DANS LE DBANE ET L'ÉPOPÉE
aime et dont il est aimé. Cette visite-là contribue beaucoup à la guérison d'Orso et décide son mariage avec la jeune Anglaise.
En rapprochant un instant le personnage de Colomba du personnage d'Éleclre, j'ai voulu faire mieux comprendre la vérité du caractère de l'héroïne de Sophocle. Les héros de l'antiquité nous semblent parfois inventés, à force de nous paraître éloignés. Nous les trouvons beaux, nous ne les croyons pas vivants: Convaincu, comme je le suis, qu'il n'y a de beau que ce qui vit, j'ai voulu montrer, à l'aide d'un personnage de notre temps, comment ce mélange d'amour fraternel et d'amour de la vengeance, qui {ait le caractère distinctif de TÉlectre de Sophocle, et qui la rend à la fois si touchante et si terrible, comment ce mélange est naturel et vrai. Colomba n'a pas les proportions de l'Electre : c'est une miniature auprès d'une statue antique; mais la miniature est de la même école que la statue; elle exprime en petit ce que la statue exprime en grand, et elle Texprime d'une manière précise et ferme. C'est par là qu'elle relève des idées de l'art antique. Colomba est donc un commentaire imprévu de l'Electre de Sophocle, et qui nous fait mieux entendre la pensée du poète grec en la rapprochant de nous.
BOITE DE l'amour fraterk^l* — V Electre D*RirRfPiDB.
On sait comment, au dix-huitième siècle, Voltaire, impatienté des éloges que la malignité de ses ennemis donnait au génie de Crébillon , se mit à lutter contre le rival qu'on lui opposait, et refit tour à tour Oreste, Sémiramis, Catilina, ne respectant des œuvres de son devancier que Rhadamiste^ qu'il n'espérait pas surpasser.
Il semble qu'à Athènes Euripide ait voulu entreprendre la même lutte contre Eschyle, dont on louait sans cesse aussi le génie afin de mieux déprécier le sien. Il refît les Choéphores dans Electre ^ et les Euménides dans Oreste. Mais, dans Electre, il eut le double tort de critiquer la tragédie d'Eschyle et de ne pas l'égaler. Dans Oreste il fut plus heureux.
Electre est à la fois un roman, une parodie et une tragédie. C*est une des pièces qui donnent le mieux l'idée du génie d'Euripide , ce poète ingénieux et liardi , qui rejette les traditions populaires de la mythologie et cherche les légendes étranges et raffinées*; qui fait la critique des dieux dans les discours de ses personnages tragiques, et, dans ses chœurs,
DE L*AMOUR FRAt. DAHS l'ÈLECTRË D^EDRIPIDE. 97
chante avec une poésie et un enthousiasme admi^ râbles lès fables du polythéisme ; qui sait le mieux exciter la pitié, et qui ne craint pas, en même temps, de mêler aux scènes les plus pathétiques une scène de parodie et de critique littéraire. Tous ces contrastes du génie d'Euripide sont rassemblés dans son Electre.
Le roman d'abord y remplace l'histoire. Electre a été forcée par Égisthe d'épouser un vieux labou* reur, et elle vit avec son mari dans une chaumière; elle est pauvre, elle va elle-même chefcher de l'eau à la fontaine, et la rapporte dans une urne sur sa tête rasée en signe de deuil. En vain son mari, qui respecte en elle le sang d*Agamemnon et qui a soin» dans le prologue , de nous dire qu'il n'a jamais approché de la couche d'Electre, en vain son marî la supplie de ne pas prendre ces soins pénibles : « Non, lui répond Electre; je dois partager tes ti'avaux. Tu as assez des iatigues du dehors; c'est à moi de veiller à ce que Tordre règne dans ta maison. Le laboureur, lorsqu'il revient des champs, aime à trouver tout en bon ordre chez lui \ » Son mari s'éloigne et va travailler; Electre, de son côlé, va à la fontaine, et revient bientôt, s'entretenant de ses malheurs avec le chœur composé de jeunes filles de village. Alors Oreste arrive avec Pylade. Cachés derrière un rocher, ils ont entendu l'entretien d'Electre : ils la connaissent, et elle ne les connaît pas. Ils lui apportent, disent-ils, des nouvelles de son frère Oreste, et ils l'interrogent elle-m<^mc sur
