ABEL
« Dieu que je sers et que j'honore, je suis. le premier qui t'offre mon sang et mon âme innocente. Reçois-en l'offrande,
CAÏN
€ Fais ton offrande, adorateur de Dieu; fkîs*la et meurs M »
Dans cette scène, le personnage d'Abel n'est ni fade ni insignifiant, comme il l'est dans Gessner et dans Legouvé. Ces deux poètes ont exprimé d'une manière plus ou moins vive le caractère de Caîn ; mais ils ont échoué à représenter le caractère d'Abel. L'innocence qu'ils lui ont donnée ennuie plutôt qu'elle n'édifie. Macropedius seul a su donner à cette innocence primitive la grandeur qu'elle doit avoir. Abel mourant est la première offrande du sang innocent que la terre doit à Dieu. Cette idée, qui adoucit pour Àbel les approches de la mort, rend aussi à nos yeux sa fin plus solennelle et plus grande. L'immolation de Tin-
' Adamus, acte l, scène s.
nocent Abel devient pour nous le symbole d'une autre et plus mystérieuse innocence, qui doit aussi être immolée. Abel n*est plus seulement un pasteur doux et pieux, qui meurt injustement sous les coups de son frère; ce n'est plus même seulement le premier juste immolé ou le premier sang répandu sur la terre : c'est le type du Sauveur, et ce mot seul explique et les prédilections de Dieu pour Abel, et sa mort innocente, et l'offrande qu'il fait volontiers de sa vie. A peine Abel estril expiré qu'Adam et Eve rencontrent le cadavre inanimé de leur fils. Eve alors pleure sur ce corps autrefois si beau et si aimable * ; et, quand Adam lui demande de l'aider à enterrer Abel : « Non, dit-elle dans. son désespoir maternel, non, je ne pourrai jamais couvrir de terre le visage de mon fils bien-aimé; mais' je m'en irai d'ici, et je le pleurerai jusqu'à ce que je meure. » Alors pardt l'ange gardien d'Adam, qui lui révèle la venue, lointaine encore, de ce Sauveur qui sera aussi une victime expiatoire du péché originel, mais une victime plus puissante qu*Abel. Ces promesses consolent Adam; mais Eve n'en est pas consolée, parce qu'elle est mère, jusqu'à ce qu'elle apprenne que le corps de son fils doit ressusciter un jour : car il ne faut pas seulement, pour apaiser la douleur de cette mère, qu'elle croie à l'immortalité de l'âme de son fils, il faut aussi qu'elle croie à la résurrection de son corps. « Ensevelissons-le donc, dit-elle alors, puis-
' H^ii ! mcmbrt pnlchra pt ainabitia, quam )iiri4«,
Taniida, rigida, voslio in nigranli aaiigitinc CulJisa juin takckcitis !
(Acte I, SGcne 4.)
ABEL ET GAlIf. 173
que nous savons que nous reverrons un jour son visage chéri. »
Pendant que ce père et cette mère désolés enterrent le cadavre de leur flis, Ciûn, maudit par Dieu, abandonne cette terre qu'il a longtemps aimée et cultivée. Ses adieux sont pleins d'une fermeté désespérée, digne de son caractère. Dieu lui a dît qu'il vivrsût et que quiconque le tuerait serait puni d'une peine septuple. Il vivra donc, protégé par cette malédiction de Dieu, c Et son âme jouira des joies de la terre; il en est de meilleures, peut-être, et de plus douces : il n'y songe plus, puisqu'elles lui sont refusées. Il aura les voluptés de la chair et les plaisirs de la passion; il fera son salut sur la terre, puisqu'il lui est interdit de le faire au ciel * . »
On voit que les idées théologiques de Langevireld n'ont point fait tort à l'intérêt qu'excite son drame. Aussi nous conduisent-elles naturellement à l'idée que les Pères de l'Église se sont faite de Gsufn, parce que, là non plus, la théologie n'a pas nui à l'éloquence.
Il y a, dans la manière dont les Pères de l'Église ont traité l'histoire d'Abel et de Cafn, deux mérites qui semblent se contredire et qui s'accordent admi^ rablement chez eux : ils ont la foi qui voit le mystère, ils ont l'imagination qui voit le fait. L'émotion qu'ils ressentent à l'aspect de ce frère qui verse le sang de
* Frnere, anima mea^ qooquo valea, iolalio;
Carnis Tolaptati atudc et libidini, Ut Tel salute tcmporali gaudeas, jElenia e«i promisse joatis tollitur.
iAdamUi, tel. i, ac^ «.J
là.
