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XXVI

SUITE DK LA HAINE FRATERNELLE. — ATRÉK fet IHtfcStfe ÙAN*

SÉNKQUE ET GRlSfttLLO^.

Les iioms d'Atrée et de Thyeste sont dans riu»« loire profane ce que tes noms d^Abel et de Caïn sont dans rhisioire sainte, avec cette difiGérence qq^cntre Abel el Cidn la haine n'est, pas réciproque , tandis qu'Atrée et Thyeste se hiûssent également Tun Tai»* tre. Sénèque et Grébillon ont mis sur la scène œt exemple expressif de la haine envieillie et opiniâtre*

On peut estimer beaucoup ou fort peu le théâtre de. Sénèque^ selon la manière dont on le considèret Si Ton prend ses tragédies, d'après leur titre, pour des œuvres destinées à la scène, et si Ton y cherche le mérite de la poésie dramatique , je veux dire la mérité des caractères , la justesse des sentiments , la gradation de l'intérêt, on fera peu de cas du tiiéâtre de Sénèque. Si, ad contraire, cessant de prendre Sénèque pour un po^ dramatique, nous le prenons pour un philosophe, si nous Voulons- biea regarda ses tragédies comme des dialogues philosophiques et oratoires^ comme des exercices d'éloqueAce et pai*fois même de rhétorique, alors on peut goûter le théâtre de Sénèque.

Il y a un ouvrage mêlé aux. œuvres de Sénèque

et attribué a son père, qui, selon moi, peut nous çlonner une idée de la manière dont 6»e faisiuent ies tragédies du philosophe : je veux ps^rler des Cbntr(h v$r$ei. Les Controverses de Séaèque sont des exercices oratoires faits pour Técole, des causes iictiyeç ei la plupart fort étranges, plaidées par les jeunes gens qui se préparaient à Tart de la parole, A Rome» la déclamation avait toujours eu une grande inipor*tance. Aux temps de la république, quand Téloqu^noe donnait le pouvoir, la déclamation était pour las orateurs un exercice et une préparation, une min nière de se tenir en haleinç. Cicéron déclamait à Tns0ulum -, aQn d*étre mieux préparé à parler.dans le sénat et sur la place publique. Quand Auguste, selon la piquante expression de Tacite, vint pacifier l'éloquence, comme toutes les autres institutions ré^ publicaines, la déclamation changea de but : elle ne fut plus un exercice, elle fut un art, mais un art renfermé dans Técole. Comme il n'y avait plus de grandes causes politiques et judiciaires , comme le sénat et la place publique étaient muets, comme Iq barreau ne s'occupait plus que des procès civils, et penchait chaque jour davantage vers l'éloquence du mur mitoyen, on se mit à plaider des causes imaginaires , et l'art de la parole devint un art académique au lieu d^ètra un instrument de pouvoir. Ces causes qu*on inventait à plaisir étaient singulières, roma^* nesques, impossibles; et plus le sujet était bizarre, plus il convenait au bel esprit des déclamateurs*

Les CoBiroverses de Sénèque sont un reoueil des plus beaux passages de ces déclamations de l'école, Les pensées recherchées» les sentences emphatiques,

196 DE LA HAINE PfiATERKELLE.

les^ maximes ambitieuses y abondent; mais le style est vif, piquant comme celui de Sénèque, et, de plus, les grandes idées de la philosophie stoïcienne y sont souvent exprimées avec force et avec éclata Cependant les Controverses^ par leurs défauts comme par leurs qualités, se ressentent de la jeunesse de leurs auteurs, et ne sont, après tout, que les cahiers d'élèves ingénieux et brillants.

Au contraire, les tragédies de Sénèque, qui sont aussi des exercices académiques, et qui ne sont pas plus faites pour la scène que les Controverses pour le barreau, sont les exercices d'un maître qui a toutes ses qualités et tous ses défauts. Là, tous les héros de la tragédie grecque, devenus philosophes à l'école de Sénèque , expriment à l'envi les idées du stoïcisme. Ce ne sont plus Œdipe, Agamem* non, Thyeste, Hécube, Polyxêne, Antigone, exprimant les émotions qui conviennent à leurs aventures : ce sont des Romains et des élèves de Sénèque, répétant les maximes du traité de la Colère ou de la Clémence.

N« nous laissons donc pas tromper par le nom, cl ne prenons pas les pièces de Sénèque pour des tragédies : ce sont des ouvrages d'un genre tout à fait différent, et ces ouvrages ont dans leur genre des qualités qu'il faut savoir reconnaître. Les sentences de Sénèque sont fort peu dramatiques , mais elles sont ingénieuses, parfois élevées; elles sont exprimées dans un style qui donne à la pensée beaucoup de relief. Pourquoi ne pas jouir de ces pensées sans nous inquiéter du personnage qui les exprime? ie suis fort persuadé que les vieillards d'Argos, au

temps d'Âtrée et de Thyeste, n*ont jamoJs songe à chanter en chœur :

G*est être roi que ne rien craindre.

