‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 68 sur 76 · DE L*AM01IR · texte numérisé non relu

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du dévouement et du sacrifice. Le moyen âge, à son tour, a voulu faire de la bravoure gueirière une institution. 11 ne voulait pas faire une armée régulière, parce que les principes de la société féodale s'opposaient à ce genre d'établissement ; mais il a créé la chevalerie. Pour fonder cette institution, le moyen âge avait associé au sentiment de la force et de la bravoure guerrière le penchant à protéger la faiblesse, qui est le plus bel attribut de la force et de la bravoure. La chevalerie, quoiqu'elle ne soit pas devenue une institution politique et civile, comme la féodalité ou comme TÉgiise, eut cependant ime grande influence morale, égale au moins au pouvoir d'une institution publique. Ce fut alors que, pour achever d'animer et de polir la noblesse féodale, la chevalerie admit l'amour et en fit le principe de l'éducation des pages, la cause et la récompense des prouesses des chevaliers; et même, croyant que ce n'était pas assez de s'aider de l'amour comme d'une heureuse influence, elle voulut aussi en faire une institution. Elle échoua dans cette bizarre tentative. La chevalerie n'était qu'une grande influence morale ; l'amour, à plus forte raison, continua d'être une grande influence, et ne devint pas une institution publique. Cependant il est resté dans l'histoire et dans la littérature des témoignages et comme des débris de cette tentative : ainsi les cours et les arrêts d'ar mour; mais ces cours ne furent que des académies, * et ces arrêts que des consultations de fantaisie. Il y eut toute une littérature fondée sur la science de l'amour; il y eut une scolastique, une casuistique et même une jurisprudence amoureuses qui se plaçaient

à côté de la chevalerie pour en régler et surtout pour en excuser les mœurs. Mais ce ne fut qu'une littérature et une coutume : ce ne fut ni une loi ni une institution.

Nous retrouverons dans la poésie et dans les romans du seizième et du dix-septième siècle Tinfluence de Tamour tel que le concevait la chevalerie et tel aussi que renseignaient les casuistes ou les jurisconsultes des cours d*amour. J*ai voulu seulement, dans ce chapitre, indiquer Torigine et le caractère général de Famour chevaleresque.

Outre ce genre d*amour, il en est un autre qui tient, dans la littérature moderne, une place immense, et qui a ses origines et ses titres dans la littérature ancienne. Je veux parler de Tamour platonique, de cet amour qui n'est plus une passion , mais une doctrine. Je dois en traiter rapidement avant d'arriver à l'amour tel qu'il est exprimé dans le dix-septième siècle; car il est impossible de comprendre le théâtre et les romans de ce siècle, si l'on ne connaît pas les doctrines de l'amour platonique.

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II n'y a dans la poésie antique, ni dans Homère, ni dans les tragiques grecs, ni dans Plaute et dans Térence, ni dans Horace ou dans Ovide, rien qui ressemble à cet amour tantôt mystique et enthousiaste, tantôt guerrier et chevaleresque, qui est un des traits caractéristiques des littératures inodernes. Ne croyez pas cependant qu*on ne retrouve pas dans Fantiquité la trace de ce genre d'amour; seulement il ne faut pas le chercher dans la poésie, mais dans la philosophie. Le Banquet de Platon est le modèle et la théorie de cet amour mystique et chevaleresque qui a surtout fleuri dans les temps modernes. Mais ne confondons pas ici la théorie avec la cause. A voir l'analogie qui existe entre les sentiments du Banqvet de Platon et des poètes ou des romanciers du seizième ou du dix-septième siècle, on serait tenté de penser que l'amour mystique et chevaleresque est né do l'étude et de l'imitation du Banquet : il n'en est rien. L'amour mystique et chevaleresque est né des idées chrétiennes et des idées guerrières du moyen Age. La religion et la chevalerie sont les deux causes principales de ce genre d'amour; mais il doit beaucoup aussi au Banquet de Platon, car c'est là qu'il a trouvé

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sa théorie. Il était un sentiment; en lisant le Ban-> quet^ il est devenu une science. La science, à son tour, s*est répandue et accréditée à Taide du sentiment. Le Banquet de Platon a été plus heureusement mis en action par les chrétiens et pas les chevaliers qui le connaissaient à peine, que par les philosophes païens qui Tétudiaient sans cesse; et la pensée de Platon, qui a eu beaucoup de commentateurs dans le paganisme, n*a eu ses plus nobles disciples et ses plus généreux initiés que dans le christianisme.

