I.F liKVOUKMENT DANS LE MAfUAC.I
moi une raison de plus de croire que la scène d'Hy- |iermncslre avec Lyncée est un exercice poétique (.'rijprunlé aux Grecs. <( Les filles imiiics de Danaùs, dit Horace', ont pu enfoncer un fer meurtrier dans le sein de leurs époux. Une seule, digne du flambeau nuptial, trompa son père inhumain par un mensonge illustre qui ennoblit à jamais sa mémoire : Lève-toi, dit-elle à son jeune époux; lève-toi, de peur que lu ne rencontres un sommeil éternel où tu ne le crains pas; fuis ton beau-père et mescouftables sœurs, qui, semblables à des lionnes acharnées sur de jeunes taureaux , déchirent , hélas ! chacune son époux. >toi, qui n'ai pas cette dureté, je ne le frapperai pas, je ne le retiendrai point captif. Qu'un père me charge de chaînes pour avoir épargné mon malheureux époux ; qu'il m'exile au delà des mers, dans les champs les plus reculés de la Numidie. Toi , vole où tes pieds, où les vents rapides conduisent ta course ; voie à la faveur de la nuit et de Vénus; pars sous ce favorable auspice et grave sur mon tombeau le regret de ta fidèle épouse. »
Voilà, dans cette scène courte et touchanie, le caractère d'Hypermnestre , [)lus femme encore qu'épouse, plus émue d'amour et de pitié que de tout autre sentiment. L'amour conjugal a besoin de durée : c'est là qu'il montre sa force et son charme. Le dévouement d'Hypermnestre est l'inspiration d'une tendresse soudaine, consacrée par la foi nuptiale, mais qu'un coup d'oeil a faite. 11 y a là le dévouement rapide et irrésistible de l'aniour, mais non
' Liv. lil, ode îi.
358 DE l'amour CONJrCAL.
pas !e dévouement persévérant cl infatigable de l'affection conjugale.
Dans Ovide, même caractère avec un degré de plus dans le dévouement et qui le rapproche du véritable amour conjugal. Hypermnestre est captive, punie par son père de n'avoir pas voulu tuer son époux : « J'ai été pieuse et tendre, écrit-elle à Lyncée : voilà la cause de mon châtiment;... mais j'aime mieux mon châtiment que d'avoir obéi à mon père... Que Danaûs allume mon bûcher avec cette torche nui>tiale que je n'ai point voulu profaner..., ou qu'il me frappe de ce poignard qu'il m'avait confié pour m'en servir contre toi ; que je périsse de la mort que je n'ai point voulu donner à mon époux : non , il n'arrachera pas de ma bouche mourante un aveu de repentir ; non, Lyncée, ce n'est pas toi que je regretterai jamais d'avoir sauvé '. »
Voilà bien celte tendresse conslanle qui fait le fond de l'amour conjugal. Cependant Hypermnestre avoue elle-même que, dans cette nuit fatale, elle a hésité entre son père et son époux : « Trois fois elle a levé le bras pour frapper Lyncée, trois fois sa main a laissé échapper le poignard '. Enfin, éveillant son
' Est ni'ihi sitpplicii causa fuisse piam
Esse rearn prasial quàm sic placuisse pareuti
Me pater igné licet, quem non violavimns, nrat. .... Aat illo jiigulct, qucra non benè tradidit, ense,
Ct, quâ non ceciilit vir nece, nupta -cadani ; Non tanien ut dicant nioriintia, Pœnitet, ora,
Efficict
{lléroide x:\' , vers 4 à U.)
' Ter acalum sustulit enscm,
Ter malt' sublato decidit cnse nianiTS.
llbid., vers 4 6 it 4 7.)
LE DÉVOUEMENT DANS LE MARIAGE. 3o9
époux : « I,cvii-loi , fils de Béliis , seul survivant de tant de frères ! liàlc-toi ! sinon, celle nuil sera pour toi une nuit éternelle. Tu te lèves é|X)uvanlé, et tonte la langu'i^ur du sommeil so dissi.ic en un instant : tu vois une épée dans mes mains timides et tn demandes pourquoi. Je te réponds ; Fuis, profite de la nuil; cl lu fuis profitant de la nuil, et jo reste. Le jour vient; Danaùs compte ses gt-ndres et ses victimes : tu manques à sou compte. Celle perte l'irril'^, il se plaint qu'on ait versé si peu de sang ; on m'enlraine, on m- jette dans une aiïreuse prison. Voil i la r.'compcnse de ma piété ' !... »
Puis, revenant sur cet affreux massacre : « Ainsi donc, d'un peuple de frères tu restes seul vivant I Ah! je pleure, et ceux qui ont péri, et celles qui ont frappé; car j'ai perdu du même coup autant de frères et autant de sœurs. Je n'ai plus de sœurs : leur crime a rom[tu tout lien entre elles et moi. Qu'elles reçoivent donc mes pleurs aussi bien que tes frères. Et maintenant, parce que tu vis, il me faut
' Surgp, âge, Belide, de lot modo fialribus anus;
Nox tibi, ni properas, ista peienois eiit. Trrritus eisurgis ; fugit oiunis inerlia sonini :
Adspicis in timidâ fortia Wla oiano, Qusercnti causam, Diim dox s'oit, effuge, dixi ;
l>ùin nox atra sinit, tu fugis ; ipsa muror. Manè erat, et Danaùs generus ex c«ede jaccnte^
Dinumerat : suromo: cnmiuis uous abes.
