Voici cette épjgramme
Lorsqa» HalUart ]nge d'enfer menoit
A M ontfaucon Semblançay l'ame rendre ,
A Totre aris , lequel des deux tenoit
Meilleur maintien? Pour tous le faire entendre ,
Malllart sembloit homme qui mort va prendre ,
Et Semblançay fut si ferme yieillart ,
Que l'on cuidolt pour rray qu'il menast pendre
A Montfaucon le lieutenant MaiUart.
Rapprochons de cette énergique peinture le petit tableau soivanti digne d'Anacréon :
Amonr tronra celle qui m'est amère , Et J'y estois, J'en sçay bien mlenlx le compte; Bon Jour, dit-11 , bonjour, Vénus ma mère.
Puis tout à coup il Tolt qu'il se mécompte , Dont la couleur au Tlsage lui monte , D'aroir failli honteux , Dieu sait combien.
Non, non , Amour, ce dy-Je, n'ayex honte ; Plus dairfoyants que tous s'y trompent bien.
genre lyrique, où il a échoué. II rivalise avec Martial lorsqu'il le traduit; mais, lorsqu'il essaye de transporter en français la noble élégance de Virgile, il est trop souvent sec et vulgaire. Le roi prophète n'a pas moins k se plaindre de lui, et sa version desPsaumes nous semble un travestissement lors* qu'on la compare, je ne dis pas au texte, auquel il ne faut rien comparer, mais aux imitations de Malherbe et de J. B. Rousseau. La langue que Villon lui avait transmise, et qu'il a perfectionnée, se prêtait mal à Vexpression des pensées élevées , mais elle le servait à merveille dans le badinage, où il excelle. Marot est un de ces rares auteurs qu'on lira toujours.
La vie de Marot fut courte et agitée : mêlée de faveurs et de persécutions, elle se termina dans l'abandon et dans la douleur. La galanterie, la poésie, la religion^ lui suscitèrent des ennemis ardents et des protecteurs dévoués. Longtemps Marot rencontra dans cette lutte, et pour les opposer l'un à l'autre, l'amour dévoué et les ressentiments de la jalousie, l'admiration sincère et le dénigrement, la faveur du pouvoir politique et l'hostilité du clergé. Le poëte aimé du roi François l^' et de sa sœur Marguerite eut k supporter deux emprisonnements et autant d'exils, et le dénoûment de ce drame, tantôt sérieux , tantôt plaisant , fut une mort dans le délaissement, loin de la patrie et de la famille qui adoucissent tous les maux. Pourquoi faut-il que la misère et l'isolement aient contristé les derniers jours de celui qui avait souri à la vie avec tant d'ivresse et d'insouciance, et qui disait avec attendrissement :
Sur le printemps de ma jeunesse folle, Je ressemblois l*hirondeile qui vole Puis çà , puis là : Tâge me conduisoit Sans peur ni soin où le cœur me disoit.
162 LITTÉRATUBE FRANÇAISE.
Mellin de Saint^Gelais mérite d'être mis a côté de Marot; maïs on ne peut guère citer que son Dom, car ses meilleures épigrammes sont plus spirituelles qu'édifiantes. Cest lui surtout qui a servi de modèle k J. B. Rousseau pour des pièces du même genre qui contrastent singulièrement avec les odes sacrées de ce poète. Saint-Gelais était abbé, et même aumônier du Dauphin ; il n'en fut pas moins exclusivement homme de plaisir, ordonnateur des fêtes d'une cour voluptueuse qu'il charmait par son esprit. Mellin fut témoin des premiers triomphes de Ronsard, dont il troubla d'abord l'ivresse par de
1 tiquantes railleries. Mais cette hostilité ne dura pas ongtemps ^ on réconcilia facilement le successeur de Marot et le chef des novateurs. Né en 1491, fils naturel ou neveu d'Octavien de Saint-Gelais, Mellin mourut en 1558. Les médecins qui l'entouraient à son lit de mort paraissaient indécis : « Je vais, dit-il en souriant, vous tirer de peine ^ » puis détournant la tête, il s'endormit pour l'éternité.
Troisième époque. — La pléiade , Ronsard.
(1548-1600. — 16* siècle.)
