‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 2 sur 76 · DANS L*ANTI0U1TÉ · texte numérisé non relu

DANS L*ANTI0U1TÉ

laisse ce récit qui m'est douloureux et qui réveille en mon âme d'amers chagrins , quand je songe au héros que je regrette, et dont la gloire est répandue dans la Grèce entière. »

Alors Télémaque prenant la parole , € Ma mère, dit-il , pourquoi ne veux-tu pas que le chantre dise les récits qui lui sont inspirés? Les chantres ne s'inspirent pas eux-mêmes : c'est Jupiter qui met dans leur bouche les paroles qui lui plaisent. Ne reprochons donc pas à Phémius de chanter les malheurs des Grecs, car les plus nouveaux récits sont toujours ceux que les hommes aiment le mieux. Que ton âme s'habitue à l'entendre. Ulysse n'est pas le seul qui ait perdu le jour du retour : bien d'autres sont morts comme lui. Retourne donc dans le haut du palais ; reprends les travaux de ton sexe, la quenouille, le fuseau, et hâte les mains de tes esclaves. Ici les hommes délibéreront entre eux sur ce qu'il faut faire, moi surtout, car c'est à moi de commander dans cette maison. »

Pénélope étonnée remontait dans le haut du pa« lais, méditant dans son âme la parole résolue et grave de son fils^

Il n'y a pas là seulement un tableau de mœurs antiques, il y a une de ces scènes qui se passent dans toutes les familles. Dans toutes les familles, «dans celles surtout où la femme a perdu son mari, il y a un jour, un moment où le fils, jusque-là obéissant et soumis, prend le ton du commandement et de la force, où l'enfant parle en maître et le jeune homme

* Odyiféf, liT. I.

10 m U PIÉTÉ; FILULE

çn çjief dp famille. ]Viç çiojp? pagi gu§ la mèriç »• pp

irrite ; telle est la pqissiuic^ (1q Tamôur maternel que la mère emporte avec jpîe âdim ^n ûçeur, comme

Pénélope, les ordres qu'elle vient de recevQÎr de §o|i fils, songeant ^ye« orgueil que son 81? aujourd'hui

est un homme et qu'il a droii de parler en homme,

même à sa mère. Ces sentiments du coeur niaternel se révèlent dans la soumission de Pénélope aux ordres de son fils : car je ne fais pas honneur seulement de cette soumission à la dépendanP^ de la femmP antique J'en fais honneur à toutes le^ mères. De mèmQ qu'il y a dans la déférence de Pénélope un des plus toujchants mystère? de l'amour maternel, de même il y a dans h manière dont Télémaqua prend le commandement de la famille, les ménagements d'une prudence inspirée par Minerve, ou, ce qui me touche plus, les efforts d'nne âme qui s'affermit et ^'enhardit par degrés, Télémaque ne commence pas par ordonner aux prétendants de quitter le palais d'Ulysse, il s'adresse d'abord à sa mère : c'est contre elle qu'il ^emble revendiquer le droit de commander dan^ la maison. Mais, avec le changement de maitre, tout va changer : à la place d'une faible femme qui priait au lieu d'ordonner, qui tâchait d'éviter, même dans les chants de Ptiémius , ce qui pouvait aigrir ses chagrins ou encourager l'auciace des prétendants en les entretenant de la mort des vainqueurs d'U-ion, voiei un jeune homme qui ose considérer d'un œil fernie le nialheur ^ sou père; qui sait, grâce à Minerve, ce qu'il doit faire si son père est mort, et qui est prêt à le dire hardiment aux prétendants de sa mère et aux usurpateurs

ftÀW L'ÀNtlÙUtTÉ. il

dé la iiiâison dé son pète. Qu'on laisse donc à Phé«niiuâ le droit de Chanter le itialheut des Glt^ecs, tristes récits qtii n^àugmentéht pai^ les infortunes de la maison d'Ulysse, et qui n'eflïayeilt pàS le dceur de son fils; que les femiueiï i^touMietit & tèUt^ tmvàux et que tout repretiné dails lé pàlàià Tordre accou« tumé : la fàûiilld à Vëtfouvé âOti chef.

