HYPERMNESTRE
Les faut-il épouser afin de les trahir?... Quoi ! je ferais mourir, en violant ma foi, Celui qui n a dessein que de vivre avec moi? Ah! l'horreur d'un tel acte étonne mon courage, Et de la raison même elle m'ote l'usage : Par mon crime Lyncée aurait pordu le jour, Et son trépas serait le prix de mon amour !
364 DE l'aMOLU CONJIGAL,
Hyporiuiicstre flotte donc cntro l'obéisçancc qu'elle doit à son père et l'amour qu'elle a pour Lyncée. One faire?
Deux contraires objets partagent mon désir; Je n'en puis suivre qu'un, et je ne puis choiàir... Dans ce trouble d'esprit ma raison m'abandonne... Astres injurieux, à quoi m'obligez-vous?
Dois-je sauver mon père en perdant mon époux?
L'Hypermnestre de Lemierre est aussi pai laaée entre son père et son époux, et connnie les coups de théâtre sont un des traits caractéristiques de la tragédie au dix-liuitième siècle, dans Lemierre les coups de théâtre abondent pour exprimer celte cruelle incertitu<:!e d'Hypermnestre. C'est par un coup de théâtre que tantôt elle sauve son époux de la fureur de son père, tantôt son père de la vengeance de son époux; c'est par un coup de théâtre aussi qu'elle est sauvée elle-même de la colère deDanaûs. Autre trait caractéristique de la tragédie au dix-huitième siècle : Hypermnestre est philosophe. Quand Danaûs veut la décider à immoler son époux, il lui parle de l'oracle qui a prédit que Danaus serait tué par un de ses gendres; et voilà pourquoi, ne sachant pas lequel de ses gendres doit être son meurtrier, Danaûs prend le parti de les faire massacrer tous. Hypermnestre combat cet oracle afireux :
Mais où sont vos dangers,
dit-elle à son père,
et quel est votre effroi ?
Quand un prêtre a pnvlé, trcmbiez-vous sur sa foi.^
LK DÉVOLEMKNT DANS LE MAHIACR. 3u.")
Cette inspiration, que son visage a feinte, Ces cheveux liérissés d'une horreur qu'on croit sainte, Ces regards égarés, ces sons de voix plus lents, Peuvent-ils imposer un moment à nos sens? Avez- vous vu sur lui la vérité descendre? Danaûs, a-t-il dit, périra par un gendre : De II ic sait-il? Ce fourbe a-t-il le droit nllreux De reiidri' l'un coupable et l'aulrc mallicircux?
L'Hypcrmncslrc de Lcmierrc exprime plus vivement que ies Ilypermncslrcs antiques, non pas seulement l'amour qui lui itisi)iic son dévouement, mais le respect de la foi conjugale. Elle est amante conmie l'Hypcmmestre dHorace et d'Ovide, mais elle est aussi épouse, et si j'avais à expliquer pourquoi Lemierrc a mieux exprime ce trait du personnage d'Hypermneslre, je dirais que cela tient encore plus à l'esprit qu'au caractère du dix-huitième siècle. Par goût, le dix-huilième siècle n'a arcun penciiaut à proférer la tendresse conjugale à l'amour; mais il aime les idées et les maximes générales. Hypeimncstre n'oppose donc pas seulement son amour aux ordres de son père, elle oppose aussi ses droits et ses devoirs : elle ne perd pas cette excellente occasion de traiter une question générale à propos d'un sentiment particulier. Toutes les héroïnes du théâtre de Voltaire en sont là. Alzire et Idaïué ne sont pas seulement des amantes ou des épouses fidèles : elles savent défendre les droits de l'amour ou de la foi cunjugale. Elles ont l'éuiotion de leurs sentiments, mais elles en ont la doitîine. Hypormneslre ( st de leur école : elle refuse d'obéir à sou père, qui lui ordonnu de frapper son époux. Son
366 DE l'amour conjugal.
refus est un plaidoyer : « Songez, » dit-elle à Danaûs,
Songez qui vous voulez que votre fille immole, Ce qu'il faut renverser de lois, de sentiments, Ce qu'il faut violer de droits et de serments.