C'est être roi que ne rien souhaiter.

Quiconque en ses désirs parvient à se contraindre^ Sur ce trône est sûr de monter^.

Je pense également que si Thyeste, en ventilant dans Àrgos, a ressenti une terreur involontaire au souvenir de son frère outragé et tout-puissant, cette terreur ne lui a pas inspiré la tirade philosophique qu'il débite dans Sénèque sur les douceurs de la pauvreté et les dangers de la grandeur. « Les crimes, dit-il, n'entrent point dans les cabanes : ]a t^ble est frugale, mais sûre. C'est dans les coupes d'or que so boit le poison *. » Puis Thyeste énùmère avec complaisance toutes les magnificences impériales qu'il s'applaudit de ne pas avoir % magnificences trop grandes pour, qu'un roi d'Argos, aux temps héroïques, puisse seulement en avoir l'idée, et qui sentent

* Rex «8t qvî nMtuit nibil,

Bm «8t qui cnpiet nihil.

Hoe r^dum sibi qnisqae dai.

{Thyeile, vers 388).

' . • • . SeeUrtnen infrant casai,

Ttttoiqva menu capitnr anguata eiboi : .

Veneaui ia anro bibititr....

(Vers 451.)

' Noe falget aliis splenéidum tcclis ebur,

SoBÛunqae non défendit eicubHor Aieos; Non dataibuf piscamar, et rétro mare Jaeta fngainvs molo ; nos ventrem iniprobam Alimm tributo gentinm ; Bulios mihi Ultra GeUfi metatur et Pardios' ager .

(Vera 4M.>

198 DE LA HAINE FBATEI^NEILE.

Tempereur romain, c*est>-à-dire le maître du inonde^ Ainsi pouvait parler Néron dans un^ccèfi de philoso* phie, entre deux crimes ou entre deux orgies. Mais oublions un instant que nous sommes dans le vieil Argos; oublions que nous lisons une tragédie; son* geons que nous soinme&à Rome, à la cour de Claude ou de Néron, et que ce sont les crimes et les folies de cette cour, maîtresse du monde, que Sénèque dé» crit en témoin qui les a vus, en observateur qui en pénètre la cause, en philosophe qui en déteste Tlnfamie et l'extravagance. Quels tableaux! quelle éloquence amèreet sombre! Le théâtre de Sénèque ajouté quel* ques traits aux tableaux de Tacite; c'est Thistolre romaine mise en actiop sous des noms grecs.

Vues de ce côté, les tragédies de Sénèque prennent un intérêt singulier : elles peignent un monient de rhistoirè, l'empire sous les Césars, la société ro» maine telle que l'avaient faite Auguste et Tibère. Dans cette société, tout est à la fois raffiné et gigantesque : raffiné, parce que la civilisation romaine, héritière de la civilisation grecque , est déjà vieille et corrompue; gigantesque, parce que Rome dispose des forces et des richesses du monde entier. De là des magnificences incroyables; de là des forfaits inouïs; de là la nature matérielle tourmenlée par les extravagances du luxe, et la nature movule outragée par les prodiges du crime. La passion de l'impossible, c'est-à-dire la (iemière passion des toutpuissants, et celle aussi qui sert de punkion à l'excès de toutes les autres, la passion de l'impossible semble s'emparer des Césars. Raffinements dans la débauche, reeberches dans la cruauté, tortures de la

Aiate £T THYESTE. 199

chair <l'autrui et de la leur pour trouver le plaisir, lutteiiingulièro entre Tinfini de la gourmandise im*» périale et les bornes de l'appétit humain, travau3( caprioîeux et colossaux qui essaient de changer la nature, de mettre les montagnes où étaient les vallons, la mer où était la terre, les forêts où étaient les massons, la campagne où était la ville : voilà ce que Sénèque a vu et ce qu'il a décrit dans un style raffiné et énergique, hardi et prétentieux^, empha"* tique et suhtil, dans un style enfin digne du spectacle étrange qu'il décrivait^ Ces parricides et ce$ incestes de la vieille tragédie, Rome les a renouve^ lés^: les Césars valent tes Atrides. Us n'ont pas Tem* portement sauvage des temps héroïques : ils ont le sang-froid du crime civilisé. Cet Atrée qui veut se venger de son frère vingt ans encore après l'outrage, ees forfanteries de scélérat et de tyran, tout cela peut nous paraître. exagéré, si nous ne considérons que la vraisemblance dramatique; mais songeons à Tibère et i Néron» Il y a quelques-unes des pensées d'Atrée que Sénèque n'a pu trouver que dans l'âme de Néron, quand lé précepteur étudiait avec effroi son élève. «Quelle mort emploierai-je contre Thyeste? dit Atrée s'^xcitant à la vengeance. — Qu'il périsse par le glaive, répond le conûdenU

Tu parles de 1» mort; mol Je songe au supplice,

s'écrie Atrée ^ )> Le mot est digne des Césars qu'a peints Tacite.