L'exemple deTélémaqUe pariatll eti ttiattrè à Péné= Idpe ne doit pas pourtant nolls tf otiipëf sUr lê'peréon* nage de la mère dans là famille antique. Gàt^otis-tious dé croire que, dans l'antiquité héroïque, les mè^es Ué soient pas inviolables et sacrées pôui^ leun$ fils. Minerve qui , devant Télémaque , loue Ôreste d*avoîr ▼engê son pêté , ue dit pas qu*il Tait vengé Sur sa nière, soit que, parmi lé nombre infini deH traditions, celle qu'a suivie Homère hé fit pôiht d'Ofeste lè meurtrier de sa tnèfe, soit que Minerve réprdu\'e par son sileilce l'idée d'un pareil meUrtré. Les diéUit et la poésie antique ont d'ailleuts, contre les fils qui outragent leur mère, une protestation plus énergique que le silence dé Minerve. Les plus vieilles divinités de roiytiipe, celles dont la puissance a pré(îédé la puissance de Jupiter et se confond avec la force de la nature elle-même, les Furies , défehdeht les mères contfé leâ outttiges des enfa&ts*. Assises àu toyef domestique, les terribles déesses Veillent ^ùt les mères qui Viennent s'y réfugier. En dehors du gyué* cée, en dehors de l*ençcînte de la famille, la mère doit obéir, même à son fils, car elle n^est plus qu'une

' Nous Terrons plus lein les Furies d'Eschyle s'appeler elles-mêmes les yieilles déesses, en comparaison de Mercure, qui est an jeune dieu et de la race de Jupiter.

femme; mais une fois qu'elle est rentrée dans le cercle de là vie domestique, une fois qu'elle a repris son véritable sceptre, la quenouille et le fuseau' ,aloi*s la femme, surtout si elle est mère, retrouve toute sa dignité. La société grecque approuve le langage impérieux que Télémaque tient à sa mère, car Pénélope ne doit pas commander dans la maison d'Ulysse; mais dans la tragédie ella livre volontiers aux Furies Oreste qui a tué sa mère, indiquant par là que, si les institutions sociales veulent que la femme obéisse toujours à l'homme, fût-ce à son fils, les lois sacrées de la nature veulent, à leur tour, que le fils respecte toujours sa mère, fût-elle coupable comme Clytemnestre. La tragédie des Euménides d'Eschyle commence, pour ainsi dire, avec la dernière scène des Choé-phores \ L'oracle d'Apollon avait ordonné à Oreste de venger son père. Oreste l'a fait : Égisthe et Clytemnestre ont péri. Cependant le meurtrier commence à s'inquiéter, ou plutôt il commence à sentir le besoin de se justifier devant le peuple d'Argos. Il fait donc apporter sur la scène les cadavres de ses deux victimes ; il fait apporter en même temps le vêtement fatal dans lequel son père, enveloppé comme dans un filet, a été frappé par les assassins, et la robe d'Agamemnon encore toute percée de coups*

* Voici des paroles tirées de VÊeowomiqvie de Xéaophon qui se rapportent k ce que je dis da rôle de la femme antique dans la maison : « Reine de la maison, use de ton ponroir pour honorer et louer cenx qui le mériteront , pour réprimander et châtier ceux qni rendront ta sérérité nécessaire. » Économique, ch. H, p. 4*6. t* yoI., édit. Charpentier.

' Àgamemnon, let Choéphoret et let Euminidei forment nne trilogie trafique qui a pour snjet les malheurs et les crimes de la famille d'Agamemnon.

