‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 5 sur 63 · LU · texte numérisé non relu

LU

DE l'idylle au dix-huitième SIECLE. — GESSNER. LA LOUISE DE W'OSS.

Nous avons dit qu'il y avait deux sentiments propres à la poésie pastorale : l'amour ingénu et le goût de la campagne. Chaque siècle exprime à sa manière ces deux sentiments, et met dans cette expression sa marque et son cachet particulier. Voyons comment le dix-huitième siècle les a exprimés, et commençons par l'amour de la campagne.

L'histoire des penchants champêtres du dix-huitième siècle est curieuse à raconter. Il y a deux époques dans cette histoire. Au commencement du siècle, le monde des salons et de l'Académie se soucie fort peu de la campagne, et il se contente des paysages de Watteau et de Boucher, paysages qui sont plus de Topera que des champs. 11 faut, pour que les citadins aiment les champs, qu'ils commencent à être las de la ville. Or, au dix-huitième siècle, le monde ne pouvait pas encore être las de la ville : il y avait à peine un siècle qu'on commençait à goûter le plaisir de la société, plaisir ignoré au moyen âge et qui n'avait pris naissance qu'à la fin du seizième siècle, à la cour d'abord, puis qui s'était de là répandu peu à peu dans les villes et à Paris surtout, à mesure que les villes et IV. 4

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Paris étaient devenus sûrs et tranquilles. Quant à la campagne, elle gardait encore un mauvais renom, soit des temps de la féodalité, soit des temps de la guerre civile. Les châteaux des grands seigneurs, quoique n'ayant plus ni tours ni donjons, étaient à l'abri de toute attaque à cause de leurs nombreux domestiques; mais la simple maison de campagne paraissait exposée. La campagne ne plaît qu'à la condition d'y avoir la paix, et les beaux paysages n'ont de charme que s'ils sont protégés par une bonne police. Les citadins de nos jours aiment fort la campagne. Mais supposez, pour un instant, que le désordre se mette dans la société; supposez l'insurrection dans la campagne, et vous verrez tous les rêveurs delà colline et du vallon rentrer prudemment à la ville. Moitié goût de la société, moitié peur des péiils de la solitude, le monde du dix-huilième siècle n'aimait guère à vivre hors de Paris. La terre n'était que la propriété. Elle faisait la fortune du riche ; elle ne faisait pas son plaisir. La meilleure campagne était celle qui rapportait le plus, ou bien encore celle ovi l'on parvenait à vivre comme à la ville, et non pas celle qui était la plus riante aux yeux. Que faire à la campagne, si l'on n'y avait pas le monde de Paris? « Personne ne venait me voir, dit M'"" d'Épinay, qui avait quitté son château de la Chevrette en plein été; — M. de Margency allait me quitter, Piousseau retourner dans sa solitude; j'allais me trouver exactement seule, et j'ai préféré ^enir à Paris rendre service à mes amis et in'amuser auprès d'eux'. »

' ilémuirei de M<^' d'È^ùnay, t. III, p. 119.

Voilà l'amour de la campagne au dix-luiitiômc siùcle, avant les conversions vraies ou feintes que Ht Rousseau. Rousseau, en eiïet, est un de ceux qui ont le plus contrii)ué à donner au dix-huitième siècle le goût ou la mode de la campagne. Comme Rousseau prenait en tout le contre-pied de son temps, il opposa la campagne à la ville, et il fil que ses partisans se mirent à vanter beaucoup la vie champèlre, sinon à l'aimer et à la pratiquer. Un mol , ou plutôt une idée abstraite, la nature, aida beaucoup à l'ascendant de celte mode : « Les anciens aimaient et chantaient la campagne, dit Saint-Lambert dans la préface de son. poëme des Saisons ; nous admirons et nous chantons la nature. » L'observation est juste. Mais quelle est donc la différence entre la campagne et la nature? celle qu'il y a entre un plaisir et une réflexion. La campagne est un plaisir qu'on ne peut goûter qu'à l'aide d'une certaine disposition de l'âme: il y faut une âme qui ne craigne pas l'ennui de la solitude, c'est-à-dire qui ne craigne pas de se retrouver elle-même. La nature, au contraire, est une abstraction, une idée qui vient aussi bien à la ville qu'à la campagne et qui vient à propos de tout, à propos de la simplicité des mœurs rustiques comme à propos de la violence native des passions de l'homme. La nature est une idée générale qui a mille applications diverses. Aussi, au dix-huitième siècle, on opposait volontiers la nature à la société, et la nature alors signifiait seulement la loi naturelle, c'est-à-dire celle de nos penchants, opposée aux lois de la morale ou de la religion. C'est par ce coin d'oppositidj bien plus que par le goût de la campagne,

