CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
40f BLE DONAPAHTE.
COURS
DE
LA PII- Té FILIALE. — DE L*£XPRESSION DE CE 8BMTIHENT
PANS l'antiquité*
J*ai examiné les diverses expressions de rameur paternel et maternel, et j*ai montré comment l'expression de ce sentiment a changé selon la marche des sociétés : d*abord simple et vraie, bientôt élégante et raffinée, plus tard s'exagérant à plaisir et devenant presque grossière, sous prétexte de redevenir vraie. Je veux faire la même étude sur l'amour filial et l'amour fraternel qui, avec la tendresse paternelle et maternelle , ferment le cercle de ces grandes affections qui sont les fondements éternels de la famille. Hais je dois auparavant expliquer deux mots dont je me servirai souvent encore, l'instinct et le sentiment.
Il y a de l'instinct dans tous les grands sentiments de l'homme : il y en a dans l'amour, il y en a dans l'attachement que les pères et mères ont pour leurs enfants, dans la reconnaissance que les enfants ont pour leurs parents, dans l'affection (jue les frères et sœurs ont l'un pour l'autre. Mais ces affections in-
stinctives varient sélotf le6 diVèt^ degrés de civilisation chez les peuples, et d'édiicatiôti chez les individus. Quand Thomme est grossier, ses sentiments ne sont, pour ainsi dire, que des instincts; quand Thomme est poli j^ar Téducatiôâ, séi ittstktti d^ièdnënt des sentiments, et plus l'éducation est forte et pure, plus les sentiments sont à la fois énergiques et délicats. La supériorité de l'homme tient à la faculté qu'il a d'épurer ses instincts et d'en faire des sentiments. C'est là le pouvoir de l'homme; c'est là aussi soiî devoir, et Diëu a voulu lui en rendre l'accomplissement facile et doux, II y a en effet, dans l'humanité, un admirable enchaînement de sentiments qui commencent par des instincts et qui aboutissent âUX devoirs lés plus élevés. C*est un instinct que i'amoilr paternel et maternel ; mais voyez comme cet instinct se perfectionne ci se développe par les soins itièmcs ^Ué réclame la longue faiblesse de l'enfant! Cet instinct dé tendresse dans les parente crée, à son tour, dans les enfants Tinstincl de la reconnaissance; de telle sorte que, par une admirable succession de plaisirs et dé devoirs, la famille commence par l'instinct et aboutit à la plus pure des idées morales, la piété filiale.
Je demande â là littérature dlmiter cet ordre divin et de donner à l'expressioâ des affections naturelles à rhoitime la beauté morale qu'elles doivent avoif ; je lui demande dé les représenter comme des sentiments et cottimè dés devoirs, et non comme des instincts, c'est-à-dif e comme des mouvements irrésistibles que l'homme suit aveuglément, sans pouvoir s'en honorer s'ils sont bons, ni s*en corriger s*ils sont mauvais.
OiNft l'AKTIQUIT^,
£i»miQoni, d'«ipr49 Pâ9 î4éei, pommant a été ^k-
primé, fH)it dap» r^liquité, soit daqg leg temp^ ffî04ernes, oo ^Qptim^^t dû la piété QUdle, qv^i est la plus naturelle 0t (a plus délic^i^ des obligation^
du çéur bumfiin, et, %\ je puis iiinsi parleri la première 9t la plu$ dûuc0 fprme de la reconnaissance antre Iqs hommes.
{.'antiquité avait trouvé un b^^ mot pour exprimer l'amour dea enfants pour leurs parents, en rappelant du npm depiétéJiliQh, La vraie piété, en §0bt, ^ celle qui aim^ à 1^ foisi §( qui respecte ; or tel eal te (intiment que les enfantsi ont pour leurs parents, sentiment mêlé dfii yénér^tiqn et de tendpe^so, S§lon les paraptèras, c'est tantôt la tendrossp at tantôt la vénération qui sambje dominer daop
Tamoup filial » ordinairement la mère inspire à se^
enfants un sentiment plus tendre et plus doux ; \p père, un aentimant plus gravç et plu^ respectueux^
Ibûa la vieiUc^^ surtout r^nd les parçints plus ^créa
itplua cb§rp ; % H n'^st pas, dit Platon \ de pénates plus saints et dont le culte plaise plus aux dieux
qu'un vieux père, m w aïeul, ou une mère courbée par laa années, » « La bénédioUon du père .aiT^i^ mit la maison des anfonta, dit rgcc)é§idstique % et la malédiption de la mère la détruit jusiqu'aux fondements. ;» Curieuse différence pntre le père et la
niérel Comme la tondra&se mat^rnaUe est toujpura
prête à bénir l'§i)lant, qu^l qu'il soit, Dieu n'a pa^ voulu attacher la prospérité à toutes les bénédictions de la mère : il Ta réservée aux prières du père, dont
* Chap. lii, V t. -
Tamour est plus juste et plus éclairé; mais il n'a pas craint d'attacher la ruine à la malédiction maternelle, bien sûr que l'enfant qui force sa mère à le maudire mérite de périr misérablement.