* Vers Tl. '-—Je me lera ilo la ira<1n«*tion de M. AiiâtuU II. 9
98 DB I<*AMOUR PftATBBNBL
son sort. Pendant.cette conversation, le vieux labou« reur revient et s*étonne de voir sa femme causer avec des jeunes gens étrangers ^ Electre rassure son mari, qui offre alors Thospitalité à Oreste et à Pyiade en s*excusant de sa pauvreté : c Je suis pau vre, dil-il, mais vous trouverez en moi un cœur affectueux*. » Oreste et Pyiade acceptent; et Oreste, avant d'entrer dans la chaumière de son hôte, fait .une tirade philosophique sur la grandeur d*âme des pauvres et sur la sécheresse de cœur des riches. Electre» à qui ce bel éloge de la pauvreté n*ôte pas l'inquiétude qu'elle a, comme maîtresse de maison, en songeant au mauvais repas qu'elle va faire faire à ses hdtes, Electre gronde son mari d'avoir offert l'hospitalité à ces étrangers, et elle l'Migsge à aUer trouver un vieillard qui a autrefois élevé Agamemnon et qui demeure près d'eux : « Dis-lui de venir avec toi et de nous apporter quelques mets digoi^ d'être offerts à nos hôtes '• »
Ce laboureuir, époux respectueux de la fille d'Aga* memnon, Electre devenue une bonne femme de ménage et s'inquiétant du mauvais dîner qu'elle va offrir à ses hôtes, cette chaumière dont la pauvreté et la vertu enchantent Oreste changé en philosophe, voilà ce que j'appelle le roman mal à propos substitué à l'histoire ; car, du sujet de la pièce, de la
^ • Qaels lont donc «et étrangBri ^ je toU arréUt k It porte die ne
dcmeare? quel motif les amène Ters cet asile champêtre? auraient -ila besoin de moi? D est mal sJant l une femme de s'entretenir a^eé des JMines gens. • (Vers 841.)
* Vers 861.
•Vers 41t.
DANS l'élegtre d'euripide. 99
teageance à tirer du meurtre d*Agameinnon , de la fatale mission d'Oreste, il y a à peine jusqu'ici quelques mots.
Au roman succède la parodie.
Ce vieillard , que le laboureur est allé inviter en le priant d'apporter quelques mets choisis , arrive avec un agneau , des fromages et une outre de vin vieux. L'outre est petite; aussi conseille-t4l à Electre d*eri mêler le vin avec du vin plus faible, afin d'avoir de quoi remplir souvent la coupe de ses hôtes. Après ce conseil de bon ménager , le vieillard se met à pleurer; et, comme Electre lui demande la cause de ses larmes, il lui raconte qu*én passant près du tombeau d*Agamemnon, il est allé s*y prosterner, et qu'il a vu sur la pierre du tombeau les boucles d'une chevelure blonde offertes aux mânes d'Agamemnon : « Regarde cette chevelure , rapproche-la de la tienne, vois si elle n'est pas de la même couleur, car ceux qui sont issus du même sang oflVent d'ordinaire des traits ffappants de ressemblance * . » N'oublions pas que, dans les Çhoéphores^ la bouclé de cheveux est un des signes auxquels Electre reconnaît son frère. Ici Electre se moque d'un pareil indice : « vieillard, comment les cheveux de mon frère ressembleraient-ils aux miens? les uns sont ceux d'un homme formé aux exercices de la palestre, comme il convient à sa naissance ; les autres, peignés avec soin, sont fins et délicats. C'est donc impossible; et, d'un autre côté, on trouve bien des personnes avec des cheveux semblables ,
> Vtii-s sio.
