‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 2 sur 42 · PSYCHÉ · texte numérisé non relu

PSYCHÉ

Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte! A peine je vous vois que mes frayeurs cessées • La Psyché de Corneille est de 1 6 71 ; celle de La Fentaioe, de 16«».

10 DE l'amour ingénu.

Laissent évanouir l'image du tvépr.s, Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connais pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance,

De l'amitié, de la reconnaissance; De la compassion les chagrins innocents

M'en ont fait sentir la puissance ; Mais je n'ai point encor senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est; mais je sais qu'il me charme,

Que je n'en conçois point d'alarme ; Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer. Tout ce que j'ai senti n'agissait point de même;

Et je dirais que je vous aime, Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer. Ne les détournez point, ces yeux qui m'empoisonnent. Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux, Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent.

Hélas! plus ils sont dangereux, Plus je me plais à m'attachcr sur eux. Par quel ordre du ciel, que je ne puis comprendre.

Vous dis-je plus que je ne dois, Moi, de qui la pudeur devrait du moins attendre Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois? Vous soupirez, seigneur, ainsi que j(j soupire; Vos sens, comme les miens, paraissent interdits. C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire, Et cependant c'est moi qui vous le dis '.

Quels vers charmants ! et comme ils expriment bien à la fois la naïveté d'une âme qui n'a pas encore aimé et la passion d'une âme qui apprend à aimer dans les regards de l'Amour doucement altacliés sur elle, moins encore pour lui inspirer la tendresse que pour la lui exprimer ! car le dieu n'est

' Acte III, sccoe m.

plus qu'un amant. Quel heureux mélange cl'inno= cence et d'ardeur ! Comme c'est bien là l'expression de l'amour ingénu, de cet amour qui ne semble pas convenir au théâtre, tant il est aimable et facile, tant il est sans détours et sans replis , et que Corneille, pourtant, a su peindre avec des traits aiissi vifs et aussi intéressants que l'amour plein de scrupules et de luttes de Chimène et de Pauline ! Et ce n'est pas seulement à Psyché qu'il a su donner cet amour doux et gracieux; écoutez aussi parler l'Amour: quel langage ardent et charmant ! Si les dieux aiment, c'est avec ces paroles pleines d'éclat et de douceur qu'ils doivent aimer et exprimer leur amour. Nous sommes dans un monde, sinon pur, du moins éthéré, où tout est légèreté et grâce, tout est du ciel enfin, mais du ciel de la Mythologie et où la volupté remplace la béatitude. Il n'y a rien de mystique, en effet, dans les tendresses de Psyché et de l'Am.our : ils ont des sens, mais des sens épurés et raffinés par leur nature divine.

Si je voulais trouver dans la poésie moderne quelque chose qui ressemblât à cette poésie de Corneille, je le chercherais dans les Amours des Anges de Thomas Moore. C'est là seulement que je rencontrerais cette tendresse à la fois céleste et voluptueuso que Corneille a trouvée dans son imagination , cet amour qui s'épure sans jamais pourtant se spiritualiser, cette volupté enfin qui est divine sans être imnatérielle, et qui fait le charme des anges de Tliomas Mv^re. Ces amours-là sont païens, et l'Ânglcterro n'en a pas épargné le reproche à Thomas Moore. Mais ce qui est peut-clrc un péché dans Thomas Moore,

V2 DE l'amour ingénu.

qui chante les anges de la Bible, n'est qu'une vraisemblance de plus dans Corneille, qui traite un sujet mythologique.

Avant Corneille, La Fontaine avait, dans un récit mêlé de vers et de prose, raconté l'histoire de Psyché, et il est curieux de voir conmient le poêle le plus naturel et le plus gracieux du dix-septième siècle a exprimé dans ce récit l'amour ingénu, qu'il a peint aussi ailleurs, mais en le confondant avec l'amour facile et volage.