Vers le milieu du seizième siècle, déjeunes poètes pleins d'ardeur, nourris dans l'admiration des modèles antiques k l'école de Jean Daurat, se prirent d'un profond dédain pour les œuvres légères de leurs devanciers, qu'ils traitèrent d'épiceries. Un des plus intrépides et des plus habiles, Joachim du Rellay, dans son Illustration de la langue française, sonna la charge et engagea le combat. Le bat était double : détrôner d'abord les faibles successeurs de Marot, et puis régner à leur place, sous les auspices des Grecs et des Romains, dont les dépouilles opimes allaient enrichir notre langue et régénérer notre
LITTÉRATURE FRANGA19I. ,163
littéralure * . Le signal fut entendu , et , pour em-
f^runter les expressions d'un contemporain, de 'école de Daurat, comme des flancs du cheval de Troie, sortirent en foule les chefs courageux de cette grande entreprise.
Le plus illustre de ces spoliateurs fut Pierre de Ronsard ^, qui réalisa pour ses contemporains ridéal du poète. L'admiration qu'il inspira ne connut point de bornes. Homère et Piudare , si longtemps sans rivaux, étaient enfin, sinon surpassés, au moins égalés. On alla jusqu'à voir dans sa naissance, qu'on plaçait k tort, mais k dessein, le jour même de la bataille de Pavie , une compensation à
1 . Le factum éloquent de Da Bellay est une Yéritable proclamation militaire : « Là doncques , François, marchez courageusement ▼ers cette superbe cité romaine , et des serves dépouilles d^elle, comme vous avez fait plus d'une fois, ornez vos temples et vos autels. Ne craignez plus ces oyes criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille qui , sous ombre de bonne foi , vous surprennent tout nuds comptant la rançon du Capitole; donnez en cette Grèce menteresse , et y semez encore un coup la fameuse nation des Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et ne craignei plus ce muet Apollon, ses fsnx oracles, ni ses flèches reboucliées. »
2. Ronsard , né en septembre 1524 , au chAteau de la Poisson* nière, près de Vendôme , mourut dans son prieuré de Vendôme, près de Tours, le 27 décembre 1585. Dans son adolescence, il fut page du duc d'Orléans et de Jacques Stuart, roi d'Ecosse. Plus tard, il débuta dans la diplomatie; mais une surdité précoce l'éloigna des affaires , et ce fut alors qu'il se livra à l'étude avec une nouvelle ardeur, sous la direction de Jean Daurat et d'Adrien Turnèbe. Ses brillants débuts lui concilièrent la faveur de François I" ; Henri II, François II et Charles IX le comblèrent de blenûdis. Henri III lui fut moins favorable. Charles IX écliangea des vers avec son poète favori et fut presque son rival ; il Taurait même surpassé s'il était réellement, comme on Ta dit sans preuve, Pau* teur des vers qui suivent :
L'art de faire dea vers , dAUoa a'en ladlgaar. Doit être h plus haat prix que celai de régner. Tons deux éf alement noua portona dea eovroBnca ; Hais roi , Je les regoia ; poète , ta lea donnea. Ta lyre , qui raTlt par de ai doux accorda , T'asaerrit lea eaprita dont Je n'ai que lea corpa ; Elle t'en rend le mattre , et te fait introduire On le ploa fier tyran ne peut avoir d'empire.
164 LITTÉRATURE FRATfCAISE.
ce désastre national. La mémoire de Konaard a cruellement expié ces exagérations. La poésie de Ronsard dut frapper les esprits par une élévation et une force inconnues jusqu'à lui, le goût n'étant pas assez formé pour être blessé de l'étrangeté et de la boursouflure du langage. L'audace qui se fait accepter ajoute k l'admiration par ses excès mêmes, et Ronsard est tombé par où il s'était surtout élevé. L'échafaudage de ses grands mots s'écroula avec , fracas et entraîna dans sa chute de précieux matériaux artistement travaillés. Un critique de nos jours a pieusement remué ces décombres ; mais il n'en a rien retiré d'homérique , rien de pindariqae, et cependant les fouilles n'ont pas été complètement stériles, car on a ramené au jour un poète anacréontique plein de grâce et de délicatesse. Le grand Ronsard, l'Apollon de la source des Muses, coffline l'appelait Marie Stuart, est bien mort; mais M. èaînte-Beuve a fait revivre un rival d'Anacréon et de Tibulle. Ajoutons k cela que quelques pièces dans le goût de la grande poésie, et dans lesquelles Ronsard a daigné ne parler que français, annoncent déjà l'avènement de la langue noble, k laquelle tendaient les efforts de la pléiade.
Cette pléiade, instituée k l'imitation de la pléiade alexandrine, se composait de Remy Belleâu, Jo- DELLE, Baïf, Jean Daurat (1508-1588), Joachim DU Bellay et Ponthus de Thiard , satellites de . Ronsard. On y ajoute Amadis Jamyn. Je vais dire quelques mots de ceux de ces poètes qui ne sont pas complètement oubliés.