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que le dix-huitième siècle aima et chanta la natm'e.

Les deux formes sous lesquelles so montra, dans le dix-huitième siècle, cet amour de la nature sont, d'une part l'idylle, et d'autre part les poèmes descriptifs.

J'ai déjà parlé des idylles de Gessner', et je ne veux pas y revenir. Gessner avait gravé des paysages avant de faire des églogues, et il a peint la nature extérieure avant de peindre la nature humaine. Cela se sent dans ses idylles. Il y a de la vérité et du charme dans ses descriptions : les prés, les bois, les eaux y sont admirablement disposés pour le plaisir des yeux; le paysage est gracieux et beau ; mais l'homme y manque, quoiqu'il y figure, car il n'y est pas vrai. Les bergers et les bergères de Gessner sont des personnages de convention, et je dirais volontiers des mannequins de peinture. Gessner est un peintre de paysages, qui ne sait pas faire les figures et qui, pour en mettre dans ses tableaux, a besoin de les emprunter de çà et de là aux peintres à la mode. C'est ainsi que Gessner fait de ses bergers des philosophes vertueux et sages. Dans Daphnis^, des bergers trouvent un trésor et se hâtent de le réenterrer, de peur que 'la richesse ne les empêche de vivre heureux et simples. Voilà de la philosophie ; mais j'aurais mieux aimé qu'ils emportassent le trésor, comme le savetier de La Fontaine fait de ses cent écus, et que depuis ce moment ils ne pussent plus travailler ni dormir : c'est alors qu'ils seraient venus remettre le trésor à sa place. Au lieu de philosophes, la hou-

' Voir le chapitic XXVii, t. II.

' OEuvres de Gessner, t. II.

lettc à la main, qui commentent levers d'Horace : Aurum irrepertum et sic mclius situm,

ce seraient dos moralistes sans le vouloir, tenant, comme nous tous, leur sagesse des mains de l'expérience.

L'amour i.igénu, qui est l'amour propre à la pastorale, disparaît et s'efface, dans les idylles deGessner, sous la pompe et l'apprêt des sentiments. La vertu sied bien à l'amour ingénu, mais la vertu qui s'ignore et non pas celle qui se commente sans cesse ellemême. Les bergers de Gessner n'osent pas aimer leurs bergères, s'ils ne nous disent auparavant qu'elles ont les vertus dont le siècle faisait cas : la sensibilité, la bienfaisance, le désintéressement, que sais-je? « Daphné Aient , dit un berger qui attend sa maîtresse. Comme sa robe verte flotte légèrement au gré des zéphyrs ! comme sa bouche sourit agréablement ! que ses yeux sont beaux ! Mais tous les charmes de ses beaux yeux seraient perdus pour moi, s'ils ne peignaient pas les sentiments de la plus belle âme et du cœur le plus noble ' . » Faut-il un trait de plus? les zéphyrs même qui font flotter la robe de Daphné sont touchés des charmes de la vertu et s'emploient à rafraîchir les bergères bienfaisantes qui vont visiter les pauvres et les malades'.

' OEutresde Gessner, t. IIT, p. 157.