Dans le récit des aventures de Psyché que fait La Fontaine, tout est de nature à piquer notre curiosité, et d'abord le lieu où il raconte. C'est à Versailles, en 1669, que La Fontaine prend rendez- vous avec trois amis, Racine qu'il appelle Acanthe, Molière qui est Arisle, et Boileau qui est Gélaste, pour leur lire son nouveau poëme. On se promène dans ces belles allées qui viennent à peine de s'ouvrir el qui ont déjà quelques-unes des traditions qu'elles ont gardées : il y a déjà l'allée des philosophes, où se promenait Bossiiet avec ses amis attachés à l'éducation du grand Dauphin. La Fontaine décrit liiiuème le lieu oii il fait son récit : c'est dans la grotte do Téthys, ornée des statues d'Apollon et des nymphes, que nous voyons aujourd'hui dans les bains d'Apollon, aussi belles et aussi gracieuses encore que La Fontaine les a décrites : l'Apollon de Girardon avec

Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels, Et pour qui l'âge d'or inventa des autels;

les nymphes qui le servent et dont

Chacune en le servant fait onice Je Grâce*.

C'est donc à Versailles, dans la groUe deTéthys et en face de ces gracieuses images de la mjihologie, que La Fontaine lit son roman mythologique. PsYché, transportée dans le palais de l'Amour, se trouve d'abord heureuse de son sort, quoique séparée de ses parents. Elle craignait pire, l'oracle ayant dit qu'elle devait être livrée à un monstre. Elle est servie, non pas, comme dans Apulée, par des voix invisibles, mais par des nymphes cliarmantes et empressées. La Fontaine a fait ce changement, nous dit-il dans sa préface, « premièrement parce que la solitude est ennuyeuse; outre cela, elle est effroyable. Où est Taventurier et le brave qui toucherait à des viandes, lesquelles viendraient d'elles-mêmes se présenter? Si un luth jouait tout seul, il me ferait fuir, moi qui aime extrêmement la musique. » Cependant, malgré ces belles nymphes et malgré leur empressement, Psyché s'inquiète, et surtout elle est curieuse de savoir quel est ce mari qui ne veut pas se laisser voir et qui a soin de

' Seulement, du temps Je La Fontaine, ces statues n'étaient pas placées sur un rocher, à vingt ou trente pieds de haut, tout au moins, dt maDièrc que leur beauté échappe à l'oeil du spectateur. Dans l'accicnne grotte de Télhys, elles étaient à portée de la vue et faisaient l'objet même du spectacle; aujourd'hui, elles font partie d'une décoration. C'est en i"78 et pour la reine Marie-Anloinettc, que ce rocher fut construit et qu'on y plaça lApollon, les six nymphes et les ehevaui du soleil avec les Triions qui les pansent. — L'Apollon et les trois premières nvniphes sont de Girardon, mort en 1715; les trois antres sont de Thomas Regnaudin, mort en no6. Le premier groupe de chevaux est des frère* Marsy (i67*-i«7»); le second, de Guérin (1678).

14 DE l'amour ingénu.

toujours la quitter à la pointe du jour. Elle va (le tous côtés , dans ces beaux jardins et dans ce palais magnifique, cherchant où elle pourra enfin rencontrer son mari et le voir à la clarté du jour. Elle le demande aux arbres, aux rochers, aux ruisseaux, à toute la nature : « Ruisseaux, dit-elle,

Ruisseaux, enseignez- moi l'objet de mon amour; Guidez vers lui mes pas, vous dont l'onde est si pure. Ne dormirait-il point en ce sombre séjour. Payant un doux tribut à votre doux murmure? En vain, pour le savoir, Psyché vous fait la cour. En vain elle vous vient conter son aventure : Vous n'osez déceler cet ennemi du jour. Qui rit en quelque coin du tourment que j'endure'.

