II. IMUrature, à
122 UTTÉRATORE LATINE.
gieuse, une élocution animée et abondante, des gestes expressifs, un organe agréable et sonore, Tart d'enchaîner les preuves et de les résumer avec méthode, tels étaient les éléments de sa force oratoire. Une grande puissance de travail, une activité infatigable, et, au plus haut degré, le don de l'improvisalion, multiplièrent ses succès, auxquels il ne manquait, pour être durables, que le talent de Técrivain.
Jules César (100-44 av. J. C.) porta dans l'éloquence toutes les qualités de Thomme d'État et du guerrier, la vivacité , la fermeté, la précision. Chez lui , la parole ne se distingue pas de la pensée ; la perfection de Tart efface les traces mêmes du travail. Nous jugeons ainsi sur le témoignage de Quintilien, et, par induction, d'après la manière dont il a écrit l'histoire, car ses discours n'ont pas été conservés. Il est probable cependant que Salluste a dû reproduire, sinon les paroles, au moins le sens du discours qu'il prononça dans le sénat sur la peine à infliger aui complices de Catilina , et dans cette circonstance son éloqu^ce, simple et nerveuse , aurait sans aucun doute manqué' d'élévati<m morale et de pathétique.
L'orateur romain pour la postérité, c'est Cicéron (106-43 av. J. C) , le premier de tous les orateurs dans l'éloquenée jiidiciaire, et le second dans l'éloquence politique, puisqu'il n'égale pas Démosthène. Sa vie appartient à Thistoire, et nous n'essayefoss pas même de la crayonner ici * . Ses œuvres oratoires se composent, pour la politique : 1"" du discours sor la loi Manilia ; 2"" de trcHS discoitrs sur la l&i et^rtàt^ contre le tribun Publ. ServiliusRuUus ] ^ des quatre Caiilinaires ; il" des quatre.discours ou FMiffVp^ contre Antoine. Les autres discours de Cicéron, au nombre de trente-quatre , appartiennent au geure
1. On peut voir, sur Cicéron , la notice écrite par M.VillernWD» tome VIII de la Biographie universelle,
UTTÊRATORE LATINE. I2S
judiciaire, et ont été prononcés par Cicéron comme accusateur ou comme défenseur. Les plus célèbres dans cette catégorie sont : le discours pro Roscio , brillant début où l'éloquence est déjà complète et le goût encore imparfait-, les sept Verrines, ou discours contre Verres, et le pro Milone.
Le caractère de Cicéron a été diversement jugé. La faiblesse ou plutôt Tindécision qu'on lui reprocbe, malgré tant de marques d'intrépidité , parait tenir a retendue de ses lumières et à sa probité. Aux épocpes de discorde et de corruption , où la ligne du devoir n'est pas tnen tracée, ceux qui veu-^ lent la suivre ne se décident pas aussi facilement^ que les ambitieux et les intrigants, qui vont k Tassant du pouvoir et de la fortune sans égard aux moyens. Ce qu'on ne saurait contester à Cicéron , c'est le désintéressement et Tardent amour de la patrie. Son malheur, et aussi sa gloire, c'est d'avoir cherché le bien commun , de s'être attaché exclusivement aux intérêts de la république, lorsque les plus clair voyants ne savaient pas s il fallait , pour les servir, remonter avec effort vers le passé ou se laisser entraîner k la suite du succès vers un avenir inconnu.
Le génie de Cicéron n'a pas cessé , depuis Tantiquité , d'être un sujet d'étonnement. « Ce grand homme , dît M. Villemain , n'a rien perdu de sa gloire en traversant les siècles : il reste au premier rang, comme orateur et comme écrivain. Peutêtre même , si on le considère dans l'ensemble et dans la variété de ses onvrages, est-il permis de voir en lui le premier écrivain du monde. » Puisons enemre à la même source l'appréciation des harangues de Cicéron : « Elles abondent en pensées fortes , ingénieuses et profondes ; mais la connaissance ée son art l'oblige à leur donner toujours ce développement utile pour Tintelligcnce et la conviction de Tauditeur, et le bon goât ne lui persiet
pas de les jeter en traits détachés. Elles sortent moins au dehors, parce qu'elles sont, pour ainsi dire, répandues sur toute la diction. Cest une lainière brillante, mais égale; toutes les parties s'éclairent, s'embellissent et se soutiennent; et la perfection générale nuit seule aux effets particuliers. » Les nombreux écrits de Cicéron sur la théorie de l'art oratoire le placent encore au premier rang des critiques : les uns expliquent et appliquent les principes des rhéteurs précédents ; les autres ajoutent à la science par les observations personnelles du grand orateur. Gomme moraliste , Cicéron n'a pas d'égal parmi les anciens. Le Traité des devoin marque la limite où s'est arrêtée la morale avant le christianisme ' . Les Tusculanes ne sont pas moins importantes : elles donnent contre la douleur et la mort tous les remèdes qu'offre la sagesse humaioe. Le Songe de Scipion , épisode et u'agment de la République , se rattache k la morale et à la politique par les conseils de prudence et d'expérience touchant le gouvernement des États.
