‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 59 sur 63 · IV · texte numérisé non relu

IV

^70 DE l'amour co.vjcgal.

elle-même; « J'aimai la vertu dès mon enfance, et cultivai ma raison dans tous les temps. Avec du sentiment et des lumières, j'ai voulu me gonverner, et je me suis mal conduite. Avant de m'ôler le guide que j'ai choisi, donnez-m'en quelque autre sur lequel je puisse comi)ter... Toujours de l'orgueil, quoi qu'on fasse! C'est lui qui vous élève, et c'est lui qui m'humilie. Je crois valoir autant qu'une autre, et mille autres ont vécu plus sagement que moi : elles avaient donc des ressources que je n'avais pas! Pour(|uoi, me sentant bien née, ai-je eu besoin de cacher ma vie? Pourquoi haïssais-je le mal que j'ai fait malgré moi? Je ne connaissais que ma force; elle n'a pu me suffire. Toute la résistance qu'on peut tirer de soi, je crois l'avoir faite, et toutefois j'ai succombé. Comment font celles qui résistent? elles ont un meilleur appui '. »

Quelles admirables paroles ! Quel bon sens à la fois éloquent et touchant! Comment voulez-vous que je n'aime pas madame de Volmar? Rousseau semble l'avoir faite pour contredire et pour démentir toutes les erreurs de Julie d'Étanges. La seconde moitié de la Nouvelle Néloise réfute la première, et la réfute même plus que l'auteur ne semble l'avoir voulu. Je sais bien que Rousseau, dans sa préface, dit qu'il a voulu commencer par la passion pour finir par la morale, et qu'il a allumé et attisé le feu avant de faire jouer les pompes. Je ne m'étonne donc pas de voir madame de Volmar revenir à la vertu qu'avait oubliée Julie d'Étanges: c'est là le plan de la leçon.

' La .Youif//e Udoise, sixième partie, lettre Vlli'.

i.F, nnvoiR ET l'amour. 471

Seulement la leçon va jiliis loin que ne le vent le professeur : car le professeur a semblé croire qu'il pourrait montrer dans madame de Volmar le triomphe de la morale sur la passion ; mais Julie a bien vite compris (pie la morale humaine ne suffisait pas pour triompher de la passion, et elle appelle la piété au secours de la vertu, Dieu au secours de l'iiomme. Ainsi les deux erreurs fondamentales du roman et peut-être de Rousseau, la glorification de la sensibilité et la glorification de la morale humaine, sont tour à tour condamnées et répudiées par Julie, Avec une âme sensible, elle a failli; avec une àmc honnête, elle ne peut pas se relever, si celle âme honnête ne devient pas pieuse, si la dévotion ne vient pas au secours de la vertu. La sensibilité dont Julie et Saint-Preux, en véritables héros du dix-huitième siècle, se faisaient un mérite et un honneur, cet amour qu'ils érigeaient en vertu, ne les a pas seulement égarés dans lu première moitié du roman, où Rousseau a voulu très-évidemment rendre ses héros à la fois coupables et aimables; la sensibilité et l'amour allaient encore i)eut-être les égarer dans la seconde moitié, où il a voulu les montrer honnêtes et aimables, si Julie ne mourait pas par un accident qui tire l'auteur d'embarras.

Rousseau, moraliste, voulait régler, corriger la sensibilité, montrer qu'on pouvait avoir l'ait une faute d'amour dans sa jeunesse et n'en pas moins devenir une trcs-honnêle femme. Rousseau, romancier, a été plus loin, puisqu'il a montré que la sensibilité s'assujettit malaisément aux règles du devoir, et qu'il est difficile de trouver le bonheur dans l'hon-

472 DE l'amour conjugal.

nêlolé, quand on l'a cherché et qu'on a cru 1g trouver dans la sensibilité. Le cœur, n'ayant plus sa pâture passionnée, murmure et se plaint. Ne vous fiez donc pas à la sensibilité de votre âme^ prenez-la pour un danger et non pour un mérite; ne caressez pas le jeune lion que nous portons tous en nousmêmes, et surtout, si vous voulez qu'il reste toujours apprivoisé et doux, ne lui faites pas goûter le sang. S'il y goùle, il ne voudra plus d'autre nourriture. La passion est aussi la nourriture qu'il faut refuser au cœur humain , sous peine de ne pouvoir plus lui en faire goûter une autre.

