CHAPITRE I.VIII , PAGE
Je trouve dans Saint-Évremond un dialogue fort ingénieux, qui pourrait passer pour une imitation de la scène d'Euripide. Je ne sais pas si Iç philosophe mondain connaissait VAlceste et s'il a voulu justifier le poète grec; mais il exprime le même sentiment, la même lutte de l'égoïsme contre l'égoïsme. Cette pièce est intitulée : Le Vieillard et la Mort, dialogue sur la maladie de madame la duchesse de Mazarin. On sait l'attachement amoureux du vieux Saint-Évremond pour madame de Mazarin, réfugiée, comme lui, en Angleterre, l'un ne pouvant pas vivre en France sous un pouvoir qui gênait trop son esprit indépendant et sceptique, l'autre n'y pouvant pas vivre non plus, parce qu'elle y avait son mari. Madame de Mazarin était malade, et le Vieillard (Saint-Évremond) supplie la Mort de se détourner d'elle :
0 Mort, qui mens cz une tète si belle,
Détournez vos funestes coups !
Vous serez douce autant que vous clés cruelle.
Si je puis obtenir de vous
Que vous me preniez au lieu d'elle.
LA MORT
Je puis différer son trépas ; Mais, î'our accorder celle grâce, Il m'en faut un autre à sa place.
Avec tant Je mérite, avec tant d'agrément, N'a-t-elle point d'amie ou d'ami, point d'amant?
LE V1EILL4BD.
Examinons ses connaissances...
Pour juger et nettement voir De qui l'on peut attendre un noble désespoir.
Alors le Vieillard passe en revue avec la Mort les amies de madame de Mazarin, et d'abord madame Middleton, qui l'aime tant :
Après l'ennui du mariage,
dit le Vieillard,
Quand on commence à respirer
Le doux et le gracieux air
Du premier an de son veuvage, Dans le soin renaissant qu'on a de ses appas, Dans le plaisir secret d'une nouvelle vie
A qui toute autre porte envie,
Peut-on consentir au trépas?
La Mort cite encore quelques autres amies; mais quoi! elles ont toutes mieux à faire que de mourir pour madame de Mazarin.