‹ Cours de littérature, conforme au plan d'études des LycéesChapitre 23 sur 109 · I. JjUUratur · texte numérisé non relu

I. JjUUratur

Qui que tu sois, voici ton maître :

Il Test, le fut, ou le doit être.

La liste des petits genres sera presque épuisée quand nous aurons nommé rinscription tumulaire ou épitaphe; V énigme, qui date de loin , puisqu'elle est mêlée à la gloire et aux malheurs d'Œdipe*, la charade, si chère aux désœuvrés qui veulent exercer leur esprit à peu de frais; le logogriphe, frère de Ténigme et de la charade; V acrostiche, qui n'est souvent que la requête de la sottise adressée à la vanité, et les bouls-rimés , bizarre exercice de versification où Ton oublie souvent que

Le bon sens dans les vers s'accorde avec la rime^

Ces bagatelles et ces jeux d'esprit souvent misérables, dans lesquels la poésie vient se perdre, nous ont bien éloignés des hauteurs où nous avons trouvé son berceau *, mais le devoir de la critique était de parcourir tous les degrés de cette échelle immense et de suivre toutes les variétés de la forme poétique , depuis les plus nobles conceptions du génie humain jusqu'aux caprices puérils du bel esprit, qui ne montrent plus de la poésie que le vêtement extérieur, c'est-à-dire les artifices de la versification.

1* Qaelqae sujet qu'on traite , oa plaisant on sublime «

Que toujours le bon sens s'accorde arec la rime.

BoiLSAu. Art poétique.

iOM>aQOQO»OQogooooo<<Q— >g»go w oaca— •— —oo nB W W owBaQO— wwBQ

De la proses

Dans Tordre de la pensée, la prose précède certainement les vers ; mais elle leur cède le pas dans l'histoire littéraire. La raison de ce phénomène est facile à saisir. Cest qu à l'origine des sociétés, dans l'absence de l'écriture, les produits de la pensée, pour être durables, doivent revêtir une forme qui imprime dans la mémoire une trace profonde et ineffaçable : or , tel est le privilège des vers.

Sic hoDor et nomen divinis vatibus atque Carminibus venit*. Uobagb.

1. n M. Jourdain. Je ne veux nî prose ni vers. — Lemaitrb w. PHILOSOPHIE. 11 faut bien que ce soit Pun ou Pautre. —M. Jouri^AïK. Pourquoi? — Le maître. Par la raison, monsieur, qu'il n'y a, pour s'exprimer, que la prose ou les vers? — M. Jourdain. Il n'y a que la prose ou les vers? — Le haitrb. Non, monsieur, tout ce qui n'est pas prose est vers, et tout ce qui n'est point vers est prose. — M. Jourdain. Et comme Ton parle, qu'est-ce donc que cela? — Le maître. De la prose. — M. Jourdain. Quoi! quand je dis : Nicole, apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit, c'est de la prose? — Le maître. Oui) monsieur. — M. Jourdain. Par Ma foi! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du inonde de m'avoir appris cela. » (MoLiàRS, le Bourgeoiê gentilhomme, act. ii, se. 6.) — Ce fragment de dialogue nous dispense de définir la prose, qui est le sermo solutus des Latins et la XéÇiç des Grecs. Au reste, nos jeunes lecteurs savent depuis longtemps ce que M. Jourdain apprend tardivement et par aventure.

2. <i Ainsi Tinrent l'honneur et la renommée aux chantres inspirés ei aax vers. »

Des genres de prose et de leurs caractères différents.

La prose, pour être venue tardivement dans les lettres , n'en a pas moins un domaine considérable. Il y a des genres qui lui appartiennent presque exclusivement, et il y en a peu où elle n'entre en partage avec la poésie.

Les genres principaux où la prose domine sont le genre oratoire , le genre narratif ei le genre didactique.

Genre oratoire.

Le genre oratoire se subdivise en espèces d'après la nature des sujets, ou même suivant le lieu dans lequel s'exerce l'éloquence. Ainsi l'éloquence, qui est ou délibérative , ou judiciaire , ou démonstrative , se divise encore en éloquence de la tribune , du barreau, de la chaire et de l'académie. Ces divisions ne sont pas parfaitement rigoureuses , parce que la matière ne comporte pas l'exactitude mathématique; mais elles sont légitimes, parce que la différence générale du sujet modifie assez la forme pour motiver une distinction , et que Tinfluence du lieu et de l'auditoire sur l'orateur. suffit pour marquer le discours d'un caractère particulier : locus régit actum. Nous aurons ^ revenir sur ces divisions.

