IV. i
2 DR l'amour ingénu.
Apulée est un véritable littérateur des temps de décadence. Il étudie toutes les sciences et tous les arts, interroge toutes les religions et toutes les pliilosophies, y croit un peu, s'en joue un peu, essaie même de la magie ; crédule avec un fonds de scepticisme, mais avant tout littérateur, et, comme les littérateurs des temps fort civilisés, se piquant de tout comprendre et de tout expliquer. Son roman des Métamorphoses ressemble, trait pour trait, sur certains points, à l'Ane d'or ou au Lucius de Lucien, et roule aussi sur la magie. La magie est la superstition des siècles qui n'ont plus de foi. Soumettant, comme elle a la prétention de le faire, le monde surnaturel au pouvoir de l'homme, la magie flatte du même coup l'orgueil et la crédulité humaine : l'orgueil, qui est le vice des vieilles civilisations; la crédulité , qui a toujours sa place dans le cœur de l'homme.
En même temps qu'Apulée raconte dans son roman les merveilleux effets de la magie, il racoiile aussi des scènes de débauche, et c'est encore là une marque du temps. Le plaisir est la dernière passion des vieilles sociétés. Comme le doute y gâte toutes les jouissances de l'âme, il n'y a plus que le corps qui soit sûr et avide des siennes.
C'est dans ce roman consacré à la magie et au libertinage , que se trouve la délicieuse histoire de Psyché, dont Apulée fait un conte des Mille et une 'Suits, visant plus à raconter des aventures merveiJ- ,cuscs qu'à peindre la tendresse ingénue de Psyché et de l'Amour.
Psyché était si belle qu on la prenait pour Vénus
et qu'on l'adorait. Vénus s'en irrita et demanda a l'Amour de la venger en faisant que Psyché épousât un monstre. L'Amour vit Psyché, l'aima et fit prononcer par l'oracle qu'il fallait qu'elle fût exposée sur un rocher pour y attendre le monstre qui devait être son époux. Psyché est à peine exposée sur le rocher, qu'elle est transportée par Zéphyre dans un jardin enchanté, où elle est servie par des voix mystérieuses. Personne ne paraît; mais il sort de l'an des paroles qui lui disent : Ordonnez! Elle ordonne un bain , et le bain odoriférant est prêt ; un repas , et le repas est servi. « Après le repas, il entra im chanteur invisible qui chanta ; un musicien joua de la lyre, et on ne voyait ni l'homme ni l'instrument'. »
Psyché était d'abord dans l'enchantement; mais bientôt, à se voir toujours seule, quoique si bien servie, l'ennui lui vint. Elle se demandait aussi quel était cet époux mystérieux qui venait la visiter la nuit et qui s'échappait avant qu'il fût jour. Avec qui s'entretenir de son inquiétude? Elle demanda à voir ses sœurs; son souhait fut à linstant exaucé. Ses sœurs viennent; mais, quand elles voient la demeure de Psyché, ces jardins, ce palais, ce repas, ces concerts , cette vie faite pour une déesse, elles se sentent prises d'une noire jalousie : elles comparent leur sort à celui de Psyché. Elles sont mal mariées : l'une a un vieux mari, chauve, petit et avare; l'autre a un mari goutteux , dont elle est la garde malade plutôt que l'épouse, tandis que Psyché a wn
B Post opirnas dapes , quidam intro cessit et cautavit invisus; et alius citliaram pulsavit, quae non videbatur ncc ipse. • [ApuUe, liv. V.)
4 DE l'amour INGÊ.NU.
mari jeune, aimable, riclie et qui s'empresse de satisfaire à ses moindres caprices. Mais ce mari, Psyché ne le voit pas; elle est curieuse et inquiète du mystère qui l'entoure. C'est par là que les méchantes sœurs la prennent : elles lui font croire qu'elle a pour mari un monstre qui ne veut pas se montrer, «t qu'elle enfantera elle-même quelque affreux serpent. En vain l'Amour l'avertit de se défier de ses sœurs et de leur jalousie; en vain il lui dit que, si elle essaye de voir quel est son époux , cet époux sera forcé de la quitter pour toujours. Les conseils de ses sœurs et la curiosité l'emportent dans l'âme de Psyché , et une nuit , dès qu'elle sent son époux endormi, elle se lève, prend une lampe pour voir le monstre, un poignard pour le tuer, si c'est ^Taiment un monstre; s'approche, reconnaît l'Amour, et, comme alors la main lui tremble, une goutte d'huile brûlante tombe de la lampe sur l'Amour, qui s'éveille, s'envole aussitôt, et, avec lui, palais, jardins , ser viteurs , tout disparaît. Psyché reste seule dans un affreux désert.
