‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 1 sur 63 · DE L AMOUR INGÉNU · texte numérisé non relu

DE L AMOUR INGÉNU

Apulée est un véritable littérateur des temps de décadence. 11 étudie toutes les sciences et tous les arts, interroge toutes les religions et toutes les pbilosophies, y croit un peu, s'en joue un peu, essaie même de la magie ; crédule avec un fonds de scepticisme, mais avant tout littérateur, et, comme les littérateurs des temps fort civilisés, se piquant de tout comprendre et de tout expliquer. Son roman des Jlétamorphoses ressemble, trait pour trait, sur certains points, à VAne d'or ou au Lucius de Lucien, et roule aussi sur la magie. La magie est la superstition des siècles qui n'ont plus de foi. Soumettant, comme elle a la prétention de le faire, le monde surnaturel au pouvoir de l'homme, la magie flatte du même coup l'orgueil et la crédulité humaine : l'orgueil, qui est le vice des vieilles civilisations; la crédulité, qui a toujours sa place dans le cœur de l'homme.

En même temps qu'Apulée raconte dans son roman les merveilleux effets de la magie , il raconte aussi des scènes de débauche, et c'est encore là une marque du temps. Le plaisir est la dernière passion des vieilles sociétés. Comme le doute y gâte toutes les jouissances de l'âme, il n'y a plus que le corps qui soit sûr et avide des siennes.

C'est dans ce roman consacré à la magie et au libertinage , que se trouve la délicieuse histoire de Psyché, dont Apulée fait un conte des Mille et une Nuits, visant plus à raconter des aventures merveilleuses qu'à peindre la tendresse ingénue de Psyché et de l'Amour.

Psyché était si belle qu'on la prenait pour Vénus

et qu'on l'adorait. Vénus s'en irrita et demanda à l'Amour de la venger en faisant que Psyché épousât un monstre. L'Amour vit Psyché, l'aima et fit prononcer par l'oracle qu'il fallait qu'elle fût exposée sur un rocher pour y attendre le monstre qui devait être son époux. Psyché est à peine exposée sur le rocher, qu'elle est transportée par Zéphyre dans un jardin enchanté, où elle est servie par des voix mystérieuses. Personne ne paraît; mais il sort de Vhn des paroles qui lui disent : Ordonnez! Elle ordonne un bain, et le bain odoriférant est prêt; un repas, et le repas est servi. « Après le repas, il entra un chanteur invisible qui chanta ; un musicien joua de la lyre, et on ne voyait ni l'homme ni l'instrument'. »

Psyché était d'abord dans l'enchantement; mais bientôt, à se voir toujours seule, quoique si bien servie, Tennui lui vint. Elle se demandait aussi quel était cet époux mystérieux qui venait la visiter la nuit et qui s'échappait avant qu'il fût jour. Avec qui s'entretenir de son inquiétude? Elle demanda à voir ses sœurs; son souhait fut à l'instant exaucé. Ses sœurs Aiennent; mais, quand elles voient la demeure de Psyché, ces jardins, ce palais, ce repas, ces concerTs, cette vie faite pour une déesse, elles se sentent prises d'une noire jalousie : elles comparent leur sort à celui de Psyché. Elles sont mal mariées : l'une a un vieux mari, chauve, petit et avare; l'autre a un mari goutteux , dont elle est la garde malade plutôt que l'épouse, tandis que Psyché a un

' « Posl opimas dapes, quidam intro cessit et canlavit invisus; et alias cilLaraiu pulsarit, tjua; non vidcbatur ncc ipse. > {Apulée, lir. V.)

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mari jeune, aimable, riche et qui s'empresse de satisfaire à ses moindres caprices. Mais ce mari. Psyché ne le voit pas; elle est curieuse et inquiète du mystère qui l'entoure. C'est par là que les méchantCF. sœurs la prennent : elles lui font croire qu'elle a pour mari un monstre qui ne veut pas se montrer, et qu'elle enfantera elle-même quelque affreux serpent. En vain l'Amour l'avertit de se défier de ses sœurs et de leur jalousie; en vain il lui dit que, si elle essaye de voir quel est son époux , cet époux sera forcé de la quitter pour toujours. Les conseils de ses sœurs et la curiosité l'emportent dans l'âme de Psyché , et une nuit , dès qu'elle sent son époux endormi, elle se lève, prend une lampe pour voir le monstre, un poignard pour le tuer, si c'est vraiment un monstre ; s'approche , reconnaît l'Amour , et , comme alors la main lui tremble, une goutte d'huile brûlante tombe de la lampe sur l'Amour, qui s'éveille, s'envole aussitôt, et, avec lui, palais, jardins , ser viteurs , tout disparaît. Psyché reste seule dans un affreux désert.

