‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 67 sur 76 · JJ · texte numérisé non relu

JJ

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dies et invincibles tant qu*elleâ étalent Vierges, tant qu'elles «^imposaient un sacrifice et une obligation. Une foiâ vaincues par la passion, ce il*étaient plus que de simples femmes. Leur héroïsme tenait à leur virginité, et, chose remarquable, celle haute estime de la virginité et l'idée de force qui s'y attache n*onl pas été introduites dans le Nord par le christianisme, cpii a tant relevé et gloriflé la virginité : elles kiaii?- (salent des moeurs mêmes et des ti*aditions du Nord. Dans ces traditions, le rôle des femmes ne se borne pas à celui de prophétesses et de guerrières, et leur égalité avec les hommes n'éclate pas seulement pi.r leur indépendance, parfois même par leur autorité; elles sont aussi les égales de Thomme d'une manière plus douoe et plus elfticace : ce sont elles qui le conseillent dans les doutes et qui le sauvent dans les périls \ elles ont , pour ranimer son courage , des exhortations pleines de tendresse. Régner et Tho* raid avaient été chassés de la cour par les artifices de leur belle-mère ; ils se cachaient à la Campagne sous des habits d'esclave. Swanhita va les trouver : en vain ils déclarent qu'ils ne sont que de pauvres bergers; en vain ils se refusent aux espérances que Swanhita veut leur donner : elle s'attache au plus jeune, à Régner, lui dit d'un ton d'inspirée que su beauté témoigne de sa noblesse, que le feu de ses re* gards répond de sou origine» et elle finit par lui donner un glaive en gage de l'amour qu'elle lui avoué. Ainsi décelé par sa beauté, que lui révèle une jeune ftlle , ainsi armé et ainsi aimé , comment Régner ne prendrait-il pas meilleure idée de son avenir? comment ne se vengcraitril pas de sa marâtre? comment

surtout na ohorcherait-il pas à placer sur le trône celle dont les exhortations et dont Tamour Tout tiré de l'obscurité et de la servitude ^ ?

Ailleurs, nous voyons que ce sont les jeunes filles qui sont chargées d'examiner avec attention le visage des hétes qui sont reçus dans la maison paternelle , parce qw'ellen savent , d'après les traits du visage , discerner les mœurs, les caractères, et même la naisisaace des étrangers'. Ainsi , au lieu de vivre loin des regards de l'hôte et de Tétranger, au lieu d'éti'e cachée au fond du gynécée , comme la femme grec* que, la femme du Nord est chargée de faire lea honneurs de la maison et d'en écarter les dangers par sa sagacité et sa vigi]ance ; elle a sa part publique d'autorité dans la famille et dans la société ; elle ne paraît pas seulement comme un instrument ou comme un épisode dans les révolutions des États ; elle y intervient d'une façon efficace et avouée, excitant l'exilé, le ramenant sur le trône et y montant avec lui , non comme une esclave favorite, mais comme une compagne de dangers et comme une reine.

' « Tpm Swaaitu Forma, Jnquit, prosapiam pandit^ acrilas vi-

« sus prtui< exccllcqtiam prœfcrt:... Ensem variis conflictibus opportu-

« nam se ei daturaiu poUicita taliter accensi juvenis connubium

« pneta.... Qno facto, Regoero Suetia regnam, sibi vero Regncri toruni « coiiclli«vJt. » (Grammatioat Saxo, lir. I, p. 91 et fi.)

^ s E«a Olaui Verioorum reguH fitia.... cou&uerat hospitom valtus, • pi'U|Hus accedanilo <|uaiu cunosissime prœlato luininc, contemplari , « (|uo ceitius suscepturuui mures cultum<|ue pcrspiceiet. EaniJcia uuo- « que creditani ex nutis atque liiieainenlis oris conspectoiuin pcrpcat disse prosapiam , tolaquc visns sagacitate cujuslibet sanguinis babitum « discrevisse. »

jGvainmaticus Saxo, liv. YII, p. 127.")