son frère, ne leur cache pas le symlxde de la préd»* lection et de la réprobation divines contenu dans Abel et Caîn, L'intelligence du sens figuré ne leur ôte pas non plus Thorreur qu'ils ont du meurtrieri et la pitié qu'ils ont de la victime. Ils assistent, à la fois, à ravenir qui se prépare et au présent qui s'ac** complit. Ils racontent, et leur récit est un drame auquel ils mêlent leurs réflexions sans que ttous nous en ét(»mions : car ce drame coptiekit rhistotj^e de rimmanité. Ils expliquent, et leur commentaii'e, au lieu de cacher et d'effacer les personnages dans la profondeur du symbole, les agrandit par les idées qu'il leur fait figurer. Ce mélange de draiûe et de commentaire t des scènes de la vie ^ des mystères de là foi, donne à l'éloquence des Pères de l'Égliâe un caractère particulier.
Nous avons vu le Gain que Gessner a diminué et adouci jusqu'à en faire un personnage d'idylle, plein,, avant le crime, de scrupules et d'hésitations qui tou* chent presque à la vertu; plein, après le crime, de repentir et de remords qui le rendent presque digne de pardon ci d'estime. Le Gain des Pèrea n'a aucun de ces traits doucereux : il est l'emblèmo du crime persévérant et du crime puni; il est le symbole de la méchancQté humaine et de la réprobation di* vine ; et l'horreur qu'il inspire se compose de l'épouvante de son forfait et de TeiTroi de Sa destinée. De la liberté humaine à peine créée , les deux fils d'Adam ont tiré tout ce qu'elle peut produire, l'un la méchanceté qui force Dieu à la maudire, l'autre la vertu qui invite Dieu à la bénir. Les Pères ont donc voulu que Gain fût pour nous le type éternel
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du crime : aussi lui en ont*ils donné, dès le com<^ mencement, tous les traits et tous les instincts. Ils notent chaque pensée qui le pousse au mal , la colère de sdn oi&ande rejetée, Tenvio qui s*élève en son âme contre son frère, et enfin ils arrivent à cette parole foute pleine de la pensée du meurtre : c Allons aux champs , dit Gain à son frère! » -^ c Pourquoi dans les champs, pourquoi loin de ht demeure patârnelle? » s'écrie saint Ambrôise dans ses homélies , « p^mrquoi quitter le jardin qui vous a. vus naître, les arbres qui vous ont "vus croitre à côté Tun de Tautre^ ces lieux- familiers pleins de doux souvenirs et de bonnes pensées? Aux champs, tout est désert, tout vous est nouv^u et étranger, rien ne vous avertit plus que vous êtes frères. Hélasl ce sont là les lieux qu'il faut au meurUîer, car le premier meurtrier a déjà tous les instincts du crime, l*liorreur des regards de Thomme, le besoin de la solitude, ramoûr des lieux désolés et stériles ' . »
Le crime achevé, Caïn se livre-t-il aux larmes et au repentir? non : il est hypocrite et menteur. Ce sont là encore les traits éternels du meurtrier. Il essaye de tromper ses parents, il essayera même de tr^nper Dieu. Saint Èphrem, dans ses Homélies sur la Genèse, représente Gain venant dire à Adam
' « Gain vtdetur yeritus ne largi^r terra proveotas triste fadnu ini** « ^M'iKiret, et libéral itatis assuetudine |[CDitBlÎ8...lD UoQ qooqne erimi* « nis apparatu, vel muta spccie sui, fraternum revocaret affectum. Latro « dieni refugit quasi criminis tostçm) lucem adalter erobescit quart « adulterii cÔQsciam ; parrîcida terrarum fecundilatem fugit. >
(Saint Aralnroiae; de Caï» ek Àktl, Uv. 0^ p. 40 )| 4iUi. Pttrent^Deabvree.)
et à Eve qu*Abei a été enlevé au paradis comme iiu homme cher au Sdgneur. « Comment en douter, dit-il à ses parents , après avoir vu la manière dont Dieu agréait ses sacrifices? L*homme qui accomplit les lois de Dieu entre dans le paradis, de même que vous en avez été chassés pour avoir désobéi à ses ordres ^ » Cette hypocrisie, qui, à un mensonge impie, mêle un reproche amer contre ses parents, achève et couronne le caractère de Gain.
Nous venons de voir le méchant tel que les Pères Font représenté en Ca!n. Il fout voir le maudit et le réprouvé, car c'est là le dernier tirait du caractère de Caîn, le plus terrible et le plus significatif. Dans Gessner et dans Legouvé, ce traita disparu, et Tliistoire de Cain n*a plus ni symbole ni moralité. Dans les Pères , au contraire, le personnage de Gun est encore plus expressif comme réprouvé que comme scélérat; et l'épouvante qu*exctte la malédiction divine surpasse, pour la ccmfirmer, l'horreur qu'in« spire la méchanceté humaine.