■ ZÉPBïR. — « J'attends le retour de Mclinde. Dès que je la verrai paraître , je volerai à sa rencontre et je baiserai les pleurs prêts à s'échapper de ses yeus. Voilà le soin qui m'occupe. »

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Diderot, dans ses Amis de Boitrbonne \dii qu'il ne suffit pas qu'un buste soit beau pour être vrai : <i Devant un beau buste, dit-il, je sens que c'est une tête idéale, et je l'admire. Mais que l'artiste me fasse apercevoir, au front de cette tête, une cicatrice légère, une verrue à l'une de ses tempes, une coupure imperceptible à la lèvre inférieure, et d'idéale qu'elle était, à l'instant la tête devient un portrait. Je dirai donc à nos conteurs : Vos figures sont belles, si vous voulez; mais il y manque la verrue à la tempe et la coupure à la lèvre, qui les rendraient vraies. »

C'est à Gessner surtout que Diderot eût dû adresser son conseil. Nulle part, la verrue à la tempe, c'est-à-dire le signe de la vérité, ne manque plus que dans ses idylles. La campagne de Gessner a des arbres, des prairies, des ruisseaux au doux murmure, des chaumières ornées de fleurs, des moutons, des vaches appelées du nom de génisses; mais point de fermes, point de basses-cours, pas de beaux attelages, pas de charrues, pas de laboureurs. Tous ces détails de la vie laborieuse des champs, si bien chantés par les poètes allemands qui ont succédé à Gessner et qui l'ont surpassé, parWoss dans sa Zowise, et par Goethe dans son

' Dans la plupart des éditions de Gessner, les Amis de Bourbonne sont placés à la fia des idylles. Gessner , voulant rendre hommage à Diderot qui l'avait beaucoup van lé, lui avait demandé un morceau pour l'insérer dans ses ouvrages, et Diderot lui envoya les Amitde Bourbonne. Il n'y mit certes pas de malice; mais il y a, dans le rapprochement du conte de Diderot et des idylles de Gessner, une critique piquante des idylles. Le conte de Diderot est vrai jusqu'à la brutalité, et il n'a pas la plus petite dose d'idéal. Les idylles de Gessner sont d'un idéal apprêté et guindé, qui n'admet pas la plus petite dose de vérité.

Hermann et Dorothée, tous ces détails sont érartcs avec soin par Gessner. C'est à peine si, dans une idylle intilulce Ae .SoM/mi7, je trouve une courte esquisse de celte véritable vie des champs. Gessner s'y représente vivant à la campagne selon son souhait, et assistant aux joyeux repas qui suivent la vendange. « L'hôte débonnaire remplit de nouveau les flaconsde vin, et il exhorte tout le monde à se réjouir. Alors Guillaume raconte comment il a fait un grand voyage jusque bien avant dans la Souabe; comment il y a vu des maisons plus grandes et plus belles que l'église du village; comment six chevaux, plus beaux que le meilleur de ceux qui paissent dans l'herbage du meunier, traînaient un monsieur dans un char tout de glaces, et comment dans ce pays les paysans portent des chapeaux verts faits en pointe. Il raconte tant de belles choses que le jeune valet reste la bouche ouverte, la tête appuyée sur sa main, dans une attention profonde, et il allait oublier que sa mailrcsse»était assise à côté de lui, si, en riant, elle ne l'avait pincé à la joue ' . »

Il y a plus d'idylle, selon moi, dans ce petit tableau, que dans toutes les églogues de Gessner.

Le défaut de vérité dans les idylles de Gessner ne nuisit pas à leur succès en France; je crois mémo qu'il y servit. Ses bergers vertueux et éclairés enchantèrent les beaux esprit^ parisiens. Grimm préfère Gessner à Théocrite ', et, quand les idylles avaient paru traduites en français, Diderot les avait louées de ce ton d'hiérophante qu'il prenait volontiers et

' OEuvres de Gessner, t. III.

^ Corretpondance , IV, p. 6 8.

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qui a fait école dans les coteries littéraires: «Gessner, (lisait-il, unit la grâce et le charme avec l'honnêteté. C'est un fait qu'on est meilleur après avoir lu scj idylles.... Il faut les lire dans le recueillement et h silence de la nuit; une par nuit, pas davantage'.»

