ADAH
« Oh ! ne dis pas cela ! Où serait donc ce plaisir si doux pour une mère de veiller sur lui, de le nourrir et de l'aimer? Silence! il s'éveille. Mon pauvre Enoch! (Elle s'approche de l'enfant.)© Gain! regarde-le : vois comme il est plein de vie, de force et de santé, de beauté et de joie ; comme il me ressemble, et à toi aussi quand tu es calme, car alors nous sommes tous semblables, n'estril pas vrai, Caîn? Mère, père, fils... nos traits se réfléchissent les uns dans les autres, comme dans upe onde limpide, alors que tu es paisible comme elle. Aime-nous donc, mon cher Caïn! aime-toi pour Tamour de nous, puisque nous t'aimons... Regarde comme il sourit et tend les bras, comme il ouvre ses yeux bleus et Tes fixe sur les tienu pour reconnaître son père, tandis que son petit corps s'agite comme si la joie allait lui donner des ailes. Ne parle pas de nos peines ; les chérubins, sans enfants, pourraient bien t'cnvier les
plaisirs d'un père. Bénis-le, Caïn. 11 ne parle pas encore pour te remercier; mais son cœur le Fera, et ton propre cœur s'ouvrira à la reconnaissance *. t
Belle lutte ! D'un côté une femme et un petit enfant, de l'autre le démon, et entre eux Tâme de Caîn flottant entre les bonnes et les mauvaises pensées. Là femme et l'enfant, anges gardiens timides et doux, n'ont pour eux que leur grâce et leuf amour. Le démon a pour lui ce pouvoir de tenter leà âmes par leurs propres désirs, qui est le plus puissant de tous : aussi est^ de pouvoir qui l'emporte, et le meurtre fatal s'acconiplit. Non pas que ce soit contre son frère que Caïn s'irrite et s'élève : c'est contre Dieu. Plein d'une sorte de fanatisme infernal, 11 Veut renverser l'autel dressé par Abel; Abel s'y oppose, et alors Caïn le frappe comme le persécuteur frappe le martyr, comme Timpie frappe le prêtre sur l'autel même du Seigneur,
CAÏN
« Si tu t'aimes toi-même, tiens-toi à l'écart jusqu'à
ce que j'aie dispersé ce gazon sur son sol natal
sinon
ABEL, s'opposant à lui.
V }'aime Dieu bien plus que la vie. CAÏN, le frappant sur les tempes avec an tisoh quUl . * prend sur V autel,
« Remets donc ta vie à ton Dieu, puisqu'il aime les victimes * !»
Abel expire, et Caïn, maudit par Eve, exilé par Adam, part accompagné d'Adah et de ses enfants;
' Acte 111. ;•-
mais il part sans exciter notre pitié, sans que nous f songions à nous attendrir sur son repentir, sans que le dévouement de sa femme le fasse trouver moins malheureux ou moins puni. Il part avec tout son crime et tout son malheur : avec tout son crime, car dans Byron le crime de Caïn n'est pas d'avoir tué son frère; son crime, ou plutôt son désespoir est de croire au mal autant qu'à Dieu; et ce désespoir, il l'emporte tout entier avec lui, sans vouloir ni s'en repentir ni s'en guérir. Il part aussi avec tout son malheur, car le sang de son frère qu'il a versé crie dans sa conscience. Il aimait Abel : ses remords s'ac^ croissent par ses regrets. Le Caïn de Byron ne ressemble donc guère au Caïn repentant et consolé de Gessner et de Legouvé; il ressemble plutôt au Caïn des Pères de l'Église. Mais, entre la réprobation chrétienne que les Pères font peser sur Caïn, et celle que dans Byron Caïn prend volontiers sur sa tôte, quelle différence ! Dans les Pères, le réprouvé semble, par ses remords mêmes, s'incliner sous la réprobation; dans Byron, le réprouvé conteste à la réprobation divine sa justice ou sa puissance. Le mal que Caïn souffre par le travail, le mal môme qu'il fait par le meurtre, et celui qu'après le meurtre il ressent par le remords, tout cela il l'impute à ce Dieu qui â fait l'homme mortel et méchant. 11 ne représente point un coupable puni de son crime et courbé sous le double poids de la malédiction paternelle et de la réprobation divine : il représente Thumanité telle que Dieu l'a créée ou la souffre, c Je suis ce que je suis, dit-il en partant pour son éternel exil ; je n'ai pas demandé à naître, et je ne me suis pas
créé ^ » L'idée du crime particulier à Caîn disparaît dans ridée générale du mal qui fait le fond de l'humanité; et le premier-né de la mortalité, souffrant et ignorant, méchant et meurtrier, destiné à vieillir et à mourir, représentant et martyr du mal, est, dans la pensée de Byron, une sorte d'énigme vivante qui accuse la providence de Dieu.
Chose curieuse! ce caractère général que Byron a voulu donner à son Caîn , a tourné contre son intention : il voulait en faire l'image de l'humanité, il n'en a fait que l'expression de quelques sentiments et de quelques idées particulières. Les passions du Caîn de Byron sont ^ pour ainsi dire, les passions et les souffrances de l'esprit plutôt que celles du cœur ; il est plus rêveur et plus raisonneur qu'il n'est jaloux ; il doute de la puissance ou de la bonté de Dieu plus qu'il ne hait son frère. Ces pensées-là ne sont pas à la portée de tous les hommes. Il faut , pour s'inquiéter et s'irriter de l'existence du mal sur la terre, un certain exercice de la raison, qui est le privilège ou le malheur du petit nombre seulem^t; tandis que l'envie, la colère, la haine, toutes les passions du Caîn ordinaire se rattachent malhen* reusemerit, par je ne sais combien de liens, au cœur de tous les hommes^, et quand elles sont poussées jusqu'au meurtre d'un fr^, elles nous épouvantent sans pourtant nous déconcerter et nous surprendre. Le Caîn de la Bible, jaloux et fratricide, est malheureusement, hélas! l'homme de tous les temps; le Caîiï de Byron est plutôt l'homme de certains jours et de certains esprits.
^ Acte m, scène dernière.