Le Banquet est une suite de dissertations sur l'amour, faites à tour de rôle par les convives réunis autour de la table du jeune Agathon; et ces convives sont Socrate, Platon, Pausanias, Éryximaque^ Aris« tophane et Alcibiade. Ils aiment mieux, comme entre gens d'esprit, la conversation que le repas : ils se décident donc à boire modérément, à renvoyer la joueuse de flûte qui assistait ordinairement aux repas des anciens et à causer de Tamour : < Car c'est une chose étrange, dit Éryximaque, que, de tant de poêles qui ont fait des hymnes et des cantiques en rhonneur de la plupart des dieux, aucun n'ait fait l'éloge de l'Amour, qui est pourtant un si grand dieu *. » Puisque la poésie n'a pas chanté l'amour et n'en a pas exprimé les effets, c'est à la philosophie à réparer cet oubli ; nouveau témoignage de l'indifférence que la poésie antique avait eue jusqu'alors pour cette passion de Tamour qui tient une si grande place dans la poésie moderne. < Que chacun donc, continue Éryximaque, prononce un discours à. la

' Oiiàiyres de PUtoo, traduction de M. Cousin, 1881, tome VI, p. «48. . .

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louange de Tamour. » Phèdre coramence, et, dès le début de son discours, se trouvent ces belles paroles qui semblât avoir enfanté, {)our ainsi dire, touto une littérature :

c 11 n*y a ni naissance, ni honneur, ni richesses, rien enfin qui soit capable, comme Tamour, d*inspi<» rer à l'homme ce qu*il faut pour se bien conduire : je veux dire la honte du mal et Témulation du bien ; et, sans ces deux choses, il est impossible que ni un particulier ni un État fasse jamais rien de beau ni de grand. J*ose même dire que, si un homme qui aime avait, ou commis une mauvaise action, ou çnduré un outrage sans le repousser, il n'y aurait ni père, ni parent, ni personne au monde devant qui il eût tant de honte de paraître que devant ce qu*il aime. Il en est de même de celui qui est aimé : il n'est jamais si confus que lorsqu'il est surpris en quelque faute par son ami. De sorte que, si par quelque enchantement un État ou une armée pouvaient n*étre composés que diamants et d*aimés, il n*y aurait point de peuple qui portât plus haut l'horreur du vice et l'émulation de la vertu. Des hommes ainsi unis, quoiqu'en petit nombre, pourraient presque vaincre le monde entier : car il n'y a personne par qui un amant n'aimât mieux être vu abandonnant son rang ou jetant ses armes que par ce qu*il aime, et qui n'aimât mieux mourir mille fois que subir cette honte, à plus forte raison que d'abandonner ce qu'il aime et de le laisser dans le péril. Il n'y a point d'homme si timide que l'amour n'enflammât de courage et dont il ne fit alors un héros; et ce que dit Homère, que les dieux inspirent de l'audace à cer-

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tains guerriers, on peut le dire plus justement de Tamour par rapport à ceux qui aiment * . »

Est-ce un Athénien qui parle ainsi , ou quelqu'un des chevaliers de la Table ronde? Je n'en sais rien, en vérité, tant les langages se ressemblent. Écoutez, en effet, cette conversation entre Gyron le Courtois, un des chevaliers de la Table ronde , et la dame de Maloane, chevauchant ensemble à travers une épaisse forêt'. La dame de Maloane venait d'être délivrée par Gyron le Courtois des entreprises d'un chevalier félon, et elle était émue d'une tendre reconnaissance. Gyron, de son côté , aimait fort la dame de Maloane ; mais il la respectait autant qu'il l'aimait , parce qu'elle était la femme du chevalier Danayn, son vaillant ami. Avec de pareils sentiments, ils allaient par le bois se taisant et se regardant. Mais « ta dame de Maloane, qu'Amour tenait en ses lacs si durement qu'elle ne pouvait plus son penser celer, si commença à dire à Gyron ces paroles en grand doute : « Sire (ainsi Dieu vous donne bonne aventure!), « quelle est la chose de ce monde qui plus tôt mène « un chevalier à faire prouesse et valeur?

« — Dame, dit Gyron, n'en doutez point, c'est « Amour. Amour est si haute chose et a si mervcil- « leux pouvoir, qu'il ferait, au besoin, d'un homme « couard un preux et hardi clievalier.

« — En nom de Dieu, sire, selon ce que vous me « dites , il m^est avis qu'Amour est trop puissante « chose.

I Platon, trad. de M. Cousin, t. VI, p. ts».

'Voyez le roman de Gyron le Cowrloiit daoe la Bibliothèque deê Romans, ottoLrc 1 7 76 , t. I.

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