Les idylles de Gessner et des poètes de son école n'avaient ni la simplicité ni la grâce de la vie dos champs. Serait-ce donc que la peinture de la vie simple et familière ne convient pas à la poésie? serait-ce que, s'il faut toujours prendre pour ses hércs, dans l'épopée et dans la tragédie, des princes et des rois, il faut aussi toujours dans l'idylle prendre des bergers de la vieille Arcadie ou de l'antique Idumée? Homère s'accommodait fort bien dans sRs chants de la simplicité antique; pourquoi la simplicité moderne répugne-t-elle à la poésie? Serait-ce que la simplicité n'est plus une qualité de nos jours, et quenous ne sommes plus que médiocres et mesquins dans nos fa^ns de vivre, au lieu d'être simples? On m'a raconté en Allemagne que ces questions se débattant un jour entre Woss, le traducteur d'Homère, et Goethe, ils se promirent d'essayer, chacun de leur côté , de faire un poème qui représentât fidèlement la vie de la campagne. De cette espèce de gageure sortirent deux poèmes qui sont la véritable idylle de l'Allemagne : Hermann et Dorothée de Goethe *, et Louise de Woss.

Louise est un poème charmant , inférieur , pour l'intérêt du sujet et pour les caractères, à Hermann et Dorothée, mais plein de grâce et de simplicité, et

' Correspondance, VIII, p. 160.

' J'ai parlé à'Hermann cl Dorothée dans le chap. sur Werther, 1. 1.

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d'une grâce et d'une simplicité prises dans le tableau fidèle de la vie des champs et du village. Je ne saurais dire quel charme on éprouve, au sortir des idylles de Gessner, à retrouver la ferme, la basse-cour, le chien dans sa niche, les poules grattant le fumier, les pigeons qui ne sont pas des tourterelles, Louise et non plus Daphnéou Chloris, Walter et Blùm, et non plus Tyrcis ou Amyntas. Woss, traducteur d'Homère et grand admirateur dos anciens, fait parler ses héros comme ceux d'Homère, cherchant les détails domestiques et les proverbes populaires, loin de les éviter. Mais il y a, entre la simplicité des personnages homériques et la simplicité de la vie allemande, une sorte de parenté naturelle qui empêche que l'imitation tombe dans le pastiche. Le style homérique donne aux personnages de Woss une gravité douce qui ne dégénère pas en affectation. Le poëte, d'ailleurs, a choisi son sujet et ses personnages avec beaucoup de goût. Ce ne sont pas des paysans grossiers et brutaux: c'est un pasteur protestant, le vieux ministre de Gronau, village du Holstein, qui donne sa fille en mariage au jeune pasteur de Seldorf . Grâce au choix de ses personnages, campagnards par leur genre de vie, mais instruits et éclairés par la science et par la religion, Woss échappe à la rusticité et trouve la vraie simplicité. En lisant Gessner, j'avais beau faire pour me représenter ses bergers , leur vie et leurs mœurs, je ne pouvais jamais me les figurer que dans les tableaux : ce sont des personnages de musée. En lisant Woss, au contraire, je retrouvais, à chaque instant, ces images de la vie allemande, qui me sont douces et familières. Voilà ces pasteurs allemands qui vi-

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vent au village, contents de leur sort, au milieu de leur paroisse qu'ils instruisent par leurs leçons et qu'ils édifient par leurs exemples; voilà cette vie honnête et simple, aussi douce que celle qu'Horace se souhaitait aux champs, mais meilleure et mieux occupée. Horace, aux champs, a le sommeil, le loisir , la lecture des livTes anciens et l'agréable oubli des peines de la vie. Le pasteur allemand a ses ouailles à visiter, les chagrins d'autrui à consoler, les siens à supporter. Mais aussi il a, pour calmer la douleur, un meilleur secret que le repos , qui est le seul remède du poëte épicurien : il a l'Évangile, et c'est avec ce livre de patience et d'espérance, qu'il va de chaumière en chaumière, faisant sa journée au lit des malades et au foyer des affligés, pendant que le laboureur fait sa journée aux champs : chacun, en effet, ayant son travail, le soin des âmes ou le soin de la terre, sous l'œil du Dieu qui bénit et qui nourrit l'homme.

