II. Littérature. b S
170 UTTÉRAT*JRE FRANÇAISE.
Dans cette période féconde qui précède ie siècle de Louis XIV, le théâtre , après des essais plus ou moins heureux, devient, sous le patronage de Richelieu, la principale gloire littéraire de la France. Pendant les premières années du dix-septième siècle , Alexandre Hardy (mort en 1630) régna sans partage sur la scène : auteur, acteur, directeur de troupe , il rendit de très-grands services \ mais il avait plus de fécondité que de talent, et les pièces qu'il nous a laissées ne sont plus qu^un objet de curiosité. Ses tragédies, empruntées la plupart, pour le sujet, a l'histoire héroïque des Grecs, Devaient pas ses pastorales, dans lesquelles il imitait l'Italie. Le seul mérite sensible aujourd'hui dans ces compositions est la surprenante richesse des rimes. Théophile, qui balança quelque temps la gloire poétique de Malherbe, avait de la verve ^ mais, négligé et emphatique, on ne le connaît guère que par l'apostrophe ridicule de Thisbé au poignard de Pyrame. Il y a cependant des traits de sentiment dans cette tragédie de Pyrame et Thisbé et quelques belles strophes dans ses odes. Il expia cruellement la licence de ses mœurs et de quelques poésies.
MAmET* (1604-1686) et Scudéri (1601-1664) ne sont pas tout k fait dépourvus de mérite, et ils réussirent avant Corneille et h côté de lui. Toutefois, pour la postérité. Corneille seul demeure, parce qu'il fut poète et grand écrivain.
Pierre Corneille (1604-1684) fut pour le théâtre ce que Malherbe avait été pour le genre lyrique. B n'y a plus rien ï dire sur les chefs-d'œuvre de ce puissant génie , qu'on n'a pas surpassé. Le Cid a
1 . La Sophonisbe de Mairet est la première tragédie française où les règles soient observées ; elle a eu beaucoup de succès. Scadéfi balançait la popularité de Corneille : on applaudissait son Amour tyrannigue (1638) en même temps que le Cid, On trou^ dans les pièces de Scudéri des vers bien frappés ^ quelques situations dramatiques.
fixé la langue de la tragédie-, le Menteur a créé celle de la comédie. Corneille a peint l'héroïsme sous toutes ses faces, et il n'y a pas une âme élevée dont il n'ait fortifié la vertu et trempé le caractère. On peut dire que l'admiration pour Corneille élève le niveau de la morale publique. Horace, Polyeucte etNicomède, pour ne pas parler de ses autres chefsd'œuvre, Cinna, Rodogune, \di Mort de Pompée, Hèradius, forment un cours de morale héroïque qui n'a pas été sans influence sur la société * . Corneille a fait avec une noble sincérité l'examen critique de ses pièces de thé&tre. Sa traduction de Ylmiiation n'est pas partout au-dessous de son génie, dont la décadence n'est complète que dans ses dernières tragédies.
Le Vence$las de Rotroc (1609-1650) appartient a la même époque : c'est un reflet du génie de Corneille. Le Saint Genest de ce poète est encore digne d'attention. Ses comédies, qui sont nombreuses, n'ont pas été inutiles k Molière , qui y a repris une partie de son bien.
Les autres poètes dramatiques de ce temps , L'Étoile, CoLLETET, Tristan l'Hermite, et Boisro- BERT, spirituel bouffon de Richelieu, n'ont rien laissé de durable. VAgrippine de Cyrano de Bergerac renferme quelques scènes énergiques qu'on lit avec étonnement. Son Pédant joué, amusante bouffonnerie écrite en prose, a été sauvé de l'oubli par le double emprunt que Molière n'a pas dédaigné de lui faire pour égayer les Fourberies de Scapin,
L'époque de Richelieu fut témoin de tentatives épiques trop considérables pour qu'on n'en signale pas au moins les avortements. VAlaric de Scudéri est une verbeuse et fougueuse improvisation où l'on
1. On peut voir sur Corneille, outre la Notice de Fontenelle et le Commentaire de Voltaire, le Cours de Littérature de La Harpe, l'Éloge de Yictorin Fabre.
