GUDRUNA
« Attila , Je ne veux point rappeler le passé. Je ne suis
* point, je le sais , une femme paisible et douce ; mais toi, c tu as combattu tes frères , tu as fait périr la moitié de ta « famille, tu as tout sacrifié à tes intérêts. — Nous étions «t trois , mes deux frères et mou On disait que nous étions a d'une race invincible. Nous avons quitté notre pays avec « Sigour pour aller faire des conquêtes, et nous sommes « arrivés en Orient.
« Nous avons tué le roi, et nous nous sommes partagé « son pays par le sort. Les commandants se sont livrés à « nous , tant nous étions redoutables. Nous avons délivré a les prisonniers que nous avons voulu ; nous avons fait Cl riches et puissants les hommes qui ne possédaient rien.
a Mais Sigour, de la race des Huns , est mort, et mon (C destin a changé» Ce fut un deuil pour ma jeunesse. J'étais
a veuve. Cet homme (Attila) m'obtint. Ce fut un tourment « pour moi de venir dans ton palais, Attila; car aupara* « vant j'étais femme d'un héros. 1
« Mais toi, quand >as-tu poursuivi une injure? quand t t*eâ-tu soumis les autres par les armes? Toujours tu as « cédé ! jamais tu n'as résisté ! Tout ce que tu as gagné , « c'est par la ruse
ATTILA
« Tu mens , Gudruna , tu mens ! Mais , qu'ils soient « vrais ou faux, qu'importent tes reproches? ils ne chan- « geront rien à mon sort ni à celui de tes frères ou de tes « enfants. Notre destinée à tous est finie. Écoute-moi donc, a Honore mes funérailles ; que ma sépulture ne soit pas a sans éclat. Je me confie pour ce soin à ce qu'il y a de « fierté dans ton cœur.
GUDRUI9A.
« J'achèterai une caisse et un coffre de bois peint de « plusieurs couleurs ; j'enduirai de cire la toile qui t'ense- « velira ; je soignerai ta sépulture comme si nous étions a amis. »
a Attila mourut. Ses parents pleuraient sur son corps. La femme illustre fit tout ce qu'elle avait promis. Ensuite elle résolut de se tuer elle-même ; mais les destins ne le permirent pas.
« Heureux dans la postérité quiconque aura une fille aussi courageuse et aussi renommée que la fille de Giuki ! elle vivra dans la mémoire ainsi que le souvenir de Gudruna et d'Attila , partout où il y aura des hommes pour raconter et pour entendre le récit des grandes actions. »
Je n'ai voulu interrompre ce récit par aucune réflexion, afin de lui laisser toute sa suite et toute sa force. Ce qui caractérise surtout cette poésie, à part l'admirable énergie des sentiments, c'est, selon moi, la prééminence des mœurs particulières de la Germanie sur les sentiments généraux. Ainsi, ce qui excite Gudruna , c'est la nécessité de la ven-
geance. Ses frères ont été tués : c'est un devoir imposé à la famille de venger le meurtre des siens. Le meurtre doit se payer par le sang ou par l'argent. Gudruna ne veut pas recevoir la composition en argent que lui offre Attila ; elle aime mieux se payer par le sang, et elle se v^ge sur ses enfants et sur Attila lui - même. Quelle scène sombre et terrible que cette querelle entre Attila et Gudruna , cette querelle qui commence par le massacre des enfants d*Attila et leur cœur servi sur la table paternelle , et qui finit par le meurtre d'Attila! Quelle épouvantable confession des deux époux à l'instant de la mort! Gomme ils s'accusent! comme ils comptent leurs crimes, leurs malheurg et toutes les fatalités de leur famille !
Quelle mort que celle d'Attila , repu de la chair de ses enfants , abreuvé de leur sang , massacré par sa femme , et assailli, à son heure dernière, par l'image de toutes les horreurs que le sort a accumulée sur sa tète ! Point de consolation ! point de pitié ! Il meurt en proie à ses ennemis , à leurs injures aussi cruelles , aussi poignantes que leurs coups. Jamais, dans aucune tragédie, l'horreur n'a été portée aussi loin; mais le héros n'en semble point accablé. Il y a dans les derniers moments d'Attila une résignation qui va jusqu'au sublime. Quoique son sang coule sous le poignard des assassins, quoique sa mort s'approche, quoiqu'il n'Hit, pour assister à ses derniers moments , que la haine et la vengeance de ses ennemis , il reste calme et majestueux. Point de cris , point de gestes , point de désespoir ni de colère ; il ne s'emporte pas contre la mort , il se résigne.' Un homme comme Attila n'appelle point au secours , il ne se débat pas contre le sort. Comme César, quand il est frappé , il s'enveloppe dans sa robe et meurt ; il succombe sous l'effort du destin , plutôt encore que sous l'effort du crime de sa femme, .et, s'il l'accuse, c'est parce qu'elle a abusé de sa confiance. Toujours l'idée de loyauté et d'honneur, idée dominante dans les institu-
lions et les moeurs germaniques. Que Gtidruna ait vengi ses parents , c'est bien, c'est selon les mosurs du pays : il n'y a rien à dire; mais avoir ^ahi la foi jurée, TOili le crime. Puis Attila songe à sa sépulture , et, pour être en« seveli honorablement, il s'adresse à sa femme, à celle qui Tassassine. Alors, quittant le ton de la haine, cette meup* trière lui promet qu*elle achètera une oasiette ornée de mille couleurs, qu'elle y ensevelira son corps et fisra os qu'elle doit faire. C'est quelque chose de si sacré que le devoir d'ensevelir les morts , qu'Attila ne doute point que Gudruna elle -mène ne racoompllsse , et âudnina ne s'étonne pas de la prière qui lui est faite. L'assassin el la victime s'entendent et s'accordent sur un pareil sujet, tant la reli^on des morts est imposante! Nulle part l'autorité des mœurs Sur les sentiments et sur les passions n'est si viEibie et si manifeste qu'en cet endroit.
{ISvliceê sur l'Alkniagne, pages 9S à 409.)
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