364 DE l'amour

Ne nous étonnons pas que la chevalerie, fille des traditions germaniques et du christianisme, ait porté si haut le respect des femmes. Sa double origine Vy disposait. Chrétiens, les chevaliers trouvaient partout , dans TÉvangile et dans Thistoire de TÉglise , la femme 8*égalant à Thomme par la vertu et par la foi : ici la divine sainteté de Marie, là l'intrépidité des martyres ou le pieux dévouement des vierges. Hommes du Nord, les chevaliers trouvaient aussi , dans les mœurs et les traditions septentrionales, la femme s'égalant à Thomme par la guerre, par la religion, par le conseil.

Gardons-nous cependant de croire que la condition des femmes , au moyen âge, fût toujours heureuse et douce. La religion et la poésie prêchaient le respect des femmes ; mais la rudesse des mœurs et la barbarie des temps s'opposaient à la pratique de ce respect. De là les mille aventures des femmes dans les romans et dans les fabliaux du moyen âge, tantôt se défendant elles-mêmes Tépée à la main : ce sont les héroïnes de la chevalerie ; tantôt malheu-< reuses et persécutées à cause de leur beauté et de leur vertu, comme Geneviève de Brabant et la belle Euriant; parfois aussi ambitieuses et implacables, comme la Gudruna de TEdda Scandinave*, ou la Frédégonde de l'histoire des Francs. Voilà quelles sont, dans les contes et dans les romans du moyen âge, les trois principales aventures des femmes. Ces trois genres d*aventures se croisent et se diversifient de mille manières ; mais le fond s'en retrouve toujours.

* Voya h la fin du Yetame, note fl, l'tnalyse de cette partie de VEdda.

La part c(ue les femmes ont dans les romans H*a rien d'extraordinaire. La femme et le roman se tiennent étroitement, parce que la femme se prête à Taventure bien mieux que Thomme. Faible, pas^ sionnée, objet de convoitise, la femme est sans cesse aux prises avec les passions des autres et avec les siennes. De plus, dans la société grossière et indisciplinée du moyen âge, l'aventure, c'est-à-dire le désordre et le malheur de la vie privée étant la condition de tout le monde, la femme se trouvait, par sa nature même , plus sujette encore que les hommes à cette chance commune. Elle n'avait pour protection qu'une règle religieuse et morale, qui n'a d'empire que dans les bons moments de la nature et de la société humaine, c'est-à-dire rarement; ou bien encore l'épée du chevalier qui la servait parce qu'il l'aimait. La loi est une protection impartiale , qui n'aime personne et qui sert tout le monde. C'est . là son mérite. La chevalerie tâchait d'avoir aussi ce mérite ; car une des règles de la chevalerie était « de servir et d'honorer toutes les dames pour Tamour d'une *. » Beau précepte ; mais l'amour se fait malaisément un but général, et, pour protéger la condition des femmes , la chevalerie , toute généreuse qu'elle était, ne valait pas une police vigilante.

Cette protection tendre et passionnée que les dames trouvaient dans les chevaliers, fait le fond dû tous les romans de chevalerie, et c'est là qu'éclate cet amour chevaleresque dont je doisétudicr lecaractère.

L'amour chevaleresque a la prétention de divini-

' Livre des galet du tnaréchal Boueicaut, pages s et 79 ; cJit. Michaud, daas la Colkclion de$ Mémoiret fttr VUitloire de France,

366 ^ L*ÀIIODR

ser, pour ainsi dire, b remme, et d*ea foire Tobjel d*uQ culte qui élève et purifie ses adorateurs. La chevalerie faisait une tentative qui n'a jamais réussi, quoique souvent essayée, la tentative de se servir des passions humaines , et particulièrement de IV mour, pour conduire Tbomme à la vertu* Dans cette route, rhomme s'arrête toujours en chemin, L*amour inspire beaucoup de bons sentiments ; le courage, le dévouement, le sacrifice des biens et de la vie; mais il ne se sacrifie pas lui-même, et c'est là que la faiblesse humaine reprend ses droits.