Cette différence que les livres saints ont marquée entre le père et la mère se retrouve dans la poésie antique. Là aussi les effets de la malédiction maternelle sont terribles, sans que pourtant la mère soit dans la famille l'égale du père, sans que sa bénédiction soit aussi précieuse et aussi efficace. La poésie antique a d^ châtiments terribles pour ceux qui osent attenter à la vie de leur mère : voyez Oreste poursuivi par les Furies. Hais elle enseigne le respect des pères d'une manière plus douce et plus signiQcative; car elle bénit et elle immortalise Énée qui sauve son père, Antiloque qui périt en défendant le sien * , Ulysse enfin qui, rentré dans Ithaque, sent, même après avoir revu son fils et sa femme, qu'il lui manque encore une des dernières et des meilleures joies du retour, la joie d'embrasser son vieux père.
V Iliade est le tableau de la vie héroïque des Grecs; YOdyssée est le tableau de leur vie domestique. C'est dans VOdyssée que sont retracés les mœurs, les idées, les sentiments de la société antique , et c'est là que je veux chercher l'exemple du respect différent que les fils avaient envers leur père et envers leur mère. Je prendrai, dans le dernier chant, Ulysse se faisant reconnaître par son père Laêrte, et dans
' Voyez , dans Pindare et dans Quintna de Smyrue, comiiieiii Antiloque se dévoue pour Muver Nestor, le renvoie cette citation à la fin du volume.
DANS l'antiquité. 5
le premier chant le discours de Télémaque à sa mère Pénélope.
Ulysse avait puni les prétendants; il s'était fait reconnaître de son fils et de sa femme; il avait retrouvé sa patrie, ses foyers domestiques, son pouvoir; mais il n'avait pas encore revu et embrasse Laêrte. Aussi, dès le matin, il quitte Pénélope et s'en va à la. campagne trouver Laêrte, qui y vivait seul et Uiste, songeant à son fils absent depuis vingt ans. Il l'aperçoit qui, grossièrement vêtu comme un homme que le chagrin a rendu négligent, bêchait la terre dans son jardin; et, en le voyant ainsi accablé de vieillesse et de douleur, il s'arrête et se met à pleurer. Il allait courir vers lui et l'embrasser ; mais il veut voir si son père le reconnaîtra, et, s'approchant de lui, il lui parle d'abord de son jardin, de ses figuiers, de ses vignes, de ses oliviers, de ses poiriers, qui sont bien soignés. « Mais pourquoi, vieillard, ne prends-tu pas soin de toi-même ? Tes habits sont grossiers et négligés; cependant tu n'as pas l'air du serviteur d'un maître... Tu semblés un homme fait pour prendre le bain, le repas, et reposer ensuite doucement comme font les vieillards riches et honorés... Dis-moi donc si tu es esclave, quel est ton maître, à qui est ce jardin... et dis-moi aussi si je suis à Ithaque, comme me l'a dit un homme que je viens de rencontrer, mais qui n'a pas voulu répondre à toutes mes questions ; car je lui parlais d'un hôte que j'ai reçu autrefois dans mon pays, à qui j'ai fait de riches présents, et qui me disait qu'il était d'Ithaque et qu'il avait pour père Laêrte, fils d'Arcésius... — Oui, étranger, tu es à Ithaque, ré-