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rencontre quelques vers heureux et d'habiles descriptions k côté de monstrueuses platitudes. La Pucelk de Chapelain (1595-1674), si lentement élaborée, si durement martelée, a laissé dans la mémoire des gens de goût une ou deux belles comparaisons et une magnifique description du paradis chrétien. Le Moïse sauvé de Saint-Amant n'est pas une épopée, mais une idylle biblique d'un style baroque et maniéré, sans unité ni intérêt, où cependant on trouve par intervalles de beaux vers et des tableaux animés. Le Clovis de Dësmaretz de Saint-Sorlin est la plus insipide et n'est pas la moins longue de toutes ces épopées. Ce poète bizarre s'imagina que Dieu lui avait dicté les derniers chants de son poëme. Avant de devenir visionnaire, Desmarelz avait composé la comédie des Visionnaires , caricature qui parut assez amusante et qui n'est pas mal versifiée. On a de lui un joli madrigal sur (a Violette. Le père Lemoyne (1602-1671), que Boileau a épargné, a laissé quelques morceaux remarquables danà son j Saint Louis, composi tion inégale qu'on a l'air d'estimer encore et qu'on ne lit plus. Ce poëme, qui dénature par une fable romanesque un sujet vraiment héroïque, est mortellement ennuyeux : le style, hérissé d'antithèses et de métaphores ambitieuses, fait payer chèrement les rares beautés qu'on y rencontre.
Ces poètes, a trébuches de si haut, » nous conduisent naturellement k Scahron (1610-1660), inventeur du genre burlesque*, dont il est resté le modèle. Scarron réussit aussi au théâtre par des comédies bouffonnes que Molière a fait oublier.
1. On peut voir sur le burlesque et VÉnéide travestie UB pa&- ; sage de la première partie de cet ouTrage, page 58.
LITTÉRATORE FRANÇAISE. 173
Cinquième époque.— Boilean, Racine (siècle de Louis XIY).
(1661-1715. — 17« siècle.)
La cinquième époque s'ouvre sous les auspices de fioiLBÂU , dont les satires font justice des poètes qui avaient précédé, et qui, s'écartant de la route tracée par Malherbe, avaient introduit la recherche et Taffectation dans des compositions frivoles ou follement ambitieuses. Boileau balaya le terrain, et son influence ramena au bon goût les auteurs et le public. Cette grande époque, le siècle de Louis XIV, fut illustrée par quatre poètes de génie , les vrais classiques de notre littérature, Molière, Racine, La Fontaine et Boileau, auxquels il faut ajouter, dans un rang inférieur, J. B. Rousseau , qui continue, sur la limite de deux époques, la tradition des maîtres.
Entre les quatre grands poètes qui immortalisent le siècle de Louis XIV, il est difficile et heureusement inutile de décider. Si on considère le génie , la première place revient à Molière-, si c'est la perfection des œuvres , elle appartient k Racine ; le goût et rinfluence la donnent à Boileau ^ et si on se détermine par une sympathie qu'il est doux de suivre, on se rangera du côté de La Fontaine. Quoi qu'il en soit, ce concours d'écrivains, entre lesquels hésite l'admiration , marque Tépoque la plus brillante de notre histoire littéraire.
Parlons d'abord de Boileau Despréaux (1636- 17H), puisqu'il fut, dans son temps, l'oracle et le législateur de la poésie; quelques dates établiront Tordre des temps : quant aux genres, il sera facile de les reconnaître chemin faisant , par le titre des ouvrages.
