‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 4 sur 63 · IV · texte numérisé non relu

IV

26 ■ DE l'amour ingénu.

Satan et des scnlimenls cVAdam et Eve! D'un côté, la mc( hanceté soiilTrante ; de l'autre ,' l'innocence heureuse. « 0 Enfer! s'écrie Satan en regardant Adam et Eve, que vois-je et quel supplice de contempler ce spectacle! Les voilà donc placées dans le séjour de notre félicité, ces créatures d'une autre espèce que nous, et nées peut-être du limon de la terre! Ce ne sont point de purs esprits; et cependant ils sont à peine inférieurs aux esprits célestes '! »

Satan a commencé par les envier ; mais bientôt, les voyant si beaux et si aimables, il les plaint ; que dis-je? il est près de les aimer, tant est grand, même sur Satan, l'empire de cette beauté primitive! « Comme ma pensée les suit avec admiration! Oui, je pourrais les aimer, tant brille en eux la ressemblance divine, tant la main qui les créa répandit de grâce sur leurs formes ' ! »

C'est peu pour Satan de voir ces deux charmantes créatures : il les entend parler et s'entretenir de leur bonheur. Eve, dans ce doux entretien qui déchire l'âme de Satan, rappelle à son époux le jour heureux et charmant où, venant à peine de naître , elle le vit pour la première fuis : « Je me souviens souvent de ce jour où, m'éveillant du sommeil pour la première fois, je me trouvai reposant sur des fleurs, sous un frais ombrage, ne sachant qui j'étais, où j'étais, d'où et comment j'avais été apportée là. Non loin de là résonnait le murmure d'une eau qui sortait d'une grotte et s'étendait en nappe liquide, immobile et pure comme la voûte du ciel.

' Cb. I¥.

' Ibid.

C'était là que je vins, rêvant sans rien savoir; et je m'assis aux bords verdoyants de celle belle eau pour voir ce lac uni et limpide, qui me semblait comme un autre ciel. Comme je me pencliais pour regarder, voici qu'cà l'opposé une figure m'apparaîl resplendissante dans l'cclal limpide de l'eau , et se penche aussi comme pour me regarder. Je tressaille et recule; elle tressaille et recule aussi. Charmée, je reviens bientôt ; charmée aussi, elle revient aussitôt avec des regards pleins d'attrait et d'amour, qui réf)ondaienl aux miens. Les yeux attachés sur cette image, j'y serais encore, tourmentée d'un vain désir, si une voix ne m'eût avertie : Ce que tu vois, ce que lu regardes dans cette eau, ô belle créature! c'est toi-même, c'est avec toi qu'elle vient et qu'elle s'en va ' . Mais suis-moi , et je te mènerai vers qui n'est pas une ombre et qui attend ta venue et tes doux embrassements , vers celui dont tu es l'image Que pouvais -je faire, sinon de suivre

le guide invisible qui me conduisait? et bientôt je te découvris sous un platane, grand et beau en e(Tet; cependant il me semblait que tu étais moins beau, moins doucement entraînant , moins gracieusement attrayant que la molle image des eaux. Je reculais, je fuyais ; lu me suis en criant : Reviens, belle Eve ! qui fuis-tu? C'est moi qui, pour te donner l'être,

' Ovide a dit dans ses Slélamorphoses , en racontant l'aventure de Narcisse :

Ista repercussae quam cernis imaginis umbra est;

Nil habet ista sui, tccumque venitquc manctque. Mais conibirn l'imilalion est supér'eurc à l'original! Ce qui est un trait d'esprit dans Ovide est un Uai de génie dans Milton.

28, DE l'amour ingénu.

t'ai prêté une partie de moi-même; c'est du plus près de mon cœur que j'ai pris ta substance et ta vie, afin que tu sois à jamais, près de moi, ma douce et inséparable consolation. C'est toi que je cherche comme la moitié de mon âme, toi que j'appelle comme la moitié de moi-même. Et en même temps ta douce main prit la mienne; je cédai, et depuis ce moment je vois combien la beauté est surpassée par la grâce majestueuse de l'homme

ft Ainsi parlait la mère du genre humain, et, avec des regards pleins du charme d'une épouse aimée, dans un tendre abandon, elle s'appuyait, Fcmbrassant à demi, sur notre premier père '. »