Vénus apprend que son fils aime Psyché. Cette Psyché, qui avait osé être sa rivale, cette Psyché à qui elle voulait par dépit donner quelque époux vieux et laid, c'est son fils lui-même, l'Amour, le plus jeune et le plus beau des dieux, qui l'a épousée. La colère de Vénus, dans Apulée, est grotesque et triviale à dessein. La vieille mythologie ne servait plus qu'à amuser les oisifs du monde romain. Ce n'est pas que, môme dans Homère, les aventures des dieux ne soient parfois racontées à la façon des contes deBoccace, sans plus de souci de

la majesté divine '; mais dans Homère les dieux plaisent, s'ils n'édifient pas ; ils ont la grâce, s'ils n'ont pas la sainteté. Dans Apulée, la mythologie touche au burlesque : c'est la dernière phase de l'indiiïérence religieuse. Scarron ne ferait pas parler Vénus autrement que le fait Apulée ; elle devient ine matrone criarde et querelleuse : « Voilà une belle conduite! crie-t-elle du plus loin qu'elle voit son fils couché et malade encore de la brûlure que lui a faite la goutte d'huile ; voilà une belle conduite, bien convenable dans une famille comme la nôtre et avec l'éducation que je vous ait fait donner ' ! »

Cependant Psyché cherchait partout ce mari charmant qu'elle avait perdu par sa faute. En vain elle implore l'appui de Cérès et de Junon : les deux déesses ne veulent pas se brouiller avec Vénus, et repoussent la suppliante. Désespérée alors, Psyché se livre elle-même à Vénus, qui, loin d'être émue de pitié, la maltraite cniellement, de paroles d'abord, de coups ensuite. Ce qui irrite surtout Vénus, c'est que, si Psyché a un tîls de l'Amour, elle sera désormais grand'mère et qu'on ne manquera pas, par malice, de l'appeler ainsi'. Heureusement pour Vénus, elle sait son droit romain, et, comme le mariage de l'Amour avec Psyché est un mariage inégal, fait à la campagne, sans témoins et sans le consentement

' Voyez, dans l'Odyssée, l'aventure de Mars et Venus surpris par Vulcain.

' (1 Jam indc a foribus quam maxime Venus : Honesta, inquit, haec el natalibus nostris bonaeque tuae fruji conjruentia ! • (Liv. V .)

' « Félix vero ego, quae in ipso œlatis meae flore vorabor avia ! » (Liv. VI.)

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des parents, c'csl un mariage illégitime '. C'est peu d'avoir battu Psyché, elle lui ordonne d'accomplir des travaux impossibles : d'abord un énorme monceau de graines de toutes sortes, blé, orge, millet, pavot, pois, lentilles et fèves, mêlées et confondues à plaisir, et q,u'il faut trier et séparer, de manière à faire un tas distinct de chaque graine. La pauvre Psyché restait désespérée devant cet amas inextricable, quand la fourmi, prenant pitié d'elle, accourt avec ses compagnes, et toutes, se mettant à l'œuvre, font le triage impossible des graines. Vénus, furieuse de voir que Psyché avait réussi dans la première épreuve, lui dit : « Je veux que tu m'apportes des flocons de laine des brebis du soleil. » Psyché alla vers le fleuve aux bords duquel paissaient ces brebis , et , les voyant de loin qui avaient un air menaçant et terrible , elle se désespérait encore et voulait se jeter dans le fleuve. Un roseau prit doucement la parole et apprit à Psyché comment il fallait bien se garder d'approcher des brebis du soleil, qui d'un seul coup de corne pouvaient tuer les gens ; mais, si Psyché voulait attendre que les brebis s'endormissent à l'ombre des bois vers midi, elle pourrait alors, en secouant les branches des arbres, recueillir sans danger des flocons de laine d'or et satisfaire aux ordres de Vénus. Psyché sortit donc encore triomphante de cette seconde épreuve.

La troisième épreuve que Vénus lui imposa fut d'aller rcm|)lir un flacon de l'eau de la fontaine aux dragons, fontaine inaccessible, située au haut d'un

' t laiparcs eiiiiu mipiia! et praolerca in villa, sine tcslibus et pâtre non consciitie:ito, fjcla-, l.'(;itiu;œ nun possunt \iJi'ii. » (Liv. VI.)