Le tableau de cette vie du pasteur allemand est charmant dans Louise. Aucun détail de la vie domestique n'y est omis, et aucun ne déplaît. Les personnages parlent comme ils parlent tous les jours, et ce langage simple ne nous répugne pas. Après le repas de midi, f le père va dormir un peu , selon son habitude : « Le sommeil après le repas est bon pour les vieillards '. » Comme c'est la fête de Louise et qu'on doit la célébrer par un goûter champêtre dans la forêt, au delà du lac, le père ne voulait pas dormir ce jour-là; mais sa femme a parlé, la ménagère ou la maîtresse,

' Chant I, vers 41.

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comme il rappelle. Elle ne veut pas que le père se prive de son sommeil de midi, et le père obéit. « Entcnds-ln, ma fille, comme parle la maltresse? Allons, je veux être obéissant. C'est aujourd'hui le jour de naissance de ma Louise, de l'enfant qu'elle m'a donné. » Pendant que le père fait son sommeil de midi et que la mère prépare tout pour le goûter dans la forêt, Louise et Walter, son fiancé, vont se promener dans la vallée, accompagnés de Cari, le jeune frère de Louise, qui l'a pressée de faire celte promenade. Elle y a, il est vrai, consenti aisément, et, prenant le bras de son fiancé, elle s'avance avec lui le long du ruisseau qui fait tourner le moulin. Je mentionne en passant ce détail, parce qu'ici le ruisseau lui -môme n'est plus un ruisseau d'idylle, coulant à travers les prés et invitant au sommeil par son doux murmure ; c'est un ruisseau utile et qui fait sa besogne ici-bas. Pendant que le ruisseau coule et que le moulin tourne, Louise et son fiancé s'en vont à travers la prairie, la main dans la main, craignant mutuellement de se regarder, émus de leur bonheur et parlant peu. C'est ici vraiment que je retrouve l'amour ingénu, tel qu'il est, sincèrement naïf et sans parti pris d'être ignorant, honnête surtout, modeste et plein d'une retenue qui n'a rien d'affecté et qui n'ôte rien non plus à la tendresse que Louise et Walter ont l'un pour l'autre.

Au charme des sentiments ajoutez le charme du paysage; car ces deux choses ont besoin l'une de l'autre. Je ne m'accommode pas plus de voir des méchants dans un beau lieu qu'ils me gâtent, que de voir d'honnêtes et d'aimables gens dans un lieu triste

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et affreux. Nous gardons tous, au fond de l'âme, la persuasion que l'Éden doit êlre le séjour de l'innocence. Le village de Gronau et le paysage que Woss lui a fait, le lac au bord duquel il l'a placé, la forêt qui s'élève en coteau au delà du lac, sont des lieux charmants, dignes de ceux qui les animent par leurs sentiments. Ce sont de beaux lieux comme en crée l'imagination , ou plutôt comme en évoque la mémoire : car nous avons tous quelque endroit favori où nous avons eu les plus douces heures de notre jeunesse, et qui est resté dans notre mémoire entouré de je ne sais quelle auréole qui devient plus charmante à mesure que nous vieillissons. C'est dans ces lieux qui s'embellissent de nos souvenirs et de nos regrets, que nous aimons à placer nos idylles, si nous sommes poètes ; nos rêves, si nous ne sommes que dhonnêtes bourgeois. Ces beaux lieux ont en général un caractère qui les distingue des paysages de fantaisie: ils sont simples. Les traits principaux qui en font le charme ne se sentent pas de l'artifice de la composition, et les scènes qui s'y passent n'ont rien non plus de singulier et d'extraordinaire.

