. I, p. 42 E, 43 A.

(4) Diodore de Sicile, 1. XIV, c. 113, g 3; édition donnée chez Didot par C. Millier, t. I, p. 621, I. 43; Cougny, t. II, p. 412-413; D. Bouquet, t. I, p. 311 B.

(5) Strabon, 1. V, c. 1, g 6, 10; éd. C. Millier et F. Dùbner, p. 177, I. 17, et p. 180, 1. 4; cf. variae lecliones, p. 967. La leçon Sévove; de Mûller et Diibner est celle de Meineke, édition donnée chez Teubner, t. I, p. 291, 1. 17, et p. 296, 1. 6; cf. Cougny, t. I, p. 178- 179, 190-191; D. Bouquet, t. I, p. 37 B, 40 B.

Senunes de Gaule, -évove; par trois brèves, orthographe de Strabon et de Ptolémée, dans leur description de la Gaule (1). Cette faute lévovsç pour Sévojveç, mieux Sr^ojvsç, quand il s'agit des Sénônes d'Italie, se trouve, parait-il, une fois dans les manuscrits de Strabon (2). Chez Ptolémée, les Sênânes d'Italie s'appellent Semnones, SeVvoveç (3), et avec cette orthographe, il y a allongement compensatif de la première syllabe. Plutarque, qui dans sa Vie de Camille fait la confusion des Sénônes d'Italie avec les Sëndnës de Gaule, adopte l'orthographe /Sennônes, au génitif Zewwvoiv (4), il fait par conséquent comme Polybe les deux premières syllabes longues. Il n'y a aucune raison pour identifier les Senônes^ Sem?iônes, Sennônes d'Italie avec les Sénônes de Gaule, d'où le nom de la ville de Sens.

Du texte de Polybe, il résulte que, pendant près

(1) Strabon, 1. IV, c. 3, g 5 ; éd. C. Mûller et F. Dùbncr, p. 161, 1. 37; Cougny, t. I, p. 126. Ptolémée, 1. II, c. 8, g 9; éd. C. Mûller, t. I, p. 215, 1. 9; Cougny, t. I, p. 260-261 ; D. Bouquet, t. I. p. 74 B.

(2) Strabon, 1. IV, c. 4, g 1 ; éd. C. Mûller et F. Dûbner, p. 162, t. 24, p. 964; Cougny, t. I, p. 130; Meineke, t. I, p. 266, 1. 27; cf. Sévwveç, D. Bouquet, t. I, p. 28 B.

(3) Ptolémée, 1. III , c. 1 , g 19, 43; éd. G. Mûller, t. I, p. 333, 1. 14, p. 350, 1. 8; Cougny, t. I, p. 282-283, 288-289; D. Bouquet, t. I, p. 83 C, 85 C.

(4) Plutarque, CamiHe, c. 15; éd. donnée chez Didot par Th. Doehner, Vies, t. I, p. 162, 1. 9; Cougny, t. III, p. 50, 51; D. Bouquet, t. I, p. 377 A.

d'un siècle, de 390 à 299 avant J.-C, il n'y eut pas de guerre entre les Gaulois et les Romains. Les combats racontés par Tite-Live et attribués par lui à cette période sont fictifs. En 299, les Gaulois firent sur le territoire romain quelques actes de pillage (l). C'est en 296 que la guerre commença sérieusement (2); elle aboutit à la défaite des Gaulois près de Sentinum, en 295 avant J.-C, l'année 459 de Rome. Pour la première fois, Tite-Live ici donne sur les opérations militaires des détails historiques vrais qui font défaut dans le résumé. de Polybe; il parle des Gaulois portant suspendues sur la poitrine de leurs chevaux ou fixées sur leurs lances les têtes des Romains tués; il nous les montre chantant des chants de guerre et de victoire (3); c'est montés sur leurs chars, esseda, que les Gaulois chargent les Romains (4). Polybe reprend la supériorité quand il s'agit des événements de l'année 225 avant J.-C. et des batailles de Fésule et de Téiamon pour lesquelles le

(1) Polybe, 1. II, c. 19, § 1 et 4; édition Didot, p. 81 ; Cougny, t. II, p. G4-67. Tite-Live, 1. X, c. 10, § 6-12; édition donnée chez Teubner par W. Weissenborn , t. II (1863), p. 157-158; D. Bouquet, t. I, p. 332 CD.

(2) Polybo, 1. II, c. 19, g 5, 6. Tite-Live, 1. X, c. 18, 26-29; éd. Weissenborn, t. II, p. 165, 176-180; D. Bouquet, t. I, p. 332-334.

(3) « Pectoribus equorum suspensa gestantes capita et lanceis infixa, ovantesquo mods sui carmine. » Tite-Live, 1. X, c. 26, g 11, éd. Weissenborn, t. II, p. 176; D. Bouquet, t. I, p. 333 A.

