ADAM
a Ne vis-tu pas?
GAIN
« Ne dois-je pas mourir ^? »
Mourir! mot terrible et inexplicable, que le péché a introduit et n'a point éclairci. « S'ils ont péché, dit Gain parlant de ses parents, au moins ils auraient dû connaître tout ce qui fait partie de la science, et le mystère de la mort\ »
' PenUet, part, il, art. s.
^ Byron, Catn, acte i.
» Acte I.
182 DE LA HAlNË FRATERNELLE.
Ce mal mystérieux H inévitable corrompt toutes les joies de la vie, Tamour que Gain ressent pour sa femme Adah, la tendresse quHi a pour Enoch son flls, Tadmiration qu'il a pour les astres du ciel, qui sont si beaux : car Adah qu'il aime, son fils qu'il chérit, les astres qu'il admire, tout oela mourra! « Qu'est-ce donc que la mort? et qui a pu créer un semblable fléau pour left êtres? s'écrie Caïn. — Demande au destructeur, » répond Lucifer, chargé, pour ainsi dire, de conduire cet esprit orgueilleux m désespoir.
CAÎN.
« Qui? le Créateur...
LUCIFER
« Appelle-le comme tu voudras : il ne crée que pour détruire '. »
Ainsi, selon les fatales révélatioas de Lucifer, point de recours contre la mort, pas même en Dieu, qui ne crée que pour détruire et qui fait de la mort le but de ses œuvres.
En face de ce mal invincible, universel, qui presse de tous côtés l'humanité et le monde^ qui se dresse à côté de Dieu lui-même pour discréditer sa bonté ou sa puissance, que fera l'homme? c Les hommes, dit Pascal, n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser '. » Voilà un des partis à prendre, et c'est celui à peu près que prend Candide, ou celui qu'il prêche. Vivre, rire et mourir, tel est le secret du sage. De ces trois choses, il n'y a que la seconde,
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ABEL ET CAiH. 183
U est Yrai^ qui dépende de nous, et elle a*est pas tou« joui^S facile : car on ne peut pas toujours rire du mal (}tt'on voit ou qu'on souffre, quelque philosophe que l*pn 9oit A ^la deux remèdes ; le premier, qui ne guérit ^ère, c*est de se persuader que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes passible ; et le tu^cond, plus efficace, est de cultiver son jardin. Hais il est des hommes à qui cette sagesse ne suffit pas : il est des esprits qui ne peuvent se consoler de la mjort, de la misère et de l'ignoranca. Â ceux-là que reste-t-U? Faut-il qu'ils se jettent» comme Pascsd, dans les bras de la religion, et qu'ils adorent hum*blement la volonté divine, quelle qu'elle soit? Point de milie» ; il Imt adorer» comma Abel| le îAea, t t^vec qui rien ne peut faillir, à moins que ce ne soit dans quelque vue utile de^ sa bonté toute-puissaate et împé • nédrs^Ie *; ^. ou bien douter, avec Gaîn, de la souve* saine puissance ou de la souveraine bonté de Dieu'« Ainsi, la pieuse résîgnaUon de Pascal, la moquerie ÎBsoueîante de Voltaire, la calère blasphématrice de Bjron» voilà, en face de l'existence du mal, les trois partis que^ l'iiomme peut prendre. Mais ni la foi, ni î'indifférenoe, ni l'impiété, rien n'explique l'énigme du maU Le cœur peut se résigner, s'engourdir ou ^'end^eiM^ : l'intelligence humaine n'est point satisfaite, elle reste inquiète et mécontente.. C'est en vain que Lucifer,, promettant à Gaïn de4uL révéler les $e« crets de. la vie et de la mort, Tentraine à sa suite dan^
^ Cain, acte m.
' » Ksjpnk, ^ui qiM tp^ soi», mi q«oi qoê ta sois, tout pofsMat peut •être! — Bon, j« IM^nore : c'est à tes tctes k le prouyer. t [Cain^ ïhïd.)
l*espace et fait apparaître devant ses yeux les ombrer infinies des mondes qui ont précédé le nôtre, et les squelettes étranges des êtres qui peuplaient ces terres effacées de la vie. Quand Caïn revient de ces régions mystérieuses, que fait-il et quel est-il? Écoutez la dernière et fatale question qu*il iadresse à son guide ; c Et pour quelle fin m*as-tu montré tout ce que je viens de voir?
LUCIFER
« Ne demandais-tu pas la science? et, par tout ce que je t'ai montré, ne t'âi-je pas appris à te connaître toi-même?
GAIN
c Hélas! il me semble que je ne suis rien.