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Il veut que le soleil voie ces témoignages du crime, il veut qu'on sache qu'il n'a été que juste en immolant sa mère : car, ditril, quant au meurtre d'Égisthe» je ne m'en occupe plus. Mais il a beau s'entourer des témoignages du crime que sa mère a commis , il a beau l'accuser, l'injurier même, il ne peut pas ' repousser la secrète horreur qui déjà s'empare de ses sens. Terrible spectacle que ce vengeur doutant de la justice de sa vengeance; déployant, avec une sorte de colère et d'égarement , tantôt le filet où fut surpris son père, tantôt sa robe encore marquée des taches de son sang, et apostrophant tour à tour ces funestes objets; puis, s'adressant tout à coup au chœur, qui répète avec une tristesse solennelle : < Malheur! malheur au crime ! malheur aussi à la vengeance! — Eh bien !, s'écrie Oreste de plus en plus troublé, Ta-t-elle fait ou ne Ta-t-elle pas fait? Voilà le vêtement de mon père; je vois encore où Ta frappé Tépée d'Égisthe. Comme le sang et l'effet du temps en ont terni les brillantes couleurs! Ah ! dois-je m'approuver? dois-je me plaindre en me voyant ici , à Argos , tenant à la main la robe ensanglantée de mon père? Je ne sais. Je pleure sur ce qui s'est accompli, sur ma famille et sur moi-même; je me sens souillé par ma victoire.

Le chomr, — « Personne sur la terre n'aura une vie douce et tranquille, s'il a une fois commis une faute. Les crimes succèdent aux crimes, les châtiments aux châtiments.

Oreste. — c Ah ! puissé-je avoir un autre sort ! Mais je commence à ne plus savoir quelle sera ma destinée ; mes sens se troublent, me^ pensées s'emportent

ÎA DE La l»tétÉ t?lLÎALE.

lolii de moî, él je ffiè sens jpleltt de terrétif & la foîs é( de colère. Encore quelques Instants, et là fâièôtt va in*abandonher; ttiaiâ, àvatit ce délire qui g'àppfôché, amis, je vous attesté, c*ëst àVeo justice quë j*al tué ^ ma mère, souillée qu*elle était du meurtre de tnoU père. C'est Apollon, c*eêt le dieU dé DélpheS qui tnë i*a ordonné par un ôfacle solennel, îné mènâÇànt des plus affreux châtiments, si je lui désobéissais*. »

l^oUs àvotiâ entendu lès dernières àtteiâtâtlôflsi quê lé vengeur d^Agamemnon fait â la justice déS diéUJt et des iiommeè, tant qu'il possédé encore là râisoîi. Ouaiid Oréste reprend la parole, il est déjà poursuivi par les Furies. Il les volt, elles s'approchent ; êl, comme le chœur lui dît qu'il y a dâtts le temple d'Apollon des expiations qui le délivreront d(! î^es Visions, « Vous ne les voyez pas, les Gorgones! S'écrie Oreste toujours épouvanté; mais je les vois, moi, ël je ne puis pas supporter leur présence \ » Il fuit donc, et c'est à Delphes, dans le temple d'Apollon, que nous le retrouvons au commencement des Èttménides, agenouillé en suppliant âU pied dé l'autel, tandis que les Furies, n'osant le poursuivre jusqu'au fond du sanctuaire, dorment sous le portique en attendant qu'il sorte du temple.

Dans les Choéphores, Oreste voyait seul les Purîes acharnées à sa poursuite, et C'est ainsi que le poète nous faisait compreudre les aUgoisses du parricide. Daîis les Eumènides , il est plus hardi : il veut donner aux terreurs du meurtrier une forme qui saisisse les spectateurs, et il montre hardiment les Furies

* ChioéphoT$9, Ten 1007 et sniv.

' Choéphores, Yen loei.