* ' Prof«n Jimm qaa capat mactem vit.

•f- Ferro periempliii spiritual i»imii>ii« «tspmit. -p- Pe fiae pœu» Uiqi»^U ^ '«go pfesaiii yo\o.

Je ne veux pas abaser de ces rapprochements et retrouver la chroniqpie du palais des Césars dans les tragédies de Sénèque; mais le confident mémo d*Atrée, qui commence par prêcher à son maître la clémence, le pardon, le respect de l'opinioti publique ^ et qui finit par conseiller complaisaihment contre Thyeste le fer d^abord, le feu ensuite; qui cherche même comment on pourra attirer Thyesto dans Argos; ce moraliste sévère, qui devient peu h pou, sous l'œil et la menace d'Atrée, un complice docileet empressé, je suis presque tenté de croire que c'est Sénèque lui-même près de Néron, résistant d'abord aux crimes, bientôt ne cherchant plus qu'à les diminuer et finissant par les excuser *. Le peintre s'est représenté dans le tableau sans y songer.

Qu'on ne croie pas cependant non plus que, dans ces tragédies, tout sente l'école du philosophe ou la douloureuse expérience du courtisan, et que rien n'y soit dramatique et imité de la scène grecque. Dans ce recueil d'exercices académiques que nous appelons le théâtre de Sénèque, la tragédie à aussi sa part. L'arrivée de Thyeste à Àrgos avec ses fils, ses terreurs involontaires, ses soupçons, et, comme contraste, la confiance de ses enfants, qui croient aux promesses d'un oncle et qui surtout ne peuvent

* Fama te popnli nihfl

AT0m lerretf...

Ncfitt Boeere yel malo fratri pata...

Nnlla te pietaa moTei?

(Ven fl«4, ti», 148.)

^ Voyei dans Taeite le rMe de Séll^ae an moment du meartre d'Agrippine; yoyei aussi les fragnieots de Séoèque, page 170, éditioa de Blaa, Amsterdam.

pas penser qu'on puisse encore haïr après vingt ans écoulés; leur joie naïve, les exhortations qu'ils font à leur père \ l'entrevue des deux frères, la profonde dissimulation d'Atrée, l'abattement de Thyeste et ses touchantes supplications, quand il confie ses en* fants à son frère comme le meilleur gage (jle sa foi, tout eela fait un spectacle vraiment digne de la tragédie. L'action, du reste, est d'une simplicité et je dirais volontiers d'une nudité singulière : il n'y a aucun nœud, aucune intrigue. Atrée, dès qu'il est maître de Thyeste et de ses enfants, tue les fik, les fait cuire et les fait servir tsur la table du père. Le quatrième acte est consacré tout entier au récit détaillé de cette boucherie, récit fait au chœur par un messager et que le chœur interrompt par ses lamentations. C'est au cinquième acte seulement que reparaissent Atrée et Thyeste , et cet acte est terrible , quoique les sentiments des deux frères, la vengeance satisfaite d'Atrée et le désespoir de Thyeste, y soient exprimés avec trop d'emphase et de subtilité. La terreur de la situation se sent à travers la recherche de l'expression : nons frémissons quand nous voyons Thyeste assis à celte table qu'il (aroit hospitalière, et qu'aii fond du théâtre Atrée s'avance pour révéler à son frère Thorrible secret de ce festin. € Allons, dit Atrée avec une affreuse ironie, il y a asseii longtemps

* Ira frater abjecta redit ,

Partemqne rogni reddit

Pater, potea regoare....

lied ire pictas^ uode submota est, aolct',

Reparat^ue vires jastot amisaas araor.

(Ven «SI, 441, 474 04 4TI.)

$^2 DE LA HAINE FRATEBNfILLE.

que ïùQa bâte et mon convive est assjs tratupiUl^ k ma tabl^ ; U ne faut pas que Thyest^ fioit ivre : il m sentirait plus son malheur ^ »

