II
S78 LES rRÉREÀ fiNNfiMtS
« La palri(^, je le vots, est chère à tous le* eœurSé
POLYRIGB»
« Plus chère que ta ne pourmis rexpfriiner '• » Dialogue touchant, mais vi'aiment grée et Yraimant Antique. Voil cet amour de la patrie qui n*est jamais plus grand que dans les citoyens des petites républiques, comme étaient celles de laX*rèc«l Yoyes î'eitlé /de Florem^, le Dante» et comme lui est dure la montée de Tescalier étranger» Pour lé Grec comme pour le Florentin, pour les membres de oeejpaftitset brillants Ëtats du monde ancien et du moyen èya, Tamour de la patrie a une force et uni dotioeur toutes particulières. Dans les sociétés modcames, où nous sommes un peu cosmopolites» grftce au niTel* lement des moeurs et des idé» chaque jour plus sen^ sible en Europe, les héros tragiques sont toujours préls à répéter l'adage : « Que l'homme de cœur trouve sa patrie partout : Omne solumforti patria est. » Et même, 6i j*en crois quelques-uns» le riche qui peut transporter sa fortune dans son portefemllé» trouve aussi sa patrie partout. Mais le Grec, habitué dans sa patrie aux soins de la vie puUique» qui» chez les anciens, tenaient une si grande place, se trouvait oisif et impuissant dès qu'il était exilé. L'agora, la tribune, les autels publics, tous ces appareils de la patrie et de la liberté, si chers au citoyen, parce qu'ils Tentretiennent de sa force et de sa puissance, irritaient la douleur de l'exilé, parce qu'il les sentait muets pour lui. Qui pouvait-il y invoquer? Les
' Traduction Je M. Artaud, pagM ti^ ^ tiî*
ET ANT160NB. S79
dieux? ce n'étaient point tes dieux indigètes. Les lois? il ne iet avait pas confirmées par son suOhige. Les souvenirs et les monuments? ce n'étaient point ceux de ses aneètres. Que faire donc, sinon apprendre la nécessité de se taire et de se contraindre? Dans rantiquité, a*âtr« plus citoyen, c'était à peine être homme, c'était, comme le dit /ocaste, devenir esclave. L'entretien entre Polynice et sa mère indique quel était sur les Grecs l'ascendant de la pairie, et ^ combien d'idées saipt^s, généreuses et douces se rattachaient à ce mot. L'entrevue entre les deux frères le montre encore mieux. Dans cette entrevue, en effet, Polynice a pour lui la justice et la pitié : il est exilé et malheureuj^, il a longtemps souffert, sa mère et sa sœur Antigone reconnaissent ses droits ; mais il porte les armes contre sa patrie. Cette faute efface tous ses droits, Ëtéocle est iiyuste» violent, parjure; mais il défend sa patrie. Ce mérite couvre ses injustices , et c'est par là qu'il l'emporte sur son frère. En vain Polynice invoque les autels des dieux de ses pères : a Tu veux les renverser^ s'écri§ |!téocle.
« Dieux, écoutez-moi !
c Quel dieu t'écoutera, toi qui t'arma COQtfQ ta patrie?
POLYNICE
< temples des dieux aux blancs coursiers!
ÉTÉOCtE,
« lis te détestent.
POLYWICE.
« On me chasse de ma patrie.
ÉTÉOCLE
€ N'es-tu pas venu pour en chasser les citoyens ?
POLTNICE.
« Et par une injuste violence^ grands dieux!
ÉTÉOCLE
« C'est à Mycènes, et non ici, que tu dois invoquer les dieux.
POLYNIGE«
« Tu es un impie.
ÉTÉOCLE
« Mais je ne suis pas comme toi ennemi de tna patrie.
POLYNICE
« Toi qui me chasses et me dépouilles!
ÉTÉOCLE
€ Et de plus, je te tuerai.
POLYNICE
c mon père ! entends-tu ce que je souffre î
ÉTÉOCLE
« Oui, car il sait ce que tu fais.
POLYNICE
€ Et toi, ma mère?
ÉTÉOCLE
c 11 ne t'est pas permis de nommer ta mère.