On distingue dans le genre oratoire : 1® le diê-cours religieux, qui comprend le sermon ou homélie, destiné k l'enseignement du dogme et de la morale; le panégyrique, consacré k l'éloge des saints ; l'oroison funèbre, qui célèbre, non sans hyperbole et réticence, les grands personnages; 2® le discours poKtiqu£, où se discutent les affaires d'État : on peot rattacher à cette catégorie les prodamations guerrières et les harangues qu'on rencontre chez les historiens; 3"" le discours judiciaire, qui embrasse Paccusation et la défense sous le nom de réquisi-

toire et de plaidoyer. Il faut y ajouter les mercvrriales, conseils ou reproches adressés par la magistrature aux gens de loi , et les mémoires ou consultations écrites. Le discours académique forme une classe distincte : outre Téioge obligé des morts, et même des vivants , il donne place aux dissertations littéraires * .

fienre nanatif.

Uhistoire» qui vient au premier rang dans le genre narratif, est le récit des faits dignes de remarque accomplis par l'humanité dans le temps et dans l'espace. Elle tient compte des lieux et des époques : ce qui a fait dire que la chronologie et la géographie étaient les yeux de l'histoire; elle raconte pour instruire , et pour atteindre plus sûrement son but, elle peint les hommes et décrit les événements.

Le genre historique, dans son ensemble, embrasse le récit, le tableau et Tappréciation des faits religieux, politiques, militaires, sociaux, littéraires

I. Ce genre, d'origine moderne, se rattache à IVxistence de l'Académie française, fondée en 1635 par Richelieu. Le discours de réception , qui n'avait été d^abord qu^m court remerctment^ devint une œuvre littéraire (1640), grâce à Patru, dont l'exemple fit loi. Ce discours est consacré habituellement à Téloge du mort; mais si la matière , comme il peut arriver, est insuffisante, Porateur a pour ressource le procédé de Sintonide. C^est ainsi que La Bruyère crayonna le portrait de ses pins ilinstres collègues, et que Buffon donna les règles du style. La réponse s'adn^sse au récipiendaire, qui doit entendre, outre l'éloge de son prédécesseur, ses propres louanges. Racine, répondant à Thomas Corneille, a fait un chef-d'œuvre dans cet art difficile de louer avec convenance les Tirants et les morts. Le prix d'éloquence, fondé par Balzac, a été décerné pour la première fois, en 1671 , à M"* de Scudcri. Ce concours a été fécond en dissertations morales, religieuses, philosophiques, et en éloges. Ainsi, l'éloquence académique comprend les discours prononcés par les académiciens et ceux que provoquent les concours de P Académie.

et scientifiques dont se compose la vie de Thamanité.

L'histoire, considérée sous le rapport de l'étendue du sujet, est ou universelle, ou générale, ou particulière : universelle, si elle embrasse, soit dans toute la durée des temps, soit dans une période limitée, l'ensemble des faits dont la terre a été le théâtre ; générale , si elle comprend la vie complète et continue d'un peuple-, particulière, si elle s'attache exclusivement a un certain ordre de faits, ou k une période limitée de l'existence d'une nation. L'histoire individuelle prend le nom de Biographie. Les Vies des hommes illustres ont suffi pour donner a Plutarque un rang élevé parmi les historiens.

Considérée sous le point de vue de la méthode ou système de composition, l'histoire est ou narrative , ou descriptive , ou philosophique : narrative, si elle se contente du simple récit des faits -, descriptive, si elle procède par tableaux; philosophique, si elle cherche la raison humaine ou providentielle de l'enchaînement des événements. Le Discours sur l'histoire universelle , parBossuet, et V Essai sur les mœurs et l'esprit des nations , par Voltaire , ces deux ouvrages si différents de style , si opposés d'esprit , appartiennent k l'histoire philosophique. Au reste, ces différentes méthodes ne sont pas exclusives; on peut les unir dans un même récit.