6 DE U PtËTÉ FaUl^E.
pond I^aêrte, l^s youK mPuîHéf» ^ ]s^m^i waip
cette terre est au pouvoir d'hommes injuste et 01èr ohfinte,*. ÂJ» ! $i tu ^vais trouvé ici l'bôt^ quô tu as reçu autrefois, comme il aurait aimé à t'aqeueilUr 9( à t'oflrir de riches présents! cfir il est juste d^daQP^r quand on a reçu. Mais, dis-moi, (sombiei} y ^^\ril d*»uipées que tu as reçu l'hôte dont tu parles, qui était mon fih et qui sans dput« naainten^ut 9 péri eu proio aux poissons de là mer, ou aux bèt0s féropa^, ou am oiseaux de quelque île déserte... «^ Il y a cipq au9« répond Ulysse, que (on fils ^ quitté mou p«iys» Malheureux! Cependant, à spu départ, le vol des oisoauK lui était favorabtei ^t uous nou3 réjouissions en nouft quittiint, p^us^Pt qm WW PQ^s reverrions ici quel« qup jour et que uous échapgerious les dons de Thoih pitalitét 1^ Â CQS nu)t$, uu uoir chagrin 9'étendit sur le vieillard, e(, prenant de ses mains la pous^ior^ de la terre, il la répandit sur ses cheveux blancs çn pou»* saut de profonds gémissements, Mais Ulysse, ému et se jetant au col de Laerte : <t C*est moi, mou père, c'est moi qui après vingt eus suis revenu dans ma pa^ trie ! Retenez vos pleurs et vos gémissements. J'ai tué les prétendants et me suis vengé de leurs outrages* »» Quel ^rt, ou plutôt quel heureux mouvement dd Ig nature dans cette reconnaissance du pète et du fils! Ulj^sse est toujours le prudent Ulysse; même avec son père, il est réservé et circonspect ; il veut savoir s'il sem reçounUf peul^tre aussi commeut
il sera accueilli; et quoique, eu voyant (^aêrte accaT l^lé par Tàgc et le chagrin, il soit prêt à courir vers
wmv§ 9W i^ 9m khi p^J#r de §m ftist aiHii«ii9
9âoKsi9. Mais« quacu} A mH^k ïi^ Q^ son fils ^% jgaprt, to yio^itord ?» m 44§e§pér§rt «torp, wi)li9ii(
s^ rpn^fit i9ft méiHi^nMNiiIft, vaincu par l'éBieiim, il «'À^9 : « J« §ui$ yiyii§el » Q'Mc^m 4q ia piiU @U4l#»€('f«^t oet toftHl^ 4)4 4^uciuiQ§rtp toptes tes pré?* 0jMltJOMli 4)1 {iroâdat b^P», a'#^ }& ipe que j'aiin«
«§itjf paf tep kiiUi^i ^ paf )(^ ^pjr^av^ màme»
à»^Mi0 moj^mmmu^^ P^irc^ w pr^cé^é 4e rart?
§iM# llW iii$^F«ti(99 4e J^a ^dliiîr^? Q^ie a^^e et PWt J« ^anai^léf^ 4$ n^n Mrf»9» ilomè^e ^t «a eç
rémotion de la piété filiale.
4 ae teble^ 4e h p^t4 filiale d*Ulysse enviers Mf^4 i'ofi|>QS0 Yolonti^rj^ la scène d^ Télémiwiv^ parinni i «Ka mè^ e^^ uoe sorte d'autorité» Daa» l'juiliqiûté la mère est hpaorée et ci^érie ; mais elle SL^a point d^ piooivoir da^as 1$ Iipoille. La mère di^ p^^t derrière la femme, qui, toi4ours 4épeada];itc et liwj^tirs i^ermée Ams Teçceinte du gynéc^, «'a d'aj^lpdté q^ sur les esclaves qi^i jUept et t^ vaiUeiJnt slmU^w d'elle^
Esquissons xapidenfi^t les principau^c traits 4e çeiis srànede la fi^mille clique. Les prétendants de Pénélope s^ sont établie ep maîtres 4iu^ le palais d'Ulysse ; ils font 4^ sQi9pt|t$UI^ festÎQS au^ d^pe^^ des troupeaux de l'absent, et Télémaque, trop jeune pour défendre son patrimoine , est exposé à leurs
injures. Cependant Vàge lui vient , et avec l*âge la force et la fermeté. Minerve elle-même, sous la figure de Mentes, roi des Taphiens , un des anciens amis d^ Ulysse, vient inspirer Télémaque, et l'engage à pafler en maître dans le palais de son père : c Ordonne aux prétendants de ta mère, lui dit-elle, de retourner dans leurs maisons; et si ta mère veut se marier, qu'elle retourne elle-même dans la maison de son père : c'est là que les prétendants iront la chercher en mariage.... Il ne te convient plus d'agir et d'être traité en enfant, car tu ne l'es plus. N'as-tu pas entendu raconter la gloire d'Oreste, célèbre entre tous les hommes pour avoir tué l'assassin de son père, Égisthe, si fertile en ruses? Et toi, mon jeune àmi , maintenant que tu es grand et fort, sois hardi et ferme, afin que les hommes disent aussi ton nom dans l'avenir ^ »
Affermi par ces sages conseils, Télémaque se lève et va trouver les prétendants. Ils étaient à table et écoutaient en silence les chants de Phémius. Phémius récitait le retour des Grecs des rivages de Troie, retour lamentable et plein de la colère de Minerve. Pénélope entendit ce récit , si triste pour elle, et, descendant du haut du palais, non seule, car elle était accompagnée de deux suivantes , elle s'arrêta à la porte de la salle des prétendants. S'adressant au chantre divin, « Phémius, lui dit-elle, tu sais d'autres chants qui charment les mortels , d'autres histoires des hommes et des dieux. Choisisen quelqu'une, et ils t'écouteront avec plaisir; mais
< Odyaie, lif. I.