POLYNICE
€ ma patrie!
ÉTÉOCLE
< Pars de ce pays.
POLTNICE.
c /'en partirai; mais que du moins je puisse voir mon père !
ÉTÉOCLE
if Tu ne Tobtiondras pas.
ET ANTK.6NE. Î81
IK)LTN1GE.
ff Mes jeunes sœurs.
ÉTÉOCLE
c Tu ne les verras plus.
POLYNIGB, .
c mes sœurs!
ÉTÉOCLE
< Pourquoi les appelles-tu , toi leur plus grand ennemi * ? »
(Test donc en vain que cet exilé atteste les dieux de sa patrie ; que co fils demande à voir son père ; que ce frère veut embrasser ses sœurs : un mot, tou« jours le même, un mot inflexible et inexorable, un moi vraiment antique et vraiment grec, le repousse obstinément : il est Tennemi de sa patrie !
Lorsqu*on passe des Phéniciennes d*£uripide à la Thébaide de Sénèque, tout change. Ce sont encore les mêmes noms; mais ce ne sont plus, pour ainsi dire, les mêmes p^^nnages» tant est grande la métamorphose! 11 n*est pas, en efTet, un seul caractère que Sénèque n'ait reçu des mains d*£uripide, sin;* pie et grave, naturel et grand, et dont il n'ait Tait un déclamateur sentencieux. La première métamorphose, et la plus curieuse , est celle d'OEdipe. Dans Euripide, Œdipe est caché au fond du palais , enseveli dans ses chagrins et dans ses remords ; il est comme le génie fatal et mystérieux de sa famille et de sa patrie ; il ne parait pas, mais c'est à lui que tout se rapporte, c'est de lui qu'émanent toutes les douleurs de Jocaste et d'Antigone, toutes les fureurs
' Traduction do M. ArUad, pages ts6 et tS7.
28t LES PRÊRES ENNEMIS .
de Polynice et d'Ëtéoda; c'est de lui que tout le monde s'entretient à voix basse et a*¥ee une sorte de terreur. Cependant, quand tes' fils se sont massacrés Tun l'autre, quand Jocaste t'est tuée sur le corps de ses enfants, (Êdipe, s^ux crit d' Antigène restée seule entre tant de morts, Œdipe sort de sa retraite ; il arrive sur la scène aveugle et chancelant, il demande à ta fille qiiel est le nouveau c^ime ou le nouveau malheur qui cause ses lamentations. Alors Antigène lut rseonte la mort de sas ûls, la mort de locaste. En même temps Créon lut déclare qu'il faut qu'il abandonne Thèbes : « Pars ! Ce que Je te dis ù^estpas pour t'outrageTf el je ne mis pas ton e&nem! ; mais Je eraiiii que ton mauTats génie n'atttre encore quelque calamité sur cette contrée * . » Œdipe , avec ses yeux sanglants et aveugles , OCdipe exilé excite en noua une profonde pitié , qui s'acen^t eo/cofe et qui s'éUhre à l'aide de Tadmiration que va nous inspira le dévouement d'Anttgone, EHa pourmit régner à Tbèbeaavee Hémon, fils de Créon; maualk aimé mieux l'exil et le malheur avec Œdipe, qu'un trAn^ à ThM)e0 avec l'idée de son pèremouiwit idMuidonné. « Eh quoi! dit-elle^ je prendrait un ^oux, «t je te laisserajf a^l dans l'exil, mon père ! -^ Reste et sois heureuse ; pour moi, je saurai supporter mes nuuix. , — Eh qui preodna soin de toi, privé que tu et de la f vue '? » Ella soh'ra donc son père. Qu'il ne lui parle pas des humiiidtions que rencontre te fille d'un pauvre aveugle ; elle voit la gloire où la monde voit la honte. Ils s'apprêtent à pi^ir, le père toutenu et
* Traduction de M. Artaud, fo^ I6i.
' Ibid,j |>a|je tes.
ei ANTiaOMB. M3
gui4é ^ m fiUe ; ipais, dvant dd partir, le vMilard demande i toucher uoe dernière £^ les eadavres de «a f#iiime ^t de Md en&nto ; « Ma fiUe, guide-moi, que je toiiohe le corp0 deM^ mère.