Doux entretiens, chastes caresses, félicité de l'amour ingénu , dont le spectacle est un tourment pour Satan ; car Satan est toujours présent , et sa jalousie nous révèle le prix du bonheur des deux époux. Tout à l'heure, (piand Satan les voyait beaux et charmants, il pouvait les admirer et même prendre pitié de leur chute prochaine; mais maintenant qu'il les voit heureux cl heureux par l'amour, c'està-dire par le sentiment que l'Enfer a le plus pordu, il s'irrite et veut hâter leur chute. Cependant la nuit vient, et Adam avertit sa compagne qu'il est l'heure du repos. Eve alors, mêlant l'accent de l'amour ingénu à la douce gravité de la femme chrétienne, répond à son époux : « Mon auteur et mon maître, lorsque tu ordonnes, j'obéis sans réflécliir. Ainsi Dieu le veut. Dieu est ta loi; tu es la mienne... Quand je m'entretiens avec toi, j'oublie le temps; avec toi , les saisons , leurs changements , tout me ' cil. IV.

plait. Ovû, la brise du nrialin est douce, et doux est le lever du jour au chant des oiseaux réveillés dès la première aube. J'aime le soleil, lorsque dans ce jardin délicieux il répand ses premiers rayons sur le gazon, les arbres , les fruits et les fleurs étincelantes de rosée; j'aime la terre et ses parfums après la douce pluie, la venue du soir paisible et frais, la nuit silencieuse et son oiseau qui sonne les heures , la belle lune et ces perles du ciel qui sont sa parure étoilée. Mais ni la brise du matin, quand elle s'élève avec le charme des oiseaux malineux, ni le soleil qui éclaire ce beau jardin, ni les herbes, ni les fruits, ni les fleurs étincelantes de rosée, ni les parfums qui suivent la pluie , ni le soir paisible et frais , ni la nuit silencieuse, ni la promenade aux rayons de la lune ou à la lueur tremblante des étoiles, rien sans toi, rien ne m'est doux. »

Voilà le langage de l'idylle, non pas seulement de l'idylle antique de Théocrite et de Virgile : il y a là le souvenir et l'imitation de l'églogue biblique ou du Cantique des Cantiques. Pour exprimer son amour, Eve, comme la Sulamite, emprunte à la nature ses plus douces ou ses plus ardentes images. Mais les paroles d'amour qu'Eve adresse à son époux n'ont pas besoin d'être épurées par une interprétation mystique comme celles de la Sulamite : elles sont empreintes de cette douce gravité chrétienne qui tempère les plus vifs sentiments du cœur humain, et qui ne les détruit pas. Eve exprime sa tendresse avec tout l'abandon et toute la grâce de l'amour ingénu, sans embarras, sans scrupule; mais elle exprime aussi ses devoirs envers son époux.

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Elle n'aime pas seulement, elle obéit et elle aime à obéir. Ce n'est pas une amante, c'est une femme; et ce sentiment du devoir épure et autorise l'amour qui le précède ;

Omnis amor magnus, sed aperto In conjuge major,

a dit Properce , un des maîtres de la poésie erotique , reconnaissant par là combien l'amour qui s'accorde avec le devoir est plus fort et plus gracieux que l'amour qui le combat.

Bientôt les deux époux entrent dans le bosquet qui leur sert de retraite nuptiale, et alors le poëte commence cet liymne à l'amour conjugal, qui est le plus beau et le plus gracieux épithalame que je connaisse dans la poésie, et qui l'emporte, parla grandeur des sentiments et le charme des images, sur les épithalames antiques : « Salut, amour conjugal , loi mystérieuse , ô toi qui es la vraie source du genre humain !... C'est par toi que furent connus parmi les hommes ces liens chéris et ces douces affections de père, de fils et de frère, qu'approuvent la raison et l'honneur, la justice et la vertu. Loin de moi que je t'appelle jamais un péché ou une honte, ou que je te croie indigne de la plus sainte demeure, ô loi, source intarissable des douceurs de la vie domestique! Oui, la couche de l'hymen est chaste et pure : ainsi l'ont proclamée le passé et le présent; ainsi Tout pratiquée les patriarches et les élus '. »