Dans l'éducation des jeunes chevaliers, les dames avaient la grande part. C'étaient elles qui étaieni chargées d'apprendre aux jeunes chevaliers le caté^ chisme et Vart d'aimer \ la religion et la galanterie, deux sciences qui semblent s'exclure et que la çbe* Valérie remettait aux mains des. femmes, croyani sans doute tempérer Tune par l'autre. Le tempéra* ment. qu'y trouvaient ces docteurs de nouvelle espèce, était d'enseigner que l'amant qui entendait à loyamment servir une dame était sauvé*. C'était donc pour s'entendre à loyamment servir les dames et Dieu du même coup , que le page s*exerçait à être courageux, hardi, adroit, généreux, poli, ainmble, galant enfin. Mais cette galanterie , qui s'adressait d'abord à toutes les dames , prenait bientôt un objet particulier et devenait de l'amour. Cet amour n'eU frayait pas les docteurs de la chevalerie ; c'était un des degrés de l'éducation \ Il faut aimer, disaient-

* Sointc-Palaye, Mémoires «ur la Chevalerie,

^ Ibid.

^ li/id.j j»9g«'s 7 et 8.

iU« pour miews0n valoir et n<m jn^maiM pq^r #/» «itik pirer ' • Cependant la mère de Bayard , quand elle donne dm conseiU à son fils , omet prudemment ca dernier précepte. Elle lui recommande Tamour et U crainte de DieUi la douceur, la courtoisie, Tassistance aux pauvres veuves et orphelins, Taumône enfin; mais de Tamour des dames, elle ne lui dit pas un mot, quoiqu'elle le veuille et Cespère bon chevalier*** Les voaux dç la mère de Bayard n'empêchèrent pas gue le jeune chevalier n*eût aussi sa dame à la cour de Savoie, où il fut élevé; mais ils ârent que cet amour garda toute honnôleté, et, quand il revit cette dame, quittre ans après, mariée, toujours, vertueuse, mais tQuJQurs se souvenant de Tamour honnête de sa jeunesse et le conservant en son cœur sans en rougir, Bayard lui disait ; « Vous êtes la dami^ en ce monde qui a premièrement conquis xmn c(](Hi.r à son service. par le moyen de votre bonne griça; je suia tout assuré que je n*en aurai jamais que la houcha et les mains ; car de. vous fegiicrir d'autre chose, je perdrais ma peine. Aussi , sur mon âme , j'aimerais mieux mourir que vous presser de déshonneur '. »

Voilà le véritable modèle de l'amour chevaleresque , tel que voulaient l'inspirer les docteurs de la chevalerie ; mais ils s'y prenaient mal. Si vous voulez que l'amour soit honnête et pur, n'enseignez pas l'amour, mais faites que le caractère soit noble, les sentiments élevés, les idées grandes et simples ; et, dans un cœur ainsi formé , quand l'amour viendra ,

' Boucicaut, 321.

3 HUlovre de Bayard^ p. 489, édit. ^vpba^d.

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il prendra Tallure des autres sentiments, il sera honnête et pur. Dire aux jeunes gens d*ainier chastement, c*est enseigner à la fois le péché et la loi ^ La leçon est périlleuse.

Une fois qu'il avait choisi une dame ', le jeune chevalier devenait plus valeureux et plus avenant ; il avait soin d'être élégant dans ses habits , bien chaussé et bien coijfé surtout. Une dame ne prenait jamais pour amant le lâche qui fuyait le péri! , ou Tavare qui fuyait la dépense, et Tanioureux devait toujours être prêt à payer de sa personne ou de sa bourse '• Parfois la dame que choisissait le chevalier lui était inconnue ; mais elle avait une grande renommée de vertu et de beauté. Cette renommée excitait les plus aventureux chevaliers à rechercher sa main. « Le chevalier Siegefrid avait peu de soucis de cœur ; mais il entendit conter qu'il y avait en Bourgogne une jeune fille belle à souhait : ce fut elle qui lui causa plus tard tant de joie et tant de peines

« Le fils de Siegelinde conçut la pensée d'aimer cette noble fille. 11 s'inquiétait peu de la poursuite de tous les prétendants : Siegefrid seul méritait l'amour d'une si noble dame. Aussi la belle Chriemhild

' Saint Paul.

^ Ce n'était pas toujoura le page qui choisissait sa dame. Je lis dans les MévMÀret da duc de Bouillon, édit. Michaud, p. 5 : « L'on avait dans ce temps-là une coutume, qu'il était messéant aux jeunes gens de bonne maison , s'ils n'avaient une maîtresse , laquelle ae se choisissait par eux et moins par leur affection \ mais ou elles étaient données par quelques parents ou supérieurs , ou elles-mêmes choisissaient ceux de qui elles voulaient être servies... »

^iSainte-Palaye, p. s et 169.

devint plus lard la femme du valeureux Siegefrid.

« Ses parents et ses hommes lui conseillaient que, puisqu'il voulait faire un choix d'amour constant, il courtisât quelque femme qui pût mieux lui convenir. Le hardi Siegefrid répondit t 4 C'est Chriemhild que « je veux ;

« Chriemhild, la belle fille de Bourgogne, et je la < veux à cause de son extraordinaire beauté. Je sais, « et c'est ce qui me décide, qu'il n'y a pas roi, si puis- « sant qu'il soit, voulant avoir femme, à qui il ne « convînt d'aimer cette puissante reine. »

« Siegemond (père de Siegefrid) apprit cette nouvelle ; ses hommes en parlaient. C'est par là qu'il sut le dessein de son fils. Cela lui fit beaucoup de peine que son fils prétendit à une fille si puissante et si fière.

« Siegelinde l'apprit aussi; et elle craignit pour ta vie de son fils, car elle connaissait Gunther et ses hommes. On chercha donc à dégoûter le chevalier de son projet.

« Le brave Siegefrid répondit : a Mon cher père, « j'aimerais mieux renoncer pour toujours à l'amour « des nobles femmes, que de ne pas prétendre jus- « qu'où mon cœur peut généreusement atteindre en « amour. Quant à ce que peut dire le monde, il ne « faut point s'en soucier ' . »

Plus la dame qu'avait choisie le chevalier était belle et fîèrc, plus le chevalier était hardi et entreprenant, afin de toucher son cœur par la gloire de ses prouesses. Aussi importait-il fort au maintien de la

' Les Nibelungenj 8' aventure.

370 DE l'amovr

bonne chevalerie que les dames ne se laissassent pas trop vite attendrir aux mérites de leurs serviteurs. Les aventures et les quêtes merveilleuses des chevaliers errants, les joutes et les tournois n'étaient en honneur que lorsque les dames savaient encourager les chevaliers par un juste mélange de sévérité et de doupeur. « Je vois, dit avec chagrin le roi Perce- Forest', que la bonne renommée des chevaliers a tant heurté aux cœurs des pucelles, qu'elles ont leurs cœurs adoucis et ouverts Si elles se fussent tenues plus fières, jamais la chevalerie ne se fût sitôt départie de moy *. »

Les femmes n*ont eu dans aucune société une plus grande part que dans la société du moyen âge, qui avait hérité des traditions de la Germanie. Elles sont les institutrices de la jeimesse, elles inspirent les grandes actions, elles sont les juges de l'honneur et de la gloire militaire, elles ont le pouvoir dans la maison, la dignité au dehors; il ne leur manque môme pas Tascendant que donnaient aux femmes germaines la fermeté et l'adresse qu'elles mettaient à panser les blessures des guerriers et à les guérir. Les princesses croyaient devoir soigner de leurs mains les plaies que les chevaliers avaient reçues en les défendant; elles aimaient à charmer par leur entretien les ennuis de la convalescence, et c'est dans ces moments de faiblesse et d'attendrissement que s'échappaient les plus doux aveux. < Voici, disait lu « reine de Bretagne au chevalier Bruneo grande-

' Dans le romaa de ce nom, Saintr-Pulttyc^ p. l o( S8. ' Sainte-Palaye, p. i H iS9.