100 DE L*ANOUH FRATËKNËL
sans qu'elles soient pour cela nées du même sang •» Electre rejetant le premier indice inventé par Eschyle, le bon vieillard arrive au second, c'est-àdire à l'empreinte du pas d'Oreste , qui ressemble au pas d'Electre* L'Electre d'Eschyle reconnaît son frère à ce signe; l'Éloctre d'Euripide est moins facile à persuader : « Comment les 'pas de mon frère auraient-ils laissé une empreinte sur la pierre? et| quand cela serait possible, les pieds d'un homme et d'une femme, fussent-ils frère et sœur, ne sont jamais égaux; celui du frère est plus grand ^ »
Reste enfin le troisième indice des Choéphores^ la robe que portait Oreste quand Electre l'arracha à la mort après le meurtre d'Agamemnon. Mêmes railleries d'Electre : « Comment mon frère, qui était alors enfant, pourrait-il encore aujourd'hui porter cette robe, à moins qu'elle n'ait grandi avec son corps' ? » C'est ainsi qu'Electre critique ingénieusement la reconnaissance telle qu'elle se fait dans les Choéphores* Mais est-ce la le rôle d'un personnage tragique? Quand doue, après le roman et après la parodie, viendra enfm la tragédie? Quand éclatera le génie pathétique d'Euripide? Quand verrons- nous Electre exprimer pour son frère oette tendresse touchant^ qui, dans Eschyle et dans Sophocle, vient tempérer l'horreur de Clytemnestre égorgée par ses enfants ? La tragédie, dans Euripide, ne commence, selon moi, que dans les dernières scènes à' Electre; mais elle se continue admirablement dans les premières
» Vers «IT,
5 Vers 534.
*Vcn 141.
DANS L'ÉLEGTRB D*ËI)RIP1DE:. 101
scènes i'Oreste. C'est là que, par sa tendresse pour son frère, Electre mérite de devenir, à côté d*Antigone, le plus beau et le plus touchant modèle de la piété fraternelle. Antigone seulement l'emporte sur Electre, parce qu'elle représente à ta fois la piété filiale et la piété fraternelle^ et qu'elle est , dans l'antiquité, la plus noble et la plus touchante martyre des vertus de la famille ; et cela dans la maison d^QBdipe, afin que la sainteté de la famille fût glorifiée là ou elle avait été outragée*.
Le meurtre de Clytemnestre vient de s'accomplir. Orcste et Electre sortent de cette chaumière fatale, tout couverts du sang de leur mère; mais ce sang a ouvert leurs yeux : ils connaissent le crime qu'ils viennent de commettre. Electre, plus implacable qu'Oreste avant le meurtre, Electre elle-même s'accuse, et surtout elle veut excuser son frère afin d'apaiser ses terreurs : « mon frèrç! c'est moi qui ai tout fait. Malheureuse ! je me suis armée contre ma mère, contre celle qui m'a portée dans ses flancs M» Oreste, moins généreux, parce qu'il est déjà livré aux fureurs du remoitls, Oreste accuse aussi cette sœur qui l'a poussé au crime : c A quelle œuvre, ma sœur, as-tu forcé ton frère? Tu l'as vue, l'infortunée, déchirer ses vêtements et découvrir son sein, quand j'allais la frapper. Hélas! elle traînait sur la terre ce corps qui m'a donné le jour, et moi, la main dans ses cheveux...
' « Et quo It grAce aboodAt où abondait IHoiquité. » (Uài (ibundatH âelieUtm, tuperabunâatU gratta.)
(Saiot Paul, Épit, aux U<tfu-) ch. y, y. lo.) 'Yeriitlt.
102 OB l'amour fraternel
ÉLECTRB«
c Jele sais; j*ai vu ton attendrissement aux cris de détresse de ta mère, de celle qui t*a enfanté.
ORESTB.
€ Elle s*écriait, en touchant mon visage de sa main suppliante : < Mon filsi je t'en conjure l.... » Elle se suspendait à mon cou, et je sentais le fer s'échapper de mes mains. »
Et le cbqpur alors ^ qui tout à Theure aussi était implacable, s*attendrissant à son tour sur le meurtre qu'il a conseillé, le chœur s'écrie, en s'adressont à Electre :
< Malheureuse 1 comment as*tu pu soutenir la vue de ta mère égorgée, expirante I
ORBSTE.
< Moi , je me suis couvert les yeux de mon manteau pour accomplir le sacrifice et plonger le fer dans le çein de ma mère.
ÉLECTRB.
« Et moi , je t'ai encouragé I ma main a touché le glaive M »
Terrible dialogue que celui de ces deux enfants parricides au so^ir môme du crime I Et d'où vient que nous supportons leur aspect et leurs paroles, couverts, comme ils sont, du sang de leur mère? Oreste nous touche à cause de ses remords ; Electre nous touche par son repentir, mais surtout par son dévouement envers son frère. Pour calmer les transports d'Oreste, pour l'absoudre, elle s'accuse ellemême ; bien plus elle s'eptend accuser par Oreste
' Vors nos k 1211,
DANS L^ÉLBGTRB D'IURIPH». 103
lui-même et par le chœur; elle s'incline sous oes reproches^ qui sont justes, mais qui lui sont faits par oeux-»là seuls qui n*ont pas droit de les lui faire ; elle s'attache au malheur de son frère, elle sera sa compagne et sa gardienne. Ne nous étonnons donc pas de nous sentir attendris sur Electre : sa haine et sa vengeance sont finies, son dévouement et son sa** orifice conmiencent * .