AKTIfiOlME.
c La Toilà ; porte ta main aiir ees restea chéris, « ma mère | 6 mon épouse infortunée !
AMTIGOKB.
< Dig^e objet de pitié , tous le» maux ont à la foif fondu sur elle*
ffiDtPE.
« Où est le corpi d'Étéocle et celui de Polynicef € Laa voieî éteidiia à cdté Vnn de l'autre.
CEDIPE.
. € Pose ma main tremblante Nir leurs visagds glacés*
ÀITIGOlie.
c Ti^is, touehe de tes mains les corps de tes en- £fmts«
dBftiPE*
€ Ghers et malheuraiix fils d*un trop malheureux père! * »
Quel spectacle 1 ce ^eillard aveugle eher^nt à tâtons les corps de sa femiçe et de ses enfants, ees main3 paternelles toudiant une dernière fois le vi* sage giacé de ses fils. Ah ! il les a maudits vfvands s un dieu le poussait ' ; mais leur mort a désarmé la
* Traduction de M. Artaud^ page te».
* « AHoBS , je ne rais pas natoretlemeikt assex insensé pour avoir eaercA «ne t«He fnfear contre la vie de mes Ils ^ si nu dieu ne m'^ flMt poesfll. s {Ibid., page ti4.)
malédiction paternelle ou plutôt a dissipé la fureur insensée qui Tégarait. Maintenant que le sort d*€Edipe est accompli, maintenant que l'exil qu'il va subir est la dernière épreuve que lui avait prédite Apollon, il pardonne à ses fils, il les pleure, il les bénit dans leur mort que les dieux seuls ont voulue et qu'un père n'eût jamais souhaitée. Tout s'explique maintenant, parce que tout s'approche de la fin suprême. L'Œdipe panicide et incestueux, rOEdipe qui de ses mains sanglantes s'est arrache les yeux, qui a maudit ses fils et qui remplissait Thèbes de ses cris funèbres, ce n'était pas (JËdipe lui-même, c'était l'instrument. et la victime des dieux. Le véritable Œdipe ne se retrouve qu'entre les cadavres de sa femme, de ses deux fils, et le pieux dévouement de sa fille ; qu'au moment où il se met en route pour aller trouver son tombeau, car il sait où les dieux ont marqué sa sépulture. Qu'il parte donc, qu'il aille toucher ce but prédit à sa vie ; qu'il parte calme et purifié par les approches de la mort, digne do pitié par les bons sentiments qu'il a retrouves aux bords de la tombe, digne de pitié surtout, puisqu'il inspire à sa fille une si sainte affection, et que, quoi qu'il ait fait , le père d' Antigène est sacré à nos yeux.
Voilà l'Œdipe d'Euripide, voilà comment le poète grec achève et tempère le tableau qu'il a foit des malheurs d'Œdipe et de la haine de ses fils. Le parricide, l'inceste, les meurtres fraternels, toutes les vieilles horreurs de la race de Laïus s'éloignent et disparaissent : nous ne voyons plus qu'un vieillard aveugle, soutenu et consolé par sa fille; les vertus
de la famille remportent sur les crimes de la fata« lité.
Combien est différent l'Œdipe 3e Sénèque! L'Œdipe grec ne parle de ses malheurs ou de ses crimes qu'avec une sorte de terreur , et les renvoie aux dieux. L'Œdipe romain les prend hardiment à son compte; il semble s'en enorgueillir et s'en faire un affreux privilège. Lorsqu'un envoyé de Thèbes le supplie d'empêcher ses fils de s'entre-tuer : « Qui? moi ! » s'écrie-t-il en homme qui se complaît dans rhorrèur de sa destinée plutôt qu'il ne s'en afflige, c qui? moi! il y a des crimes à commettre, et je les empêcherais ! il y a-du sang à verser, le sang le plus cher, et je l'interdirais! non! mes crimes excitent l'émulation de mes enfants : ils me suivent dans la carrière; je reconnais mon sang, je les approuve et je les exhorte à ne pas dégénérôr de leur père *... * Et, comme Antigone insiste pour qu'il se fasse l'ar* bitre de là paix entre Polynice et Étéocle , Œdipe alors, se livrant à' tout l'emportement de la douleur et surtout de la déclamation, « La paix ! s'écrie-t-il, moi ramener la paix entre mes Ois! Oh ! mon cœur est gonflé de colère , ma douleur est immense, elle bouillonne dans mon sein, et je sens que je désire quelque chose de plus terrible encore que les coups du destin et la fureur de mes fils. Ce n'est pas assez de la guerre civile : que le frère s'élance contre sou frère! C'est trop peu encore : pour que le crime
* Ego ille sunij qui scelera committi vetcni Et abstinere sanguine a caro menus Doccam?