(4) Tite-Live, 1. X , c. 28, § 8; éd. Weissenborn, t. II, p. 178; D. Bouquet, t. I, p. 333 E.

texte de Tite-Live est perdu. En l'année 232 avant J.-C, Polybe, nous parlant des Gaesatae, rataaxot, nous avait fait connaître Tarme de jet des Gaulois, gaesum^ yaiaov (1); en 225, il nous renseigne sur leurs vêtements : la culotte, qu'il nomme en grec anaxyrides, ava^upi'âeç, et le manteau dit saie, sagos, ffayoç (2), que les Romains ont changé de genre, sagum.

Sagos est un mot grec (3); anaœyrides est d'origine perse. Ce mot apparaît dans l'histoire sous le règne de Cyrus, vers le milieu du sixième siècle avant J.-C. : c'est un vêtement des Perses en guerre contre le roi de Lydie, Kroïsos (4). Dans le récit des événements qui firent monter sur le trône en 521 Dareios, fils d'Hystaspes, Hérodote parle de la culotte, anaxyrides^ du perse Oibarès (5). Vers l'an 500, Aristagoras, tyran de Milet, en Asie Mineure, demandant au roi de Sparte, Cléomène, son alliance contre les Perses, lui dit que ces Barbares vont à la guerre en culottes, anaxyrides, et la

(1) Polybe, 1. II, c. 22, g 1; éd. Didot, t. I, p. 83; Cougny, t. II, p. 74-75; D. Bouquet, t. I, p. 159 B. Sur ce mot qui est gaulois, d'origine indo-européenne, voyez Whitley Stokes, Urkellischer Sprachschalz, p. 104.

(2) Polybe, 1. II, c. 28, g 7 ; éd. Didot, t. I, p. 88; Cougny, t. II, p. 92-93; D. Bouquet, t. I, p. 164 B.

(3) Prellwitz , Elymologisches Wôrlerbuch der griechischen Sprache, p. 277 au mot oiyf\, et p. 280 au mot càxTw.

(4) Hérodote, I. I, c. 71, g 3; éd. Didot, p. 23, 1. 14; cf. Xénophon, Cxjropédie, 1. VIII, c. 3, g 13; éd. Didot, p. 164.

(5) Hérodote, 1. III, c. 87; éd. Didot, p. 162, 1. 36.

tête couverte de chapeaux, cyrbasias, xupêaa-i'aç (1). Les Perses sont encore en culottes dans l'armée de Xerxès qui envahit la Grèce en 480 (2).

Ce vêtement fut introduit en Europe par le groupe iranien que désignent les noms de Scythes, de Skolotes, de Sarmates (3), et qui vinrent occuper la partie méridionale de la Russie moderne à une date antérieure à toute histoire d'Europe; car, suivant une tradition rapportée par Hérodote , Targitaos, premier roi des Scythes, régnait mille ans avant que Dareios, fils d'Hystaspes, entreprît une expédition contre les Scythes, 508 avant J.-C. Or Targitaos était fils de Zeus et du Borysthénés, le Dnieper. Les Scythes auraient donc habité les rives du Dnieper, plus de quinze cents ans (?) avant notre ère (4). Or ils portaient la culotte, anaxyrides, comme les Perses, nous le savons par Hippocrate (5). Hippocrate, né en 460 avant J.-C, est mort entre 377 et 359; son témoignage est antérieur d'un siècle et demi au moins à la date à la-

(1) Hérodote, 1. V, c. 49, g 4; éd. Didot, p. 253, 1. 3G-38; cf. Max Duncker, Geschiclile des Alterlhums, 5° édition, t. VII, p. 31, note; p. 41.

(2) Hérodote, I. VII, c. 61, § l i éd. Didot, p. 338, 1. 4.

(3) Duncker, Geschiclile des Aiterihums, b° édition, t. II, p. 442-444.

(4) Hérodote, 1. IV, c. 5, 7, g 1 ; éd. Didot. p. 185, 1. 38-4G; p. 186, 1. 11, 15.

(5) Hippocrate, Des airs, des eaux et des lieux, c. 22, éd. Littré, t. II, p. 82 : « ÔTi àvaSupîôa; Éxouaiv aleî. »

quelle apparaissent les cplottes gauloises, 225 ans avant J.-C.

Le nom gaulois de la culotte, brâca, n'est pas d'origine celtique. Le vêtement était inconnu du rameau gaélique et a été introduit en Grande-Bretagne par la conquête belge ou brittonique, vers l'an 200 avant J.-C. Slrabon parle de la culotte large, àva^uptoe; TrsptTETaasvac des Belges (1) , et Martial, des culottes, bracae, des Bretons (2).

Le nom de la culotte en gaélique d'Ecosse et en irlandais, triubhas, trius, est d'origine française, c'est le français du treizième siècle, trebus, dont F. Godefroy, Dictionnaire de Vancienne langue française, t. VIII, p. 34, donne quatre exemples et qu'il traduit à tort par « chausse », au lieu de « haut de chausse, culotte », comme me Ta expliqué M. Gaston Paris. En bas latin on a signalé trubuci (3), tribuces et iribuci (4). Il y a dans ces trois notations une métathèse d'r qui a pénétré en français et en gaélique. La notation latine la plus ancienne est celle d'Isidore de Seville, tubruci ou

(1) Strabon, 1. IV, c. 4, g 3; éd. Didot, p. 163, 1. 35-36; Cougny, t. I, p. 136-137; D. Bouquet, t. I, p. 29 E.

