DE LA PIÉTÉ ENVEUS LES MORTS
veraine qui nous a créés et qui nous conserve, à l'antiquité dont tout sort, à rélernilé où tout va, à la mort enfin, qui nous domine sans pourtant nous anéantir.
Cette idée de la survivance ou de Timniortalité humaine, qui fait le fond de la piété envers les morts, est diversement exprimée selon les temps et selon les divers degrés de la civilisation. Il est des temps où rhomme donne à l'idée qu'il a de sa survivance ou de son immortalité une expression plus ou moins matérielle : îl croit aux ombres et aux mânes, c'est-àdire à une image ou à un reste quelconque' de notre forme corporelle. Les ombres sont un mélange singulier de la vie matérielle et de la vie spirituelle ; mais cette confusion même exprime fidèlement la double nature de l'homme. D'ailleurs l'idée qu'expriment ces mots varie selon les temps. Les ombres, dans Homère, viennent avidement boire le sang des sacrifices : le sang leur semble être la vie. Les ombres, dans Virgile, sont moins avides et moins grossières; elles semblent en train de devenir des âmes immatérielles.
A mesure que la philosophie apprend à l'homme à distinguer la destinée différente de l'âme et du corps, à mesure que nous comprenons qu'il n'y a d'immortel en nous que ce qui est immatériel, le culte des tombeaux devient peut-être moins sacré, ou plutôt la piété envers les morts change d'objet : c'est aux âmes que s'adressent les hommages, et non plus aux ombres; les mânes ne sont plus des êtres ; Ils ne
* Manei, mimere^ étyinolo{;ic ingénieuse, mais doutcnsc J'nn granmùrieB aneien.
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sont qu*une périphrase. Les pbilo^pbe^ poya^afil même jusqu'au mépris de la sépulture l'inéifférence qu'ils enseignent à l'égard du corp^» Le vulgaire cependant continue à honorer }esi ton^he^x des ancêtres, et^ dans Tidée qu'il ^e fait de )a vie 4^ âmes, les apparences et les formes spat encpf*e d^ mise.
Le culte des tombeaux commence dope par ^^^ un sentiment religieux inspiré par les Q(|ectip)|| d^ la famille. Discrédité peu i peu par r^spendaut du spiritualisme philosophique ou chrétien, il eçt ce^ pendant entretenu par les superstitions afiectueu^s» du peuple. Mais, outre ce^ deux moiueuts de ferveur et d'indifférence, il y a pour le cujt^ des tombeaux un troisième moment qui n'est pas inoins curieux à observer : je veux parler du moment où ce culte devient, pour ^nsi dire, tout littéraire, qù lef; tombeaux ne çont plus la demeure d'une oiubre chérie ou le dépôt d'une dépouille indifférente i mais uu sujet de rêveries et de méditations poétiques. L'idée de la survivance humaine, qui, chez )e9 anciens, reu«* dait la sépulture tour à tour sacrée ou insignifiaui^t s'efface et disparait peu à peu derrière un sentiment plus égoïste. Les anciens disaient, voyant les tombeaux ; < C'e^t ici que sont nos frères; ce lieu est sacré, j» Les philosophes disent.: c Ce n'est pas ici que sont leurs âmes ; ce lieu n'est qu'un carré de terre. » Les poètes et leg romanciers modernes : c C'est ici que je serai. )> Pour exprimer ce sentiment de tristesse égoïste qu'inspire l'aspect de la sépulture, il y a un mot fort bien trouvé, la mélancolie. En face de la mort, les anciens sont graves etpieuj^^
envers; lE^ luoBTs. 29S
les philosophes sont fiers e( dédaigneux, les poètes du dix-huitième et du djx-neuvième siècle §ont qcié» lancoliques» . .
Je veux examiner rapidement ces troi^ phases du culte des tombeaux et voir comment le respe<ît des itports y est diversempnt exprimé.
Jly A d^m le théâtre grec deux tragédies qui peuvent Qous enseigner le prix que les anciens inettaient à la sépulture : VAntigone de Sophocle, et les Sufh pliantes d'Euripide * .
La tragédie des Stippliantes est en même temps |a mise en action d'une des grandes lois morales de 1^ ^ppi^té antique , le respect de la sépulture, et une pièce de circonstance. À ces deux genres d'intérêt, ajoutons l'intérêt d'un spectacle pompeux et qui eji ferait pour nons \xn opéra plutôt qu'une tragédie.