Bientôt elle obtient de son mari la permission de voir ses sœurs ; et ce n'est pas seulement par tendresse qu'elle veut les voir, c'est un peu aussi par vanité : elle veut leur montrer son bonheur. Les sœurs viennent et sont prises d'envie à la vue de ce palais, de ces richesses, de ce cortège de nymphes qui entoure leur sœur ^ Elles cherchent à perdre Psyché, et la perdent par la curiosité même que Psyché a de voir ce mari qui ne veut pas se montrer. Elles lui persuadent que son mari est un monstre aiïreux; qn'il faut qu'elle le tue, et pour cela elles lui apportent un poignard et une lampe, afin que, profitant du sommeil de son mari, elle puisse, à l'aide de la lampe, le voir, et, à l'aide du poignard, le tuer. Psyché, dans sa folle curiosité, consent à tout. La

' Liv. I.

2 Voir le 2* volume du Cours de lilléraiure dramatique, chap. iix; Ve la Rivalité entre saur$.

nuit venue et l'Amour s'étant endormi, Psyché « se leva sans bruit, prit le poignard et la lampe qu'elle avait cachés, s'en alla le plus doucement qu'il lui fut possible vers l'endroit du lit où le monstre s'était couché, avançant un pied, puis un autre, cL prenant bien garde à les poser par mesure, comme si elle eût marché sur des pointes de diamants. Elle retenait jusqu'à son haleine , et craignait presque que ses pensées ne la décelassent. Il s'en fallut peu qu'elle ne priât son ombre de ne point faire de bruit en l'accompagnant :

A pas tremblants et suspendus, Elle arrive enfin où repose Son époux aux bras étendus.

Époux pins beau qu'aucune chose :

C'était aussi l'Amour

* Piîyché demeura comme transportée à l'aspect de son époux. Dès l'abord elle jugea bien que c'était l'Amour : car quel autre dieu lui aurait paru si agréable ?

« Ce que la beauté, la jeunesse , le divin charme qui communique à ces choses le don de plaire ; ce qu'une personne faite à plaisir peut causer aux yeux de volupté et de ravissement à l'esprit, Cupidon en ce moment-là le fit sentir à notre héroïne. Il dormait à la manière d'un dieu , c'est-à-dire profondément, penché nonchalamment sur un oreiller, un bras sur sa tête, l'autre bras tombant sur les bords du lit, couvert à demi d'un voile de gaze, ainsi que sa mère en use, et les nymphes aussi, et quelquefois les bergères.

16 DE l'amour ixgéxu.

« La joie de Psyché fut grande, si l'on doit appeler joie ce qui est proprement extase; encore ce mot est-il faible et n'exprime pas la moindre partie du

plaisir que reçut la belle Elle avait de la peine à

croire ce qu'elle voyait, se passait la main sur les yeux, craignant que ce ne fût songe et illusion ; puis

recommençait à considérer son mari Et, voulant

regarder de plus près celui qu'elle n'avait déjà que trop vu, elle pencha quelque peu l'instrument fatal qui l'avait jusque-là servie si utilement. Il en tomba sur la cuisse de son époux une goutte d'huile enflammée. La douleur éveilla le dieu. 11 vit la pauvre Psyché qui , toute confuse , tenait sa lampe ; et , ce qui fut le plus malheureux , il vit aussi le poignard tombé près de lui '. »

Arrivé à ce moment de l'histoire, notre conteur ne veut plus continuer : « Dispensez-moi , dit-il , de vous raconter le reste : vous seriez touchés de trop de pitié au récit que je vous ferais.

Là finit de Psyché le bonheur et la gloire. Et là votre plaisir pourrait cesser aussi. Ce n'est pas mon talent d'achever une histoire Qui se termine ainsi.

Acanthe et Ariste, c'est-à-dire Racine et Molière, s'écrient que , s'ils pleurent sur Psyché, ce sera, au contraire, un plaisir de plus, le plaisir de la pitié. Quoi! est-ce donc un plaisir de pleurer? dit Gélaste, c'est-à-dire Boileau. Alors commence entre les quatre inlcrlocutcurs une digression toute litlétaire sur les causes du plaisir que nous trouvons

' Liv. I.