(Sénèque, Thébaide, vçr» »t8.)
286 LES FAÈRES ËiNNEMIS
8*accompIisse d*uike manière digne de moi, digne de ma couche nuptiale, donnez-moi des armes^ donner ! je ne suis encore que parricide.,* Mais non, je n'irai pas; je ne veujt plus sortir de cette sombre forêt, je veux rester caché dans les flancs de cet antre téné-r breux *. »
Que d'antithèses! que d'hyperboles! et, dans lu$ dernières paroles, quel entassement pr4tenlieu}& d^^ fureurs (le l'homme et des horreurs de la nature! Çu été, je le sais bien, pendant quelque temps, un dtij procédés de la littérature moderne, d'établir je no sais quelle symétrie entre l'homme et la nature, entre la sombre obscurité des forêts solitaires et les forfaits du méchant. Tout scélérat av^it sa caverne, sa nuit et son orage; point de crimes quand le jour était pur, quand la lune était douce et sereine; la fureur des passions attendait, pour éclater, la furei^r des tempêtes. Ce procédé était, comme on voit, renouvelé de Sénèque, qui ne se contente pas des mal-' heurs de l'OËdipe antique, mais qui fait un Œdipe à sa guise, prétentieux, affecté, déclamateur, commentant et paraphrasant ses crimes, mettant ses infortunes en scène et songeant même aux décorations, puisqu'il va se cacher d'une façon pittoresque au fond d'un Sintre environné de forêts %
1 Vides modestie deditnm menti scnem
PlacidsBqae «maiitom ]»acis ad partes vocas?....
vtllHa^ae, ThébcÉiie, vers tSfr )
' Je dois remarquer que, depuiç (|uelque tcmpsj h scJi jra .!c cavcf ne a fait |)lacii, dans la llUérature, au galthieu du grand i.ionde et à l'assassin de lionne compagnie. Le contraste cbl suLsliluc i| la symiitiie} mats le {Muo'dé n'en est pas moins méc^uiuue.
ET ANTIGONÉ. 587
La loeastô de Sénèque n'est pas moins sentencieuse et moins déclamatoire que son OEdipc, et, par malheur, c'est la Jocaste de Sénèque que Gamier, Rotrou et Racine ont été assez mal avisés pour imiter, ftu lieu de celle d'Euripide ' .
Ge n'est pas, en eifet, dans Euripide, mais dans Sénèque, que Racine a trouvé le conseil que Xocasle donne à Polynice d'aller, en véritable chevalier errant, conquérir un royaume en Àsiei au lieu de s'obstiner à vouloir régner dans Thèbes :
Quoi 1 votre ambition serait-elle bornée A régner tour à tour l'espace d*une année?
Cherchez à ce grand cœur, que rien ne peut domptir» Quelque trône où vous seul ayez droit de monter. liilid sMptres neaVeani s^offrsnt à votre épéci, Sans que d'os saag si tket ihnis la foyloiii trempés* Vos triomphas poor mal n'auront riaii foa da daux , Et votre frèra môme lia vaiacra aVee foqb*.
Ce n^est pas dans Euripide non plus, mais dans Sénèque, que Jocaste, voulant consoler Polynice qui
1 Daos PentreTue des deux fràres. Il Joeaste dm ?m«x Garaier mk trouver quelques paroles touchantes :
C'est à vous ée qiitiMr l«i «MMl le pMttkr^
dit-elle k Étéocie :
Laissez-les, je tous prie, peur mn petit e o p ase, Afin que Polynice à men aise j'ettlirHss.