Quoi ! prendre sans pitié vos gendres pour victimes!
Sans reculer d'horreur, me verrîez-vous sanglante Du flanc de mon époux retirer dégouttante La main, la même main qu'aux yeux des immortels Je lui viens d'engager par des vœux solennels !
Quand elle a sauvé son époux, quand Danaùs l'accuse et veut qu'elle se repente, « Me repentir ! » s'écrie-t-elle,
Me repentir ! ô dieux ! lorsque j'ai préféré A de si noirs forfaits un devoir si sacré !
Dussiez vous resserrer, appesantir mes fers, Me prescrire l'exil, orilonner mon supplice, L'exil, les fers, la mort n'ont rien dont je frémisse Quand je sauve un époux, quand j'ai dû le servir, Rien ne peut m'arracher même un feint repentir.
Danaûs ne se trompe point à ce langage, qui est d'une ainanlc encore plus que d'une épouse : « Osestu donc, ï> dit- il à sa fille,
Me vanter ta vertu, qui n'e^t rien que ta flamme?
IIVPERMNESTRE.
Ma flamme ! ab ! riionncur srul dans mon cœur aujourd'hui
Do Lyncc'e en danger aurait été l'appui.
Mais de ce que j'ai fait, quoi que mon cœur m'avoue,
LE DKVOrKMENT DANS LE MARIAGE. 367
Je ne m'applaiiilis poinl ni iiC veux qu'on me loue ; J'ai dû s rvir rii\ men : nie» sœurs l'ont profané.
Je ne veux pas dire que Lcniicrre ail voulu, avec le personnage tl'IIyperinneslre, faire partout prévaloir l'épouse sur l'auiante : il a voulu allier les deux seiitinicnls. Hypernnieslr'e aime dans Lyncée son anianl et son époux, deux causes de dévouenaent :
L'hjmen, saint par lui-même, c.-t plus saint par l'amour,
dit Hypermncslre, toujours disposée à commenter ses sentiments; pensée générale bien exprimée, vers bien frappé et comme Lemierre savait souvent les faire. C'est de lui qu'est le vers devenu presque proverbe et que la [uiissance de la marine anglaise justifie chaque jour :
Le trident de Neptune est le sceptre du monde.
Lemierre, qui avait un orgueil naïf, appelait ce vers le vers du siècle; et, comme à Versailles un courtisan, surpris de le voir à plusieurs audiences du ministre de lamarinc, lui demandait poiuquoi il venait là, « Je viens, répondit Lemierre, à cause de mon vers. »
Lemierre mourut en 1793. La révolution, qu'il avait souhaitée comme la plupart des écrivains du dix-huitième siècle, l'avait épouvanté et abattu; mais, dans ce chagrin et dans cet eflroi, son orgueil naïf et sincère entrait pour une bonne part. Au commencement de 1793, il disait : a Je me repentirai toute ma vie d'avoir fait Guillaume Tell; cette pièce est une des principales causes de la révolution. J'en motirrai de clicigrin; » et il en mourut.
