‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 71 sur 76 · DE L AMOUR PLATONIQUE · texte numérisé non relu

DE L AMOUR PLATONIQUE

et Pétrarque; Z"" enfin les platoniciens en Italie au XV' siècle.

Les Pères de l'Église ont eu presque tous pour Platon une grande prédilection. Saint Augustin disait qu'en changeant lûen peu de chose les platoni* ciens seraient chrétiens. ' En effet, la doctrine de Platon sur l'amour et sur la beauté conduit naturellement à l'amour de Dieu. Cette beauté souveraine et immortelle, cette beauté qui est toujouri une et toujours la même, qu'est-ce autre chose quo Dieuf Et celte manière de s'élever du fini à l'infini, ce dépouillement de tout ce qui est passager et pc* rissable, n'est-ce pas une doctrine toute chrétienne!"? Ces pieuses extases de l'amour en face de la beauté éternelle, ces en&ntements de la vertu et de la vé« rite, une fois que l'âme est entrée en commerce avec

* Quand on lit le passage de saint Augustin , on voit que ce peu est tout. Saint Augustin dit que, si les platoniciens avaient été éclurés par la lumière de la révélation, ils n'auraient eu que bien peu de chose k changer à leur doctrine pour la conformer au christianisme. Mais, entre le platonicisme et le christianisme, il y a toujours, selon saint Au{;ustin, Fintervalle delà révélation. Le platonicisme prépare au chrisfianisme, il n'y supplée pas. « Si hanc vitam iUi vtri (Platon et ses disciples) nobis a cum mrsus agere potnissent, vidèrent prefecto enjus auctoritalo fact* • lins consuleretur hominibus , et , paucis mutatis verbis et sententiis , « christlani fièrent, sicut plerique récent iorum nostrorumque tempo- « mm platonict fuerunt. » (Œuvres de saint Augustin , édit. Gaumc, 1. 1, p. itit; De tera religions, chap. vu.)

' Voyez comment saint Bonaventure, dans sa vie de saint Franfojt| esplique par quels degrés le saint arrivait à Pamoor divin :

• Exultabat in cnnctis operibus manuum Domini et par jucunditatii spécula in vivificam eonsnrgdbat rationem et causam. Gontemplaltatur in pulcbris pulchenmum et per impressa rébus vestigia prosequebaliir ubiquedilectum, de omnibus sibi scalam faciens in oum qui est dcside rabilis totus. ((hEauam, hs Poëiet franeîtcains en /(alte.)

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Dieu, tout cela, qui 68l de Piaton, est aussi des Pères et des docteurs de rÉglisc. Le mysticisme, c*e8t*à-dire la transformation chrétienne du platonicisme, prend place dans la théologie, 11 y a, de saint Augustin jusqu'au xvii' siècle, une chaîne et une tradition continue dUdées mystiques, dontrorigine remonte à Platon : saint Denis l'Aréopagite, qui crée et qui organise la hiérarchie du monde mystique, mène à Scot Érigène*; Seot Érigène, qui pousse imprudemment le mysticisme vers la philo« Sophie, mène à saint Bernard, qui le ramène à la foi chrétienne; saint Bernard mène à Gerson, Gerson à sainte Thérèse, en passant par Ylmitaiion dont Gerson mérite d'être l'auteur, et sainte Thérèse enfin à Fénelon, qui croit affermir et embellir la toi chrétienne en la faisant résider dans l'amour. Que de fois, en ouvrant au hasard un de ces auteurs, né croitK)n pas lire un commentaire du Banquet? Lg langage est souvent bizarre, prétentieux, obscur; cependant la beauté de l'idée primitive et l'enthousiasme chrétien qui s'est heureusement emparé de la doctrine platonicienne, se sentent même sous le style diffus de la scolastique, comme le soleil se sent sous le brouillard \ '

t a Bittailm fàeit cmor; amatoras tvo liato demtfvet; tiii juris esae « non sinit , sed io ea qn» amaui penituf tranafert. • (Saint Denis VA' r^pagito, Ih dvoinii nommibut, cap. lY.)

^ Écoatez commeat parle Gerson daas aoa traité «le la iVoitftie de la Tkéûtogie wtyttiqiu t « Tout ce qu'il y a dans Phomaie de apirituel et de divin est s^par^^ à Faide de Pamoar vÎTifianti de tout ee qo'il j a de terrestre «t de corporel. Ceat ainsi qnf se fait la diviaioB de Pesprit et dn coffs, c'est- Mire de la spiritaalité et dé la aensvalité; c'est ainsi ff€ \vi se dibtiû^ue du |ploiub } «t, eoouM DSen est pv esprit et que la rea»

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J'ai Buflisamment indiqué les ressemblances entre la doctrine de Platon et le mysticisme chrétien. Je dois maintenant noter les différences ; il y en a deux qui sont caractéristiques.