Cette joie du malheureux Thyeste, qu'Atrée ob^ serve avec un plaisir cruel, cette joie est mêlée d*ui| secret sentiment de chagrin et de terreur qui la rend touchante. Quoique assis à la ti^hle de son frère, quoique dans, le palais de ses pë^es^ Thyeste se sent troublé et iqquietf En vain il veut prendre un esprit plus calme, un vi^e plus content ; son âmo résista ^ la joie du retour et 4e la réconciliation. % Peu^étrô, dit-il avec la sagacité d*un philosophe qui veut explir quer ces mouvements involontaires de rame» peut* être est-ce la maladie des malheureux de ne plus voui> loir proire au bonheur... Hélas ! pourquoi ces pleurs que je ne veux pas répandre et qui s'échappent de m^ yeux? pourquoi cette tristesse? est-ce donc que je suis malheureux? Allons, oouronnons^nous de fleurs, par^ fumons nos cheveux, livrons-npiis à la joie du festin? -7- Je ne puis, je ne puis ! ., Insensé ! garde-toi de bles^ser ton firàre par ta défiance, calme- toi. Val tu n*as plus rien à craindre^ ou tu n'as plus rien à empêcher'. » . C'est à ce moment qu'Atrée s'avance vers son frère, et, prenant à son tour la coupe des ancêtres, roifre à Thyeste, qui la reçoit; et l'approche de se9

.' Nimis èiny eoAviva, secaro juces

Hilarique vultu; jaro satis mensis datum est,

Satisque Baccho : sobrio tanta ad niala

Opas est Thyeste...

(Vm •»•.)

' Proprinm hoo miautos ae^uKiir vitiiim Nanquam rekos eredera Intis.

• Qui4 Aero jubés,

ATHÉE Et THY^STÊ. 20S

lèTres; mais la coupe tremble dans i^ rnaiii, ta table S'ébranle, le palais chdncelle, îe soleil s*éclipse. € Mon frère, s'écrie Thyeôte, rends-moi mes enfants !

ATRÉE

it Je te les rendrai, et personne désormais ne t)oilrra te tes enlever. (II. fait apporter les tétés deè trois enfants.) Lestoilà! recohnals-tu tes enfants?

THtESTË.

c Je reconnais mon frère * ! »

Le mot est sublimé. Ce devrait être le dernier de la tragédie : car, après ce mot, les )[)aroles du Thyeste de Sénèque ne soiit plus que de froides antithèses. Mais le malheur de lai4iétorique est de ne pas savoir fie tsiré et de prêter des phrases ambitieuses i des

Rnlb sQfgeat dokir ex caiisa? ,

Qaig me probîbet florç recenti ^

Vincire comam? Prohibety prohibct!

Ternn capiti fluxere ros«3

PÎDgai madidos crinie amené

later subites stetit horrores.

Imber Tultu Dolente cadit»

Venit în médias voces geraitus*

Ubet et tyrio saturaà ostre Rampere vestes; ululare libet.

Qnos tibi lactus, qoofre tamaltaf

Fingis, démens? Credula prasta

Pectora fratri; jara qaidqnid id cst^

Vel sine caasa, yel sero times.

pcrs 988 à 984.) Rcdde jam natos milih

^ Reddam, et tibi illos nullns eripict dics.

..... Natos ecqaid agnoscis tuos?

"^Agnosco fratrem.

(Vers 997 h leoe.)

â04 Dfi LA HAINE PBATERNELLE.

situations impossibles. Atrée et Thyeste ne font plus assaut de vengeance et de désespoir : ils font assaut de rhétorique. Dans sa douleur Thyeste allait se frapper la poitrine, il s'arrête : c'est là que sont ses fils ; il épargne leurs restes ' . Atrée, à son tour, n*est pas content de sa vengeance : « 11 aurait dû verser encore chaud le sang des fils dans la bouche du père et le lui iaire boire, ses enfants vivant et respirant encore sous ses yeux *. »

Qu'il me soit permis dé comparer un instant, avec cette rhétorique prétentieuse et ampoulée, les touchantes paroles de Gabrielle de Vergy, dans le vieux roman français de ce nom. Le mari de Gabrielle de Vergy lui a fait manger le cœur de son amapt, et, ce repas fait, il lui en révèle le secret. Gabrielle alors, dans sa douleur, sans chercher, comme Thyeste, à exprimer subtilement de quelle manière elle est de* venue le tombeau de son amant, répond à son mari :

Je vouft affi eertainement

Qu*à nul jour ma'» (Jamaii) îie mengeray,

D*autre morsel {morceau) ne metteray

De seure {dessus) si gentil viande.

Or {mmnienant) m'est ma vie U*op pczande

A porter; je ne voel plus vivre«

Mort, de ma vie me délivre l .

Lors est & icel mot pasmée',

» Parcamas umbris.

\Vcr8 1047.)

* Ex vaincre ipso sangnliiem caliJuni in tua

Diffundere ora debui, jit vivcntiiiai ...

Biberes cruorem.,..

(Vers 1054.)

3 L'histoire du Châtelain de Coucy el de la dameda^fayel, pu* bli^e par 6. A. Craoekt; Paris, 18 ta, p. 96^.

/tTRÉE ET THYESTE. 206

Autant le Thyeste de Sénèque est simple^ roide, dépourvu d*intrigue et d'action, autant YAtrée de Crébillon est compliqué, conius, romanesque. Mais, si dans Sénèque la rhétorique ne parvient pas à étouffer entièrement Tintérêt attaché au sujet, cet intérêt perce aussi dans Crébillon à travers le roman.