La défiance de la passion , parce que la passion même dont on se rei^Mst est plus forte que le repentir, voilà la première vérité qu'enseigne Julie de Volmar. La seconde vérité qu'elle enseigne, et qui est encore une maxime de défiance envers nousmêmes, c'est que l'âme humaine ne peut pas prendre en elle-même la force d'aimer assez la vertu pour la pratiquer. En vain M. de Volmar et Saint- Preux , le mari et l'amant , disent à Julie : « Fiez-vous à votre âme, qui est grande et forte; fiezvous à votre goût de l'honnêteté et de la vertu ; n'ayez pas de doutes injurieux sur vous-même. » Julie, en dépit de ces beaux conseils, se sent faible quand elle cherche sa force en elle-même. Aussi est-ce à Dieu qu'elle a recours : elle abjure tout orgueil humain et demande à la piété de lui rendre le devoir aimable et doux, ou plutôt de le lui rendre praticable avec plaisir, car elle aime le devoir, mais la pratique lui en est pénible; et c'est cette peine et ce malaise dans le devoir qu'elle de-

LE DEVOIR ET l'aMOLR. 473

mande à Dieu de lui ôlcr. Elle a bien raison : il ne faut commencer à croire un peu en notre vertu que lorsque le devoir nous devient aimable. Quand l'âme trouve du plaisir dans le devoir, alors elle est vraiment honnête, et alors aussi elle peut être confiante.

Dieu n'a pas séparé absolument le plaisir du devoir; mais il n'a pas mis le plaisir dans les commencements du devoir. 11 faut creuser un peu dans le devoir pour y trouver le plaisir ; il faut briser la coque pour goûter l'amande. Nos devoirs nous deviennent peu à peu aimables, à condition d'y persévérer. Cella contimiata dulcescit , dit admirablement V Imitation : la cellule devient douce à la continuer. On peut dire du devoir ce que Y Imitation dit de la solitude, l.e devoir s'adoucit et s'embellit par la pratique; mais cette pratique persévérante , Dieu seul peut nous en donner la force. Demander cette force à l'orgueil , à la sagesse humaine, au repentir moral, je ne dis pas à la pénitence chrétienne , c'est demander la stabilité au vent et la durée au temps. Ne nous étonnons donc pas de voir Julie, se sentant faible avec sa raison , demander à Dieu de la rendre forte et devenir dévote. Il y a là une admirable intelligence de la nature humaine. Quand l'homme ne demande qu'à lui-même la force de pratiquer le devoir, il la demande à qui aura la peine et le chagrin du devoir, à celui qui par conséquent n'est guère disposé à prendre ce souci et cet ennui. Oîi est en effet la récompense du devoir? En lui-même, dites-vous, ô stoïciens! Non, il faut un autre sentiment qui vienne soutenir le devoir, l'encourager, le récompenser :

474 DE l'amour conjugal.

Qiiœ digna, viri, pro laudibus istis,

Praemia posse rear âolvi'' Pulcherriuia primuoi Dî moresque dabunt vestri K

Ainsi, même dans la doctrine païenne, ce sont les dieux qui récompensent et qui encouragent l'acconiplissement du devoir; la satisfaction de la conscience ne vient qu'au second rang : tant il est naturel que l'homme emprunte au ciel la force de remplir les obligations de la terre ' !

Ce qui sauvera Julie, si elle vit, ce n'est donc pas seulement la dévotion, c'est surtout la cause de sa dévotion, c'est-à-dire le sentiment qu'elle a de sa faiblesse et son humilité. Le sentiment de notre faiblesse, quand il n'est pas accompagné de la confiance en Dieu, tourne au désespoir. Avec la confiance en Dieu, il devient humilité, et alors il est une cause de force. L'humilité fortifie les âmes, parce que l'humilité, par l'idée qu'elle nous donne de Dieu et des hommes, nous abaisse devant la vraie grandeur, et nous relève devant la fausse. Elle nous donne la juste mesure des êtres en commençant par nousmêmes. La pieuse humilité de Julie me répond donc de la force qu'elle aura pour résister à la passion, et Rousseau eût pu , en la faisant tout à fait dévote, la laisser vivre. JMais quel dénoûment, pour un roman du dix-huitième siècle, que la dévotion ! Je sais déjà beaucoup de gré à Rousseau d'avoir montré que, si

' Virgile, Enéide, liv. IX, îsi.

' f Fiat niilii possibile per gratiam quod uiihi impossibile videtar per naturam. » Imilalion^ liv. III, chap. Xix.

LE DEVOIR ET i/AMOUR. 475

Julie vit, il faut qu'elle vive dévote. Il n'a pas osé aller plus loin et en faire une religieuse, ce qui n'était plus de mise; mais il en a fait une convertie, ce qui était une grande hardiesse |)Oin' le temps et ce qui était aussi le commencement de la réaction religieuse que Jean-Jacques Rousseau a eu le mérite tic commencer contre l'incrédulité systématique, quoiqu'il ait eu le tort de vouloir arrêter celte réaction à je ne sais quel déisme chrétien, si je puis associer ces deux mots l'un à l'autre. Julie, au moment de sa mort, était en train d'aller plus loin que le déisme chrétien de Rousseau, puisqu'elle confessait hautement déjà la principale vertu du christianisme et la plus oubliée au dix-huitième siècle, l'humilité. Le témoignage de Julie contre l'orgueil humain et contre son impuissance, même dons les âmes honnêtes, pour opérer le retour à la vertu et pour en donner le calme et la joie , est la répudiation la plus hardie et la plus décisive que Rousseau ait faite des doctrines de son siècle.

eVS DL' UCATRIEME VOMMf

Page 1