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9mm{ k U pîste ses traces set^glc^ntes. ISUps ^ fM)n{; ^doflPiefi un iqstant pendant qu*Oreste, à Pelpbes, iy^t embrassé Tautel d'Apollon; mai^ voici, pour les tirer de lenr sommeil, un spectre plus terrible que les Furies eUes-même^, l'ombre de Cly temne^tre, qui par ses reproches éveille )a meute infernale attaebée aux p^s d'Oreste, Elle n^ontre ses plaies saignantes encore, et à cette vue, h cette odeur du sang, les Furies s*éveiUent, courent çà et là cher* obant le meurtrier. Il s'est échappé SQus la garde de Mercure, <ï Échappé! •»— s'écrientreUe^ avec colère, r^ échappé de nos iilets ! hQ sommeil nous a vaincues; la proie s^ fui. Mercure! ô rusé fils de Jupiter, jeune dieu qui nous a trompées, nouç qui lipmmes d'antiques déesses! tu as sauvé le suppliant iwpie qui t'invoquait, le suppliant parricide, Gardet^tei de t'enorgueillir de ta ruse contraire à (a justice.,. Voilà l'audace des jeunes dieu^, ypilà leurs outrages aux Parques vengeresjiies du nieurtre * ! ^

Parmi ces nouveaux dieu^ qui méprisent les anciennes déesses, il en est un surtout que les Furies accusent : c'est ApoUon, car c'est lui qui a prié Mercure de dérober Oreste à la poursuite des Furies ; c'est lui aussi qui a ordonné au fils de frapper sa mère. Aux cris de colère que les Furies poussent contre lui, Apollon sort de son sanctuaire, tenant en main son arc redoutable, et menîiçant de ses flèches les Furies ameutées à la porte de son temple. Mais ces menaces ne les effrayent pas : elles ont à défendre une religion plus sacrée que celle des nouveaux dieux

' Lef ^}àffUni4et, vers H 7»

de roiympe, le respect des mères; et elles ne craignent pas de reprocher à Apollon l'oracle sacrilège qui a ordonné à Oreste de tuer sa mère : « Tu n'es pas seulement le complice du crime, s'écrient-elles, c'est toi qui en es l'auteur. — J'ai ordonné à Oreste de venger son père. — Et par là tu as protégé le meurtre. — J'ai reçu le suppliant au pied de mon autel. — Pourquoi alors nous repousses -tu, nous qui l'accompagnons? — Vous ne pouvez pas pénétrer dans ce sanctuaire. — Nous devons aller partout où il va : telle est notre mission. — Quelle mission avez-vous donc? — Nous chassons loin des autels les fils parricides' .» Cette singulière dispute entre les anciens et les nouveaux dieux n'est pas moins curieuse dans l'histoire des idées morales que dans l'histoire de la mythologie*. Ces deux générations de dieux répondent, en effet, à des idées morales différentes. On voit qu'à mesure que la société humaine s'est développée, elle a, selon sa coutume, refait les dieux à ^n image et pour son usage. Les anciens dieux représentent des sentiments ou des vérités premières plus profondes, et qui sont comme les vieux pivots

^ Les Euméniâei, vers 198«

^ « La Grèce ne croyait point et ne pouvait point croire à l'éternité de ses dieux. Eschyle proclame hantement ce fait, lorsque, par la bouche de son Prométhée, inspiré de la Théogonie d'Hésiode, il prédit à Jupi« ter lui-même un successeur. Engagés dans le monde, les dieux helléniques devaient en parti^er les vicissitudes. Ils eurent nécessairement une histoire : ils avaient commencé, et ils devaient finir, ou du moins céder à d'auti-es dieux plus puissants l'empire du monde. Des dieux antérieurs avaient existe et n'gné sur l'univers, qui, détrônés par eux, leur avaient ahandonnv la place, n (Guignant, Ditierlalion tur la Théogonie d'Bé" tiode, p. so, à la lin du 1I« volume des Religtong de l'antipûlé )