Après soa kng exil, c'est mon aoc«eil pramr, fi^lasl et j'ai grand' peur que ce soit k dernier. I^ésarmes-vous, enfants! est-aa diose séante t^M TOUS tenir année, votre aiire présenief
' Isi Frèra ennemis^ acte iv, scèae s
8*indigne à Tidée que son frère ne sera point puni it son parjure, lui dit gravement : < Ne crains rien^ il ne sera que trop puni : il régnera*. » Et Racine, paraphrasant cette pensée qu'il eût craint de traduire, parce qu'en 1664, en face de Louis X1Y, il n'était ai poli de regarder la royauté comme une punition, ni surtout facile de le faire croire, Racine fait dire à Jocaste, parlant à Polynice de son frère :
Si vous lui souhaitez , en e£fet , tant de mal , *
Ëleyez-le Yous-méfiie à ce trAne fatal. !
Ce trône fut toujours un dangereux abime ; La foudre Tenvironne aussi bien que le crime. Votre père et les rois qui vous ont devancés , Srtôt qn*il8 y montaient , s'en sont vus renversés*.
Le mot de Sénèque est d*un républicain d'école ; les vers de Racine sentent un peu la chaire chrétienne, qui regarde les grandeurs de ce monde comme des pièges et des dangers. Mais, quelle que soit la couleur différente que le poète de la cour de Néron et le poète de la cour de Louis XIY aient donnée à leur pensée, la pensée est la même, et Racine imite évidemment, dans sa tragédie, le déclamateur qu'il critique dans sa préface'.
* Ne metae; panas et quidem solvet graves :
Regnakit.
(S^ncqttc, Tkébàide, yen 641.)
* Let Frères ennemis, acte !▼, scène 8.
* Racine prétend, dans la préface des Frères ennemis, qu'il a drcs»^ son plan sur les Phéniciennes d'Euripide : Car, dit-il, pour la Thé^ èaïde qui est dans Sénèque , je suis un peu dans l'Opinion d'Heinsius , et je tiens comme lui que nen^senlcment ce n'est point une tragédie de Sénèque, mais que c'est plutôt Tenvrage d'un déclamatenr qni ne savait ce que c'était que tragédie. »
ET ANTIGONF. 289
Parmi les poètes qui ont traité le sujet de la Thé-' baïde, je n'ai point jusqu'ici parlé d'Alfieri.
Je sais gré à Alfleri d'avoir voulu imiter Euripide; mais il est singulier que les poètes quiont voulu imiter Euripide aient tous, dans Texécution, oublié leur projet. Les Frères ennemis de Racine ne ressemblent pas aux Phéniciennes d'Euripide, le Polynice d' Alfleri n'y ressemble pas davantage. Alfleri a voulu, comme Euripide, que nous pussions nous intéresser à Polynice, et il fait dire par Jocaste et par Antigone que Polynice a de meilleurs sentiments queson frère; mais ces bons sentiments, Alfleri a omis de les développer. Le poète greCy dans l'entrevue entre Jocaste et Polynice, nous montre combien Polynice a ressenti les maux de l'exil ; et, dans la scène entre les deux frères, lorsque Polynice est chassé par Étéocle, nous l'entendons demander au moins la faveur de voir ses sœurs et son vieux père. Ce n'est donc pas seulement sur parole qjue nous croyons aux bons sentiments du Polynice d'Euripide : nous les voyons éclater. Dans Alfleri, rien de pareil : Polynice est aussi violent dans sa haine que l'est son frère; il se défie même, comme le Polynice de Sénèque, de sa mère et de sa sœur: c Vous-mêmes, dit-il, qui semblez m'aimer, qui sait si vous m'êtes fidèles ou perfides? qui sait si vous n'avez pas la pensée de me trahir? Vous êtes ma mère, et vous, vous êtes ma sœur, mais qu'importe? ces noms, partout sacrés, à Thèbes sont redoutés*. ^ Ce n'est qu'à la dernière scène, lorsque Étéocle mourant est ramené dans son
' Alfieri, Polynice.