LUCIFER
« Et voilà quelle doit être la somine de toute science humaine : apprendre le néant de la nature mortelle. Lègue cette science à tes enfants : elle leur épargnera bien des tourments •. »
Oui, elle leur épargnerait bien des tourments, s*ils pouvaient la pratiquer. Mais le démon sait bien qu'elle est impossible; il sait bien que l'homme est sur la terre pour penser et pour souffrir*. Il faudrait pouvoir anéantir une de t^s deux choses. La souffrance? mais elle résiste aux effort^ de l'homme, et peut-être, comme le croit Caïn, aux efforts de Dieu. La pensée? mais' comme rit la détruire? Parla foi? elle revient par le doute: — par l'insouciance? elle revient par le chagrin. Qui peut répondre que Candide lui-même, tout gai qu'il est, n'ait pas aussi ses
* Acte II.
^ Coi», acte i.
moments de tristesse en cultivant son jardin des rives du Bosphore, et qu'appuyé sur sa bêche, regardant la mer profonde, il ne pense point, c'est-àdire il ne souffre point dans ce meilleur des mondes possible?
Les révélations de Lucifer, les courses à travers Tespace, la vue des mondes éteints, rien ne peut donc apaiser la sombre inquiétude de Cafn, qui connaît le néant de la nature mortelle et qui n'en connaît pas la réparation : car, comme le dit Pascal, ce qui fait le désespoir des athées, c'est qu'ils connaissent la misère de l'homme, et qu'ils ne connaissent pas la rédemption du Christ.
Gardons-nous de croire cependant que le Csun de lord Byron soit un athée : il est manichéen, mais un manichéen qui ne peut prendre son parti du manichéisme. II croit h la doctrine qui le désespère : il croit le mal égal à Dieu et invincible à l'homme. Quand Byron ut son Caîn, il avait encore auprès de lui Shelley, un de ses amis, qui avait adopté le manichéisme et qui le prêchait hardiment. Byron prit du manichéisme ce qu'il avait de sombre et de mysiéneuXy c'est-à-dire la croyance au pouvoir du mal, et il en fit le fond des colères de son Caïn. Il ne chercha pas dans le manichéisme une explication telle quelle du monde: c'est là le soin des philosophes; il y prit un sujet de mécontentement contre Dieu^ et, poète, il personnifia ce mécontentement dans l'or* gueilleux désespoir de Caîn.
Donnez la foi à Caîn , il croira encore au mal ; mais le mal s'appellera le péché originel , il sera rachetable par le sang du Sauveur, et le manichéen sera
chrétieB^ Le péché originel, en effet, est le dogine, du mal transporté dans le christianisme , et la ré^. demption çst la yictoire de Dieu sur le maU Ponnez à Caïn riusQuciance , et ce sera le Candide de Voi* taire, croyant aussi au mal , mais s'y résignant ayeq une. légèreté moquense. Ce qui sépare Gain du dé\ot et du moqueur, c'e$t la colère qu'il a contre le mal. Il ne veut se résignç^f , ni pour prier Dieu, ni pour rire de tout, et il garde, avec une 8.Qrte de^ prédilecr. tion mélancolique, le gentiment de sa souffrance et, de son ohs^grin. Il aime son désespoir, parce qu'il s'en fait un grief contre pieu. U e$i des hommes qui détournent les yeux loin du mal et de la doulenr ; Caïn y attache obstinément son regard, et, loin de se contenter du mal qu'il voit, il veut savoir le mal qu'il ne voit pas, çeljui du passé et celui de l'avenir, les mondes qui ne sont plus et cevix qui ne sont pas encore ; il veut savoir qu'il est des astres qui sont, morts et des astres qui mourront , tout étincelants qu'ils sont aujourd'hui; il cherche la tristesse et l'horreur, comme un autre les fuit ; il cherche enfin dans le mal l'écueil où vient échouer la raison hu« maine, l'énigme qui confond l'intelligence; et cet écueil, il le contemple avec une sorte d'ardeur désespérée; cette énigme, il la tourne et la retourne dans tous les sens avec une obstination indomptable^ non pour la deviner, mais pour s'irrite?' à loisir de la trouver inexplicable.
Tel est le Caïn de Byron , manichéen plutôt qu'athée, mécontent plutôt qu'impie, blasphémateur plutôt qu'esprit fort, poète plutôt que philosophe; ardent , sombre, passionné^ véritable personnage dû
ABEL ET <iAÏ», 187
dnima, nak d'Un dcaioe. élraiige^ ^ bi^^rr^, dout le hécos a surloal ponj: aveotures s^. peosé^ et ses. rêveries.