Tel est, par exemple, dans Louise, après le goûter champêtre dans la forêt, le retour en barque, le soir, à travers le lac, par un beau coucher de soleil. « La jeune fille chante; le son de sa voix s'étend sur le lac et va se perdre peu à peu dans le silence de la nuit. Tous, l'âme émue et apaisée par ces chants harmonieux, ils écoutent et en même temps ils contemplent les eaux du lac et la verdure de la forêt... Les derniers rayons du soleil brillaient encore sur les flots resplcr> dissants ; mais ils s'abaissaient peu à peu, et teignaient

de pourpre le ciel et le lac ' . » Celle scène de contemplalion est interrompue par les questions du jeune Cari, le frère de Louise : il demande ce que c'est que l'écho que lui fait une vieille tour ruinée, et ce que c'est que la tour, et ce que c'est que le feu follet. Alors on raconte des histoires de fées , de lutins, de chevaliers; et le retour à la maison s'achève au milieu de ces entretiens; tous ont le cœur joyeux et gai, surtout le fiancé et la jeune tille, qui, a assise au bord de la barque, regarde l'eau et songe à son bonheur futur '. »

Le grand art de Woss dans Louise est de mêler sans cesse la poésie aux simples détails de la vie domestique, sans effort et sans disparate ; de faire que la poésie ne domine jamais la simplicité des détails domestiques, et que la simplicité de ces détails n'abaisse jamais non plus la poésie. Voyez, par exemple, dans le deuxième chant, le récit que Walter fait de son voyage, quand il vient de Seldorf à Gronau , le malin même du mariage. Mettez ce récit dans une idylle sentimentale, comme celles de Gcssner, il tournera aisément à la poésie élégiaque : ce sera un amant allant voir sa maîtresse. L'espoir, le bonheur, l'impatience agiteront son âme et enflammeront son récit; nous n'aurons là que la peinture d'une passion en général. Ici, au contraire, grâce à la vérité des détails, le fiancé a sa physionomie particulière, outre sa passion ; ce n'est pas un personnage en l'air. Le jeune ministre de Seldorf

' Chant I, vers 7*0 à 7 50.

* Ihid., vers 75! et 7SS.

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est parti de bon matin pour aller voir sa fiancée. L'heureiLx voyageur! « Tout le monde le reconnaît sur la route et sait pourquoi il va à Gronau ; aussi tout le monde le salue d'un air joyeux et lui donne un bonjour de bon augure. Le berger qui garde son troupeau dans le parc, sort de sa cabane roulante au bruit de la voiture de Walter passant sur la route. Bonjour, monsieur Walter ; comment cela va-t-il? bonne venue à Gronau!... Plus loin, le chasseur traverse la plaine en chantant. Ah ! dit-il en riant, dès qu'il m'a reconnu, c'est l'habile chasseur qui vient nous prendre notre plus jolie chevrette, l'aimable Louise. Bonne chance! » Quand il n'a pas pour entretien sur la route les bienvenues du voisinage, il a la brise de l'aube, qui calme et rafraîchit ses pensées, le chant du rossignol qui lui semble n'avoir jamais si bien chanté que dans cette matinée, le soleil qui ne s'est jamais non plus levé si beau et qui lui découvre de loin, en les dorant de ses premiers rayons, les toits de Gronau , le clocher de l'église, la maison du pasteur et la fumée qui sort déjà de la cheminée. Le voyageur a tout reconnu, «jusqu'au nid de cigogne sur le pignon de la cure ' . » Pendant que Walter arrive à cette maison si désirée et reconnue de si loin, la mère va éveiller sa fille. Ce réveil, au matin des noces, entre la mère et la fille, est plein de grâce et de naïveté. Louise n'a qu'une idée et qu'un mot : Est-il arrivé? Mais la mère feint de ne pas l'entendre du premier coup :« Est-il arrivé! qui? quoi? Le journal est arrivé, et il y a des nouvelles

' Chant II, vers 240 à 270.