La première est le dédain, et j'allais dire la haine, que le mysticisme chrétien a pour l'amour terrestre'. Platon s'en sert comme d*un acheminement à l'amour du beau; le christianisme le tient pour un

•emblance des clioses est la cause de lear anibn y on Toit eomment l'esprit de raison, ainsi purifié et dépouillé de ses souillures, s'unit k l'esprit de Dieu, parce f u'il derient semblable à cet esprit. »

* YoyeK la passa^ suivant de Gerson dans son sermon sur saint Bernard :

« Voici donc que, sur cette terre de pèlerinage , j'appelais mon âme k contempler par la voie des sens, et le ciel, et la terre, et la mer, e| toutes les merveilles de beauté qu'elles renferment : beauté des formes dans les corps , gr&ce à leur proportion régulière et au charme des cou- Uurs et de la lumière*, beauté des sons et des chants j beauté dans ce qui se touche, dans ce qui se goûte, dans ce qui se sent et se respire, char* mes infinis qui attirent et séduisent le cQur. Et je disais : Vois , mon âme, voilà tes amours, voilk les fleurs de ta guirlande, voilà les fruits de ta couronne; ne gémis donc plus, ne dis plus que tu languis d'amour. Mais mon âme se détournait de ces délices , elle dédaignait les beautés que lui offraient les sens, elle ne sentait que dégoût pour tant d'objets charmants, elle méprisait tout autre amour que l'amour qu'elle sentait pour toi , 6 mon Dieu ! Fière comme on est quand on ume, il n'y avait que toi qu'elle daigaftt aimer, û toi qui es toute pubsanee, toute sagesse et toute beauté! Qu'y a*t-i], me disait-elle, b homme! qu'y a-t-il pour toi et pour moi dans toute cette beauté des choses matérielles ? est-ce et nous d'aimer des délices qui nous sont communes avec les animaux? Que les créatures soient belles et brillantes , j'y consens *, mais combien est plus grande la beauté et l'éclat de celui qui les a faites! Si une image, une ombre, une forme, une odeur peut ainsi nous attirer, de quelle force et avec quel empire doit nous entraîner à lui le prineipe d'où émanent toutes ces ehoaea. Dieu enfin, dont l'amour ne laisse ni amertume ni regrets! C'est lui que ja ehéreha et que j'appella. Quand viendra- 1- il f Dites, filles de Jérusalem, dites à mon bien^imé, si vous l'apercevWi

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obstacle qu'il faut rompre. Dans Platon, la beauté des choses d*ici-bas attire nos premiers hommages; mais elle nous enseigne en même temps à les porter plus haut. Le christianisme n'admet pas cette halte dangereuse que Platon nous fait faire dans Tamour terrestre : il craint que nous ne soyons tentés de nous arrêter en chemin ; il nous pousse donc, dès le commencement, du côté de Dieu, et oppose hardiment l'amour divin à l'amour terrestre. De quelques vertus que la doctrine platonicienne veuille parer Tamour humain, cet amour est un péché : voilà son nom dans la doctrine chrétienne. Il faut donc lefiiir. A cette haine de l'amour, je reconnais la doctrine qui prêche la virginité.

Ainsi, entre la doctrine chrétienne et la doctrine platonicienne, il y a une différence dans la méthode, puisque Platon prend l'amour humain comme un des degrés de l'amour du beau suprême , et que le christianisme le prend, au contraire, comme une entrave. H y a aussi une différence dans le but proposé à l'amour.

Le beau que Platon nous enseigne à aimer est une idée qui touche à Dieu; car c'est l'idée du beau iu- Oni, et tout ce qui est infini touche à Dieu. Cependant cette idée du beau infini, à la comparer avec Dieu tel que le christianisme nous enseigne à l'aimer, a quelque chose de vague et de confus. Elle est pure ; mais à mesure même qu'elle s'épure de

dites-lui que je lan^is d'amour. » (Œuvres de Gersou, t. lY, p. 74t, ëdit. in-folio.) Platon etGerson suivent peut-être la même route et vont an môme but ) seulement Gerson ne s'attache qu'au but, et dédaigne la route. Platon aime h la fois la route et le but.

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