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du inonde moral. Les jeunes dieux sont des libres pen^ùrs et des logiciens; ils examinent et discutent tout : ils cherchent à quel titre les enfants doivent honorer leurs parents; ils veulent savoir la cause et le principe des obligations que Thomme se sent imposées; et, à force de chercher et de discuter, ils en arrivent à penser qu'il y a des temps et des occasions où rhomme peut se dispenser de quelque&unes de ces obligations sacrées. Les anciens dieux n'y mettent pas tant de finesse : avec eux, tout ce qui est obligatoire Test toujours et partout. Qu'on ne dise pas aux Furies qu'elles ne doiventpas suivre le meurtrier, quand il s'asseoit en suppliant aux autels des dieux : c elles doivent aller partout où il va, » parce qu'elles représentent le remords, qui va partout où va le crime, et qui est un instinct supérieur au raisonnement.

En dépit des arguments d'Apollon, les Furies accomplissent donc leur mission vengeresse. C'est en vain qu'il leur a dérobé la fuite du meurtrier, en vain qu'il l'a caché dans Athènes au pied de l'autel de Minerve : les Furies ont, pour le suivre, un indice qui ne les trompera pas, le sang d'une mère assassinée. 'Voyez comme la meute infernale suit cette piste funeste ! Tout à l'heure elles étaient à Delphes : les voici à Athènes. Elles ont couru sur 1 1 trace du parricide, toujours guidées par cette traînée sanglante que les flots de la mer ne pourraient effacer \ tant est durable sur le parricide l'empreinte du sang maternel! Dans Shakspeare, lady Macbeth, livrée à ses remords et à sa folie, essaye en vain de laver la

Let Euminidei, vers S44 et sqît.

t^che d^ çapg qu'elle croit voir sur sfes mains depuii; qu'elle ft tué iç roi Duncan, et désespérée elle s'écrie : % Ce vieillard avait bien du sang' !» Ah ! une mère tué§ par spu fils a plu§ de sang encore que le vieux Duncan ; jl coule d'Argos à Delphes, et de Delphes à Athènes; il Ya partout où va le meurtrier, toujours cpnlant après lui, toujours l'environnant, toujours attjra^nt à sa suite )es Furies, que rien n'apaise, que rieunisdésaruie, Quedisie^-vous donc, lady Macbeth; que di^ieZ'VQus, Oreste, quand vous ne saviez encore qi l'un ni l'autre quel est l'efTet du sang versé par un crinie? Vous, lady Macbeth, qu'un peu d'eau vous laverait de ce ^ang' ; et vpus, Oreste, que vous aviez le droit de tuer la femme qid avait tué votre père *? Et voilà qu'aujourd'hui, pour laver le sang de Duncan, lady Macbeth n'aurait point assez de tous les parjfutns de l'Arabie* \ et que, pour échapper h la poursuite des Furies attirées par l'odeur du sang*, Oreste implore en vain la protection des dieux du nouvel Olympe, d'Apollon qui lui a ordonné de venger sou père, et de ]tf inerve dont il embrasse l'autel en suppliant '.

Le? Furies, en effet, l'ont découvert; elles l'entourent, et il a beau se serrer en tremblant contre l'autel de la déesse, il a beau s'écrier vers Minerve, elles n'ont pas besoin contre lui de leurs torches, de

I MacHth, acte T, scène i.

^ Acte II, scène i.

' Choèphoresj vers lot T. j

■* Acte V, scène l.

^ Let Euménides, vers 158.

^ la Euménides, vers s SI.

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Isure lerpenta el de tout l'appareil qui les suit ; laurs chants leur suffisent, chants iQagiqii0S9 4ôiit h pui^ sance consume peu à peu la victiine. Kl alorf, se donnapt la mpin, elles commencent autour du parri*eide leur ronde infernale i

c C'est nous qui distribuons aux hommes leur des* tinée, aux justes la paix et la douceur de la vie ; mais au meurtrier» quoiqu'il cache ses mains t^bées de iHtng, ainsi qu^ le fait ce suppliant prosterné à l'au^ tel, au meurtrier nous apparaissons- ([H)mme les ven" geressas du sang qu'il a vepséi comme le^ protço^ trices des morts.