C'est surtout dans la peinture du caractère d'Alrce qu'éclate, selon moi, la supériorité de Crébillon sur Sénèque. Il a, comme Sénèque, pris ce caractère dans la tradition grecque, et il n'a pas cherché à l'adoucir et à le déguiser ; il ne l'a même pas rendi. amoureux, ce dont il faut lui savoir gré, quand on songe aux habitudes de son temps et à celles de son théâtre. SonAtrée est cruel, terrible. Implacable; mais , au moins , il l'est comme un homme, et non comme un anthropophage ou comme un ogre. L*A* trée latin se plaît à décrire les détails de sa vengeance avec l'exactitude d'un boucher ou d'un liabitué des combats de gladiateur; sa barbarie est toute maté* riclle, et c'est par là qu'elle nous choque et ne nous touche pas. La barbarie de l'Atrée français, au con* traire, est une passion profonde et réfléchie, plutôt qu'un instinct de férocité brutale : l'Atrée de Crébillon aime la vengeance. Je voudrais, dit-il,

ie voudrais me venger, fût-ce même des Dieux 1 Du plus puissant de tous y m reçu la naissance; Je le sens au plaisir que me fuit la vengeance^.

Et, quand on lui parle de pardonner à Thyeste :

Qui? moi lui pardonner! les flèrcs Euménides

Du sang des malhieurenx sont cent fois moins avidesi

* Acte I, scène i.

li. 18

206 DE LA HAINE PftATERNBLLE.

Et lenr farouche aspect inspire moins dliorrear Que Tbyeste aujourd'hui n'en inspire à mon eœur >»

Ce caractère implacable d'Alrée est une des plus belles créations de Crcbillon. La terreur qu'inspire Atrée domine les complications infinies du roman inventé par le poète. Dans la tragédie française, nous ne voyons pas Thyeste arriver à Argôs avec ses trois enfants, sur la foi des promesses d* Atrée : les choses ne se passent pas si simplement. Thyeste a été jeté en Eubée par un naufrage, avec sa flUe Thécdamie, au moment même où, en Éubée aussi, Atrée assemblait une armée pour marcher contre Athènes. Thyeste, et Théodamie siirtout, ont trouvé un prolecteur en Plisthène, que tout le monde croit le fils d' Atrée et qui est le fils de Thyeste et d*Érope. Mais Atrée Ta élevé pour en faire un jour te meurtrier de son père. Plisthène est chef de l'armée d'Ëubée, et il a promis un vaisseau à Théodamie pour sortir de Tîle. Quant à Thyeste, il a soigneuséihent caché son nom, Atrée, cependant, apprend qu'une jeune fille et son père ont demandé un vaisseau à Plisthène afin de quitter l'Eubée. Ses soupçons s'élèvent : pourquoi ces étrangers ne se montrent-ils pas? quel est leur nom? leui^ pays? où vont-ils? Il interroge d'alxjrd Théodamie, qui répond qu'ils allaient à Byzance quand leur vaisseau s'est brisé.

Mais Byzance, madame, est-ce votre patrie?

lui dit Atrée.

TRlSOBAMIÈ*

Non : J*àl reçu le jour non loin de la Phrygie*

* Acte III, scène 8.

ATKÉZ.

Par quel étrange sort, 8i loin de ces climats,

Vous retrouvez-yous donc dans mes nouveaux États?

Ce vaisseau que les vent& jetèrent dans TEubée

Sortalt-tt ele Byzanpe ou du port dé Pirée ?

En vous sauvant des (lots, mon fils (Je m'en souviens)

Ne trouva sur ces bords que des Athéuiena.

THéODAHlE.

Peut-être, comme nous le Jouet de Vorage, Ils furent comme npus poussés sur ce rivage ; Mais ceux qu'en ce palais a sauvés votre flh Ne sont. point nés, seigneur, parmi vos ennemis.

ATRÉE

Mais, madame, parmi cette troupe étrangère, Plisthène sur ces bords rencontra votre père : Dédalgne-til un roi qui devient son appui?

D'où vient que devant moi vous paraissez sans lui?

THÉODAHIE.

Mon père infortuné, sans amis, sans patrie.

Traîne à regret, seigneur, iia« importune vie, Et n'est point en état de paraître à vos yeui«

ATRËE.

Gardes, faites venir l'étranger en ces lieux ^.

Ce derni^ vers» si simple, pous fait frémir, tant nous tremblons déjà devant Atréel

Ordinairement les reconnaissances sont des scènes qui inspirent la pitié ; ici l'entrevue et la reconnaissance des deux frères inspirent la terreur. Thyesle est perdu, s'il est reconnu par Atrée; aussi voyez comme il essaye de se cacher : il parle peu, il cberche à déguiser sa voix, ses gestes, sa contenance.