(2) « Veteres bracae Britonis pauperis, » Martial, 1. XI, ep. 21, V. 9; édition donnée chez Teubner par F. G. Schneidewin (1876J, p. 261 ; Pétrie et Thomas Dufifus Hardy, Monumenta historica britannica, p. xci.

(3) De-Vit, Tolius lalinitaiis lexicon, t. VI, p. 204, au mot Tubracus.

(4) Ducange, Glossarium mediae et infimae lalinitaiis, éd. Favre, t. VIII, p. 203, au mot Tubrucus.

tubraci (1) sans métathèse dV. L'origine de ce mot est germanique, il faut remonter à son composé pluriel * theuh-brôkas, littéralement « culottes de cuisses », au singulier en vieux haut allemand thëoh-brôch, dëoh-prôch, dioh-pruoch (2); on dirait en anglais au pluriel thigh-breeches. Du vieux haut allem.and dëoh-proch est venue une forme romane deurus qui a été conservée par les gloses de Cassel (3). Les formes française trebus et gaélique triubhas, trius ont pour point de départ une notation germanique par th initial et non par d avec une métathèse d'r qui manque dans deurus.

Le nom gaulois et breton de la culotte, brâca, qui apparaît pour la première fois chez Lucilius, poète romain mort en l'an 103 avant J.-C, 651 de Rome : braces saga fulgere (4), remonte probableuiQnt à une date plus ancienne ; c'était déjà le mot dont vraisemblablement se servaient les Gaulois quand chez eux en Italie, en 225, les Romains remarquèrent ce vêtement inusité en Grèce et à Rome.

Ce mot brâca est arrivé aux Gaulois avec le vête-

(1) Isidore, Origines, 1. XIX, c. 22, g 30.

(2) Oskar Schade , AUdeutscbes Wôrterbuch, 2* édition, t. I, p. 104 ; Graff, AUhochdeulscher Sprachschatz, t. III, p. 278.

(3) Anciens glossaires romans corrigés et expliqués par Fr. Diez, traduits par Alfred Bauer, p. 68, 99, 100.

(4) Lucilius, Saturarum., 1. XI, fr. 303; Emile Baehrens, Fragmenta poetarum Romanorum (Teubner, 1886), p. 184; cf. Holder, Altcellischer Sprachschatz, t. I, col. 602.

ment par l'entremise des Germains, plus proches voisins qu'eux des Scythes et des Sarmates, avant l'établissement relativement récent des Gaulois sur les côtes nord-ouest de la mer Noire. Il y a eu dans les langues indo-européennes un mot bhràg-, d'où le latin suffrâgines = * subfrâgines « jarret », c'est-à-dire, « ce qui est sous le croupion, sous le derrière » ; bhràg- signifie donc « derrière », de là le substantif féminin vieux Scandinave hrôk, en anglo-saxon hrôc^ pluriel hrêc, d'où l'anglais breeches ; le même mot se trouve en vieux haut allemand sous la forme bruoch. De là les bragou braz des Bretons. Le gaulois brâca a conservé mieux que les langues germaniques l'a du primitif 6/î.?'â^ ; mais le changement du 5^ en c ne peut s'expliquer que par la substitution germanique des consonnes. Quant au sens , brâca est avec bhràg « derrière » dans le même rapport que le français « culotte » avec le celto-latin cuius (1). Le texte de Polybe sur la guerre de l'année 225 avant J.-C. a donc pour l'histoire du costume chez les Celtes une importance considérable.

De la même date est chez Polybe la mention de l'épée gauloise, qui n'avait pas de pointe, avec laquelle on ne pouvait frapper que de taille, et qui était très longue (2) , comme le disent Tite-Live,

(1) 0. Schrader dans Zeitschrift fur deutsche Wortforschung, t. I, p. 239.

(2) 225 av. J.-C, Polybe, 1. II, c. 30, § 8; 223 av. J.-C, I. II,

dans son récit de la bataille de Cannes, 216 avant J.-C, 1. XXII, c. 46, § 5 (1), et Diodore de Sicile, 1. V, c. 30, § 3 (2).

Nous ne parlerons pas ici des détails que donne Polybe sur le rôle des Gaulois d'Italie dans la seconde guerre punique, cela nous demanderait trop de développements. Nous avons peut-être dépassé ici les limites raisonnables d'une notice littéraire.

c, 33, §5; 21G av. J.-C, I. III, c. 114, g 3; éd. Didot, t. I , p. 89, 91, 198; Cougny, t. II. p. 98-99, 106-107, 250-253; D. Bouquet, t. I, p. 166 A, 168 B, 193 E.

(1) Cf. Beurlier chez Daremberg et Saglio, Dictionnaire des anliquilés, t. II, p. 1C05.

(2) Edition donnée chez Didot par C. MùUer, t. I, p. 272, 1. 19- 20; Cougny, t. II, p. 388-389; D. Bouquet, t. I, p. 307 D.

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