L'enfance et l'adolescence du jeune Despréaux furent assez maussades : les soins d'une mère , si
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propres k développer la sensibilité, manquèrent à ses premières années 5 son père, excellent greffier, méconnut son esprit et sa destination : des infirmités précoces attristèrent encore sa jeunesse. Un régent du collège de Beau vais reconnut seul la vocation littéraire de Boileau ; mais cette vocation n'était point passionnée, et sa docilité de jeune homme était trop habituée a fléchir, pour que Boileau essayât de contredire la volonté de sa famille. Il se laissa donc conduire dans différentes carrières, et il se contenta de ne pas y réussir. Au sortir de la philosophie, qui lui avait paru une école de subtilités, d'arguties, de disputes, il entra dans le dédale delà procédure -, il y fit peu de progrès : Corneille, Montesquieu et Voltaire passèrent par la même épreuve et eurent également l'honneur d'être déclarés incapables par la basoche. Boileau ne demandait pas mieux ; alors il essaya de la théologie , mais sans pouvoir y prendre goût. La chicane, qu'il avait rencontrée au collège sous la forme scolastique , qu'il avait retrouvée au palais dans la procédure , il crut la reconnaître encore au séminaire , et cette dernière épreuve combla la mesure.
Après ces initiations stériles, Boileau avait le droit d'être de mauvaise humeur : il avait amassé de la bile, il fallait l'épancher. Contre qui va-t-il se tourner? Commencera-t-il par attaquer la chicane dont il a été le martyr ? non , il est trop heureux d'être échappé de ses griffes 5 mais celle-ci n'y perdra rien : Boileau la rattrapera plus tard ] dans le Lutrin, par exemple, où il fera son portrait, et de main de maître. Au début il a mieux a faire^, il se tournera d'abord contre les mauvais poètes : il reprendra par la satire l'œuvre que Malherbe a commencée par la grammaire.
La campagne que Boileau ouvrit contre les méchants auteurs n'est pas une boutade de rancune,
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un simple caprice de colère : c'est une entreprise utile et courageuse^ elle était nécessaire pour arrêter les progrès du mauvais goût. Il faut se rappe* ier qu'à cette époque Chapelain était le roi des auteurs \ que l'invasion espagnole et italienne , contenue quelque temps par Malherbe, avait rompu ses digues. Le mauvais goût était partout : dans la chaire chrétienne, où Mascaron, jeune encore, lui payait un large tribut \ au théâtre , où Scarron balançait Molière \ dans la poésie , où le burlesque introduisait la caricature ; dans les romans , où la passion et l'histoire étaient dénaturées; dans la poésie épique, que ridiculisaient les grands avortements des Chapelain , des Scudéri , des Coras et des Saint'Sorlin. Il fallait déblayer le terrain pour faire place aux grands génies et aux véritables beaux esprits qui commençaient à poindre-, il fallait instruire le siècle a goûter Molière , Racine , Bossuet , madame de Lafayette. Ce fut le rôle de Boileau ; au nom du goût, il se fit le justicier et comme le grand prévôt de la littérature.
Boileau est l'homme de goût par excellence; il en est l'oracle et l'arbitre : c'est là sa mission et sa gloire. Je ne dis pas qu'il eut un grand génie, mais il possédait le sens du vrai et le don de l'exprimer nettement-, il prêchait d'exemple, et ses préceptes sont des modèles. Qu'on lui refuse le don de l'invention , la puissance de l'imagination , la sensibilité du cœur, j'y souscris, sauf quelques réserves-, mais la raison lumineuse, mais le sentiment du vrai et du faux, mais la rectitude de l'esprit, mais l'invention dans le langage, mais le tact fin et délicat, ne sont-ce pas des qualités qu'il possède à un degré supérieur? Or l'ensemble et le bon emploi de ces facultés, n'est-ce pas encore le génie littéraire?
Ce que j'admire dans Boileau, c'est le culte de la langue et du goût, c'est surtout l'emploi et l'habile
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ménage de ses facaltés. Il tire de ses dons nalnrels tout le parti possible ; il les applique avec convenance, avec discrétion, avec puissance. Il sait mieux que personne quid valeant humeri, quid ferre récusent. Il arrive a la richesse par Téconomie, tandis que d'autres, mieux dotés peutr-être, tombent dans la misère par la prodigalité.