Fert nialè cognaix jacturain niortis iu uoo,
El queritur facti &anguiiiis esse parùai. Abstrdiior à palriis pcd bus, raptaraijue capillis,
Hsec meruit pieias prsmia, carter Label.
{Uiroide xiV, vers 7 s à 8*.
360 DE l'amouu conjugal.
mourir. Ah! que fora-t-on aux coupables, si l'on punit celles qui méritent des louanges?... Je vais périr la centième victime de notre triste famille, et, de la foule que nous faisions, toi seul auras survécu! Lyncée , si tu te souviens d'une sœur qui t'a sauvé , si tu mérites le bien que je t'ai fait , viens à mon secours ! ou, si tu me laisses mourir, alors songe à ma sépulture , dusses-tu placer furtivement mon corps sur le bûcber ; donne quelques larmes à mes restes, et grave sur mon tombeau cette courte inscription : « Ici repose Hypermncstre l'exilée, qui, mal récompensée de sa piété, perdit la vie pour avoir sauvé son frère de la mort '. »
Je ne puis pas exiger d'Ovide qu'il fasse parler Hypermnesîre autrement qu'il ne fait parler ses autres héroïnes, et qu'il ne mêle pas ses raffinements ordinaires d'esprit à l'expression de la pas-
' De fialruiu populo j.ars exiguissiraa restas ;
Qiiiqiic daii Ictho, quae.jue dcJere, fleo. Kam mihi quot fralics totidern perierc sniores ;
Accipiat laciTmas utraque turba nicas.
En ego, quod vivis, pœnae cnicianda rcseivor :
Quid fiet sonti, ciim rea laudis ajjar? Et, consanguioca; quondam centesiina tuiba",
Infclix, uno fratie uianenle, cadam.
At tu, si qua piœ, Lynceii, tibi cura sororis,
Quœque tibi Iribui muncra, dignus babcs^ Vel fer opcm, vcl dede neci; defunctaque vilù
Corpora furtivis insuper adde régis ; Et sepeli lacryniis perfusa fidelibus ossa,
Scriptaque sint titulo nostra scpulcra brevi : « Exsul Hypcrmnestra, pretium pictalis iiiiquum,
Quani morlem frat;i depulit, ipsa tuSit. «
(Hn-oïdf xiv% vers 1 1 3 ù 130.)
LE DÉVOUEMENT DANS LF. MARrAGE. 3Ô1
sion. Ovide est le plus italien des poètes latins; il a déjà les concctli de- la poésie italienne. Mais son mérite est d'être éloquent nialgré son affectation, et de peindre habilement ses personnages, quoiqu'il 1rs enjolive. Son Hypernincslre est dévouée comme celle d'Horace ; plus touclianlc même, puisqu'elle est punie de sa générosité et qu'elle ne s'en repent pas. Quoi qu'il arrive, elle est heureuse d'avoir sauvé son époux ou plutôt celui qu'elle a aimé dès qu'elle l'a vu : car, dans toutes les Hyjtermnestres antiques, l'amante domine l'épouse. Le vieil Eschyle, faisant prédire par Promélhée le crime des DanaïJes , dit d'Hypermnestre : a Une seule ne tuera point le compagnon de sa couche; l'amour amollira son cœ ir, émoussera son courage. Forcée de choisir , elle aimera mieux être appelée lâche que sanguinaire '. » Ces mots montrent le caractère que l'antiquité donnait à Hypermnestre : au moment de fra[)per Lyncée, TaiiiOur avait fait dans son ànie la i évolution qu'éprouve Armide quand elle va frapper Renaud.
Les deux auteurs français qui ont traité le même sujet, Gombaud en 1616 et Lemierre en 1758, ont prêté à Hypermnestre plus d'amour conjugal, plus d'afïection généreuse et fort'?' que n'avait fait l'antiquité.
Gombaud, qui mourut en 1666, se vantail d'avoir près de cent ans; mais c'était, dit un contemporain, un gascon qui mettait sa vanité dans son grand àge^ no pouvant plus la mettre ailleurs. Gombaud était un de ces poêles et de ces hommes de talent, aujourd'hui oubliés, qui, dans la première moitié du di.\-
' Promélhée J'Escliyle, v. &90.