Troisième époque. — Les rhétenrs. Les apologistes
chrétiens.
(43 av. J. C. -- 306 ap. J. C.)
Après Cicéron, l'éloquence politique se réfugie dans l'enceinte du sénat, où elle ne produit guère que des harangues officielles, paie reflet de Téloquence animée de la place publique. Le barreau continue d'illustrer et surtout d'enrichir l'élite de h jeunesse romaine sortie des écoles des rhéteurs et des jurisconsultes, mais il ne lègue aucun monument k l'histoire.
Les exercices oratoires qui nous sont parvenos sous le nom de Sémèque le philosophe donnent une
1. La traduction do de Oficiis par M. Burnouf reproduit (idèI^ ment la sévère beauté da texte latio.
idée des sujets que les rhéteurs proposaient a leurs disciples et de la manière dont ils devaient être traités. On trouve dans les déclamations qui composent le recueil de Sénèque quelques traits éloquents^ mais le mauvais goût domine dans ces compositions , où le sophisme est employé k défendre des causes ou paradoxales ou puériles.
QuïNTiLiEN , né k Calagurris, ville de l'Espagne tarragonaise, 42 après J. C, avait composé des déclamations dans le genre de Sénèque. Le temps , qui les a épargnées , nous a envié ses plaidoyers d'avocat -, mais la gloire de Quintilien n'était pas Ik. Elle survit tout entière dans ses Institutions oratoires, chef-d'œuvre de la critique romaine, où se trouvent réunis avec la science des rhéteurs précédents les résultats d'une longue expérience personnelle classés méthodiquement et exposés dans un langage digne du siècle d'Auguste. On ne sait pas avec précision dans quelle année mourut Quintilien. L'auteur du dialogue sur les Causes de la corruption de V éloquence, Quintilien ou Tacite, car la critique a longtemps hésité entre ces deux noms, était digne de vivre dans un temps où il aurait pu exercer Tart dont il déplore la chute * .
Le pouvoir absolu des empereurs, enlevant k l'éloquence le droit de conseil et d'accusation, ne laissait que la liberté de l'éloge. De Ik vint l'usage du panégyrique , qui ne fut jamais mieux placé que dans la bouche de Pline le jeune parlant k l'empereur Trajan, Pline le jeune , né sous le règne de Néron vers l'an 62 de J. C, neveu et pupille de Pline l'ancien, ami de Tacite, fut l'écrivain le plus ingénieux et le meilleur orateur de son temps. Son mérite l'éleva aux premières dignités de l'empire ; nommé consul (100 de J. C), il prononça devant
1 . On s'accorde aujourd'hui à faire honneur à Tacite de ce morceau remarquable.
126 llTliRATCRE LATINE.
Trajân, sotis forme de remercima&t , le panégyrique de ce prince. C'était le germe de celui qu'il écrivit plus tard et qui nous est parvenu. On ne voit pas comment , sous l'empire , l'éloquence aurait pu produire un morceau plus achevé. L'éloge obligé et d'ailleurs mérité y descend rarement h la flatterie , et peut souvent être pris pour un conseil indirect ou un encouragement^ les sentiments sont nobles et dignes, les pensées fortes et ingénieuses : la parure du style y est encore sévère, si on la compare aux ornements affectés que prodiguait la rhétorique contemporaine. Ajoutons à cela que le Panégyrique de Trajan est plein de faits que l'histoire a recueillis. Les Lettres de Pline le jeune ont la même importance historique avec le charme d'une variété infinie, relevée par un style élégant, nerveux et piquant.