Vénus apprend que son fds aime Psyché. Cette Psyché, qui avait osé être sa rivale, cette Psyché à qui elle voulait par dépit donner quelque époux vieux et laid, c'est son fils lui-même, l'Amour, le plus jeune et le plus beau des dieux, qui l'a épousée. La colère de Vénus, dans Apulée, est grotesque et triviale à dessein. La vieille mythologie ne servait plus qu'à amuser les oisifs du monde romain. Ce n'est pas que, même dans Homère, les aventures des dieux ne soient parfois racontées à la façon des contes deBoccace, sans plus de souci de
la majesté divine '; mais dans Homère les dieux plaisent, s'ils n'édifient pas ; ils ont la grâce, s'ils n'ont pas la sainteté. Dans Apulée, la mythologie touche au burlesque : c'est la dernière phase de l'indifférence religieuse. Scarron ne ferait pas parler Vénus autrement que le fait Apulée ; elle devient une matrone criarde et querelleuse : « Voilà une belle conduite! crie-t-elle du plus loin qu'elle voit son fils couché et malade encore de la brûlure que lui a faite la goutte d'huile; voilà une belle conduite, bien convenable dans une famille comme la nôtre et avec l'éducation que je vous ait fait donner ' ! »
Cependant Psyché cherchait partout ce mari charmant qu'elle avait perdu par sa faute. En vain elle implore l'appui de Cérès et de Junon : les deux déesses ne veulent pas se brouiller avec Vénus, et repoussent la suppliante. Désespérée alors. Psyché se livre elle-même à Vénus, qui, loin d'être émue de pitié, la maltraite cruellement, de paroles d'abord, de coups ensuite. Ce qui irrite surtout Vénus, c'est que, si Psyché a un fils de l'Amour, elle sera désormais grand'mère et qu'on ne manquera pas, par malice, de l'appeler ainsi ^ Heureusement pour Vénus, elle sait son droit romain, et, comme le mariage de l'Amour avec Psyché est un mariage inégal, fait à la campagne, sans témoins et sans le consentement
' Voyez, dans ÏOdyssée, l'avenlure de Mars et Vdnus surpris par V'ulcain.
' « Jam inde a foribus quam maxime Venus : Honesta, inquit, liaec et natalibiis nostris bonseque tuae fruji congiuentia ! » (Liv. V.)
■' « Felis vero ego, quse in ipso aetalis mese flore vocabor aviali Li7. VI.)
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des parents, c'est un mariage illégitime '. C'est peu d'avoir battu Psyché, elle lui ordonne d'accomplir des travaux impossibles : d'abord un énorme monceau de graines de toutes sortes, blé, orge, millet, pavot, pois, lentilles et fèves, mêlées et confondues à plaisir, et qu'il faut trier et séparer, de manière à faire un tas distinct de chaque graine. La pamTe Psyché restait désespérée devant cet amas inextricable, quand la fourmi, prenant pitié d'elle, accourt avec ses compagnes, et toutes, se mettant à l'œuvre, font le triage impossible des graines. Vénus, furieuse de voir que Psyché avait réussi dans la première épreuve, lui dit : « Je veux que tu m'apportes des flocons de laine des brebis du soleil. » Psyché alla vers le fleuve aux bords duquel paissaient ces brebis, et, les voyant de loin qui avaient un air menaçant et terrible , elle se désespérait encore et voulait se jeter dans le fleuve. Un roseau prit doucement la parole et apprit à Psyché comment il fallait bien se garder d'approcher des brebis du soleil, qui d"un seul coup de corne pouvaient tuer les gens ; mais, si Psyché voulait attendre que les brebis s'endormissent à l'ombre des bois vers midi, elle pourrait alors, en secouant les branches des arbres, recueillir sans danger des flocons de laine d'or et satisfaire aux ordres de Vénus. Psyché sortit donc sncore triomphante de cette seconde épreuve.
La troisième épreuve que Vénus lui imposa fut d'aller remplir un flacon de l'eau de la fontaine aux dragons, fontaine inaccessible, située au haut d'un
' • Imparcs cnini nuplix et prxtcrea in villa, sine testibus et pâtre ii«n conscnliuiitc, facls, leQilimie non possunt vidcri. i (Liv. VI.)
