‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 2 sur 63 · PSYCHÉ · texte numérisé non relu

PSYCHÉ

Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte ! A peine je vous vois que mes frayeurs cessées ' La Psyché de Corneille tst de 1671 ; celle de La Fontaine, de 1669.

10 DE l'aMOUP. 1N1ÉNU.

Laissent évanouir l'image du trépas^ Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connais pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance,

De l'amitié, de la reconnaissance; De la compassion les chagrins innocents

M'en ont fait sentir la puissance ; Mais je n'ai point encor senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est; mais je sais qu'il me charme,

Que je n'en conçois point d'alarme; Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer. Tout ce qui? j'ai senti n'agissait point de même;

Et je dirais que je vous aime, Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer. Ne les détournez point, ces yeux qui m'empoisonnent, Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux. Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent.

Hélas! plus ils sont dangereux, Plus je me plais à m'attacher sur eux. Par quel ordre du ciol, que je ne puis comprendre.

Vous dis-je plus que je ne dois.

Moi, de qui la pudeur devrait du moins attendre Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois? Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire; Vos sens, comme les miens, paraissent interdits. C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire, Et cependant c'est moi qui vous le dis *.

Quels vers charmants ! et comme ils expriment bien à la fois la naïveté d'une âme qui n'a pas encore aimé et la passion d'une âme qui apprend à aimer dans les regards de l'Amour doucement attachés sur elle, moins encore pour lui inspirer la tendresse que pour la lui exprimer ! car le dieu n'est

' Acte lil, scène ui.

plus qu'un amant. Quel heureux mélange d'innocence et d'ardeur ! Comme c'est bien là l'expression de l'amour ingénu, de cet amour qui ne semble pas convenir au théâtre, tant il est aimable et facile, tant il est sans détours et sans replis , et que Corneille, pourtant, a su peindre avec des traits aussi vifs et aussi intéressants que l'amour plein de senipules et de luttes de Chimène et de Pauline ! Et ce n'est pas seulement à Psyché qu'il a su donner cet amour doux et gracieux; écoutez aussi parler l'Amour: quel langage ardent et charmant ! Si les dieux aiment, c'est avec ces paroles pleines d'éclat et de douceur qu'ils doivent aimer et exprimer leur amour. Nous sommes dans un monde, sinon pur, du moins éthéré, où tout est légèreté et grâce, tout est du ciel enfin, mais du ciel de la Mythologie et où la volupté remplace la béatitude. Il n'y a rien de mystique, en effet, dans les tendresses de Psyché et de l'Amour : ils ont des sens, mais des sens épurés et raffinés par leur nature divine.

Si je voulais trouver dans la poésie moderne quelque chose qui ressemblât à cette poésie de Corneille, je le chercherais dans les Amours des Anges de Thomas Moore. C'est là seulement que je rencontrerais cette tendresse à la fois céleste et voluptueuse que Conieille a trouvée dans son imagination , cet amour qui s'cpure sans jamais pourtant se spiritualiser, cette volupté enfin qui est divine sans être immatérielle, et qui fait le charme des anges de Thomas Moore. Ces amours-là sont païens, et lAngleterre n'en a pas épargné le reproche à Thomas Moore. Mais ce qui est peut-être un péché dans Thomas Moore,

12 DE l'amour INGÉXII.

qui chante les angos de la Bible, n'est qu'une vraisemblance de plus dans Corneille, qui traite un sujet nnlhologique.

Avant Corneille, La Fontaine avait, dans un récit mêlé de vers et de prose, raconté Thistoire de' Psyché, et il est curieux de voir connnent le poëte le plus naturel et le plus gracieux du dix-septième siècle a exprimé dans ce récit l'amour ingénu, qu'il a peint aussi ailleurs, mais en le confondant avec l'amour facile et volage.

Dans le récit des aventures de Psyché que fait La Fontaine, tout est de nature à piquer notre curiosité, et d'abord le lieu où il raconte. C'est à Versailles, en 1669, que La Fontaine prend rendez- vous avec trois amis, Racine qu'il appelle Acanthe, Molière qui est Arisle, et Boileau qui est Gélaste, pour leur lire son nouveau poëme. On se promène dans ces belles allées qui viennent à peine de s'ouvrir et qui ont déjà quelques-unes des traditions qu'elles ont gardées : il y a déjà l'allée des philosophes, où se promenait Bossuet avec ses amis attachés à l'éducation du grand Dauphin. La Fontaine décrit luimême le lieu où il fait son récit : c'est dans la grotte de Téthys , ornée des statues d'Apollon et des nymphes , que nous voyons aujourd'hui dans les bains d'Apollon, aussi belles et aussi gracieuses encore que La Fontaine les a décrites : l'Apollon de Girardon avec

Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels, Et pour qui l'âge d'or inventa des autels ;

les nymphes qui le servent et dont

Chacune en le servant fuit oflice de Grâce*.

C'est donc à Versailles, dans la groUe de Télhys et en face de ces gracieuses imagos de la mythologie, que La Fontaine lit son roman mythologique. Psyché, transportée dans le palais de l'Amour, se trouve d'abord heureuse de son sort, quoique séparée de ses parents. Elle craignait pire, l'oracle ayant dit qu'elle devait être livrée à un monstre. Elle est servie, non pas, comme dans Apulée, par des voix invisibles, mais par des nymphes charmantes et empressées. La Fontaine a fait ce changement, nous dit-il dans sa préface, « premièrement parce que la solitude est ennuyeuse; outre cela, elle est effroyable. Où est l'aventurier et le brave qui toucherait à des viandes, lesquelles viendraient d'elles-mêmes se présenter? Si un luth jouait tout seul, il me ferait fuir, moi qui aime extrêmement la musique. » Cependant, malgré ces belles nymphes et malgré leur empressement, Psyché s'inquiète, et surtout elle est curieuse de savoir quel est ce mari qui ne veut pas se laisser voir et qui a soin de

' Senlement, du temps de La Fontaine, ces statnes n'étaient pas placte sur un rocher, à vingt ou trente pieds de haut, tout au moins, Je manière que leur beauté échappe à l'œil du spectateur. Dans l'ancienne grotte de Télhys, elles étaient à portée de la vue et faisaient l'objet même du spectacle; aujourd'hui, elles font partie d'une décoration. C'est en 1778 et pour la reine Marie-Antoinette, que ce rocher fut construit et qu'on y plaça l'Apollon, les six nymphes et les chevaux du soleil avec les Tritons qui les pansent. — L'Apollon et les trois premières nymphes sont de Girardon , mort en 1715; les trois autres sont de Thomas Begnaudin, mort en 1706. Le premier groupe de chevaux est des frères -Marsy () $7 4-1 47 9); le second, de Guérin (1678).

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