c ma mère 1 6 Nuit, qui nm^ aves Qnfimtées pour châtier les vivants et les morts » nous t'invoquops contre le fils de Latone : il nous e^l^vo notre proie, |l nous arrache le meurtrier qui appartieui h W^^ vengeance,

c Aussi contre le meurtrier nous chantons l'hymne de folie et d'égarement, ipe chant des Furies qui eu» chaine l'esprit, que la lyre ne connaît pas et qui cou.-* sume les mortels qui l'entendent * . »

Et, pendant qu'elles chantent eu chœur cette chanson magique, leur danse redoutable ébranle la terre du bruit de leurs pieds qui, elles le disent avec orgueil, portent la mort et la ruine partout ou ils se posent.

Comparez un instant les sorcières de Shakspeare, dans Macbethj avec les Furies d'Eschyle : quelle différence, soit pour l'art, soit pour la moralité^ entre les deux fictions ! Dans les sorcières de Shakspeare

' Lct Eufnénidei, vers sot e| suiv.

le grotesque se mêle à rhorrlble ; leur intervention n'est dramatique que lorsqu'elles viennent sur la bruyère saluer Macbeth du nom de roi. Elles nous intéressent alors et nous émeuvent, parce qu'elles représentent, sous une forme mystérieuse, les pensées ambitieuses de Macbeth. Mais, quand elles viennent danser autour de la chaudière où se fait cette cuisine magique dont la recette s'est transmise de Médée' aux sorcières du moyen âge, je ne vois plus, dans cette scène de sabbat, qu'une fantaisie du poète qui a voulu représenter les sorcières telles que les Ipiaginait le vulgaire'. Ce n'est plus un ressort dramatique, ce n'est point non plus une fiction qui ait sa moralité comme la première apparition des sorcières. Les Furies d'Eschyle, au contraire, tiennent essentiellement au drame : car elles font l'action, elles sont le principal personnage. De plus, elles personnifient une grande loi morale, le respect des parents, et elles la personnifient de la manière la plus terrible. Elles n'ont pas besoin, pour accomplir leur charme contre Oreste, des bizarres ingrédients que les sorcières de Shakspeare jettent dans la chaudière; elles n'ont besoin que de quelques paroles. Parricide! voilà le mot qui remplit l'hymne des Furies, voilà le mot terrible qui trouble la raison d'Ores te et qui égare ses sens. Ces femmes vêtues de noir, la chevelure entrelacée de serpents et la torche à la main, qui tournent autour d'Oreste, ce sont, ne nous y trompons pas, les pensées mêmes du meur-

' Voye* Oviilc, Métamorphotet, liv. Vil ' Macbeth, acte iv, scène i.

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trier qui ont pris une forme et un visage. Cette forme, pour être terrible, n'a. certes pas besoin d'être étrange : il suffit que le meurtrier ait l'apparition de ses pensées*. Quelque visage qu'elles prennent, elles inspirent l'horreur. Je ne m'étonne même pas que l'art grec, convaincu que la véritable horreur est celle que ressent l'âme et non celle que voient les yeux, ait peu à peu dépouillé les Furies de leur épouvante extérieure, et que, visant au beau, même dans le terrible, il en ait fait des femmes d'une beauté grave et sévère, au lieu de spectres difformes'. Là, conune ailleurs, le beau l'a conduit au spiritualisme, et les Furies, en prenant le visage austère et majestueux que les arts leur ont donné, n'en ont que mieux ressemblé à l'imperturbable sévérité de la conscience, et au triste et immobile regard que le coupable se sent forcé d'attacher sur ses crimes et qui est son plus grand châtiment.