lâ. 35
palais avec Polytiice blessé, mais vainqueui', ce n'est qu*à ce moment qu'éclatent, presque avec excès, les bons sentiments de Polynicé. Il déteste Sa victoire, il Se jette aui genoux de son frère mourant, il veut mourir avec lui afin de l'accompagner chez les morts, afin d*ètre encore son sujet ; il lui demande seulement de lui pardonner. La mère et la sœur s'unissent aux prières de Polynicé et supplient Étéocle de ne pas mourir sans avoif pardonné : < Mon fils, dit Jocaste, ne refuse pas à ton frère le suprême embras» sèment qu'il implore de foi. Til n'as que bien peu de temps encore; honore-toi par ta clémence. » Étéocle alors, se soulevant avec efiTort sur son Ut, < Vous le voulez, ma mère, ditril, viens donc mon fi'èi'e, viens dans les bras de tùh frère moufftnt, dti frère que tu &s tué; viens, et, dans ce demief embrassement, re* çois de moi..« la mort que je te gardais (il tepoi-^ gnarde).
iOGASTË.
< trahison! ô crime!
ANtiCONË.
« Ah ! mon frère !
ÉTÉOCLE
« Jô suis vengé, je meurs et je te hais.
poltNice.
« Le chàtimetit est égal au crime. Je meurs et jô te pardonne. >
Alfieri empninte d'Euripide Tidée de faire de Polynicé un personnage moins cruel et moins dur qu'Étéocle; mais cette idée, il a oublié de la développer pendant le cours de sa tragédie, et au dénouement il Ta exagérée : car son Polynicé devient une
sorte de repentant et de martyr chrétien, tandis qu'Étéocle, au lieu de rester ce qu'il est dans Euripide, un guerrier farouche et dur, devient, dans Al- Geri, un traître et un assassin, le poêle italien ayant exagéré dil même coup le mal et le bien, la haine dans Étéocle, le repentir dans Polynice. Euripide, dans Tagonie des deux frères, semble avoir voulu établir une sorte de rapprochement et d'harmonie entre leurs dernières pensées : ils font Tun et l'autre de pieux et tendres adieux à leur mère et à leur sœur, Polynice avec quelques parole? entrecoupées par la mprt, ^Itéoclc avec ses yeux mouillés de larmes pour exprimer sa tendresse. Ils meurent ainsi dans la même affection et dans une affection pieuse et douce, ) Voilà Fart grec, qui aime à adoucir les contrastes et
à sauver les dissonances. Alfierî, au contraire, choisit à dessein les derniers moments de ces deux héros pour pousser jusqu'à l'excès l'antipathie de leurs sentiments, fidèle en cela au procédé de l'art moderne, qui cherche volontiers les oppositions.
i Lk MÉTÉ umus LES MORTS. — h^ÀjUigone de sophoglb.
— Les Suppliantes d'euripide. — La Thébdde de stace.
— Les Nuits d^toung.
La piété envers les morts touche à la fois aux sentiments de la fomille et aux sentiments de la religion. Nous aimons à penser qu'entre les vivants et les morts il y a des liens d^affection qui se conser* venty en dépit de l'agitation de la vie pour les uns, et de l'immobilité du tombeau pour les autres. Ce qu'il y a d'obscur et de mystérieux dans la mort vient aider à rillusion de notre amitié. Ces morts aimés, quoique invisibles, et présents encore aux yeux de l'âme, quoique cachés désormais aux yeux du corps, que sont-ils? Opt-ils quelque part à l'immortalité des dieux? ou bien ont-ils seulement une forme et une ombre de la vie? Qu'estrce que leur ôte la sépulture? Qu'est-ce qu'elle leur conserve? Profond mystère qui se prête à la plus douce des superstitions et qui s'accorde volontiers avec la religion! En effet, le respect des dieux, le culte des ancêtres et la piété envers les morts, ce qui est immortel et ce qui est ancien, sont des idées voisines l'une de l'autre. EUesse rapportent toutes à quelque chose qui nous est supérieur sans nous être étranger, à la puissance sou-