Remy Belleau (1528-1573) est connu par quelques vers pleins de grâce. Etienne Jodelle, sieur de Limodin (1532-1573), improvisateur fécond, imais vulgaire, entreprit de restaurer le théâtre antique: ses deux tragédies, Cléopâtre et Didon, sont de bien faibles essais -, la comédie d'Eugène ou la Ren-
contre ne s'élève pas au-dessus du médiocre. Baïf (1532-1591) essaya vainement de naturaliser dans notre poésie les vers métriques *, il a mieux réussi dans quelques poésies fugitives, habilement versifiées et richement rimées. Joachim du Bellay (1524^ 1560) a porté. dans quelques morceaux du genre satirique une profonde énergie, et de la délicatesse dans la galanterie. Sa mort prématurée enleva à la pléiade un de ses plus beaux ornements. Ponthus de Thiard (1521-1605), qui avait débuté par quelques pièces légères, se détourna de bonne heure de la poésie pour cultiver la science et tendre k répiscopat.
Les tragédies de Garnier (1545-1 601), imitateur souvent énergique de Sénèque, éclipsent les essais de Jodelle. Les vers de ce poète sont quelquefois bien frappés , et , grâce à lui , la langue tragique commence à se former.
Un homme doué d'une forte imagination, mais emphatique et tendu. Du Barta^ (1544-1590), talent d'un ordre élevé, manquant de goût et de naturel, balança un moment, du fond de sa province, la gloire de Ronsard. 11 y a quelque chose k prendre, erat quod tollere velles, dans la Semaine de ce poète, espèce d'hymne didactique sur la création, dont le style , tout ensemble grandiose et trivial , est toujours fatigant. Du Bartas avait entrepris une Seconde Semaine, qui devait comprendre tout l'Ancien Testament ; il en reste des fragments considérables. On peut louer en lui sans réserve l'élévation du sentiment moral , et il a noblement terminé une vie constamment pure. Blessé sur le champ de bataille d'Ivry en combattant contre les ligueurs, il put encore, avant de mourir de ses blessures, célébrer cette victoire.
Dans le genre satirique, nous trouvons une œuvre singulière due à un homme de guerre, protestant
166 LITTIRATURK FRANÇAISE.
zélé qui servit longtemps Henri lY avec humeur et fidélité, Théodore agrippa d'Aubigné (1550-1630). Les Tragiques sont un chaos et un déluge-, mais dans ce prodigieux fatras brillent ça et la des traits d'une grande énergie et des étincelles de génie. D'Aubigné surpassa l'hyperbole de.Juvénal, et les tableaux qu'il trace n'inspirent pas moins d'eRroi ^
Parmi les poètes qui brillèrent après Ronsard , on distingue Desportes (1546-1606), qui donna à la langue de la grâce et de la souplesse. Desportes, abbé de Tiron, fut de son temps le mieux rente de tous les beaux esprits. Un seul sonnet lui valut une abbaye de deux mille livres. Balzac accuse celte libéralité du duc de Joyeuse d'avoir amené un funeste débordement de sonnets. Desportes réussit mieux dans la chanson amoureuse que dans la tra^ duction des Psaumes ; quelques-uns de ses couplets sont restés dans la mémoire des gens de goÂt. Ber- TAUT (1552-1611) n'est pas au-dessous de Desportes, et ses poésies atteignent parfois la plus exquise élégance.
Quoique la prose domine dans la Ménippée, nous devons cependant mentionner ici cette satire fameuse, puisqu'elle contient un assez grand nombre de vers attribués, pour la plupart, k Jean Passeràt (1534-1602), successeur de Ram us dans la chaire d'éloquence au collège de France. Passeràt a échappé à l'influence de Ronsard; il continue Marot, qu'il épure, et il prépare La Fontaine. Sa Métamorphose d'un homme en oiseau est un modèle de narration et de fine plaisanterie.
1. Cet ouvrage» très-rare, est aujourd'hui fort recherché. J'ai essayé ailleurs (Essais d'histoire littéraire, l" série) de caractériser ce poème étrange, sur lequel des critiques distingués (MM. Saint-Marc Girardin , Ph. Chasles, Sainte-Beuve et YioUet* Leduc) avaient déjà attiré l'attention.
Qaatrlèmo époque. — Halherbe , Corneille.
(1600-1661. — !?• siècle.)