Parmi les panégyristes antérieurs à Constantin , on cite Claudiânus Mamertus, Gaulois de naissance , qui prononça à Trêves en 292 , pendant la fête anniversaire de la fondation de Rome, l'éloge de l'empereur Maximien Hercule. Ce discours nous est parvenu, ainsi qu'un autre panégyrique du même prince par le même orateur prononcé k l'occasion de la naissance de son fils Maxence.
L'éloquence chrétienne commença a jeter un vif éclat pendant cette période. A la tête des Pères de l'Église latine, apologistes du christianisme, accusateurs de la religion des païens , il faut placer l'Africain Tertullien (160-245 ap. J. C), dont les ouvrages nous étonnent par l'ardeur de la passion , la véhémence et le sombre éclat du langage, la profondeur et l'originalité des idées. De graves défauts se mêlent à ces qualités-, mais ces défauts mêmes sont tellement incorporés au génie de l'orateur, qu'ils font partie de sa puissance : dans la langue qu'il s'est faite et qui n'appartient qu'à lui, l'obscu-
rite parait ajouter à la profondeur et la rudesse à la force. Si on essaye par la pensée de lui ôter ce que réprouve la délicatesse de notre goût , on le dénature et on l'amoindrit.
Après Tertullien, nous devons nonamer saint Cyprien, qui appartient aussi à l'Église d'Afrique, si féconde en orateurs véhéments. Évêque de Carthâge, il mérita de souffrir le martyre en 258. Fénelon caractérise en peu de mots l'éloquence de saint Cyprien : « Quoique son style et sa diction sentent l'enflure de son temps et la dureté africaine, il a pourtant beaucoup de force et d'éloquence. On voit partout une grande âme, une âme éloquente qui exprime ses sentiments d'une manière noble et touchante. On trouve, il est vrai, dans son style des ornements afl*ectés et trop de fleurs semées 5 mais dans les endroits où saint Cyprien s'anime fortement, il laisse là tous les jeux d'esprit : ili^)rend un tour véhément et sublime. »
Lactance (Lucius Cselius Firmianus), qui vivait à la fin du troisième siècle et au commencement du quatrième , fut témoin de la persécution des chrétiens sous Dioclétien et de leur triomphe sous Constantin. On pense qu'il est né en Afrique, et il est mort k Trêves vers 325. Dioclétien l'avait appelé à Nicomédie pour y enseigner l'éloquence, et Constantin le fit précepteur de Crispe, son fils. D'abord païen, Lactance embrassa le christianisme et devint le plus illustre des apologistes latins. Il n'a pas fait de discours, mais ses traités sont des monuments de haute éloquence. La pureté et l'abondance de son style l'ont fait surnommer par saint Jérôme le Cicéron chrétien. Ses Institutions divines, divisées en sept livres , passent pour un chef-d'œuvre. Saas parler de la langue, qui est celle des meilleurs écrivains, on y admire la force et l'enchaînement des idées. Lactance est surtout remarquable comme
128 LITTÉBATURE LATINE.
apologiste de la religion chrétienne et comme philosophe ; dans l'exposition de la doctrine , il n'a pas la même autorité. Il s'est élevé avec force contre la persécution , dont le spectacle avait déchiré son cœur, mais à laquelle il avait eu le bonheur d'échapper malgré son courage et l'éclat de ses talents. Lactance avait eu pour maitre d'éloquence k Sicca, ville d'Afrique, Arnobe, orateur célèbre et païen converti, qui écrivit, pour témoigner de la sincérité de sa foi , une des meilleures et des plus éloquentes apologies de la religion chrétienne : c'est le traité adversus Génies, divisé en sept livres. Arnobe y emploie souvent la raillerie contre ses adversaires. On a longtemps considéré comme formant un huitième livre de ce traité le dialogue apologétique intitulé Octavius, qui appartient réellement à Minucius Félix, autre païen converti, habile orateur, écrivain ingénieux, né en Afrique vers le commencement du troisième siècle.
Quatrième époqne. — Les panégyristes. Los Pères de
l'Église latine.
(306-476 ap. J. C.)
L'éloquence profane , après Constantin, ne nous offre guère que le nom de Symmaque, qui occupa des emplois considérables sous les empereurs Gratien, Valentinien II et Théodose. Sa vie embrassa la plus grande partie du quatrième siècle et les premières années du cinquième. Symmaque essaya de ranimer le paganisme expirant. Sa plus grande préoccupation fut le rétablissement de l'autel de la Victoire abattu par l'empereur Gratien. Il le demanda k plusieurs reprises, et fatigua l'empereur de ses requêtes opiniâtres. En qualité de préfet de Rome , il adressa a l'empereur Valentinien II, au nom du sénat, sur ce sujet, le discours qui nous a .