368 DE l'amoli; conjugal.
Le théâtre français semble n'avoir voulu représenter l'amour conjugal que lorsqu'il est en lutte avec un autre sentiment, avec la tendresse filiale, par exemple, dans Hypcrmnestre. Il le laisse de côté quand il est seul, comme n'étant pas assez vif pour occuper la scène. Ainsi Duché qui , après Racine, essaya de faire des tragédies bibliques pour Saint- Cyr ; Duché, dans son Absalon ', a fait de Tharès, femmo d'Absalon, une épouse fidèle et tendre, attachée de cœur et d'âme à son mari , mais attachée surtout à l'honneur et à la vertu de ce mari. Quand elle sait qu'Absalon conspire contre David , elle le supplie de renoncer à cette révolte parricide, elle se place entre David et Absalon pour les sauver tous les deux; personnage généreux, que Duché, dans sa préface, s'excuse et s'applaudit à la fois d'avoir inventé : « 11 a assez contribué au succès de cet ouvrage pour me flatter que les jugements du public ne me feront point repentir de l'avoir imaginé. »
Le personnage de Tharès, en effet, est dramatique ou théâtral, et ces caractères manquent rarement leur clïït à la scène. Si j'avais à examiner V Absalon de Duché comme pièce sacrée et biblique, je reprocherais peut-être à l'auteur d'avoir, par l'invention m.ême de ce personnage de Tharès, trop rapproché sa tragédie sacrée des tragédies profanes. 11 n'y a pas introduit l'amour : le théâtre à Saint-Cyr excluait cette passion ; il y a introduit le ronuui; il .i substitué l'inlLixt humain à l'intérêt religieux, lliéioïsme
1,1-. iii>\oi KMKNT DANS i.i': mafuaci;. 36.)
à la foi. Mais ce que je veux surloiil renianjuoi , c'est que Thaïes exprime encore plus rallaciieineul ((u'elle a à la gloire et à la vertu de son maii que l'amour conjui-^al. Nous voyons combiou Tliarès aime sou mari par les soins qu'elle prend et par les périls qu'elle court pour l'arracher à ses projets de révolte ; mais il n'y a qu'im seul moment où elle exprime d'une manière touchante l'amour qu'elle a pour lui : c'est le moment où, voyant Absalon sombre et rêveur, elle le conjure de lui dire quels sont les soucis qui l'agilcut. il y a là un instant où Tharès ressemble à la Porcia de Plidarque et de Shakespeare. J'aïuais même voulu (jue la ressemblance durât plus longtemps. Absalon, pour excuser sa préoccu[)alion, allègue la guerre et le tumulte d'un camp? « Non, » répond Tharès ;
n'niilrcs motifs cachés causent votre e:::liariT.-=.
AliSALO.N.
Oui, j'ai d'autres motifs, je ne r^'en défends pas; Vous ne pouvez savoir les maux dont je tonpire.
THARÈS.
Je ne puis les savoir! et vous me l'osez dire! Ainsi nos cœurs n'ont plus les mêmes intérêts. Eh bien ! seigneur, il faut respecter vos secrets. Pour la preniière fois, insensille à mes plaintes, Votre ceeur m'a celé ses désirs et ses craintes, .le n'en murmure point ; mais que, jusqu'à ce jour, ïi n'ait montré pour moi ni froideur ni détour; Que, p;ir nulle douceurs, il m'ait accoutumée Au plaisir innocent d'aimer et d'être aiuiée ; Que ee eteur jusqu'ici n'ait rien pu me cacher, C'est ce que ma douleur ose \ou3 rcproelicr.
370 DE l'aMOLT. CONJIGAL.
Voilà des vers élégants et louchaiils, qui ont bien Taccent de la tendresse conjugale. Mais, aussitôt qu'Âbsalon avoue à Tiiarès qu'il conspire contre David, l'amour conjugal ne s'occupe plus qu'à supplier Absalon de ne point commettre un tel crime, et Tharès,ilans l'entraînement de sa doideur, se livre en otage à David, elle et sa fille, afin qu'Absalon n'ose plus rien entreprendre contre son père , craignant d'exposer lu vie de sa femme et de sa fille. Grande générosité, qui procède de l'amour conjugal, mais qui l'éclipsé , l'auteur semblant croire , comme la plupart des poêles et des romanciers français, que l'amour conjugal n'a pas de quoi défrayer la scène.
Dans la Mort de Sénèque de Tristan ^ Pauline a un beau rôle et conforme à celui que lui donne l'histoire ; elle veut mourir avec Sénèque :
En vou< suivant partout, je veux montrer à tous. Si vous viviez en moi, que je vivais en vous.