A cet homme qui a tué son frère. Dieu a dit : c Tu ne mourras pas ; ta vie sera ton supplice'. » -^ c Ne crains pas que tes parents t'accusent ou te condam* nent, s'écrie saint Âmbroise ; il n'y aura que toi qm auras violé les lois de la nature. Adam et Eve se tairont : ils sont ton père et ta mère. Mais il y a une voix qui t'accuse, la voix du sang de ton frère qui crie à Dieu du sein de la terre encore humide de
* Saint Éphrein, collection des Pères de PÊglise, publiée par Parent- Desbarres, tome kxxit, p. 71.
' « Rdiqnit eaniificem TÎtam , • dit saint Angostin.
(Édition 6attma, 4. U, p. 4at.)
ce sang que tu lui as fait boire. Hélas ! voyant d^ux frères, et sachant quels liens d*amour sont ces liens du sang, la terre semblait vouloir s'ouvrir et fleurir' sous vos pas, aux doux sons de l'entretien fraternel. C'est au sang qu'elle s'est ouverte : aussi le sang crie contre toi. Le sang des justes a une voix que Dieu entend, tandis qu'il se détourne de la prière des im**
pies Et n'allez pas confondre ici les morts et les
vivants : ce juste assassiné et gisant sur la terre, c'est lui qui est le vivant, c'est lui qui parle et qui crie à Dieu, c'est lui que Dieu écoute; tandis que ce meurtrier, pâle et inquiet , qui court çà et là et qui s'agite, c'est lui qui est le mort. Vainement, en effet, l'impie parait vivre; vainement il porte son corps : ce n'est plus qu'un tombeau où il a enseveli son âme*.»
« Caîn, dit à son tour saint Ghrysostôme, tu croyais, en frappant Abel, t'affranchir de la présence
' • Parcntos toi accuNtoros esse non possant : in te lolo legcs auts « naiura «miseril. Meo ergo putas crimen latere, qaia parentea acciuara « noa debent... Vox sangoinis fratris tni de terra clamât... Si ftaier « tacet, terra condemnat j ipsa est in te testis et judex : teatis acrior, qui» « adhac parricidi toi sangaine modct; judex asperior, qoa» tanto aceleFe a ooinquînata est,, nt aperiret os suum et oxeiperet sanguinem fratris « tni. Et illa qoidem apemit os suum quasi ezceptura de fratribas verba « pietatis, nihil timens quum fratrcs videret, qnn sciret jus germanitatis « amoris incentivum esse, non odii...
'« Vox sanguinis fratris tui ad nie damât, quia D«im justos suos etiam « audit mortuM, quoniam Deo munt et merito pro TÎTentibus haben- « tur... Jostomm ei^ audit sangoincm; avertit se aatem a prccibus • impioruai, quoniam, etiamsi videantur virerc, miscriorcs tamen sunt « omnibus mortnis, oamem soam sicut tumulum cirrumfcrcntes, cui « infclicem infodcrtint animam suam. •
(Saint Aiubroise, de Ccnn et Àbel, liv. ii. p. «os et 617.)
d'un frère détesté ; il vit encore pour toi, tout égorge qu'il est; il vit plus fatal que jamais, et désormais .impérissable; il vit dans ton remords, et partout où tu vas, tu portes avec toi ce frère que ton crime t'a donné et que tu ne peux pas détruire. — Est-ce que je suis le gardien de mon frère ? disais-tu à Dieu. — Oui, tu es maintenant le gardien de ton frère;, oui, désormais I il. sera toujours avec toi : car tu ne mourras pas, et tu iras partout, le corps tremblant €|t convulsif , puisque la vie de l'âme est morte en toi, et que c'est elle qui donne aux membres leur fprce et leur souplesse ; partout tu portei:as écrite sur ton front meurtrier la loi qui défend le meurtre,, et malheur, sept fois malheur à qui osera porter la main sur toi pour te délivrer de la vie M »
A côté de cette grande et terrible figure de Çaîn, telle que l'ont montrée les Pères et dont ils ont emprunté les traits à la religion et à réloquence,. je ne puis placer sans trop de désavantage que la figure du Gain de lord Byron : il est grand et terrible aussi , mais avec d'autres traits et d'autres sentiments que ceux que nous venons de voir.