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d'Amérique, de Gil)rallar, du parlement anglais et ilu voyage du pape. — Oh! maman, reprend Louise, ne te moque pas de moi et ne sois point médiante. Que me fait, à moi, l'Amérique, Gibraltar, le parlement anglais et le voyage du pape? Tu as eu aussi ton jour de noces; tu as été la fiancée. Dis-moi, ma bonne mère, est-il arrivé'? »

Bientôt vient la toilette de la mariée, et tous les détails de cette toilette sont mis en scène d'une manière charmante. Une amie de Louise, Amélie, la fille de la comtesse de Gronau, préside à la toilette de Louise. Mais ne croyons pas que l'introduction de la fille de la comtesse change rien au ton de l'idylle. Amélie a été élevée avec Louise, et ce n'est point une demoiselle faite pour la ville ou pour la cour. Elle a la simplicité et la grâce des champs où elle a vécu, et son amitié avec Louise est un nouveau trait de cette condition du pasteur allemand, que Woss a si heureusement choisi pour le héros de son pocme, condition qui tient de la Tille et de la campagne: de la ville, par les habitudes de l'éducation ; de la campagne, par la simplicité de la vie et la fréquentation des paysans. Le seigneur de village a presque le même genre de vie, Amélie surtout, qui, ayant perdu son père de bonne heure et ayant été élevée par sa mère, est devenue la compagne de Louise, et s'est fait les mêmes goûts et les mêmes habitudes. Amélie est triste en pensant que Louise va se séparer d'elle ; mais elle est heureuse du bonheur de son amie. Elle est fière aussi de

' Ibid., vers 630 à 6 40.

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la voir si belle, après qu'elle lui a fait sa toilette de mariée : « Piegarde-moi, lui dit-elle, et regarde-toi aussi dans le miroir. Rougis donc un peu d'être si belle ' ! »

Bientôt le marié vient frapper à la porte et essaye de l'ouvrir. Amélie alors court à la porte en riant, l'ouvre, prend doucement par la main la fiancée qui tremble et rougit, la mène au jeune homme ravi, et, lui faisant gaiement une belle révérence, « Eh bien ! monsieur le marié, n'ai-je pas bien fait mon ouvrage? Voyez comme elle belle^!» Ils descendent, et Louise se jette au cou de son père, a Le vieillard, ému en la voyant dans sa parure de mariée, la pressa sur son cœur, qui battait bien fort; la tristesse et la joie luttaient dans son âme, et il ne put pas d'abord prononcer une parole. Enfin, maîtrisant son émotion : Que la bénédiction de Dieu soit avec toi, ma chère enfant! bénédiction sur la terre, et bénédiction dans les cieux! J'ai été jeune, et je suis devenu vieux, et je n'ai jamais vu que les enfants du juste n'aient pas été bénis de Dieu*. Le Seigneur m'a envoyé bien des joies et bien des tribulations dans cette vie de \icissitudes. Je l'ai remercié pour les unes et pour les autres ; et maintenant je me coucherai volontiers avec ma tête blanchie dans le tombeau de mes pères, car je laisse ma fille heureuse, quoique loin de moi. Oui, elle sera heureuse; elle sait que Dieu, comme un père avec son enfant,

' Chant m. vers 242 et 243.

* Ibid., vers 250 à 260.

^ « Junior fui, etenini scnui; et non viili justum derelictum nec semen cjus quœrcns pauem. n (Ps. 36, v. 25.)

nous bénit souvent par la joie, et nous bénit souvent aussi par la douleur. Mon cœur tressaille quand je vois une jeune fiancée avec sa parure de noces, sincère et dans toute la candeur de l'enfance, s'appuyer au bras de son fiancé, décidée à supporter avec lui les épreuves de la vie, à augmenter ses joies, à soulager ses peines en les partageant, et, si Dieu le permet, à

essuyer la dernière sueur au front de son époux

Hélas! bientôt sera vide la chambre de ma fille, vide la place qu'elle occupait à table, vide la chaise qu'elle prenait près de moi, quand elle travaillait paisiblement ! En vain, je tâcherai d'entendre sa voix dans le lointain ou de reconnaître son pas d'arrivée. Tr. vas nous quitter, ma fille ; tu vas suivre ton mari. . . Comme mes regards t'accompagneront en pleurant sur la route qui va t'éloigner de moi! car je suis homme et père, et je chéris ma fille. Ma fille aussi m'aime du fond de l'âme. . . Mais quoi ! Dieu a dit lui-même : L'homme quittera son père et sa mère, afin que le mari s'attache à sa femme. Va donc en paix, ma belle; oublie ta famille et la demeure de ton père; va, ta main dans la main du jeune homme qui, dès ce jour, est pour toi un père et une mère. Sois-lui la Aigne féconde qui entoure la maison, et que vos enfants, à votre table, soient autour de vous comme les rejetons de l'olivier ! ... »

