‹ Cours de littérature, conforme au plan d'études des LycéesChapitre 24 sur 109 · H Homme de bien, habile à parler · texte numérisé non relu

H Homme de bien, habile à parler

tait profondément les atteintes que l'arbitraire da pouvoir porte à la dignité de l'homme, et J. J. Rousseau aspirait réellement k la vertu, qu'il n'a pas su Sratiquer, comme à la vérité, qu'il ne lui a pas été onné d'atteindre. Maintenons donc l'antique définition de l'orateur, qui doit son éloquence à la manière dont il sent et conçoit la vérité et la vertu. Heureux les orateurs pour qui cette définition n'a pas besoin d'être commentée et qui , tels que les apôtres de la chaire chrétienne, les Cbrysostome , les Bernard, les Bossuet, les Fénelon, ont pratiqué, sans jamais se démentir, les principes qu'ils fortifiaient par l'autorité de leur éloquence !

De la rhétorique ou de l'art oratoire.

La rhétprique est une science d'observation tirée de l'étude de l'esprit humain et des cbefsr-d'œuvre de l'éloquence : elle est k l'éloquence ce que les poétiques sont k la poésie, ce que la logique est au raisonnement. Elle est fille de Fart qu'elle enseigne, et elle lui prête de nouvelles forces par ses principes et sa méthode. On définit ordinairement la rhétorique l'art de bien dire , et on ajoute : « Bien dire, c'est parler de manière k persuader; » mais cette définition se confond avec celle de l'éloquence considérée comme l'art de communiquer l'émotion et la conviction. La théorie de cet art, ou la rhétorique, renferme un certain nombre de préceptes utiles que les rhéteurs de profession ont multipliés outre mesure et obscurcis par des distinctions subtiles, par des détails superflus qui fatiguent l'esprit au lieu de l'éclairer et de le fortifier. Dans les règles, ce n'est pas le nombre, mais la simplicité et l'étendue, qu'il faut rechercher.

L'effet de l'éloquence est d'émouvoir les passions en opérant la conviction : elle remue le cœur et

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fait pénétrer la lumière dans rintelligence. Quels sont les sujets qu'elle traite et les moyens qu'elle emploie pour arriver k ce résultat? telle est la question complexe k laquelle doit répondre la rhétorique.

La rhétorique constate d'abord les différents genres d'éloquence, qu'elle détermine soit d'après la nature du sujet traité, soit d'après le théâtre même où se produit l'éloquence.

Elle examine ensuite les phases diverses de toute composition oratoire, qui déhute par l'étude des idées que renferme le sujet, qui cherche ensuite le meilleur ordre d'exposition, et qui réalise par la parole ce que l'esprit a conçu et ordonné.

La rhétorique énumère et classe les différentes parties de l'invention , de la disposition et de l'élocutioo, auxquelles nous arriverons successivement, et que nous traiterons dans leur ordre.

Les rhéteurs anciens attachaient une grande importance k une dernière partie que les modernes ont beaucoup négligée, Faction, qui consiste dans les intonations de Ta voix et les mouvements du corps, et sans laquelle l'éloquence de Tàme serait frappée d'impuissance.

L ensemble de ces observations et de ces règles m donne pas l'éloquence, pas plus que la logi(]ue ne donne le jugement, ou les poétiques l'iuspiration : l'art ne supplée pas la nature, mais il la dirige. Le soin que des hommes éminents ont donné k l'étude de la rhétorique, et4'exemple de Gicéron, prouvent que ce n'est pas une science frivole, et que le génie même peut en tirer avantage. Mais il faut avouer qu'elle n'est qu'un métier pour les esprits vulgaires, et que ce métier leur donne les moyens de parler sans les forcer k penser. Or, il n'y a pas de pire engeance que celle des artisans de paroles. La rhétorique en a multiplié le nombre; on peut donc dire que , si elle est utile aux esprits

bien faits et bien nourris , elle est nuisible dans les esprits faux et creux. C'est la liqueur que le vase améliore ou corrompt, selon sa nature. L'étude sérieuse de la rhétorique donnera aux bons esprits de nouvelles forces ^ mais remarquons bien qu'il faut la digérer avant de s'en servir, et la posséder si bien qu'elle pénètre dans les habitudes de l'esprit pour s'y confondre , de manière qu'elle y soit présente et invisible tout a la fois, comme la lumière qui éclaire et qu'on ne voit pas.

Des divers genres d'éloquence.

Aristote a divisé l'éloquence en trois genres, le délibératiff le judiciaire et le démonstratif. Cette division, souvent attaquée comme inexacte, s'est perpétuée dans l'enseignement. Ici nous allons laisser parler M. Patin, qui a reproduit les objections qu'on oppose k cette classification et rétabli les motifs qui la justifient : « Nous lisons partout qu'il y a trois genres d'éloquence, le genre délibératif, le genre judiciaire et le genre démonstratif; et chaque fois que nous le lisons, il nous vient des doutes sur la justesse de cette division. D'abord ce qu'elle distingue n'est-il pas souvent confondu? N'y a-t-il rien, par exemple, de démonstratif, c'est-k-dire qui emporte la louange ou le blâme, soit dans le genre délibératif, soit dans le genre judiciaire? Ensuite cette division n'est-elle pas prise k des sources un peu diverses? tantôt de la destination des œuvres oratoires pour telle ou telle tribune, pour les assemblées politiques et les corps judiciaires-, tantôt de la nature même des idées qui composent le discours , comme dans le genre démonstratif, dont le caractère est uniquement de louer ou de blâmer ? enfin cette division, complète pour les anciens, l'est-elle également pour nous, et peut-on, par exemple, y