H n'y a pas, dans le thé&tre grec, de plus terrible td^leau que la scène des Euménides dans Eschyle'. A ce tableau terrible Euripide qppose un tableau touchant. Oreste est encore à Argos , dans le palais de ses pères ; mais il y est assiégé par le peuple irrité du meurtre de Clytemnestre, et surtout il est agité par les remords. Ses fureurs ont commencé ; épuisé par leur violence, il est couché sur un lit et dort d'un sommeil inquiet. Seule auprès de lui , Electre veille pour écarter le bruit et pour lui rendre, au réveil, les soins qui lui sont chers; car sa sœur est la seule qui sache calmer ses soufirances. Eschyle nous montrait un autel , un suppliant , les Furies entourant le meurtrier, Apollon conduisant Oreste etjplaidant pour lui , Minerve descendue des cieux pour l'absoudre : voilà les grands traits de la poésie
' Dans VÊleelre d'Euripide, après cette admirable scène des remords et ^es repentirs d'Oreste et d'Éleetre, le frère et la sœur sont séparés ftr las (>ioaciirBB Castor et Pollax , qui ordonnent à Oreste d'aller à Athènes se faire absoudre par VAréopage, et à Electre dVponser Pylade.. Les adienx que se font le frère et la saur sont beaux et touchants. Dana Orette, Euripide, oubliant cette séparation, montre Electre veillant, dans le palais d' Argos, sur son frère endormi un instant après un accès de fureur. C'est par cette scène de sommeil que s'ouvre la tragédie à'OreiU*
^ Voyez le premier chapitre.
104 DE l'amour fratëbnël
héroïque et religieuse, les dieux mêlés aux hoiume^i la majesté des autels, la sainteté des «uppliants. Eu* ripide nous montre un malade couché sur son lit et abattu par le mal , une sœur chérie veillant sur son sommeil : voilà les traits d*u^e poésie plus humaine et qui nous touche de plus près. L*une nous étonne et nous effraye : « Éveillez *yous, filles du Styx! Clytemnestre vous appelle; éveillez-vous! Le meurtrier s*échappe. Allumez vos torches, hâtez vos pas, courez* ! » L'autre nous émeut et nous attendrit : « Marchez doucement , jeunes filles d'Argos ; marchez d'un pas léger, ne faites pas de bruit, pas d'éclat.... N'éveillez pas l'infortuné qui dort sous la garde de sa sœur.
LE CHOEUR
« Silence ! silence! que nos pas ne laissent qu'une trace légère; ne Msons pas de bruit.
ELECTRE
<K Baissez la voix... avancez doucement, bien doucement, et dites<^moi le sujet qui vous amène. Voilà longtemps qu'Oreste est plongé dans ce profond sommeil.
LE CHOEUR
« En quel étî^t est-il ? réponds-ncus, parle,
ELECTRE
c Que vous dire de sa destinée? que vous dire de son malheur? Il respire encore; bientôt il gémira,
LE CHOEUR
« Hélas! infortuné!
I Eschyle, le$ Eumènidet, vers i^o.
DANS L*ÉLECTRK d'eUHIPIOE. t05
ELECTRE
«r Silence ! vous lui donnez la mort, si vous écartez de ses paupières le doux sommeil qu'il goûte à présent...
^ LE CHOEUR
a Vois : son corps se remue sous les voiles qui te couvrent.
ELECTRE
« G*est vous qui Tavez éveillé par vos cris.
LE CHOEUR
€ Non ; il dort encore.
ELECTRE
« Puissiez-vous dire vrai !
LE CHOEUR
« nuit, nuit vénérable, qui dispenses le sommeil aux mortels fatigués, sors de TÉrèbe, viens sur tes ailes rapides vers le palais d'Agamemnon ^ ! »
Cependant, malgré les soins d*Électre et du chœur, Oreste s*éveille, mais calme et paisible, ranimé et consolé par ce sommeil favorable.