Quel est ton nom, ton rang? quels humains fotit'vu naître?

* Acte II, scÙBe 4.

TBYCSTC*

Les Thracca,

ATRÉE

Et ton nom?

THTESTE.

Pourriez-vouê le «onnaStre?

Philodète.. .

ATRIÎE,

OÙ 8*adressaieut tes pas? et de quelle contrée Revenait ce Yaiueaa brisé près de l'Eubée?

THTESTE*

De Sestos ; et j'allais à Delphes implorer

Le Dieu dont les rayons daignent nous éclairer.

ATRÉE

Et iQ vas de ces lieux?....

THTESTE.

Seigneur, c*est dans TAsie Que Je vais terminer ma déplorable vie, Espérant aujourd'hui que de votre bonté J'obtiendrai le secours que les flots m'ont 6té. Daignez...

ATlUbS.

Quel son de voix a frappé mon oreille?

Quel transport tout à coup dans mon cœur se réveille? D'où naissent à la fois des troubles si puissants? Quelle soudaine horreur s'empare de mes sens ? Toi qui poursuis te crime avec un soin extrême, Ciel, rends vrais mes ébupçons, et que ce soit lui-même l Je ne me trompe point, J'ai reconnu sa voix; Voilà ses traits encore : ah ! c'est lui que je vois. Tout ce déguisement n'est qu'une adresse vaine; Je le reconnaîtrais seulement à ma haine, li fait , pour se cacher, des efforts superflus : C'est Thycstc lui-même, et je n'en doute plus.

TIIYESTE.

Moi Thyestc, seigneur M * Act« II; tcôoc I.

ATttÉE ET THYESTE. 209

Ainsi, dans l*âme d*Âtrée, la haine fait l'eflet que produit ordinairement Taffection : elle lui donne ces pressentiments secrets qui, dans les reconnaissances ordinaires, avertissent tantôt deux frères longtemps inconnus l'un à Tautre, tantôt un père et un fils séparés par la fortune. Electre se sent entraînée vers Oreste, Zopire vers Séide» Sémiramis vers Ar^ sace : ils sont entraînés par une sympathie affec* tueuse et douce. Atrée se sent aussi attiré vers son frère« mais attiré par la haine et par la vengeance. Dans l'âme d'Atrée, l'amour fraternel s'est converti en haifle; mais la haine a gardé la clairvoyance et la sagacité do l'amour.

Les dangers de Thyeste, une fois qu'il est reconnu, deviennent plus grands ; mais ils sont moins tragi« ques, parce qu'ils sont moins simples. Le caractère . d'Atrée se rapetisse par les singuliers raffinements de sa vengeance. Il veut décider Plisûiène à égorger Thyeste, et, comme il ne peut pas faire verser le sang du père par le fils, il imagine alors de faire boire au père le sang du fils. Ces escamotages de cruauté gâtent la tragédie de Crébillon; et pourtant, telle est l'afireuse grandeur du sujet, et, disons-le aussi, la sombre énergie des sentiments, parfois même des expressions du poète, qu'en dépit de ces fautes la vengeance d'Atrée, le malheur de Thyeste, l'innocence méma de Plisthène» nous émeuvent d'horreur 'et de pitié. Plisthène, en effet, qui jusque-là, dans la pièce, n*a été qu'un jeune prince amoureux, sait, avant de périr, trouver des pensées conformes au péril qui l'attend et qu'il a obscurément deviné. Tbéodamie, Thyeste, Thessandre lui-même, le confi-*

310 DE LÀ HAINl^ PRATERNELI.E.

dent de Plisthène, croient tous à la bonne foi d*Atrée; Plisthène seul est inquiet et défiant, En vain son confident lui parle du festin qui s'apprête en témoignage de la réconciliation des deux frères.

Et des dieux qppelés à eette auguste fête*

De quelque crime affreux eettfi fête est eQ^ipUce»

répond Plisthène ;

C*e9l assez qu'au tyran la consacra en cas \iB^x; . Et nous sommes perdus , 9*U lUTOque 1^ diçux S

Trop justes pressentiments! il est immolé par les gardes du tyran, et son sang est versé dans la dbupe des aïeux qui est apportée sur la scène. Thyesto demande à jurer le premier, car il a oonQance en la foi d*Âtrfe :

Euristhène, donnez : laissez-moi Tavantage

De Jurer le premier sur ce précieux gage.

Mon cœur^ à son aspect, de son trouble est remis.

Donnez.... mais cependant je ne vois point mon fils*.

Il prend la coupe et va boira ; elle est pleine de sang! alors retentit ce beau et terrible vers de Sénèque :

Beconnais-tu ce sang? i

THTESTEa I

Je reconnais tnon Irëre* !