faire entrer sans quelque violence Téloqaence religieuse , qui a paru depuis elle dans le monde , qui n'a certainement rien de judiciaire, qui n'est entièrement ni délibérative ni démonstrative, mais qui est un peu l'un et l'autre? Ces objections, et d'autres qu'on y pourrait joindre, ne paraissent pas sans force contre la division qui nous occupe, tant qu'on ignore sur quel fondement réel repose cette division. Or, c'est ce qu'on demanderait vainement k la plupart des Rhétoriques, Il faudrait remonter jusqu'à celle d'Arislote, où l'on apprendrait que ce partage de l'éloquence en trois genres correspond précisément au partage des grands objets de la pensée : le bon ou l'utile, voila la matière du genre déUbératif; le vrai ou le juste, voilà la matière du genre judiciaire; le beau et son contraire, voilà la matière du genre démonstratif. Quelle lumière inattendue, quel intérêt nouveau répand cette explication d'un rhéteur philosophe sur un des préceptes les plus vieux et les plus usés de la rhétorique^ ! » En remontant à la source ^ , on trouvera que cette division s'appuie non-seulement sur la nature de la pensée, mais encore sur la situation particulière de celui qui écoute et sur les différents points de la durée : en effet, celui auquel s'adresse le dis* cours doit ou délibérer, ou juger, ou simplement écouter-, en outre, la délibération porte toujours sur l'avenir, le jugement sur le passé; l'éloge ou le blâme s'appuie ordinairement sur l'état présent des

t. Discours sur renseignement historique de la littérature. Ce discours fait partie d'un volume de Mélanges de littérature ancienne et moderne, dans lequel M. Patin a réuni un grand nombre de morceaux également remarquables par la finesse des aperçus, l'ingénieuse et discrète nouveauté des vues, le judicieux emploi de Térudition et le charme du langage.

2. Rhétorique d'AHstote, liv. I, chap. m. Voir l'excellente traduction de M. Bonafous, professeur à la faculté d'Aix, un vol. in-8% 1856.

choses. Ainsi la division d'Âristote se rapporte à trois chefs : au rôle spécial de celui qui écoule, au moment de la durée, a la nature de la pensée : dans le genre délibératif, l'auditeur délibère, il délibère sur le bon ou l'utile et pour l'avenir ; dans le genre judiciaire, il juge, et il juge sur le juste et le vrai par rapport au passé; dans le genre démonstratif, il écoute pour approuver ou blâmer dans le présent ce qui lui parait contraire ou conforme au beau. Peu de divisions ont des racines aussi profondes, des principes aussi solides, des caractères aussi distincts.

La division qui repose sur le lieu où parle l'orateur, et qui distingue l'éloquence de la tribune, du barreau , de la chaire et de l'académie , ne va pas au fond des choses et ne signale qu'un caractère extérieur; ajoutons qu'elle n'indique même pas l'éloquence des livres , qui se rattache à la division d'Aristote par son rapport, soit a l'utile, soit au vrai , soit au beau .

Ce qui importe surtout en pareille matière , où les divisions ne sauraient arriver k une rigueur scientifique, c'est de bien comprendre le sens des mots qu'on emploie pour en faire une juste application, et de les restreindre a propos lorsque le discours qu'on apprécie est de nature complexe et qu'il se rapporte, dans ses différentes parties, a plusieurs des divisions établies.

Des diverses parties de la rhétorique.

La division de la rhétorique en trois parties , qui remonte aux plus anciens rhéteurs, est inattaquable; elle est tirée, comme nous l'avons vu, de la nature même de l'esprit humain. En effet, quelque sujet que traite Torateur, il faut, avant tout, qu'il trouve les choses qu'il doit dire , et qu'il les mette

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en ordre avant de les exprimer. La substance , Tordre et la forme sont les conditions essentielles de toute œuvre de Tesprit, et il est évident qu'il faut être maître de sa matière pour la disposer, et qu'il faut l'avoir disposée avant de la reproduire. Q^id dicat, et quo quidque loco, et quo modo*. De là les trois parties de la rhétoriaue : Invention (quià)^ Disposition (ubi, quando), Èlocution (quo modo).

« Il faut toujours, dit M. Andrieux^, commencer par trouver ce qu'on veut dire ou écrire sur le sujet qu'on doit traiter-, il faut ensuite disposer son ouvrage dans l'ordre le plus convenable ^ enfin , il faut le dire. C'est cette dernière partie qui s'appelle èlocution, lorsqu'il s'agit d'un discours prononcé, et style, lorsqu'il est question d'un discours écrit. ))

La Harpe a exprimé la même pensée . « Quelles que soient les matières sur lesquelles s'exerce l'art oratoire, il faut toujours commencer par concevoir son sujet, et les idées, les preuves, les moyens de succès qu'il peut offrir, en disposer ensuite les parties dans un ordre naturel et judicieux; savoir enfin les traiter dans un style adapté au caractère du discours; et ce dernier devoir de Torateur, qui était, au jugement de Cicéron et de Quintilien, le plus difficile de tous, l'est encore aujourd'hui ; car c'est en charmant l'oreille et l'imagination que l'on arrive jusqu'au cœur et qu'on parvient à persuader. »

L'accord des maîtres de la critique pour maintenir cette division prouve , comme l'a si bien dit M. V. Le Clerc % qu'elle est « Texpression même de la nature des choses. »

1. Cicéron. « Ce qu'il doit dire, en quel lieu, et de quelle manière. »

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