Les Tbébainp opt refusé la sépulture aux guerriers argiens qui sont morts devant les murs de Thèbes. Argos, épuisée d'hommes, ne peut pas réclamer ces précieux restes par la force des armes^ Les mères et les veuves de ces guerriers viennent donc en suppliantes implorer le secours des Athcniens : n Athènes est la ville de Pallas, la ville qui respecte la justicç» qui réprime le méchant et q\.\ protège le faible oppriipé ^ Sparte est cruelle et de caractère artificieux. Les autres cités sont petites et obscures ; maisf Athènes est compatissante; Athènes a, 'dans Thésée, un chef jeune et vaillant *. » Voilà
' J'anrais pn eiaminer aqsgi le dernier acte da V4jaxj mais d«i)^ picniples.sufliseot.
' Les Suppliantes, vers S79.
* lùid., vers 18 T.
quelles prières adressent les Ârgiennes suppliantes, prières douces aux oreilles d'un peuple libre et fier, qui aimait Téloge. L*éIoge lui plaisait surtout dans la bouche des Argiennes, parce que^ si nous en croyons les commentateurs, Argos, à cette époque, s'était alliée avec Sparte contre Athènes dans la guerre du Péioponèse, et que l'éloge de la générosité d'Athènes était un reproche de l'ingratitude d'Argos.
C'est par là que la tragédie d'Euripide est une pièce de circonstance : à chaque instant le citoyen vient s'y placer à côté du poète. De là ces piqpiautes digressions qui sentent la place publique d'Athènes, sur les trois partis qui divisent toujours les villes : les riches ou les oisifs, les pauvres ou les envieux, c et la classe moyenne, qui fait le salut des États en maintenant l'ordre et la constitution étaUie '. » Ces digressions plaisaient aux Athéniens, parce qu'ils y retrouvaient leurs idées et leurs entretiens favoris. Ne croyez pas cependant que les scènes des 5iippliantes soient une suite de chapitres politiques sur la guerre du Péioponèse, et que le pamphlet patriotique domine la tragédie : le poète ne cède jamais longtemps la parole au citoyen, et surtout il ne lui cède jamais son rang. Il ne tombe pas dans Tinconveulent des pièces de circonstance, qui, faites pour les passions du moment, n'ont aussi qu'un intérêt du moment. Au-dessus de l'ingratitude d'Argos, audessus de l'éloge de la démocratie athénienne, audessus des choses du jour, il y a la religion des
' les Suppliantes, vers t44.
tombeaux, dont Athènes prend la défense contre rimpiété des Thébains. Voilà l'idée dominante de la tragédie. Les allusions même que le poète fait à l'ingratitude d'Argos ont trait à cette idée ; rien ne nous en écarte, et tout nous y ramène. Cette religion des morts qui touche de si près à toutes nos affections et qui les consacre en les éternisant, éclate dans les supplications que les mères et les veuves des guerriers argiens adressent k Éthra, mère de Thésée, et Adraste à Thésée lui-même : t roi d'Athènes! dit Adraste à Thésée, ce n'est pas sans rougir que je tombe à tes pieds, que j'embrasse tes genoux, moi couvert de cheveux blancs, roi jadis fortuné; mais la nécessité me fait plier sous le malheur. Dérobe ces morts aux outrages, prends pitié de mes maux et de ces mères infortunées, privées de leurs fils, condamnées à vieillir dans l'abandon ^ » Thésée aussi, dans son discours au héraut thébain, proclame hautement le respect des lois de la sépulture : c Je n'ai pas marché avec les Argiens contre la terre de Cadmus ; mais je crois juste , sans offenser Thèbes et sans provoquer des combats meurtriers, de donner la sépulture aux morts, en respectant la loi commune de toute la Grèce. Qu'y a-t-il de blâmable dans cette conduite? Si vous avez eu à vous plaindre des Argiens, ils sont morts. Vous avez tiré de vos ennemis une vengeance gicHÎeuse pour vous, honteuse pour eux. La justice est accomplie. Laissez-nous donc donner la sépulture aux morts , ou , sinon , j'irai les ensevelir de force : car jamais
* les Suppliantes, vers 168.