En vain Oreste se débat dans les replis de cette ronde fatale dont les Furies l'enveloppent : il va succomber, quand Minerve accourt pour secourir son suppliant. Minerve n'est point violente et emportée comme l'est Apollon , et elle ne menace pas les Furies de les chasser de son temple ; mais clic veut aussi sauver Oreste, et elle établit un tribunal, l'Aréopage, pour le juger. Le débat s'engage entre

* « Ne TttHei donc pas misértblemeDt perdn dans vos pensées, dit lady Macbeth à Macbeth après son crime. — Je reste avec la connaissance de mon action^ répond celnî-ci : il vaudrait miens n'avoir plus la connaissance de moi-même. » (Acte il, scène 9.)

^ Voyez Boëttiger : Les Furies d'après les jwëles el les ariitles an^ ciens. Wciuiar, I80i.

22 DE LA PIÉTK FII.IALE

le meurtrier et ses accusatrices, véntal)l§ débat judiciaire, qui représente exactement les former de la procédure aréopagétique \, Oreste iuvoquQ le témoi* gnage d*Apollon , qui alors vient plaider pour son client. Contre Oreste et contre Apollon les Furies p*opt toujours que le même et terrible argument : Il df tué ?a mère ! mais elles le répètent avec con- Qance et sous toutes les formes. « Est-ce donc Juipiter, disent-elles ^ Apollon, qui t*a inspiré ton oracle , quand tu as ordonné à Oreste de venger ^oo père au mépris du respect qu'il devait à sa mère '? « Et comme Apollon répond en is'indignant àçi la mort d'un roi, d'un guerrier, d'un mari tué lâchement par sa femme, « A t'entendre,^ s'écrient le? Furies qui, ii titre d'anciennes déesses , pe craignent guère d'ac? çuser les nouveaux dieux de l'Olympe , — h t'en»* tendre, Jupiter est plus irrité du meurtre d'un père que de celui d'une mère; mais il a lui-^même chargé de chaînes son vieux père Saturne % > Trop pressé de ce côté, Apollon alors se tourne vers une de ces subtilités que l'éloquence grecque ne dédaignait pas , soit au barreau , soit dans l'Agora ; il essaye de prouver que ce n'est point à la mère que l'enfant doit la vie. (.a. mère n'est que Je dépositaire et comme l'hôte de la vie qui lui est confiée; l'enfant peut avoir un père et point de mère, et Apollon cite pour exemple Minerve elle-mcme ^ Comment cette subtilité, qui nous répugne tant, était^^elle approuvée

I Voyez l'ouvrage de M* Patin sur les tragi)«fl8 gr^M, U^m I, p> MUt

^'Lei Euménideit Tera est,

3 Vers 6*0.

* Leê Euminides, Yen 6 88 et suiv.

DANS L*ANTÎQUltÊ. i%

par les (îrecs? Le respect différent et même inégal que l'antiquité enseignait enverâ te père et envers la mère, peut seul expliquer le crédit t[ue trouvait Cette subtilité. Mais prenez-y gafde, Apollôti i voua discutez hardiment la part que leS méf èâ ont & la vie et par conséquent aussi aux respects de leurs âls. Des philosophes viendront qui pousâeh)tit le raisonnement plus loin et qui Soutiendront (|ue les fils ne sont pas obligés de la vie à letlr père, parce qu*eii donnant la Vie à leurs enfants les pères se proposent la perpétuité de leur maison plutôt que le bonheur de ceux qu'ils mettront au monde ^ Il faut donc, ô brillant dieii du jour ! il faut s^eU tenir, pour être sages, à la loi des anciennes déesses, ail respect des mères, défendu par les Furieâ contre les sophismes de votre éloquence; ou plutôt, si vous avez recours aux arguments de la philosophie, au Iteu d^employer par avance leë sophismes d*une philosophie orgueil leuse, écoutez cette belle et simple leçon de respect filial que Socrate donne à son fils Lamproclès ^ A côté des subtilités des dieux et des philosophes, j'aime à citer le langage de la véritable sagesse.