Crébillon a eu le bon e$prit de ne traduire de Sé^

* Acte T, «Ane t.

' 4cto V, icàB« i.

* $ç^9 4crf)icr9r

nèqife que ce mit gqbUine, et d6 laisser de côté les aptithèses raffinées du Thyeste de Séoèque, Le sien, m ii^P de parler, se tue après ^yoir invoqué les d|eMJ(, qrtl ie vengeront de san frère ;

Les dieux que ce parjure a fait pâilr d'effroi Lé rendront quelque jour pk» malheureux que mol : Le eiel Bift le pimpet^la coupe &i est le gage'. Et Je meurs.

ATR^E,

A ce prix J'accepte le présage.

Il fallait s'arrêter à ce vers, qui est encore un cri de haine, et ne pas ajouter ces deux vers qui ne semblent plus qu'une sorte de défi à la justice des dieux et à la conscience des hommes :

Ta main, en f immolant , a comblé mes souhaits , Et je jouie enfin du fruit de mes forfaits.

Le public, en effet, accepte de bonne grâce les sujets même les plus horribles, et il n'a pas la pruderie que Crébillon semble lui reprocher dans la préface de sa tragédie. Il permet aux poêles tous les crimes qui sont nécessaires au sujet; mais il ne leur permet que ceux-là. Comme Atrée est pour nous le type de la haine fraternelle, tout ce qui exprime cette haine et l'ardeur de la vengeance est permis au poète. Qu'Atrée soit donc le plus cruel et le plus

* ATRÉB.

Ttt sais qu'aucun de nous , sans un malheur soudain, Sur ce gage sacré n'ose jurer en vain j C'est sa perte, en un mot. Cette coupe fatale Est le serment du Styx pour les fils de Tantale.

(Acte IV, scène $.)

implacable des frères : c'est le droit de Crébillon de le représenter sous de pareils traits; mais H ne faut pas aller plus loin. J'applaudis à l'énergique exprès» sion de la haine fraternelle; je n'applaudis pas à l'espérance et à la joie de l'impunité, car ce sentiment-là n'appartient plus à la haine fraternelle, et je n'ai consenti qu'aux crimes qui peuv^tm'inspirer rhorreur de cette haine fatale.

«VITE PE LA juiNE FRATEnMEU-E. *— Adélaïde du &iieêclinf , DE VOLTAIRE. — La Fiancéô de Messine , de Schiller.

Dans Âtrée la jalousie a enfanté la haine : Atrée no peut pas oublier que Tbyeste lui a ravi Érope. De là cette colère implacable qui s'est endurcie et envenimée par le temps, au lieu de s*apaiser. Dans Adé' laide dû Guesclin et dans la Fiancée de Messine^ Voltaire et Schiller ont représenté aussi les transports de la jalousie poussés jusqu'au fratricide. Mais ici la jalousie ne s'est pas, avec l'aide du temps, transformée en une sombre et profonde inimitié : c'est une passion qui éclate par un crime soudain et presque involontaire ; elle est meurtrière sans être haineuse. Aussi y a-t-il, entre l'affreuse vengeance d'Atrée et la colère des héros de Voltaire et de Schiller, une grande différence : l'une inspire une horreur qui touche au dégoût; l'autre inspire la terreur, mais cette terreur est mêlée d'une sorte de pitié pour le meurtrier lui-même. L'amour et la jalousie tiennent, aussi bien, plus de place dans les drames de Voltaire et de Schiller que dans les drames de Sénèque et de Grébillon. Voltaire et Schiller, en effet, n'ont pu faire supporter et surtout faire plaindre leurs héros fratricides qu'en montrant les transports d*amour et de

jalousie qu'ils ressentent. J'écarterai cependant, au* tant que possible, dans l'examen d'Adélaïde du Gucsclin et de la Fiancée de Messine^ ce qui tient à l'espression de l'amour, et je considérerai plus parti* culièrement ce qui tient à l'expression de l'amitié ou de la haine fraternelle.

Le sort de h tragédie de Voltaire fut bixarre* Jouée d'abord en 1734 sous le nom d* Adélaïde du Gnesclin^ elle tomba. Voltaire, qui n'aimait pas à rien perdre, la fit reparaître, en 1752, sous le nom d* Amélie ou le Duc de Foix^ et elle réussit; puis, en 1765, elle fut reprise sous son ancien nom d'Adé^ laîde du Guesclin, telle qu'elle était en 1734^ et elle eut le plus grand succès. Voltaire, dans sa correspondance, s'amuse beaucoup de cette inconstance, du public, c Je vois bien, dit-il, que je ne connaissais pas encore ce public inconstant que je croyais con* naître. Je ne me doutais pas qu'il dût approuver avec tant de transports ce qu'il avait condamné avec tant de mépris. Vous souvenez-vous qu'autrefois, lorsque Vendôme disait, à la dernière scène : Es-tu content^

Coucy? les plaisants répondaient : Couei-couci*

Vous me demandez auquel des deux jugements je me tiens. Je vous répondrai ce que dit un avocat vénitien aux sérénissimes sénateurs devant lesquels il plaidait: « Vos Excellences, le mois passé, jugèrent de celle « façon ; et ce mois^cl, dans la même cause, elles ont « jugé tout le contraire et toujours à merveille *. » *

Celle mobilité du goût public, qui amu^it d'au-

' LcUro au comte d'Argcnlal, du 17 septembre 176(, ' LcUfc servant de préface à la pièce.