« doux charme du sommeil, ditril, remède salutaire ! quel baume tu as répandu sur mes douleurs ! Oubli des maux, sommeil bienfaisant ! quelle est ta puissance, divinité secourable à ceux qui souffrent ! Mais d'où suis-je venu en ces lieux? comment y suis-je arrivé? car j'ai perdu le souvenir de tout ce que j'ai fait dans mon égarement.
ELECTRE
€ Frère chéri, que ton sommeil m'a causé de joie! veux-tu que je t'aide à soulever ton corps languissant?
ORESTE
c Oui» Oui, aide-moi, el essuie ces restes d*écuine attachés autour de ma bouche et de mes yeux.
ELECTRE
« Emploi qui m'est cher! ma main fraternelle ne* refusé pas de prendre soin d'un frère.
ORESTE
« Approche ta poitrine contre la mienne, et écarte de mon visage ma chevelure souillée; elle voile mes regards.
ELECTRE
« Tête souffrante , que l'eau n'a pas rafrafchie depuis longtemps , combien ces cheveux incultes et hérissés te défigurent !
ORESTE
«Couche-moi de nouveau sur ce lit. Quand l'accès de ma fureur s'apaise, je reste sans force et le corps brisé.
ELECTRE
c J'obéis. Le lit plaît au malade ; son repos est fatigant, et cependant nécessaire.
ORESTE
c Remets -moi sur mon séant, et redresse mon corps. Les malades ne sont jamais contents : le ma* laise les rend inquiets.
ELECTRE
« Veux- tu mettre les pieds par terre et faire quelques pas avec précaution ? tout changement est agréable.
ORESTE
€ Oui ; c'est au moins l'apparence deia santé, et l'apparence est quelque chose , quand la réalité manque.
DANS L*ÉLfiCTRE d'EURIWDE. 107
ELECTRE
< Ëcoute-moi« mon frère, pendant que les Furies te laissent maître de ta raison.
ORESTE
a As-tu quelque chose de nouveau à m'apprend re? Si c'est une heureuse nouvelle , j'en serai reeonaaissant ; mais, si c'est quelque a£Qiction, j'ai assez de malheurs ^ »
Malheureusement Electre parle d'Hélène revenue de Troie avec Ménélas, A ce nom fatal, qui riappelte à Oreste qu'Hélène était sœur de Glytemnestret sa raison se trouble et ses furem*s recommencent. Id les Furies ne se montrent pas, comme dans Eschyle : Oreste les voit seulement dans la pensée. Dès qu'il est calmé, il sait bien que ces affreuses visions ne sont que l'effet de son trouble ; car, lorsque Ménélas lui demande quel est le mal qui le consume : c C'est la conscience, répond-il, qui me reproche mes lor* faits*. » Voilà son mal ; pour n'être pas visible aux regards, pour n'être qu'une souffrance morale, ce mal n'en est pas moins terrible, et l'expiation du meurtre maternel n'en est pas moins grande.
Ha! du peuple, maudit par ses parents, agité par ses remords , il n'y a qu'auprès de sa soeur qu'Oreste trouve le repos. Electre est la seule qui l'aime, la seule qui le plaigne et le console ; elle ne partage ce soin qu'avec une seule autre personne au monde, avec Pylade : l'affection de l'ami égale la tendresse de la sœur. Pylade, après le meurtre de Clytemnestre,
> Vers tu h 140. Traduction de M. Artaud.
' Vers 89.
108 DE L*AMOiR FRATERNEL.
avait quitté an instant Oreste iK)ur retourner en Phocide, sa patrie ; mais il a appris les malheurs de son ami, et aussitôt il accourt auprès de lui. Oreste, en le voyant arriver, est ranimé : il est si doux aux malheureux de se sentir aimés et soutenus ! « vue qui réjouit mon cœur ! dit-il ; un ami fidèle dans Tadversité est plus doux pour moi qu*un ciel pur aux matelots *. » Cette joie généreuse fortifie son cœur : déjà il est moins abattu et moins désespéré ; il n'invoque plus la mort comme la fin de ses maux ; il songe à aller dM^s l'assemblée des Ârgiens et à se justifier devant le peuple. Il craint cependant encore que ses fureurs ne le reprennent ; mais Pylade est auprès de lui. « J'aurai soin de toi, lui dit son ami.
ORESTE
€ C'est une tâche pénible de soutenir un homme que le mal accable.
PYLAOE.
« Point pour moi.
ORESTE
« Crains de participer à ma fureur.