Xantippé n'est pas probableipent la seule femme acariâtre de l'antiquité ; mais ses violences faisaient, avec la sagesse de son mari , uil contraste qui lui a porté malheur dans la postérité' : elle est restée comme le type de ta femme querelleuse. Elle ne tourmentait guère moins son flls que son mari. Cependant Socrate, qui endurait patiemment les caprice^ de sa femme. Voulait que Lamproclès sup-

* Sénèqne, De» Bienfaits, liv. III, chap. xu à xxxiT, paMim. ' X^ophon, Memoraintia, Iit. It, chap. ii.

portât avec respect les duretés de sa mère. Aussi, le lendemain sans doute d'une de ces querelles qui éclataient souvent entre Xantippe et Lamproclès, voici le philosophe qui, de ce ton simple et familier qu'il savait si bien prendre, interroge son fils et peu à peu ramène à dire lui-même quels bienfaits nous recevons de nos parents, la vie d*abord, qui est une bonne chose et mie douce jouissance, puisque nous avons tous grand'peur de la perdre. Les anciens, en effet, et même les philosophes, ne se piquent pas de cette mélancolie hautaine qui fait mépriser la vie; ils la louent volontiers comme un des plus grands bienfaits que nous tenions de nos parents. Mais ce bienfait est-il volontaire, et devons-nous en savoir gré à nos parents? Voilà le sophisme que Lamproclès se garde bien de faire, quoiqu'il eût pu en emprunter quelque chose à Apollon. Socrate réfute en passant ce vieil argument des ingrats, et il le réfute à l'aide de la liberté des mœurs et du langage grecs, alléguant hardiment que, dans le mariage, ce n'est pas le plaisir que nous cherchons, mais l'espoir d'une famille. Cette famille naît : alors commencent pour la mère, après les douleurs de l'enfantement, les soucis de la nourriture, et, pour le père, les soucis de l'éducation. « Oui, — interrompt Lamprou clés comme un homme qui ne peut pas se résoudre à avoir tort, — j'avoue tout cela; mais, quoi qu'il en soit , personne ne peut supporter les violences de ma mère, et elle me dit des choses telles que j'aimerais mieux mourir que de me les entendre répéter. ]> Ainsi nous sommes toujours dans le cercle de la famille , entre la mère qui querelle et le fils qui

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s'irrite : car Socrate ne veut pas sortir do ce cercle étroit. 11 continue donc la conversation sans changer de ton et sans se laisser rebuter par Topiniâf reté de Lamproclès. < Voyons , dis-moi : ne cherches-tu pas volontiers à plaire à ton voisin, afin qu'il te donne du feu au besoin , ou qu'il vienne à ton aide en cas d'accident? — Oui , certes. — Fort bien. Groi&'tu qu'il soit indifférent, quand on est en voyage ou qu'on fart une traversée, d'avoir des compagnons de route qui soient amis ou ennemis? — Il vaut mieux qu'ils nous soient ami& — Ainsi tu feras ton possible pour jplaire à ton général à l'armée, à ton voisin dans la ville, à ton compagnon en voyage. C'est ta mère seule, qui pourtant t'aime bien plus que tous ceux que je viens de nommer, à qui tu ne veux ni complaire ni obéir, » L'argument est à la fois vif et touchant. Aussi Lamproclès hésite, et alors Socrate, avec cette science, qui doit être celle de tous les grands moralistes , d'appeler toujours Dieu au secours des bons mouvements du cœur humain : « Si tu m'en crois, mon fils, nous irons de ce pas prier les dieux de te pardonner d'avoir oublié le respect que tu dois à ta mère, afin qu'ils ne te regardent pas comme un ingrat et qu'ils ne te déshéritent pas de leurs bienfaits. »

En lisant cet entretien familier, beaucoup de pères se diront peut-être qu'ils ont parlé ou qu'ils parleraient aisément de cette manière. Or c'est ce que j'aime dans cet entretien. * Les raisons que donne Socrate sont à la portée de tous les esprits, et il ne dit rien qui ne soit aisé à comprendre. Ce qui reste, c'est de pratiquer; mais, pour cela, il ne faut rien

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