DANS VOLTAinË ET SGltltLCR. &I5

tant plus Voltaire qu^elIe finissait par lui donner raison, s'explique aisément quand oh songe aux changements qui s'étaient faits, dt3 1734 à 176d, .dans les habitudes de la tragédie fhuiçaise. En 1734| dès le premier verâ, .

Digne sang d« Guesclin, Vbns qu^on toit àUjouM'hut Le efa&rme ddè FrsB^iB ddiit il étAit Tàppui»

Il s'éleva des mut*murés : le partefre ôtâil tellement habitué aux héros dé là tragédie grecque et romaine qlte c'était, pour ainsi dire, le dépayser que d'introduire l'histoire nationale dans la li*agédie. En 1765, au contraire, le parterre, instruit par Voltaire à trouver partout la tragédie, dans jes temp^ anciens comme dans les temps modernes, en Amérique comme en Europe, se plaisait aux souvenirs historié ques, et ces noms de Guesclln, Vendôme, Nemours, Coucy, charmaient son imagination.

En 1734, il y avait encore je ne sais quelle fausse idée de la bienséance tragique, qui fit que le duc de Nemours, arrivant sur le théâtre blessé et le bras en écharpe, parut manquer à la dignité dramatique. Il était permis aux héros tragiques de mourir sur le théâtre, mais non pas d'y paraître le bras en écharpe : cda, disaii-on, sentait l'hôpital ou les invalides. Ei\ 17654 il y &vffit moins de pruderie, et la bandoulière de Nemours ne choqua personne.

Enfin, au quatrième acte, lorsque Vendôme, ordonnant à Çoucy de faire périr Nemours, lui dit :

Qu'à Vinstant de sa mort , à mon impattence, Le canon des remparts annonce ma vengeance,

ce mot de canon, nouveau dans la tragédie, ehdqua les

préjugés; mais ce fut bien pis quand, au cinquième acte, on entendit le signal annoncé : un coup de canon dans la tragédie, qui ne connaissait jusqu'ici que les coups de poignard, cela parut une témérité Incroyable, et le pai'terrc siffla le coup de canon. En 1765, au contraire, le coup de canon, qui est le signal qu'un frère vient d*ètre assassiné par l'ordre de son frère, fit grand effet , et , enfin , au dénoûment , la noble familiarité du mot, Es-tu contenta, Coucy? émut les esprits au lieu de (aire rire les plaisants du parterre : tant les idées, et ce que j'appellerais volontiers les mœurs du théâtre, avaient changé depuis trente ans!

De l'histoire de la pièce passons au caractère des personnages.

Vendôme est bon, généreux,; il aime son frère, et, quand il ne sait pas encore que ce frère aime Adélaïde et est aimé d'elle, Nemours, après Adélaïde, est à ses yeux, dit-il à Adélaïde elle-même,

Le plus eher des mortels et le plus précieux.

Sa mort m'accablerait des plus borribles coups,

Et, pour m'en consoler, mon cœur n'aurait que vous*.

Ainsi Vendôme n'a contre son frère ni haine ni colère, quoique ce frère soit dans le parti ennemi. Sa tendresse fraternelle triomphe aisément du fanatisme

' Je n'entends pas admirer tous les fers que je cite. Voltaire lui* même écri?ait à M. de Cidévilte, en lui envoyant Adélaïde ^ le s 7 octobre 1788 : « Aujourd'hui est partie par le coche certaine Adélaïde du Gueselin, qui va trouver l'intime ami de son père, avec des sentiments fort tendres, beaucoup de modestie, et quelquefois de l'oi'gneil j de temps en temps des vers frappes , mais quelquefois ë'asscz faibles t

des guerres civiles. Bientôt Nemours, blessé et 4)ris dans un combat, est amené devant Vendôme. Quelle vive et touchante reconnaissance entre les deux frçresl Neniours, triste d'avoir combattu contre son frère ; Vendôme, se sentant aussi troublé à l'approche de ce guerrier qn*il ne connaît pas encore :

Quetld voix, qnelf aeeents ont frappé mes esprits P

NEMOURS, le regardant.

M*a8-tu pu mëconnaitreP

VEiiD(ha, Vembrauant.

Afa, Nemours! ab, mon frère I

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