a Ainsi disait le vieillard, et la mère pleurait, les mains jointes. Louise pleurait, le visage caché dans le sein de son père. Le fiancé aussi pleurait; et, dans un coin de la chambre, la mère d'.\mélie, la vieille comtesse de Gronau, ne pouvait pas retenir ses larmes, pensant à son bon et vénéré mari, et

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combfenelle avait, souiïert depuis qu'elle était restée .Teuve avec ses deux enC-ants. Alors le prêtre do Dieu, se levant dans une attitude solennelle, fit placer à sa

• droite la fiancée qui tremblait et qui rougissait, à sa ■gauche le jeune homme ému et ravi; puis, se tournant vers le fiancé, il lui dit d'une voix forte : « Mon fils, je vous demande, devant Dieu et devant cette

• assemblée, si vous prenez avec une ferme résolution, pour votre femme légitime, la jeune fille ici présente, Anne-Louise Blum? Pi'omettez-vous, comme un époux chrétien, de supporter avec elle les joies et les chagrins qu'il plaira cà Dieu de vous envoyer, et de ne point l'abandonner , jusqu'à ce que Dieu, dans sa bonté, vous sépare ici-bas pour vous réunir au ciel dans son éternité bienheureuse?»

« Ainsi dit le vieillard. — Oui! répondit avec joie le jeune homme. Alors, se tournant vers la fiancée qui essuyait ses larmes, le pasteur de Gronau lui dit d'une voix forte : « Ma fille, je vous demande aussi, devant Dieu et devant cette assemblée, si vous prenez avec une ferme résolution, pour voire légitime époux, le pasteui ici présent, Arnold-Louis Walter? Promettez-vous, comme une épouse chrétienne, de supporter avec lui les joies et les chagrins qu'il plaira à Dieu de vous envoyer, et de ne point l'abandonner, jusqu'à ce que Dieu, dans sa bonté, vous sépare ici-bas pour vous réunir au ciel dans son éternité bienheureuse?»

<i Ainsi dit le vieillard, et la jeune fille répondit doucement : Oui ' . »

* Chant III.

AU niX-HLlTlKME SIÈCLE. 55

J'ai traduit toute cette scène du mariage, la toilette de la mariée, les discours du père, un peu longs, un peu sentencieux, qui se sentent de ceux de Nestor, mais qui sont naturels dans la bouche d'un vieillard, d'un prédicateur, d'un protestant nourri de l'étude des psaumes et des livres sapientiaux, et qui surtout expriment d'une manière touchante et vraie l'amour paternel et le chagrin, inexprimable à la fois et inévitable, que causent à un père et à une mère le mariage et le départ d'une fdle chérie. J'ai voulu montrer ce qu'était l'idylle dans Woss. Rien n'y est donné à la fiction et à l'usage ; point de mythologie, point de pastiche antique; la vie des champs telle qu'elle est de nos jours; un pasteur protestant, et non pas un pontife des dieux ; une église, et non pas un temple; un mariage selon le rite chrétien, et non selon les cérémonies de l'opéra; la famille enfin et la vie domestique embellies et ennoblies par la poésie.

La pastorale de Gessner était une tentative de reproduire l'idylle antique sans la connaître. Aussi sontce seulement les dehors, les costumes, les noms de l'antiquité que Gessner à imités. Dans la pastorale de Woss, au contraire, l'antiquité est imitée pour le fond, c'est-à-dire pour la simplicité et la vérité des sentiments ; mais ce sont les mœurs et les habitudes de la vie moderne qui sont représentées. Les idylles de Woss sont antiques, quoique le sujet, les noms et les détails soient de nos jours. Les idylles de Gessner sont modernes et du dix-huitième siècle, quoique les sujets, les noms et les détails soient antiques.

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