Comparez à cet épithalame plein de grâce et de gravité ceux de Catulle; écoutez le poctc latin qui décrit les cérémonies du mariage, qui appelle le chœur des

' Chant IT.

jeunes garçons cl des jeunes filles , et les invite à chanter et à invoquer riiyménce '. La vraie grâce, celle qui vient de la pudeur ; la vraie gravite , celle qui vient de la religion, manquent à Catulle. En vain il invoque l'Hymen, qui est le dieu que doivent adorer les amants et que doivent honorer les hommes; l'Hymen, que le père appelle pour ses enfants, devant qui les vierges dénouent leur ceinture; l'Hymen, dont le jeune mari épie l'arrivée d'un œil et d'une oreille inquiets , qui met dans les bras du jeune homme ardent la jeune fille belle et florissante, à peine sortie du sein de sa mère'. Ce dieu riant et frivole qui semble présider au plaisir, ces cérémonies qui n'expriment que l'amour et ses ardeurs , tout cela fait oublier ce qu'il y a de grave et de mystérieux dans le mariage, que le cœur peut

' Catulle, 6 1, In Ntiplias JuUœ cl Manlii carmen nuptiale.

* Quis Deus luagis, ah magis

Est petendus amanlibus?

Quem colent homiocs niagis Cœlitam? 0 Hyraenaee, Hymen, Hjmeo, o HyiueDieel

Te suis tremulus parens Invocat; tibi v'rgiQcs Zooula solvant siuus; Te timeiis cupida novus Captât aure niaritus.

Tu foro Juvcni in manns Floridaiu ipsc puellulam, Matris e gieuiio suœ Dédis, 0 Hymoua;c, Hymen, Hymen, o Hymensee!

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bien prendre comme une joie, à condition que l'âme le prendra aussi comme un devoir. Il y a plus : quand Catulle, laissant de côté les images amoureuses , veut exprimer ce qu'il y a de saint et de sérieux dans le mariage, sa gravité procède de la loi plutôt que de la religion, du caractère politique et civil que la législation romaine imprimait au mariage, plutôt que d'une consécration religieuse:

« Sans toi, ô Hymen ! Vénus ne peut donner aucun plaisir approuvé par l'honneur. Elle le peut, si tu le veux. Quel dieu peut donc être comparé à l'Hymen?

• Sans toi, aucune famille ne peut avoir d'enfants légitimes ; aucun père ne peut transmettre son nom. H le peut, si tu le veux. Quel dieu peut donc être comparé à l'HynJcn ?

« Sans toi, sans tes rites sacrés, aucune terre ne peut avoir des maîtres qui défendent les bornes sacrées de la propriété. Elle ne le peut que par toi. Quel dieu peut donc être comparé à l'Hymen ' ? »

Ainsi, dans Catulle, l'État surveille les mariages

afin d'avoir des familles légitimes ; mais la religion

' INil potest sine te Venus,

Fama quod bona comprobet, Comniodi capere ; at potest, Te volente. Qiiis buic Deo Comparaiier ausit?

Niilla (juit siûc te domus Libeios dare, uec parens Slirpc juiijjier ; at potest, Te voleuU'. Quis buic Deo Conipaianci' ausit?

ne consacre pas l'union clos époux. 11 y a un contrat et un acte de l'état civil ; le sacrement manque , et avec le sacrement la véritable gravité.

Le mariage, qui dans Catulle n'est tour à tour qu'une fête ou un contrat, ne commence à devenir une sainte et douce alliance qu'au moment oîi le poète prédit les enfants qui en naîtront, et peint l'enfant sur le sein de sa mère. Alors la grandeur et le charme de la famille s'entrevoient à travers la gaieté licencieuse des noces et consacrent le mariage. C'est l'enfant qui est le -vTai lien de la famille antique; c'e-^t son berceau qui est le véritable autel nuptial. Le mariage romain, qui n'était point un sacrement, avait besoin que le petit enfant servît de lien visible aux deux époux et représentât le mystère de la perpétuité de la race humaine que contient le mariage. Chez nous et de nos jours, à mesure que l'idée du sacrement s'efface dans les esprits , le mariage a aussi plus besoin que les enfant viennent, par leur présence, en faire une union douce et sainte. Il semble que Catulle ait compris celto bénédiction divine que l'enfant apporte dans le ménage; car c'est par le tableau de l'enfant sur le sein de sa mère qu'il finit sa description du mariage, et c'est alors surtout qu'il trouve de gracieuses images pour représenter de gracieuses pensées :

« Puisse bientôt un petit Torquatus, sur le sein de

Qax tuis careat sacris Non queat d jre praesides Terra finibus; al queat.