Ce qu'on appelle philosophie de l'histoire ne doit pas se confondre avec l'histoire philosophique. La philosophie de l'histoire est une science k part, une branche de la philosophie , et elle a pour objet la recherche des lois générales qui régissent la marche des choses humaines. La Science nouvelle de Vico , les Idées de Herder , la Palingénésie sociale de Ballanche, sont des efforts qui attestent l'importance et les difficultés du problème.

Lorsque Thistoire reproduit les faits dans leur ordre de succession, année par année, elle prend le nom à' Annales.

A l'histoire proprement dite il faut ajouter les Chroniques, simples récits des faits contemporains, et les Mémoires, espèces d'histoires individuelles, dans lesquelles l'écrivain raconte ses propres actions et l'impression qu'il a reçue des faits auxquels il s'est trouvé mêlé comme acteur ou comme témoin. Les ouvrages de ce genre servent de matériaux h la véritable histoire. Quelques-uns cependant, tels que les Mémoires du cardinal de Retz et ceux de Saint- Simon, sont des monuments impérissables.

Le tableau des mœurs mêlé k une action feinte, soît complètement , soit partiellement, constitue un genre de composition qu'on appelle Roman * : si Tâcdon domine, roman d'intrigue; si c'est la peinture des mœurs, roman de mœurs; s'il reproduit, avec un mélange de fiction dans les faits et dans les personnages, des événements réels, on l'appelle roman historique.

Le genre narratif réclame encore les récits de toute espèce qui , sous le nom de nouvelles et de eomes, tendent plus volontiers au divertissement qu'à l'instruction. Nous devons ajouter qu'ils cherchent trop souvent leurs moyens de succès en dehors de la morale.

Genre didactique.

Il y a certains ouvrages que la science ne réclame pas et qui ont cependant un enseignement pour objet, tels que les dissertations morales, les traités

1. Le nom de Roman s'est appliqué d^abord presque indistinctement aux ouvrages, soit en vers, soit en prose, écrits en langue romane ou vulgaire , par opposition au latin , qui était au moyen âge la langue des clercs.

et mélanges littéraires, dialogues, etc. Ces ouvrages ne peuvent être rattachés ni k Thistoire ni a l'éloquence , et forment une classe k part que nous rapporterons au genre didactique. Les Essais de Morale de Nicole et le Traité des Études de RoUin appar* tiennent a cette catégorie. Il faut y joindre les maximes et pensées détachées qui ont pour objet la morale , telles que celles de La Rochefoucauld et de Vauvenargues. Les Caractères de La Bruyère ne sont pas de simples descriptions , mais des leçons indirectes : le moraliste instruit en peignant, et de cette manière son œuvre est didactique.

Genre èpistolaire.

Le genre èpistolaire n'est un genre que par la forme. II embrasse tous les sujets, comme la conversation , dont il est Timage embellie. Le charme suprême de ce genre est le naturel : c'est par la que Cicéron , madame de Sévigné et Voltaire sont des modèles incomparables. Quelle que soit l'élévation du sujet qu'ils traitent et la vivacité de la passion qui les anime, ils ne se guindent jamais^ leur fdume court comme leur pensée \ ilsimprovisent avec a grâce naturelle aux esprits faciles et supérieurs. La pompe et l'afTectation introduites sous la forme èpistolaire dans les lettres de Balzac et de Voiture, la pompe par Balzac, l'afTectation par Voilure, seraient des défauts insupportables, si l'un ne rachetait Tefifort de son style par l'élégance soutenue des mots, quelquefois par la noblesse des idées, et l'autre la recherche par les saillies imprévues d'un esprit fin et délicat. Leur contemporain Guy-Patin n'est pas de leur école*, il lance ses sarcasmes amers, ses mordantes épigrammes et même ses bordées d'érudition le plus naturellement du monde : il ne cherche , dit-il , ni le Phébus ni le Balzac , et c'est par Ik qu'il réussit.