Gœthe dans Werther, et M. de Chateaubriand
< « Atque hic quidem (Abel) post obitom etiam per sanguinwu audao- « ter loquituT) et clara voce pari icidam accusai. lUe aulem , superstes « ndelicet, geraens tremensque TÎtam in terris traducit. Tremor enioi « ill« post scelus nihil aliod fuit quam paralysis. QuaQdo enim illa vir- « tus qus animal régit, imbecillior est reddita, nec amplius omnia po* « test membra sustentare, sua cura illadestituit, atque illa tremuntet • exagitantur... Et circuibat Gain, lex ominata, qu« tacebat et tamen « vocem tuba clariorem emittebat : Ncmo, inquit, talia faciat, ne talia « patiaturl > (Saint Ghrysostôme, édit. Gaume, I, u, f, lt»| et t. |ll|
dmsBené, avaient déjà révélé à notre siècle la profondeur et Tamertume de cette inquiétude de la pensée qui est une de. ses maladies. Cependant Tagitation du cœur plutôt que celle de l'esprit, la passion plutôt que la rêverie, font les malheurs de Werther et de René : ils ne rêvent et ne s'agitent que parce qulls aiment ou sont aimés en dehors du devoir et sans espoir. YoiU pourquoi Ynn se tue et l'autre s'exile. D'ailleurs , ni Goethe ni M. de Chateaubriand n'ont beaucoup ressenti eux*mômes le mal qu'ils ont dépeint éloquemmentt et qu'ils ont propagé en le dépei*gnant. Gœthe a le goût et le besoin de respecter la lo^ ciété de son pays pour s'y faire une place; M. de Char teaubriand s'est donné la mission de restaurer l'ordre dans les esprits , pendant que Napoléon le restaurait dans l'État, Byron, au contraire, né dans un pays où rien n'était tombé, ni les grandes institutions , ni les petits préjugés , Byron a encore tous les doutes et toutes les colères du dix -huitième siècle; mais, homme du dix*neuvième siècle, il n'a pas la foi que le dix •^huitième avait en ses propres forces. Ses hé^ ros sont des rebelles sans illusions et sans os^ rances : ils ne croient plus » ni aux vertus du p^ple» ni au bonheur de l'avenir, ni aux bienfaits de la li* berté; à peine s'ils croient en eux-mêmes. Cepenr dant leur désespoir, n'ôte rien à leur orgueil , et ils rejettent avec dédain le niveau des lois et des (voyances. communes de la société : le grand seir gneur, en eux, perce dans le misant^ope.
L'orgueil et le découragement, voilà d'où vient le sombre et mélancolique ennui .de %ron et de i»es héros, et même c'est par là que leurs passions sem-r
180 DE LA HAINE FnATKRNELLE.
bleiit avoir quelque chose d*infernal, car elles n*ont pas la crédulité des passions ordinaires : elles sont désespérées ayant d*étre rassasiées. Cette science du* désespoir, comme étant linévitable an de toutes les entreprises humaines, ce désenchantement qui précède Texpérience, cette vieillesse de Tâme enfin, unie parfois à la jeunesse des sens, fait le fond commun de tous les héros de Byron, de don Juan,de Lara, de Manfired ; et, si Tardeur de ses jeunes années préserve encore don Juan de Tennul, le jour où il aura trente ans» il deviendra, à son tour, sombre et triste comme Lara, ou cherchant pourquoi rien ne suffit plus à remplir le vide de s(m coeur, que les passions ont agrandi au lieu de le combler, il voudra, comme Manfred, interroger les esprits; il voudra tout savoir afin de se reposer d'avoir tout senti, et son intelligence ira bientôt se heurter aux bornes de la science, comme son cœur s*est heurté naguère aux bornes de la passion. Ne nous y trompons pas, en effet : il y a, dans tes personnages de lord Byron, plus que l'inspiration de son temps et de son caractère; il y a le problème qui tourmente l'intelligeiiee de Thumanité, et qui fait les dévots ou les impies; le problème que'Pascal soulève douloureusement dans ses Pensées^ que Voltaire agite ironiquement dans les aventures de Candide, et que Byron sonde aussi dans son Catn avec une admirable énergie : le problèikie'de l'existence de l'homme sur la terre, entre le mal et la mort, ces deux grands néants qui l'assiègent jusqu'à ce qu'ils l'engloutissent. « Je ne sais, dit Pascal faisant parler l'athée, je ne sais pas qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde ni que moi-même; je suis
dans une ignorance terrible de toutes choses... Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'engloutissent comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais, c'est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus, c'est cette mort même que je ne saurais éviter*.»
Le Gain de Byron est la personnification dramatique et passionnée des paroles de Pascal. Gain est le premier des hommes qui soit né pour mourir, parce qu'il est né sous la loi du péché. Mais celte nécessité, et surtout ce mystère de la mort, l'irritent et le désespèrent. « Pourquoi ne pries-tu pas? dit Adam à Caîn dès la première scène du drame.
CAÎN.
« Je n'ai rien à demander.
ABAM.
c Et rien dont tu doives rendre grâces?
GAIN
€ Non.