à voir los malheurs d'autrui. La Fontaine el ses amis n'adoptent pas l'explicalion de Lucrèce, qu'on aime à voir les maux qu'on ne ressent pas '. Ce plaisir-là touche à l'égoïsme, et ce n'est pas de l'égoïsme que La Fontaine et ses amis font dériver la pitié. « La pitié, dit Ariste, est un mouvement charitable et généreux, une tendresse de cœur dont tout le monde se sait bon gré. — Mais quoi ! dit Gélaste, si la pitié va jusqu'à me faire pleurer, puisje croire que ce soit quelque chose de bon? Homère ne dit-il pas que la condition des mortels est de passer leur vie dans les pleurs, tandis que les dieux seuls sont exempts de mal et vivent là-haut à leur aise sans rien souffrir? Que répondrez-vous à cela? — Je répondrai, dit Ariste, que les mortels sont mortels quand ils pleurent de leurs douleurs ; mais, quand ils pleurent des douleurs d'autrui , ce sont proprement des dieux ^ » Belles paroles, qui expliquent ce qu'il y a d'excellent dans la pitié! La pitié, quand elle s'afflige sincèrement des douleurs du prochain, sans même pouvoir les secourir, la pitié alors est un sentiment divin % parce qu'elle nous arrache au moi et à la sécheresse du moi.

Rassuré par '.'ette conversation, qui lui montre que la pitié est un bon sentiment et que ce n'est pas un mal de faire pleurer les gens du nialheuv d'autrui, Polyphile, c'est-à-dire La Fontaine, reprend son récit et raconte les épreuves de Psyché , et la

' Non quia vcxari (jucmquam est jucunda voluptas,

Scd quibns ipse malis carcas quia ccrnere suave e»t.

* Liv. I.

* Uisericors et niiscrator Doiuinus. Ps. iio.

18 DE l'amour ingénu.

cruche qu'il faut remplir de l'eau de la fontaine tîe Jouvence, en dépit du dragon terrible qui la garde ; et les moutons du soleil dont il faut avoir la laine, et les fourmis qui trient le grain , et la tour qui parle , et la descente enfin de Psyché aux Enfers pour aller chercher une boîte du fard de Proserpine. Ici La Fontaine fait la description des Enfers, La description des Enfers a dans les poètes cela de curieux que chacun la fait un peu selon son caractère et selon celui de son temps, mettant, dans la peinture des vices de l'humanité et de leurs châtiments, des pensées et des sentiments différents. L'enfer de Virgile ne ressemble pas à celui d'Homère , parce que le siècle de Virgile avait une autre idée de la justice divine que le siècle d'Homère. L'enfer de La Fontaine ne ressemble pas non plus à celui de Virgile. H y met bien, pour ne pas manquer à la tradition , les grands coupables de la fable , Lxion, Tantale, Sisyphe, Salmonée, les Danaïdes; mais il y met aussi des crimes et des punitions de son invention : d'abord les sœurs de Psyché, qu'il châtie de leur jalousie par le spectacle du bonheur de Psyché ; puis d'autres crimes moins graves que l'envie , mais qui ne déplaisent pas moins à La Fontaine, et qu'en justicier impitoyable il met dans son enfer, leur donnant seulement une place à part :

En un lieu séparé, l'on voit ceux de qui l'ànie

A violé les droits de l'amoureuse flamme,

Oflensé Cupidon, mépjrisé ses autels,

Refusé le Iriljut qu'il impose aux mortels.

Là gouffre un monde entier dingrates, de coquettes;

Là Mégère punit les langues indiscrètes, Surtout ceux qui, tachés du plus noir des forfaits, Se sont vantés d'un bien qu'on ne leur fit jamais. Par de cruels vautours l'inhumaine est rongée ; Dans un fleuve glacé la volage est plongée. Et l'insensible expie, en des lieux embrasés, Aux yeux de ses amants, les maux qu'elle a causés Ministres, confidents, domestiques perfides, Y lassent, sous le fouet, les bras des Euménides. Près d'eux sont les auteurs de maint hymen forcé. L'amant chiche et la dame au cœur intéressé; La troupe des censeurs, peuple à l'amour rebelle; Ceux enfin dont les vers ont noirci quelque belle'.