Voyez comme sa vie littéraire est bien conduite : il déclare sa mission par ses Satires, sa compétence par Y Art poétique , sa supériorité par le Lu^ trin*. II critique , il enseigne, il pratique : voilk le mal, voilk la route du bien, voilk le bien. N'est-ce pas là toute la vie littéraire de Boileau, et cette vie ne présente-t-elle pas une admirable progression ?
A trente -six ans, la mission de Boileau était remplie -, son autorité littéraire était établie sur des . titres incontestables ; il ne fit plus guère que Texercer. II applaudit, il blâma ; et l'éloge comme le blâme étaient des arrêts dans sa bouche^.
1. Ses Épitres, moins élégantes, moins philosophiques qae celles d^Horace, sont en général supérieures aux Satires. L^épttre à Lamoiguon sur les plaisirs de la campagne est pleine de charme, et le Passage du Rhin est un fragment épique d^une grande beauté.
2. Dans le Temple du Goût, Voltaire suppose que Boileau exerce sa censure sur ses propres ouvrages :
Il reroU ses enfants avec an air séTère ; De la triste Équivoque il rongil d'être père, Et rit des traits manques du pinceau faible et dur Dont il déflgara le vainqueur de Namur.
Ces réserves sont d'un critique judicieux. Il est fâcheux que Voltaire, qui avait dit si justement :
Là régnait Despréanx , leur maître en l'art d'écrire , Lui qu'arma la raison des traits de la satire, Qui , donnant le précepte et l'exemple k la fois , établit d'Apollon les rigoureuses lois ,
ait écrit dans un moment dMiumeur ces lignes injurieuses :
Boileau , correct auteur de quelques bons écrits , Zoïie de Quinault et flatteur de Louis.
A partir de Tannée 1672 , on pourrait demander compte à Boi* leau de Pemploi de sa vie. Tous ses chefs-d'œuvre ont précédé ; ses rares productions au delà sont inférieures, quelques-unes sont mé-
Boileau a rendu d'incontestables services : la guerre impitoyable qu'il a déclarée aux rimeurs qui se croyaient poètes a fait triompher le goût et a éclairé l'admiration qui hésitait entre le faux et le vrai ] son autorité a maintenu et consolidé son triomphe, et il n'a pas seulement formé Racine , mais encore les admirateurs de Racine. Il a fait servir la raillerie au progrès de la morale comme ^ ceux du bon goût *, de plus, sa requête burlesque, ingénieuse parodie, a prévenu un arrêt contre la philosophie de Descartes , qui aurait déshonoré le parlement et retenu l'enseignement dans l'ornière scolastique.
Molière (Jean-Baptiste Poquelin), né à Paris en 1622% est peut-être le plus rare génie qui ait jamais existé ; seul il a réalisé l'idéal de la comédie. II avait eu des devanciers, il a eu des successeurs: mais il na pas trouvé d'égal. L'Anglais Garrick le réclamait au nom de l'humanité et au préjudice de la France , enviant à notre patrie la gloire unique d'avoir produit le peintre le plus prolond et le plus ingénieux du cœur de l'homme. Molière a substitué aux fantaisies bouffonnes et aux mœurs de convention qui régnaient au théâtre le tableau fidèle de la réalité , la peinture des passions générales et des caractères. Cette vérité saisissante dans la peinture des mœurs, il la met en action dans une fable vraisemblable et d'une juste étendue , et il donne aux caractères qu'il crée un tel relief, que ses créations prennent place dans la famille humaine , non à titre individuel, mais comme représentant les variétés les plus distinctes de l'espèce. Cest le suprême effort de l'art. Molière nous instruit plus que l'expérience; le signalement qu'il donne aux vices et aux travers de Thomme est si
diocres, et les derniers enfants de sa vcioe prouvent qu'il n'a\aJt pas entendu à temps le soîve senescentem mature sanus equum. 1. Mort en 167S.