Ne oh69chMi& i^a»., e»,eS$t« Vialérèt d^ drame (la Byjpoi^ daiis k Je^ipusie d^ ^alQ contre Abel et dans. le crime qae eaa^ cette jj^loufi^ Le Cala de Byroa aime soa frère; i^ p^m^ a-t-il eu 0^ el là contre Àbel quelques, saci^àtes pensée^ de c(^ère et denvie sur-^ prises par Tesprit malia * . Ce o'est doao pas par la
* LUCIPKJU
' ■ Et ton frère est-il cher à ton cœurt *
« Ppi^rf Qpi np ]^ 89niÈtï\ pas?
« Ton père^ l'aime beaocoop.... et ton Diea de méqie.
CAîn.
«Je Paime. aussi.
LUCIFER
« Ta «gis bien , et avec humilité.
CAÎ5. ,
a if ec honiilitél
LUCIFER
« D est le second fils de la chair... et le faTori d'à ta mère.
GAiN.
« Qu'il couserye sa fareur, puisc[ae le serpent fut le premier à l'obtenir.
Lucmi.
« Et celle de ton père?
■ Que m'importe, à moi? pourquoi n'aimerais-je pas celai qui ert aimé de tous?
LUCIFER
« Et Jéhoyaht... le seigneur indulgent... le généreux créateur du paradis d'où il TOUS exile...; lui aussi il sonrit h Abel.
CiiN.
« Je ne l'ai jamais vu, et j'ignore s'il sourit,
LUCIFER
« Mais tu as vu ses anges ?
188 DE LA HAiNB FRATERNELLE.
jalousie que le démon le tente et le séduit : c'est par la curiosité et par Torgueil. Caïn < se sent accablé sous le poids du travail et de la tristesse, et pour-^ tant, quand il c(Hitemple autour de lui ce monde où il semble n'être rien , il s'élève en lui des pensées qui pourraient dominer toutes choses*. » Au commencement, ces idées grondaient sourdement dans rame de Caîn ; mais, pour les cha^er, il lui suffisait d'un sourire de sa femme Adah. Adah, en effet, dans Byron, est le bon ange de Caîn; c'est elle qui Favertit sans l'irriter. .Mais un jour qu'Adah s'est éloignée de lui, et que le doute et la curiosité fré-» missaient plus vivement dans l'esprit de Caîn, l'ange déchu s'est avancé vers lui. 11 aurait fallu que Gain le repoussât dès les premiers mots ; malheureusement Caîn n'a pas peur^ et il est curieux. 11 s'entretient donc avec l'ange. C'en est fait : les paroles du démon aigrissent et enflamment les pensées de l'homme : il est perdu. En vain Adah, qui accourt près de son époux, l'avertit de fuir l'œil et la parole qui l'entraînent. Elle ne sait pas quel est l'être qui
CAÏN
LUGIFEB.
« Assez ) néanmoins, pour savoir qu'ils aiment ton frère. Ses sacrifices sont agréables.
€ÀÏ?I.
« Qu'ils le soient! pourc[uoi me parler de ce)a?
LUCIFER
f Parce que tu y as pensé avant que je t'en eusse parlé.
CAÏiX.
« Et , si j'y ai pensé, pourquoi me le rappeler ? »
(Acte 11.) ' Acte I.
s'entretient avec Caïn ; mais elle en a peur : « Je ne puis répondre à cet immortel qui est devant moi... Je le contemple avec une crainte qui n'est pas sans charme. Dans son regard est une attraction qui fixe mes yeux troublés sur les siens; mon cœur palpite; il me frappe de terreur, et cependant il m'attire à lui de plus en plus... Caïn!... Gain! défends-moi contre lui * ! » Terreur involontàife et plus sage que l'orgueilleux courage de Cam.
Depuis que Caïn est entré en commerce avec l'esprit infernal, plus de paix pour Caïn, plus de calme, ni près d'Adah, ni même près du berceau de son enfant. Le sourire du fils suspendu au sein de sa mère a perdu son pouvoir sur Tâme du père. Autrefois la paix de l'enfant montait doucement vers le front du père pour l'éclairer et l'égayer ; aujourd'hui le trouble du père semble descendre sur l'enfant. Quelle scène admirable que celle où Adah, pour apaiser Caïn, lui montre son fils endormi ! Et Caïn alors, jetant sur lui un regard triste et sombre, comme ceux que l'ange mfernal a donnés désormais aux yeux de Caïn en les dessillant. : < Cet enfant endormi ne se doute guère qu'il porte en lui le germe d'une éternelle misère pour des myriades de mortels. Ah ! mieux vaudrait que mon bras le saisit dans son sommeil et l'écrasât contre des rochers... que de le laisser vivre pour...