LITTÉRATUKE LATINE. 129
été conservé parmi ses lettres, et auquel saint Ambroise fit une réponse éloquente. Le discours de Symmaque, élégant et judicieux , manque de force et de chaleur, malgré quelques mouvements de belle rhétorique. Les raisons qu'il allègue sont celles qu'on apporte si volontiers pour la défense du passé , arguments de bon sens et d'honneur, mais toujours impuissants lorsque la Providence entraine les sociétés dans des voies nouvelles. Symmaque réclame protection et tolérance pour un culte qui doit périr parce que la foi qui le soutenait ne vit plus au fond des cœurs , et que les plus zélés de ses partisans n'ont plus que des regrets qu'ils prennent encore pour dès croyances. Quoi qu'il en soit, Symmaque inspire de l'estime par la modération de ses idées et la loyauté de ses sentiments. Les harangues et les panégyriques par lesquels Symmaque s'était placé de son temps au premier rang des orateurs ne nous sont pas parvenus.
Avant d'arriver aux orateurs chrétiens, il convient de citer parmi les panégyristes des empereurs le Gaulois Latinus Pacatus, compatriote et ami d'Ausone, qui prononça devant Théodose, k l'occasion de la victoire de ce prince sur Maxime, un discours où se rencontrent de véritables beautés, et AusoNE lui-même, dont le Panégyrique de Gratien, composé à l'imitation du discours de Pline le jeune, porte trop souvent l'empreinte du bel esprit et du mauvais goût qui dénaturaient alors l'éloquence.
Les grands orateurs chrétiens, parmi les Pères dogmatiques, sont saint Hilaire de Poitiers, saint Ambroise, saint Jérôme et saint Augustin. Cette matière est inépuisable -, elle a été traitée ailleurs, comme je l'ai dit , avec une incontestable supériorité ' .
1. De Véloquence chrétienne dans le qtcatrième siècle ; Nouyeaiix Mélanges de M. Yinemain.
130 UTTÉRITURE LATINE.
Saint HiLAiBE , évêqiie de Poitiers, né h la fin du troisième siècle, mourut vers l'an 370. Ce fougueux apôtre de la foi chrétienne fut TÂthanase de l'Eglise d'Occident. Comme lui , et sur un autre théâtre, il combattit et vainquit l'arianisme. Comme Âthanase, il eut b supporter l'exil, dont il revint en triomphateur. Saint Jérôme a caractérisé la nature de son éloquence avec cette énergie qui lui est familière , en l'appelant le Rhône de l'éloquence latine : en effet, le mouvement de sa pensée a l'irrésistible impétuosité du fleuve auquel il le compare. Saint Hilaire, emporté par le zèle de la foi, n'a pas gardé la mesure que la charité lui commandait dans ses rapports avec le pouvoir politique : ses invectives contre l'empereur Constance sont d'une violence extrême. La même ardeur éclate dans ses démêlés avec l'évêque arien de Milan, Auxence, qui fut remplacé par saint Ambroise. Le traité de saint Hilaire sur la Trinité a précisé le sens de la foi catholique sur ce mystère.
Saint Ambroise, né en 340, d'une famille illustre, fils du préfet de la Gaule méridionale , se forma dans les écoles de Lyon. Dans sa jeunesse, il se distingua au barreau , et , nommé plus tard procurateur de la Ligurie, il prit possession de son gouvernement au moment où l'assemblée des évoques hésitait sur le successeur qu'elle devait donner k Auxence, qui venait de mourir. L'exclamation d'un enfant qui désigna Ambroise parut au peuple la voix de Dieu. Ambroise ne put se soustraire à ce pénible honneur, et on sait quel zèle et quel courage il apporta dans l'exercice de son ministère. Son refus d'admettre Théodose dans la cathédrale de Milan avant l'expiation du massacre de Thessalonique et la résistance qu'il oppose h l'empereur sur le seuil du temple, forment une des scènes héroïques de rÉglise primitive. On a tout dit sur l'éloquence de
saiût Ambroise. Féoelon le juge en ces termes : « Saint Ambroise suit quelquefois la mode de son temps : il donne k son discours les ornements qu'on estimait alors ^ mais, après tout, ne voyons-nous pas saint Ambroise, nonobstant quelques jeux de mots, écrire à Théodose avec une force et une persuasion inimitables? Quelle tendresse n'exprime-t-il pas quand il parle de son frère Satyre ! Nous avons même, dans le Bréviaire romain, un discours de lui sur la fête de saint Jean, qu'Hérode respecte et craint encore après sa mort : prenez-y garde , vous en trouverez la fin sublime. » Saint Ambroise mourut à Milan en 397, âgé de cinquante-sept ans, après avoir pris une part active et courageuse, surtout comme médiateur, aux démêlés qui troublèrent alors l'empire d'Occident.