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exact , qu'il n'y a plus à s'y méprendre. Orgon, Arnolpbe , Georges Dandin , Chrysale, Tartufe, Harpagon , Trissotin , trahissent leurs semblables k notre profit : ils nous fournissent des moyens de défense et d'attaque, et pour nous-mêmes de salutaires avertissements. La comédie , telle que Molière l'a comprise, n'est pas un avertissement stérile , mais un enseignetiaent indirect où la leçon se mêle aa plaisir, où le poète nous apprend à rire sans aigreur et nous fait profiler sans fatigue. Molière, observateur profond , philosophe pratique sans colère et sans faiblesse, âme élevée et tendre, cœur généreux, a rempli avec la dignité du génie sa mission de poète et de moraliste. On hésite entre les trois chefsd'œuvre de son théâtre : le Misanthrope, Tartufe et les Femmes savantes ; il faut en rapprocher V Avare et Don Juan. Dans un ordre inférieur, les Précieuses ridicules, VÊcole des Maris et YÉcole des Femmes égalent ou surpassent les meilleurs ouvrages des autres comiques. Le mélange du bouffon ne détruit pas la haute portée de ses œuvres secondaires, telles que le Malade imaginaire, le Bourgeois Gentilhomme, M. de Pourceaugnac et les Fourberies de Scapin. On trouve même le grand peintre et l'observateur profond jusque dans les esquisses rapides qu'il improvisait pour amuser la cour ou le public : les Fâcheux et le Médecin malgré lui le prouveraient au besoin. Regnard (1656-1710), qui serait un grand poète comique si Molière n'eût pas mis si haut le prix de cet art, fait ressortir par son mérite même le prodigieux génie de son devancier et sa valeur morale. Regnard amuse , mais il n'instruit pas , moins encore corrige-t-il . Il divertit aux dépens de la vérité et des mœurs; il arrive au plaisant dans les caractères par la charge et dans le dialogue par la bouffonnerie et Tinvraîsemblance. Regnard, s il a un dessein arrêté, est du parti des fripons et des débauchés. Toutefois
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il a de la verve , de la gaieté , de l'esprit et du mouvement. Il fait rire: e'est bien quelque chose , mais c'est tout pour lui : ce n'est pas assez pour le spec* tateur. Le théâtre de Regnard ne nous a pas laissé une seule leçon morale ni un caractère proprement dit. Son Joueur même n'est qu'une brillante individualité finement dessinée. Quel est son nom.^ on l'oublie •, et si on l'a retenu , s'en sert-on pour désigner une classe ? C'est un mauvais symptôme pour un poète comique lorsqu'il ne fait pas passer un seul nom propre k l'état de nom générique. Le Légataire et les Ménechmes ne sont pas médiocrement plaisants, comme disait Boileau; mais on n'y voit guère que des fripons ou des extravagants.
BouRSAULT (1658-1701) eut le malheur d'être le détracteur de Molière, dont il se crut le rival. Ce poète a du naturel et de la gaieté. Le Mercure galant, pièce k tiroir, contient des scènes fort amusantes qui excitent un rire franc et prolongé. Ésope à la ville et Ésope à la cour, pièces du même genre que la précédente , sont d'un ordre plus élevé. Voici quelques lignes de Montesquieu qui protégeront longtemps la mémoire de Boursault : « Je me souviens qu'en sortant d'une pièce intitulée Ésope à la cour\ je fus si pénétré du désir d'être plus honnête homme , que je ne sache pas avoir formé une résolution plus forte. »
Parmi les comiques du second ordre , il ne faut pas oublier ccDufresny (1648-1724) qui mit en défaut, par sa prodigalité et son insouciance , la libéralité de Louis XIV. Esprit original et varié, que Regnard est soupçonné d'avoir dérobé et qui a
1 . « Ésope à la coui\ dit Geoffroy, est le modèle des pièces épisodiques et un véritable chef-d'œuvre en ce genre, parce que les seènes détachées ont cependant un lien commun : c'est la journée d'un ministre vertueux, dont l'intrigue prépare sourdement la disgrâce, qui finit par triompher de ses ennemis, par les confondre en leur pardonnant. >•
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fourni k Montesquieu le cadre des Lettres persanes, Dufresny, rival de Le Nôtre comme dessinateur de jardins, a composé plusieurs comédies agréables, les unes en prose , les autres en vers. V Esprit de contradiction est resté au théâtre. C'est encore de la bonne et franche comédie.
Jean Racine , né à la Ferté-Milon (1639-1699), rappelle , par Tensemble et l'harmonie des facultés de son génie , Sophocle et Virgile. La nature avait réuni sur lui tous les dons qu'elle partage si inégalement entre les hommes. La beauté de sa physionomie exprimait la dignité et la tendresse de son âme et les rares qualités de son intelligence. Élève de Port-Royal , il puisa k cette école sévère la connaissance et Tadmiration des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Après quelques essais imparfaits, il s'éleva dans Andromaque k une hauteur où il se maintint jusqu'k ce qu'il atteignit dans Athalie ce degré de force et de puissance qui semble la limite du génie de l'homme. Voltaire disait que le seul commentaire de Racine était dans ces deux mots : admirable ! sublime! Il est certain qu'aucun écrivain n'a porté plus de pureté, de grâce et d'harmonie dans la lan* gue; c'est une musique qui charme l'oreille, qui parle k l'imagination, et qui satisfait la raison la plus sévère. Dans /jpftigréme Racine atteint le pathétique d'Euripide, qu'il surpasse dans Andromaque; il lutte d'énergie avec Tacite dans Britannieus; Corneille lui aurait envié quelques scènes de Mithridate; seul il pouvait écrire les touchantes élégies de Béré^ nice et à^Esther ; Phèdre demeure comme l'expression la plus puissante des transports de la passion, et il faut s'incliner devant Athalie. Avouons cependant que la galanterie toute moderne de quelques-uns des héros de Racine, tribut payé aux mœurs et au goût de la cour, abaisse par instants la dignité de la tragédie et mêle un élément périssable k ces immor*
telles compositions * . Racine n'est pas seulement le plus pur de nos poètes tragiques^ il a abordé avec succès la comédie dans la spirituelle satire des Platdeurs, et son amour-propre offensé a décoché en passant quelques épigrammes dont le trait acéré a fait d'incurables blessures. Ajoutons que les chœurs d'Esther et A^Athalie et la prophétie de Joad le mettent au premier rang des lyriques, et que, seul parmi les poètes de son temps , il Qst en prose excellent écrivain. Ses deux lettres contre Port-Royal, qu'on voudrait oublier, sont des modèles de plaisanterie cruelle et ingénieuse, rachetée, il est vrai, par l'Histoire de Port-Royal , qui est un chef-d'œuvre.
Plaçons ici quelques remarques sur le style de Racine , qui , sans prétendre à la nouveauté, pourront ne pas manquer d'exactitude. Trois mots suffisent à Voltaire pour le caractériser : Beau ! sublime ! harmonieux ! Mais il reste k indiquer par quels procédés l'écrivain a pu atteindre k cette perfection qui charme et qui désespère. Avant tout. Racine est de l'école d'Horace \ il a pris pour règle le précepte qu'on peut enfreindre et qu'on n'abroge pas :
Ktquae Desperat tractata nitescere posse, relinquit.
Il choisit donc entre les idées qui s'offrent à son esprit, et de celles qu'il conserve et qu'il enchaîne il forme une trame solide et délicate qui est, selon Buffon, comme la substance du style. Bientôt cette chaîne logique s'éclaire d'images et s'anime de sentiments; car, pour devenir poétique, la pensée doit émouvoir le cœur et frapper l'imagination. Telle
1. Bajazet, Xipharès, Britannicus, Hippolyte, manquent de physionomie. La critique de Voltaire subsiste :
Us ont tous le même mérite :
Tendres , galants , doux et discrets ; Et l'Amour, qnl marche à lenr suite , Les croit des coortisans français.
est la matière que le langage rendra sensible. Arrivé à ce point, le poète choisit encore , et le vocabulaire où il puise les mots destinés h peindre et k toucher, tout restreint qu'il est , lui offrira d'abondantes ressources , parce qu'il sait ennoblir les termes vulgaires par la place qu'il leur donne, parce qu'il rajeunit ceux que l'usage a fatigués, en les rappelant a leur acception primitive, parce qu'il prête k tous une lumière nouvelle, un relief inattendu par des alliances si heureuses, que le succès en efface la hardiesse. En effet , Racine n'a pas moins osé que les novateurs les plus téméraires; seulement il a mieux réussi. Au reste, ses plus grandes hardiesses se rattachent ou aux Jiabitudes de notre vieux langage ou aux sources latines : âdèle k une double tradition , même dans les écarts apparents , il ne forge rien , il découvre et il sait employer. De Ik tant de richesse unie k tant de pureté. Sa syntaxe et sa prosodie , qu'on nous passe ces mots techniques, ont le même caractère d'ordre et de hardiesse ; pour lui seul Talexandrin a de la souplesse et une infinie variété de mouvement ; seul il échappe toujoursk la monotonie du rhythme-, il a des propositions qui s'unissent sans lien verbal-, il a des accords de temps et de nombre réglés par la seule pensée et qui bravent ouvertement la routine grammaticale; en un mot, il dispose en maître de la langue, il la domine sans violence, et il en fait^ au gré de son génie , une peinture et une musique * .
Après Racine, on doit nommer Quinault (1635- 1688), le créateur delà tragédie lyrique , poète harmonieux et délicat que Boileau a dénigré, que Voltaire a trop vanté. L'auteur à'Armide a excellé dans un genre où la poésie , subordonnée k la musique , se laisse imposer trop de sacrifices pour qu elle
1. Cette anulyse du style de Racine est tirée de mon Histoire de la Litléralwc française , p. a^O.
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puisse y maintenir sa force el sa dignité. Avant de réussir dans l'opéra, Quinault avait composé des comédies qui ne sont pas sans mérite et des tragédies intéressantes, mais romanesques et doucereuses. Ce fut le premier grief de Boileau contre lui.
Parmi les poètes dramatiques du second ordre , quelques noms ont été sauvés de l'oubli par des succès durables. Ariane, avec le Don Juan mis en vers, protège Thomas Corneille (1625-1709), qui obtint de nombreux succès; Lafosse (1653-1708) survit avec Manlius; Inès de Castro maintient La-
MOTTE-HOUDART (1672-1731 ); Ct LONGEPIERRB
(1659-1721) n'est pas complètement submergé, grâce k Médée. Duché (1668-1704) et Campistrom * (1656-1723) sont à peu près effacés, et Pradon (1632-1698) n'a gagné h sa lutte contre Racine que l'immortalité du ridicule.
La Fontaine ^ , c'est la fleur de Tesprit gaulois avec un parfum d'antiquité. Il relève de Phèdre et d'Horace, mais il procède de Villon et de Rabelais; il a rencontré tout ce qu'il y a de plus exquis dans l'antiquité classique et dans le moyen âge, et tout cela sans effort, de sorte qu'il reproduit le charme d'une double tradition avec le caractère de la spon*tanéité. Parlons de son génie, sans blâmer trop sévèrement les singulières distractions de sa longue enfance, car pour La Fontaine, l'inspiration était au prix de ce noncftatoir voluptueux. La vie du bon fabuliste et du conteur grivois est l'épicurisme de l'âme et des sens : tout en lui aspire à la volupté : ne lui demandons aucun effort intellectuel ou moral -, il n'en
1. Le meilleur ouvrage de Campistron, qui n'a guère fait qu« des tragédies, parmi lesquelles on cite VAndronic et VAlcUHadep est le Jaloux désabusé, comédie en cinq actes , restée iongtem|)s an théâtre. VAbsalon de Duché s'est longtemps soutenu ; La Harpe le place au-dessus de toutes les pièces de Campistron.