« Enfin Malherbe vint. )) Ce mot de Boileau désigne une date, date fondamentale et triomphante de notre poésie. Malherbe (1555-1628) fut véritablement, dans l'intention et dans le fait, un poète réformateur. Génie patient et impérieux, sa ferme* volonté conçut un dessein que son talent accomplit. Il posa nettement les principes de la versification et de la langue poétique, et il les imposa. Boileau n'a pas beaucoup exagéré les services qu'il a rendus, et il faut répéter après lui :
Enfin Malherbe vint ^ et le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le [jouvoir Et réduisit la muse aux règles du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à roreille épurée : Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
Tout reconnut ses lois.
Deux siècles et plus ont passé sur les vers de Malherbe sans les flétrir: leur vigueur native et leur éclat se sont maintenus , parce qu'il a rencontré l'harmonie durable du rhythme, qu il a respecté la propriété des mots , qu'il a choisi ses figures dans un ordre d'images naturelles^ parce qu'enfin il a eu la prudence de la force , parce que son génie a été constamment sain et tempérant. Il avait assez d'imagination pour atteindre la poésie, et trop de bon sens pour laisser dominer chez lui cette autre faculté qu'on a appelée la Folle du logis. Aussi sa poésie n'est-elle pas une brillante extravagance, mais la raison même relevée d'ornements sévères. C'est pour cela que son amour-propre ne l'a pas trompé lorsqu'il a dit ;
168 UTTÉRÂTURB FRANÇAISE.
Ce que Malherbe écrit dure éteroeUement.
Les gens de goût savent encore par cœur Tode sur l'attentat contre la personne du roi : « Que direzvous, races futures? » Tode k Louis XIII partant pour le siège de la Rochelle : a Doncque un nouveau labeur à tes armes s'apprête \ » la paraphrase du psaume CXLY : « N'espérons plus , mon âme , aux promesses du monde -, » et les stances de consolation à Duperrier sur la mort de sa fille. Malherbe a formé Racan ; il a rendu possible la noble et austère poésie de Corneille ^ une de ses odes a éveillé le génie poétique qui sommeillait dans Tâme de La Fontaine.
Racan (1589-1670) fut le disciple favori de Malherbe ; il a moins de force, autant d'élévation, plus d'abandon. On a retenu les stances où il célèbre le charme de la vie des champs : il a été sublime en comparant k la puissance de Dieu les chétives grandeurs de ce monde; dans ses Bergeries, longue pastorale dramatique, où l'intérêt ne se soutient pas, il y a des passages , trop rares , il est vrai ^ d'une grande beauté. Racan fait aimer la campagne et nous élève par intervalles k de graves pensées religieuses. La traduction des Psaumes, œuvre de sa vieillesse, est languissante et décolorée.
Malherbe représente Tode, et Racan la pastorale.
La poésie fugitive fut cultivée avec succès par Maynard, disciple de Malherbe , qui réussit dans le sonnet et l'épigramme ; ses odes sont' médiocres. ^ALLEviLLB (1597-16^7) ïi'cst pas indigne d'être cité à côté de Maynard pi a de la finesse et de Télégance. Gombaud (1576-1666) se place sur la même ligne. Voiture (1598-1648) fut pendant longtemps le héros de la poésie fugitive ; il a laissé quelques pièces spirituelles qu'on a retenues; souvent affecté, il a rencontré quelquefois la grâce et l'harmonie.
On sait quelle grande querelle suscita le sonnet é'Uranie comparé au Job de Benserade * . Voiture a surtout brillé dans le genre épistolaire. II était le héros de Thôtel de Rambouillet, berceau des Précieuses et rendez-vous des beaux esprits du temps , cercle calant et moral où l'art de la conversation se signalait par la recherche aux dépens du naturel. On a dit trop de mal de cette société célèbre, qu'on avait trop vantée et trop imitée. Sarrasin (1604- 1664), comme bel esprit, fut le rival de Voiture, qu'il surpassa comme poète. Il a réussi dans Tode et dans le poëme badin ; sa prose est élégante et correcte. A côté de ces beaux esprits maniérés, un artisan né poète, le menuisier de Nevers, Adam BiLLAUT (mort en 1662), connu par ses chevilles, a composé sans art et avec verve quelques chansons bachiques qu'on n'a pas oubliées.
A côté de Malherbe et dans un camp littéraire opposé, Mathurin Régnier (1575-1613), de Chartres, neveu de Desportes, fut le rival des poètes de l'antiquité dans le genre satirique :
Régnier, seul parmi nous formé sur ces modèles, Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles.