‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 70 sur 76 · BE L* AMOUR PLATONIQUE · texte numérisé non relu

BE L* AMOUR PLATONIQUE

Mais , plus cet amour nous semble étrange en ses égarements , plus il est beau de le voir se purifier entre les mains de Platon. Oublions qu'Alcibiade «s-, siste au banquet; oublions que Platon prend l'amour tel qu'il est dans la Grèce, et ne voyons qu'où il le conduit. Quelle merveilleuse analyse, et comme il prend tour à tour tous les instincts de l'amour pour les spiritualiser I Comme il les arrache à la terre pour les élever au ciel ! Ne craignez pas qu'il en néglige un seul comme trop grossier et indigne de la philosophie : il sait l'art de les transformer. Oui, l'objet de l'amour est la génération ; mais qu^estn^e que la génération elle-même , si ce n'est la perpétuité de la nature humaine ? C'est par là que Thumanité dure et s'immortalise sur la terre ', mettant ce qui nait à la place de ce qui meurt, effaçant les vieillards qui tombent sous les jeunes gens qui fleu«> rissent. Ce que l'amour cherche dans la génération, c'est donc l'immcMrtalité : « Et ne nous étonnons plus que tous les êtres attachent tant de prix à leurs rejetons , puisque Tardeur de l'amour dont chacun est tourmenté sans cesse a pour but Timmortalilé»!»

Ce besoin d'immortalité que Plalon découvre dans les instincts de Tamour et qui les ennoblit, c'est la beauté surtout qui l'excite. Mais quoi I qu'est-ce que la beauté? est-ce seulement la beauté des corps, celle que donnent et qu'emportent les années? Non. Si Platon est trop Grec pour dédaigner la beauté

' Platon, tiad. de M. Cousin, t. VI, p. 807 k 810* ' iiiu ., |)i»g. 810,

OB l'amoub platonique, 387

des corps, il est trop philosophe pour ne priser que celle-là : aussi, iirrachant bientôt ses convives aux idées de leur temps et de leur âge , Socrate ( car c'est lui qui parle) élève leurs regards de la buaulé des formes à la beauté des sentiments, de la beauté des sentiments à la i)eauté des idées , jusqu'à ce quUls atteignent à l'idée suprême du beau. La beauté du corps n'est que le premier degré do cette échelle du beau qui commence sur la terre et qui aboutit aux cieux ; et à mesure que nous montons ces de« grés divins , l'idée du beau qui monte devant nous et qui nous appelle , se transfigure et se purifie* Voyez comme elle se dépouille peu à peu des enve* loppes périssables du corps , du sexe , de l'âge , du pays > difTérences illusoires et fugitives qui trompent les yeux du vulgaire et lui cachent l'éternelle unité do beau ! A cette hauteur, la beauté de Tâme est tout; celle des formes n*est plus rien. Heureux donc celui qui , instruit des vrais mystères de l'amour, s'élève, dans ses contemplations, jusqu'au sommet merveilleux où réside la beauté souveraine, celle qui n'a ni naissance ni fin , qui ne connaît ni l'accroissement ni la décadence, qui n'a point de forme ni de visage , qui n'est pas même telle pensée ou telle science particulière , qui ne change et qui ne varie point, et d'où sortent, comme d'une source inépuisable, toutes les idées du beau ici-bas, sans que jamais l'éternelle et souveraine beauté s'appauvrisse en prêtant son image à la terre , ou s'enrichisse en la retirant ! Heureux qui , voyant face à face et sous sa forme unique cette beauté divine, attache ses yeux et ses désirs à sa contemplation et

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à son commerce ! Heureux enfin qui enfante avec elle la vertu et la vérité, qui sont les filles de la beauté ! car celui-là vraiment n*est plus un homme : il est immortel , il est Dieu ' !

Voilà comment dans un repas, la tète couronnée de fleurs et la coupe à la main, Socrate révélait cette religion de l'amour et de la beauté immatériels. Aussi ne suis-je pas étonné que Tantiquité ne l'ait pas comprise. Il semble même que ce soit à dessein que Platon, dans son Banquet^ ait montré, après Socrate et cette révélation, Alcibiade arrivant à moitié ivre, la tête ornée d'une épaisse couronne de violettes et de lierre *, et derrière Alcibiade une troupe de buveurs plus ivres encore que lui et plus gais, qui viennent troubler l'entretien et étouffer la voix du philosophe '. Ce dénoûment est une sorte d'emblème. La société païenne , avec la licence de ses mœurs, n'était pas capable de pratiquer, même dans sa littérature, les leçons du philosophe. La doctrine de l'amour platonique resta donc dans la philosophie et fut commentée par les philosophes, sans passer dans la poésie épique ou dramatique. ^

Jl fallait, pour qu'elle eût son efficacité, d'autres é

mœurs et d'autres idées.

L'histoire de l'influence de l'amour platonique a eu, depuis l'ère chrétienne jusqu'au xviï* siècle, ,

trois phases diverses que je dois indiquer rapide- H

ment. Je désigne ces trois phases par quelques grands noms : r les Pères de l'Église; T Demie

' IMalun, tunie M, |i. 310 ù 318.

2 Platon, lomcVI, p. 819.

^ Voyex la fin du Banquet,

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