c ment blessé, voici ma fille qui entend très^bien € Fart de chirurgie, laquelle vous visitera souvent. » Bruneo reçut cette parole tout autrement que la reine ne l'entendait, pour ce que il aimait Mélicie

de tout son cœur Lors la reine se retira, laissant

sa fille et quelques-unes de ses demoiselles pour re*> garder à ce qui luy était nécessaire. Au moyen de quoy, Mélicie se vint asseoir tout au plus près de luy et en part, dont il pouvait aisément voir rexcellencê de la beauté, qui lui causait tant d*aise et de bonheur qu'il n'eût voulu être sain de sa plaie nouvelle, sentant Tancienne, qu'amour luy avait faite, recevoir allégement par le gracieux propos que luy tenait la jeune princesse , qui l'assura qu'en brief il serait guéri, pourvu qu'il fit entièrement ce qu'elle lut commanderait. « Autrement, disait-elle, vous pour* € riez tomber en danger de votre personne. — Ma* c dame, répondit-il, jà à Dieu ne plaise que je vous « désobéisse en tout ce que vous m'ordonnez : car je

< sui6 sûr que, fesant autrement, ce serait la fin de

< ma vie. » Bien cognut Mélicie à quelle fin tendait celte parole. Néanmoins elle n'en fit semblant, et, luy ayant mis le premier appareil, lui dit : « Mon « seigneur Bruneo, je vqus prie, mangez un peu t pour l'amour de moy ; puis essayez à reposer, si € vous pouvez. » Lors lui fit apporter les viandes qui lui étaient propres, et elle-même, d'une main plus blanche qu'albâtre, taillait devant lui avec tant de bonne grâce, que Bruneo, qui la regardait, ne se souvenait d'autre mal qu'il eût*. »

* Âmadu de Gaule, édition de Paris, issl, t. HI, p. tt.

372 DE l'amour

Ainsi, dans la chevalerie, tout tendait à Tamour : Téducation des pages, les prouesses des chevaliers, la guérison des blessures, la lenteur des convalescent ces. Cet amour, qui n*était pas toujours aussi modeste et aussi chaste que l'enseignaient les docteurs de la chevalerie, était-il au moins toujours fidèle? N'y avait-il pas des chevaliers qui fussent inconstants, et des princesses ou des héroïnes qui fussent coquettes? Les romans de chevalerie sont pleins des inconstances et des jalousies des amants. Partout, à côté de IV raour fidèle, se rencontre l'amour volage; partout Galaor est à côté d'Amadis. Amadis représente les règles de la chevalerie, Galaor en représente tes mœurs.

Le moyen âge avait fait de l'amour le principe de la chevalerie; il essaya même d'en faire une sorte d'institution publique : je veux parler des cours d- amour, qui sont un des traits les plus singuliers des mœurs du moyen âge.

L'amour est, de tous les sentiments humains, celui qui répugne le plus à la règle et à la discipline. Il relève tellement des goûts et des penchants individuels, qu'il est impossible de le soumettre au joug d'un code ou d'un statut général. L'institution qui comporte le plus l'amour, le mariage, se garde bien de chercher sa force dans l'amour seulement : il appelle à son aide d'autres sentiments, il prend dans la religion et dans la loi d'autres garanties. Le moyen âge eut la prétention de faire de l'amour seul une institution à côté du mariage et même contre le mariage; il voulut régler la conduite du plus ciipricieux des sentiments. De là l'institution ou l'usage des cours d'amour.

Selon le code des cours d*amour, Tamour était impossible dans le mariage; car, dans l'amour, tout devait être de grâce et de faveur, tandis que dans le mariage tout était de droit. « Un époux, dit un troubadour, ferait quelque chose de contraire à Thonneur, s'il prétendait se comporter avec sa femme comme un chevalier avec sa dame, puisque la bonté de l'un ni de l'autre ne pourrait s'en accroître, et qu'il n'en résulterait pour eux rien de plus que ce qui existait déjà de droit *. » Étrange morale qui défendait au chevalier d'aimer sa femme parce que la loi l'y obligeait , et qui lui prescrivait d'aimer la femme d'un autre parce que la loi le lui défendait. Les troubadours , les chevaliers et les dames semblaient à cette époque avoir fait une conspiration contre le mariage. On ne trouve dans les j^igement» des plus anciennes cours d'amour que des arrêts contre le mariage. Ainsi, un chevalier aimait une dame, et ne pouvait s'en faire aimer, parce qu'elle aimait un antre chevalier. Cependant, ne voulant pas désespérer cet amant malheureux, la dame lui promit de le prendre pour chevalier, si elle perdait celui qu'elle aimait. Peu de temps après, elle épousa son chevalier aimé; le chevalier dédaigné vint alors lui demander de le prendre pour son chevalier. C'était , disait-il , l'exécution de la promesse faite : la dame soutenait que c'était son mari qui était son chevalier; l'autre qu'il n'était plus chevalier étant mari. Le débat fut porté devant Éiéonore de Poitiers , juge fort suspect dans une question de mariage, et Éiéonore dé-

