‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 18 sur 76 · DANS LB DRAME ET L*ÉPOPÉE · texte numérisé non relu

DANS LB DRAME ET L*ÉPOPÉE

mon frère ; maïs laisse^moi le parler aussi aujourd'hui : c'est la première fois que ma voix est libre.

ORESTB.

c Fais donc ce qu'il faut pour consenror cette liberté.

' ÉbBCTRB.

c Que dois-je faire f

ORESTE

c Savoir à propos garder le silence.

ELECTRE

« mon frère ! quand je te vois , quand tu m'es rendu tout à coup, contre toute espérance, comment Veùx-tu que j'aime mieux me taire que te parler?...

ORESTE

c Je ne veux pas t'ôter ton bonheur ; mais je crains que tu ne te laisses trop emporter à la joie.

ELECTRE

€ Oh! après une si longue attente, au jour de ton arrivée chérie, quand tu le montres à moi, m'ayant vue si malheureuse, ne veuiHe pas...

ORESTE

c Eh bien, quoi, ma sœur ?

ELECTRE

C Ne veuille pas, 6 mon frère ! me priver du bonheur de jouir de ta vue '. »

Ces transports, et je dirais presque ces emportements de joie qu'Oreste cherche à calmer, représentent la satisfaction d'une longue impatience. t)ans cette satisfaction l'amour fraternel a la première place; mais l'ardeur de la vengeance y a aussi

* Vers 1S5S à lt79.

02 DE L*ANOUR FRATERNEL

sa part : car c*est là le trait particulier du carac<tère d*ÉIectre, de mêler ses idées de vengeance à son amour fraternel , tant que la mort de son père n*est pas vengée, et de se dévouer ensuite aux malheurs d'Oreste, une fois qu'il a accompli la terrible expiation que les dieux lui ont prescrite; aimant son frère de Tamour le plus tendre, le plus dévoué, mais l'aimant comme le chef de la famille , et ne comprenant pas que le sang de son père ne soit pas vengp, ni qu'un autre que son frère puisse en être le vengeur*

Ce caractère d'Electre, créé par Eschyle et déve* lappé par Sophocle, n'a rien qui ne soit dans la nature humaine. Ces mœurs , en effet , ne sont pas seulement les mœurs de la Grèce héroïque, elles sont celles de tous les pays où les liens de la famille et l'honneur du nom ont plus d'ascendant que les idées de la justice telle que l'entend la civilisation. C'est par là qu*un de nos- plus ingénieux romanciers modernes a inopinément reproduit l'Electre d'Eschyle et de Sophocle dans le personnage d'une jeune fille corse : je veux parler de l'histoire de Colomba par H. Mérimée.

Colomba a vu périr son père assassiné par son ennemi, l'avocat Barricini. L'assassin a su dérober son crime aux yeux de la justice ; mais Colomba n'a pas mis l'espoir de sa vengeance dans les froides sévérités de la loi. Elle a un frère, lieutenant dans la garde impériale, qui doit bientôt revenir en Corse. C'est lui qui est maintenant le chef de la famille , et c'est lui qui , scion les idées de la Corse , doit venger son père. Il revient enfin cet Oreste attendu

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si longtemps; mais son séjour sur le continent lui a fait concevoir, de l'honneur et de la justice, d'autres sentiments que ceux de ses compatriotes et surtout de sa sœur : il déteste la vendetta. Il faut Toir alors avec quel mélange d*amour fraternel et d'ardeur de vengeance Colomba pousse son frère à ce meurtre expiatoire, qu'elle eût elle-même accompli, si elle n^eût cru que < l'exécution de la vengeance appartenait à son frère comme chef de la famille ' . »

Dans Colomba, l'amour qu'elle a pour son frère et la haine qu'elle a pour Barricini s'unissent et se confondent; les deux sentiments n'en font qu'un comme dans Electre. Ce que l'amour fraternel ins* pire à Colomba sert aussi à sa rancune, et ce que la rancune lui conseille sert aussi à l'amour fraternel. Quand son frère passe devant la maison des Barricini; Colomba a soin de le couvrir de son corps'; en môme temps elle excite sa colère et sa haine contre ses ennemis par tous les moyens qu'elle peut inventer, bons et mauvais. Elle le mène à la place où son père a été tué; puis, de retour à la maison, elle lui montre tine chemise couverte de larges taches de sang : «Voici la chemise de notre père, Orso, — et elle la jeta sur ses genoux; — voici le plomb qui l'a frq)pé, et elle posa sur la chemise deux balles oxydées. Orso, mon frère, cria-t-elle en se précipitant dans ses bras et l'étreignant avec force, Orso, tu le vengeras! »

Malgré sa répugnance pour la vendetta^ Orso,

' Éditien Ghttr|>entier, p. 50.

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94 DE l'amour FRATERNEL

excité par sa sœur et par Topinion de ses eonçatriotes, et de plus attaqué dans la montagne par les deux fils de Tavocat Barricini, les tue et accomplit la vengeance de Colomba.. Mais il est forcé« dans les preoniers moments, de se cacher dans les magui&j c'est-à-dire dans les broussailles impénétrables qui en Corse servent de retraite aux bandilti. C'est alors qu'éclate plus vivement que jamais Tamour de Colomba pour son frère. Quelles vives angoisses « quand elle apprend qu'il a dû rencontrer ses ennemis dans la montagne! Quelle émotion, quand Che- Una« la nièce d'un des bandits près desquels Orso s'est réfugié, arrive montée sur le cheval d'Orso! « Mon fr^e est mort! » s'écria Colomba d'une voix déchirante Tous coururent à la porte de la maison. Avant que Chelina pût sauter à bas de sa mon* ture, elle 'était enlevée comme une plume par Co^ lomba, qui la serrait à l'étouffer. L'enfant comprit son terrible regard, et sa première parole fut : Il tnil Colomba oessa de l'étreindre, et Chelina tomba à terre aussi lestement qu'une jeune chatte.

« Les, autres?:^ demanda Colomba d'une voix raur que. Chelina fit le signe de croix avec l'index et le doigt du milieu. Aussitôt une vive rougeur succéda, sur la figure de Colomba, à sa pâleur mortelle; elle jeta un regard ardent sur la maison des Barricini , et dit en souriant à ses hôtes : c Rentrons c prendre le café. »

Comme Electre s'attache à la destinée d'Oreste furieux, Colomba se dévoue aussi à son frère caché et blessé. C'est elle qui va le visiter dans les maquis, et qui conduit près du blessé miss Nevil, qu'Orso

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