PKOSB. 81

La prose, chez les modernes, a été appliquée à des genres où les anciens n'admettaient que les vers. Télémaque et les Martyrs, pour ne pas citer d'autres exemples, sont des épopées en prose ^ dans le genre dramatique, Shakspeare, chez les Anglais, a mêlé la prose et les vers. En France, La Serre, au dix-septième siècle, et La Motte, au dix-huitième, ont essayé sans succès la tragédie en prose : avec plus de talent, ils n'auraient pas encore réussi; avec plus de goût, ils n'auraient pas essayé. Les tragédies populaires , qu'on appelle chez nous drames ou mélodrames, mettent en scène des personnages trop vulgaires et des incidents trop rapprochés de la vie commune pour être écrites en vers. La comédie en prose a pour elle l'autorité du succès et de l'usage, qui fait loi : Molière l'a consacrée par Y Avare et Le Sage par Turcaret.

Le mélange de la prose et des vers se rencontre souvent dans des ouvrages qui se rapportent aux genres satirique, didactique et épîstolaire. Ce mélange, dont l'exemple donné chez les Romains par YîiLrron (Satires) a été suivi par Pétrone, Boëce, etc., n'est pas un des moindres ornements de quelques ouvrages célèbres dans notre littérature, parmi lesquels on distingue surtout la Satire Ménippée, le Voyage de Chapelle et Bachaumont, le Temple du Goût Tpar Voltaire.

De réloquence.

(( L'éloquence, a dit M. Villemain, est un don et un art. » llomme don, c'est la capacité d'être ému; comme art, c'est la faculté de disposer et d'exprimer ses idées et ses sentiments de manière a communiquer l'émotion. La définition reçue, qui fait de l'éloquence l'art de persuader, n'est ni complète ni exacte : elle néglige ce qui caractérise surtout Féioquence, c'est-à-dire l'impulsion qui vient de la nature, et, en bornant son rôle à persuader, elle n'indique qu'un résultat accidentel que d'autres causes peuvent produire, et non l'effet essentiel de la puissance oratoire -, elle pèche contre les deux règles fondamentales de la définition, qui doit convenir à tout le défini et au seul défini, puisqu'on peut persuader sans être éloquent et rester éloquent sans persuader. L'éloquence est essentiellement le don d'être ému et Tart de transmettre l'émotion. L'homme éloquent est celui dont la pensée vient du cœur çl des entrailles avant de passer par le cerveau et d'être exprimée par la voix. Quintilien l'avait déjà dit : Pectus est quod disertos facit, « c'est le cœur qui rend éloquent. » Cette sentence est une définition. Il n'y a pas d'éloquence sans émotion éprouvée et communiquée *. La force du raisonnement, l'habile disposition des parties, la convenance du

1. Un auditeur, mécontent d'être ému dans un sens opposé à ses opinions, s'écriait: « Quelle peste que Téloquencel » En effet, il n'y a rien de plus contagieux.

langage , ne caractérisent pas Téloquence : car toutes ces qualités peuvent se trouver réunies sans produire l'éloquence -, l'élément caractéristique, c'est l'émotion qui vient du cœur et qui pénètre le cœur. Si vous n'êtes pas remué, dites hardiment, quel que soit le talent de l'orateur, qu'il n'a pas atteint l'éloquence.

M. P. Caton définissait l'orateur : vir bonus, dieendi peritus * -, et Fénelon a dit : a L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. » Cette définition, qui fait de la vertu la condition de l'éloquence, a été combattue par des inductions tirées de la vie des orateurs les plus éloquents : les faiblesses politiques de Cicéron, la pusillanimité de Démosthèue, la vénalité de Mirabeau, les aberrations morales de J.*J. Rousseau, fournissent de nombreux arguments-, mais ces arguments ne sont que spécieux. L'homme, comme dit Montaigne, est ondoyant et divers : souvent il se contredit-, sa faible nature donne d'éclatants démentis à ses principes. Tout ce qu'on peut conclure de ces exemples, c'est que la persistance de la vertu n'est pas nécessaire à l'éloquence -, mais lorsqu'elle se produit dans tout son éclat, on peut dire avec assurance que l'âme qui l'exprime est maîtrisée par le sentiment du patriotisme, de la justice, de la vertu, de la religion. L'hypocrisie dans l'éloquence ne se conçoit pas : le masque qu elle prendrait laisserait voir l'acteur derrière l'orateur, et dépouillerait sa parole de toute autorité, de toute puissance. Démosthène était sincère dans sa haine contre Philippe de Macédoine , dans son amour pour la patrie -, Cicéron était intrépide contre Verres, contre Catilina, contre Antoine-, Mirabeau sen-

Page 1