' Fauriel, Uitloire de la po'sîe provençale, t. I, p. soc. W. 32

374 t)E L*AMOUR

cida que la dame ayant perdu son amant en le prenant pour mari, devait prendre l'autre pour amant'. Si l'amour avait ainsi le pas sur le mariage, c'était, dit -on, la faute du mariage, tel que l'avaient fait les mœurs féodales. Comme les femmes héritaient des fiefs , c'était souvent pour leurs fiefs que les seigneurs féodaux les épousaient; mariages d'ambition, où personne n'aimait et n'était aimé. Comme il ftiut que l'amour se place toujours quelque part, Il se plaçait à côté du mariage; la damé avait un. chevalier qui n'était pas son mari , et le mari une dame qui n'était pas sa femme. Une pareille coutume n'eût point pu s'établir publiquement , si ce n'eût été qu'un arrangement fait par les passions. Ce fut une théorie, et , dans cette théorie, les passions furent épurées, de manière à perdre leurs apparences grossières; l'amour, qui était incompatible avec le mariage, fut par compensation déclaré incompatible aussi avec la volupté^. « Il ne sait d'amour vraiment rien , dit un troubadour, celui qui désire la possession entière de sa dame. » Rassurés et auto* risés par cette théorie , les chevaliers et les dames ne craignaient pas d*aimer hors du cercle du mariage; et, dans les romans de chevalerie qui mettaient ces belles maximes en action, tandis que le monde les mettait parfois en oubli, les dames n'hésitaient pas à avouer à leurs maris l'amour qu'elles avaient pour leurs chevaliers. Dans le roman de Philomena, Rolland est le chevalier d'une reine musulmane, la belle Oriunde, femme du roi Hatran,

' Fauricl, Histoire de la poésie provençale, t, I, p. 807. ' Ibid., p. Si 2.

et y comme Rolland bat les musulmans, Oriundo s*Gn réjouit. « Quand Matran eut entendu Oriuude« il lui répondit qu^ bien mal ayait-elle parlé, et que tout ce qu'elle avait dit, c'était pour l'amour de Ro^ land , dont elle serait quelque jour justement pu*nie. Et la reine comprit que Matran ne parlait ainsi que par jalousie, et lui dit : Seigneur, mêle?vous de votre guerre, et laissez^moi faire Tamour. Vous n'y ave? nul déshonneur, puisque j'aime un si noble baron et si expert aux armes que Rol^ land , neveu de Charlemagne , et que je Taime de chaste amour. Matran ayant oui cela , se retira de devant la reine, tout courroucé et tout marri ' . » Voilà un courroux bien patient pour un compatriote d'Othello; mais Matran a lu le code des cours d'àmour : l'aveu de la reine est un chagrin pour lui , mais ce n'est pas une infraction à la foi conjugale. Je ne bl&me pas la pensée de fonder les institutions sur les sentiments du cœur humain;. mais il faut sa^ voir distinguer entre les divers sentiments, tous n'é* tant pas Cvapabjies de devenir des institutions. Le sen* timent du moi a fondé la propriété; le sentiment de la famille a fondé l'hérédité. Voilà les institutions fondées de temps immé0K)riàl sur les sentiments et les penchants du cœur humain. Le christianisme a fondé aussi sur les sentiments du cœur humain, deux grandes institutions : l'Église, qui représente le sentiment religieux et qui lui donne une forme et une organisation; les ordres monastiques^ qui représentent, dans le sentiment religieux, le goût

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