rocher escarpé et défendue par des dragons. De plus, les eaux de cette fontaine étaient parlantes et se défendaient elles-mêmes, menaçant quiconque approchait : « Retire - toi ! Que fais-tu? Prends garde! Fuis : tu périras ' ! » L'aigle de Jupiter vint au secours de Psyché, et, prenant le flacon dans son bec, le remplit et le rapporta à Psyché, qui le présenta à Vénus. « Eh bien, dit Vénus plus irritée que jamais, puisque tout te réussit, porte cette boîle à Proserpine et prie-la de l'emplir de la poudre de beauté. » A ce coup. Psyché pensa qu'elle était perdue, et, montant sur une tour élevée, elle allait se précipiter du haut en bas; mais la tour, se mettant tout à coup à parler : « Pourquoi vouloir vous précipiter la tète la première? Cherchez plutôt à accomplir l'ordre de Vénus. » Et la bonne tour enseigne à Psyché la route des Enfers, les précautions qu'elle doit prendre pour arriver jusqu'à Proserpine, les paroles qu'elle doit lui adresser; mais elle recommande surtout à Psyché de se bien garder, quand Proserpine lui aura remis la boîte , de vouloir l'ouvrir. Psyché remercia la tour, s'achemina vers les Enfers, aborda Proserpine et reçut de ses mains la boîle mystérieusement remplie par la reine des Enfers et soigneusement fermée. Psyché revenait, la boîte à la main, et déjà elle avait échappé à tous les périls du chemin, elle avait retrouvé le jour, quand saisie, celle fois encore, d'une malheureuse curiosité: «Quoi, dit -elle, je porte dans mes mains la beauté des déesses, et je n'en prendrais pas un peu pour moi,

' 0 Jamque et ipsse semct municbant vocales aqua; : Jam et discede! et quid facis? et cave! et fiige ! et pcribis subinde! cUmaut. a (Uv. VI.)

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ne fût-ce que pour plaire à celui que j'aime ' ! » Elle ouvre la boîte : une vapeur léthargique s'en échappe , Psyché tombe évanouie ; mais l'Amour arrive, la ranime et obtient de Jupiter qu'elle soit déesse et son épouse.

Voilà l'histoire de Psyché, qui est comme une transition du récit mythologique au conte des fées, et où le conte domine. Beaucoup de commentateurs, au moyen âge et dans les temps modernes, ont voulu y voir l'emblème de l'âme humaine, qui s'anime dès qu'elle aime et dès qu'elle est aimée '. Mais Raphaël, qui a peint l'histoire de Psyché à la Farnesina, Corneille, qui l'a mise au théâtre, La Fontaine, qui en a fait un poème, n'y ont pas cherché de sens mystérieux et de moralité cachée. Ils y ont vu seulement un beau conte , auquel ils ont ajouté , l'un par son

' « Et ecce, inqiiit, inepta ego divinse formositatis gerula, quae ne tantillum quidem mihi delebo , vel sic illi aniatori meo formoso placitura! » (Liv. VI.)

- Fulgence, évêque de Cartilage au sixième siècle, a prétendu que l'histoire de Ptyché enveloppait un sens moral fort beau. Le voici : La ville dont il est parlé d'abord représente le monde; le roi et la reine de cette ville sont Dieu et la matière. Ils ont trois filles qui sont la chair, la liberté et l'âme. Cette dernière, que signifie en grec le mot Psyché, est

la plus jeune des trois Elle est plus belle que les deux autres, parce

que Tàme est supi'rleure à la liberté et plus noble que la chair. Vénus, qui est l'amour des plaisirs sensuels, lui porte envie et lui envoie Cupidon, c'est-à-dire la concupiscence, pour la perdre. Mais, parce que la concupiscence peut avoir pour objet le bien et le mal, ce Cupidon ou concupiscence vient à aimer Psyché, qui est l'âme, et s'unit intimement avec elle.

Le poëte italien Alarini, qui, dans son Adonis, a introduit l'histoire de Psyché, qu'il a traduite purement et simplement d'Apulée, a adopté l'interprétation de l'évêque Fulgence. (Voir le chant IV à'Àdonis.)

pinceau cl los antres par leurs vers, ce qui y manquait, c'est-à-dire l'expression de la passion ou plutôt d'un amour ingénu et gracieux comme celui de Psyché et de l'Amour. Dans Apulée, c'est l'aventure; dans La Fontaine, et dans Corneille surtout', c'est l'amour de Psyché qui fait l'intérêt.

Dans Corneille , Psyché attend le serpent qui doit la dévorer :

Ne me fais plus languir, viens prendre ta victime, Monstre, qui dois me déchirer

l'amoir paraissant.

Le voilà, ce serpent, ce monstre impitoyable, Qu'un oracle étonnant pour vous a préparé, Et qui n'est pas peut-être à tel point elïrojable Que vous vous l'êtes figuré.

Vous, seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle

A menacé mes tristes jours,

Vous qui semblez plutôt un Dieu qui par miracle

Daigne venir lui-même à mon secours!

Quel besoin de secours au milieu d'un empire

Où tout ce qui respire N'attend que vos regards pour en prendre la loi. Où vous n'avez à craindre autre monstre que moi.^

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