rocher escarpé et défendue par des dragons. De plus, les eaux de cette fontaine étaient parlantes et se défendaient elles-mêmes, menaçant quiconque apprcchait : «Retire-toi! Que fais-tu? Prends garde; Fuis : tu périras ' ! » L'aigle de Jupiter vint au secours de Psyché, et, prenant le flacon dans son bec. le remplit et le rapporta à Psyché, qui le présenta à Vénus. « Eh bien, dit Vénus plus irritée que jamais, puisque tout te réussit, porte cette boîte à Proserpine et prie-la de l'emplir de la poudre de beauté. » A ce coup. Psyché pensa qu'elle était perdue, et, montant sur une tour élevée, elle allait se précipiter du haut en bas; mais la tour, se mettant tout à coup à parler : a Pourquoi vouloir vous précipiter la tête la première? Cherchez plutôt à accomplir l'ordre de Vénus. » Et la bonne tour enseigne à Psyché la route des Enfers, les précautions qu'elle doit prendre pour arriver jusqu'à Proserpine , les paroles qu'elle doit lui adresser; mais elle recommande surtout à Psyché de se bien garder, quand Proserpine lui aura remis la boîte , de vouloir l'ouvrir. Psyché remercia la tour, s'achemina vers les Enfers, aborda Proserpine et reçut de ses mains la boîte mystérieusement remplie par la reine des Enfers et soigneusement fermée. Psyché revenait, la boîte à la main, et déjà elle avait échappé à tous les périls du chemin, elle avait retrouvé le jour, quand saisie, cette fois encore , d'une malheureuse curiosité : « Quoi , (lit -elle, je porte dans mes mains la beauté des déesses, et je n'en prendrais pas un peu pour moi,
' a Jamque et ipsae semct niunicbant vocales aquae : Jaiu et disccde! et (jutd facis? et cave! et fuge ! et peribis subinJe! clamaut. » (Liv. VI )
8 DE l'amour ingénu.
ne fût-ce que pour plaire à celui que j'aime ' ! » Elle ouvre la boîte : une vapeur léthargique s'en échappe, Psyché tombe évanouie; mais l'Amour arrive, la ranime et obtient de Jupiter qu'elle soit déesse et son épouse.
Voilà l'histoire de Psyché, qui est comme une transition du récit mythologique au conte des fées, et où le conte domine. Beaucoup de commentateurs, au moyen âge et dans les temps modernes, ont voulu y voir l'emblème de l'âme humaine, qui s'anime dès qu'elle aime et dès qu elle est aimée '. Mais Raphaël, qui a peint l'histoire de Psyché à la Farnesina, Corneille, qui l'a mise au théâtre, La Fontaine, qui en a fait un poème, n'y ont pas cherché de sens mystérieux et de moralité cachée. Ils y ont vu seulement un beau conte, auquel ils ont ajouté, l'un par son
' « Etecce, inquit, inepta ego divinae formositatis gerula, quse ne tantillum quidem mihi delcbo, vel sic illi amatori mco forruoso placitural » (Liv. VI.)
- Fulgcnce, dvcque de Caithage au sixième siècle, a prétendu que l'histoire de Psyché enveloppait un sens moral fort beau. Le voici : La ville dont il est parlé d'abord représente le monde; le roi et la reine de cette ville sont Dieu et la matière. Ils ont trois filles qui sont la chair, la liberté et l'àme. Cette dernière, que signifie en grec le mot Psyché, est
la plus jeune des trois Elle est plus belle que les deux autres, parce
que rùnic est supérieure h la liberté et plus noble que la chair. Vénus, qui est l'amour des plaisirs sensuels, lui porte envie et lui envoie Cupidon, c'est-à-dire la concupiscence, pour la perdre. Mais, parce que la concupiscence peut avoir pour objet le bien et le mal, ce Cupidon ou concupiscence vient à aimer Psyché, qui est l'àme, et s'unit intimement avec elle.
Le poëtc italien Marini, qui, dans son Adonis, a introduit l'histoire de Psyché, qu'il a traduite purement et simplement d'Apulée, a adopta l'interprétation Je l'évoque Fulgcnce. (Voir le chant IV à'AdomU.)
pinceau et les autres par leurs vers, ce qui y manquait, c'est-à-dire l'expression de la passion ou plutôt d'un amour ingénu et gracieux comme celui de Psyché et de l'Amour. Dans Apulée, c'est l'aventure; dans La Fontaine, et dans Corneille surtout', c'est l'amour de Psyché qui fait l'intérêt.
Dans Corneille , Psyché attend le serpent qui doit la dévorer :
Ne me fais plus languir, viens prendre ta viclime, Monstre, qui dois me déchirer
l'amocr paraissant.
Le voilà, ce serpent, ce monstre impitoyable, Qu'un oracle étonnant pour vous a préparé. Et qui n'est pas peut-être à tel point effroyable Que vous vous l'êtes figuré.
Vous, seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle
A menacé mes tristes jours,
Vous qui semblez plutôt un Dieu qui par miracle
Daigne venir lui-même à mon secours!
Quel besoin de secours au milieu d'un empire
Où tout ce qui respire N'attend que vos regards pour en prendre la loi. Où vous n'avez à craindre autre monstre que moi ?