Saint Jérôme , né en Dalmatie vers 331 , mourut à Bethléem Tan 420 de J. C. La vie de ce Père du désert, comme on l'appelle, est un des épisodes les plus curieux de l'histoire du christianisme. Doué d'une imagination puissante , nourri de l'élude des lettres profanes et des saintes Écritures, saint Jérôme est le plus original des écrivains catholiques. « Ses expressions, dit Fénelon, sont mâles et grandes; il n'est pas régulier, mais il est bien plus éloquent que la plupart des gens qui se piquent de l'être. )) Les querelles religieuses auxquelles il prit part, le monde dont les passions le troublèrent, les austérités du désert, les courses lointaines qu'il entreprit, l'agitation des villes et le calme de la solitude, tout contribua à nourrir et a exaller son imagination , et les combats intérieurs de son âme donnèrent une force nouvelle k son génie. Peu d'écrivains possédèrent au même degré le don de saisir et de dominer les esprits. Ses œuvres ne nous offrent pas un seul morceau qui appartienne par la forme au genre oratoire-, mais l'éloquence éclate
k chaque page dans les lettres admirables qui témoignent de la sensibilité de son àme, de la pureté de ses doctrines, de sa profonde érudition et de son enthousiasme religieux.
Saint Augustin (354-430 ap. J. G.) est an de ces noms privilégiés qu'on rencontre k de longs intervalles dans l'histoire et qui emplissent l'imagination. Les vastes proportions de son génie, les orages de sa vie, la prodigieuse variété de ses écrits, étonnent et déconcertent la critique , qui n'a plus de mesure pour régler ses jugements. Je me trompe, et voici un passage qui me dément : « Nous arrivons, dit M. Villemain, à Thomme le plus étonnant de l'Eglise latine, à celui qui porta le plus d'imagination dans la théologie , le plus d'éloquence et même de sensibilité dans la scolastique. Donnez-lui un autre siècle, placez-le dans une meilleure civilisation, et jamais homme n'aura paru doué d'un génie plus vaste et plus facile. Métaphysique , histoire , antiquités, science des mœurs, connaissance des arts, Augustin avait tout embrassé. Il écrit sur la musique comme sur le libre arbitre ; il explique le phénomène de la mémoire comme il raisonne sur la décadence de l'empire romain. Son esprit subtil et vigoureux a souvent consumé dans des problèmes mystiques une force de sagacité qui suffisait aux plus sublimes conceptions. Son éloquence, entachée d'affectation et de barbarie, est souvent neuve et simple; ses ouvrages, immense répertoire où puisait cette science théologique qui a tant agité l'Europe, sont la plus vive image de la société chrétienne k la fin du quatrième siècle. »
Les travaux de saint Augustin sont l'histoire de s^ vie : ils attestent ses combats contre lui-même, ses erreurs et ses retours, et ses luttes courageuses contre les sectaires de son temps. La gloire de sa conversion revient k saint Ambroise , qui conquit
pour l'Église ce champion redoutable. Né k Tagaste en Afrique, élevé ii Madaure et k Carlhage, Symmaque l'envoya à Milan pour y professer l'éloquence -, c'est là que le christianisme fixa les incertitudes de son esprit et calma les inquiétudes de son cœur. De retour en Afrique, et devenu évéque d'Hippone, il dirigea pendant le reste de sa vie l'Église d'Afrique, dominée et éclairée par son génie. Saint Augustin mourut pendant le siège de Cartbage par les Vandales , pressentant la déchéance de cette florissante colonie chrétienne dont il avait augmenté l'éclat. Il faut ajouter, pour être juste et tempérer l'admiration qu'inspire le génie de saint Augustin , que sa doctrine sur la grâce , qui met en péril le libre arbitre , a été l'occasion de débats qui ont souvent agité TÉglise.