Te voltfDle. Quis hiiic Dco Compararier ansit?

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sa mère, cteiidanl ses petites mains, rire doucement

à son père avec ses lèvres enti''ouvertcs !

ce Qu'il soit semblable à son père Manlius ! que tout le monde, sans savoir qui il est, dise en le voyant : Voilà le fds de Manlius ! et que cette ressemblance paternelle témoigne de la vertu de sa mère ' ! »

Il y a bien encore, çà et là, dans ce tableau d'une famille d'élite , quelques traits qui témoignent d\i désordre liabituel des mœurs romaines. Mais ce qui fait la supériorité de l'épilbalame de Milton sur Catulle , ce n'est pas seulement la pureté des mœurs chrétiennes dont Milton s'est inspiré : il est, si j'ose le dire, plus gracieux que Catulle, tout en étant plus hardi pour peindre les amours d'Adam et Eve. Sa grâce et sa hardiesse ont un caractère particulier : il est à la fois nu et décent , parce que la véritable décence vient de l'âme, et que les sentiments couvrent mieux que ne font les vêtements. Adam et Eve étaient nus, et ils ne rougissaient pas. Le poète ne rougit pas plus qu'eux , et ne rougit pas pour eux. « S'ils ne rougissaient pas dehonle, dit sainl

' Torquatus, volo, parvulus

Matris e grcmio sua; Porrijjens leneras uianus, Duke ri leal aJ patreui, Seniihiante labcUo!

Sit suo similis patri Manlio, et facile insciis Noscitetur ab omnibus, Et pudicitiam suas Matris indicet ore !

Éphreni , ce n'est pas qu'ils ne connussent le sentiment (le la honte ou qu'ils fussent encore enfants; mais leur pureté leur faisait un vêtement de huniôro et de gloire qui les couvrait et qui leur épargnait la honte. Le péché leur ôta ce vêtement de gloire et leur ouvrit les yeux. C'est alors qu'ils rougirent deux-mêmes '. » Et qu'on ne croie pas que ce vêlement de gloire et de lumière que leur donne saint Éphrem soit le rêve d'une imagination pieuse : les aits eux-mêmes, quant ils représentent des personnages nus , soit sur la toile , soit dans le marbre, savent leur donner ce vêtement de gloire et de lumière qui couvre la nudité et dispense de la honte. Ce vêtement, que l'artiste, selon son goût et le but de son ouvrage , donne ou ôte à ses personnages, c'est le sentiment dont il les anime. S'il leur donne un sentiment d'innocence et de candeur, ils ont beau être nus, ils sont chastes et décents, ils ont le vêtement de gloire. S'il leur donne un sentiment de volupté, ils ont beau être vêtus, ils sont indécents. Ce que font la peinture et la sculpture, la poésie peut aussi le taire : elle peut, selon le sentiment qu'elle donne aux personnages qu'elle met en action , les revêtir ou les dépouiller du vêtement de gloire que saint Éphrem prête à la nudité d'Adam et Eve. Milton est chaste et pur quand il peint la couche nuptiale de nos premiers parents , et leurs

' Anibo orant midi, et non erubcscebant Pudorc utinuc noo

snffuDcIcLaiitur, non quoJ banc affcctionem non capereni et pucri es-

Mnt Causam rur eiubesccrcnt sustulerat slola gloiise quaiu inJne-

rant (S. Hpbrem, in Genesim , t. I, p. 50, idit. des Pcics, de

Parant-Dcsbarrrs.)

36 DE l'amoup. IXGENL'.

saints embrassemeiils, et leur doux sommeil , pendant que chante ic n osignol et (jue, du berceau de tleurs sous lequel ils reposent, tombe une pluie de roses qui renaissent avec Taurore. 11 est chaste cl pur, parce qu'il veut l elre.

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