Les ouvrages les plus célèbres de saint Augustin sont la Cité de Dieu et les Confessions. Ses traités contre les hérésiarques , ses sermons et homélies , ses ouvrages philosophiques, attestent, par leur nombre et par leur mérite , la fécondité et la puissance de son génie.
Après ces grands orateurs, il faut nommer saint Léon, pape de Tan 440 a 461 \ Salvien, prêtre de Marseille au cinquième siècle * , et saint Grégoire le Grand, pape de 490 k 504, avec lequel s'éteignirent dans l'Occident, et pour plusieurs siècles, les derniers restes de l'éloquence sacrée. « Saint Léon, dit Fénelon, est enflé, mais il est grand. Saint Grégoire , pape , était encore dans un siècle pire : il a pourtant écrit plusieurs choses avec beaucoup de dignité. » Ces quelques mots d'un maître suffisent k l'éloge de ces derniers des Pères de l'Église latine.
1. On peut voir sur Salvien M. J. J. Ampère (2* vol., p. 178).
134 UTTÉRATCR£ LATINE.
Historiens , moralistes et écrivains divers.
Pendant plusieurs siècles, le seul historien de Rome fut le grand pontife , qui inscrivait sur des tables de bois, année par année, sinon jour par jour, comme le veut le grammairien Servius , tous les faits dignes d'être conservés. Ces tables étaient exposées dans la maison du pontife , afin que le peuple pût les consulter. Ces documents historiques sont connus sous le nom d'Annales des pontifes. M. Le Clerc les définit ainsi : a Les Annales des pontifes étaient des espèces de tables chronologiques, tracées d'abord sur des planches de bois peintes en blanc et où le grand pontife, peut-être depuis le premier siècle de Rome , mais au moins depuis l'an 350 jusqu'à 623 ou peu de temps après, indiquait, année par année, d'un style bref et simple , les événements publics les plus remarquables*. ))
Le premier historien latin est Fabius Pictor, qui vivait pendant la seconde guerre punique , et dont les historiens postérieurs citent souvent les Annales. Ces citations ont transmis jusqu'à nous quelques fragments de cet auteur. Après lui , Caton le censeur publia son ouvrage des Origines , qui comprenait sept livres , malheureusement perdus : il n'en reste que des passages peu étendus. La même époque produisit un grand nombre d'historiens et d'annalistes dont les noms seuls nous sont parvenus. La perte la plus regrettable est celle des Mémoires que Sylla avait écrits sur sa vie.
t. On peut consulter, sur les origines de Thisleire romaine, l'ouvrage de M. Le Clerc : Des Journaux chez les Romains. On sait que ce livre est un des plus beaux monuments de Pérudition moderne.
Maintenant nous avons k citer de grands noms et des œuvres immortelles.
Jules César (100-44 av. J. C.) s'est placé an premier rang des historiens latins en ne croyant écrire que des mémoires. Il a mis dans ses Cornmentaires sur les guerres des Gaules et sur les guerres civiles , écrits sans apprêt , et , pour ainsi dire , au cours de ses victoires , la supériorité de son génie. La clarté, la rapidité, Théroïque simplicité de la narration , l'exactitude des détails stratégiques , font de ces mémoires le plus précieux monument de l'histoire romaine. Il a fallu , pour qu'on eût quelque chose a comparer aux Commentaires de César, que le plus grand capitaine des temps modernes dictât à son tour Te récit de ses campagnes d'Italie. Le même génie a reproduit le même style.
Le premier des grands historiens latins dans Tordre des dates, après César, est C. Salluste*, qui avait composé une Histoire romaine depuis Sylla jusqu'à la conjuration de Catilina ; nous possédons de cet ouvrage quelques discours admirables. La Guerre de Juigurtha et la Conjuration de Catilina sont des ouvrages du premier ordre : la clarté du récit, l'éloquence des discours, la beauté des portraits, l'élévation des sentences morales, l'énergie et la pureté du style, expliquent le jugement de Martial sur cet écrivain :
Primus romaua Grispus in bistoria.
Il est fâcheux que la pure et sévère morale exprimée dans les ouvrages de Salluste n'ait pas été la règle de sa vie.
La chronologie amène, k côté de César et de Salluste, Cornélius Népos, ami de Cicéron, de Catulle