Diffamer les dames! crime affreux, que punissaient les anciens chevaliers et que La Fontaine met sans hésiter en enfer. Non qu'il ne sache bien qu'il est impossible de louer une belle de façon à la contenter :

L'or se peut partager, mais non pas la louange. Le plus grand orateur, quand ce serait un ange, Ne contenterait pas, en semblables desseins. Deux belles, deux héros, deux auteurs ni deux saints^.

Mais qu'importe qu'on ne puisse pas contenter la vanité des belles et des héros? il n'en faut pas médire, car c'est là le crime digne de l'enfer tel que La Fontaine le décrit.

Une fois arrivée aux pieds du trône de Pluton el de Proserpine , Psyché leur adresse un discours fait pour exciter la pitié et pour éviter l'envie. Psyelié

' Liv. IL

^ Lettre à madame la duchesse de Bouillo», i6 87; lettre xsiu des Œuvres de La Foutaiae.

20 DE l'amour ingénu.

sait qu'elle est belle et qu'on peut lui en vouloir encore de celte beauté qui fut la première cause de ses maux , puisque c'est par là qu'elle s'est attiré la jalousie de Vénus. Aussi, devant Proserpine, qui est femme et peut-être sujette à la jalousie, elle a soin de dire que son visage est aujourd'hui sans éclat; elle ne le regrette point. Ses sœurs enviaient ses traits :

Que mes sœurs étaient folles !

Et non-seulement Psyché ne veut plus être belle , elle loue la beauté de Proserpine, qui n'a pas besoin du fard que Vénus lui demande par la bouche de Psyché :

On s'aperçoit assez qu'il n'est point fait pour vous.

Voilà l'art de détourner l'envie. Mais en même temps combien elle excite la pitié quand elle dit :

Enfin l'Amoiir m'aima; je l'aimai sans le voir; Je le vis, 11 s'enfuit '

Quels vers rapides et charmants ! quel souvenir gardé au fond du cœur d'un temps si court et si doux! quel plaisir enfin à invoquer le nom de l'Amour, à le répéter, à le joindre à sa prière, commo un charme qui doit tout fléchir, mais qui enchante surtout celle qui l'emploie! C'est dans ces traits d'une sensibilité vive et douce qu'éclate surtout le génie de La Fontaine. Je trouve encore mieux la marque heureuse de ce génie dans les vers qui linissent le poëme, quand, heureux de raconter comment l'Amour a pardonné à Psyché, heureux de ' Liv. u.

dire qu'une fille est née de leur union, qui s'appelle la Volupté, il s'écrie :

0 douce Volupté, sans qui, dès notre enfance, Le vivre et le mourir nous deviendraient égaux!

Par toi tout se meut ici-bas ; C'est pour toi, c'est pour tes appas, Que nous courons après la peine; H n'est soldat, ni capitaine, Ni ministre d'État, ni prince, ni sujet. Qui ne t'ait pour unique objet.

Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse

Du plus bel esprit de la Grèce, Ne mî dédaigne pas, viens-t'en loger chez moi;

Tu n'y seras pas sans emploi.

J'aime le jeu, l'amour, les livres, îa musique. La ville et la campagne, enûn tout ; il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien.

Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique. Viens donc; et de ce bien, ô douce Volupté, Veux -tu savoir au vrai la mesure certaine? Il m'en faut tout au moins un siècle bien compté. Car trente ans, ce n'est pas la peine.

Voilà bien La Fontaine tel qu'il était, aimant tout, prenant plaisir à tout, et qui, dans son récit de Psyché, s'appelle lui-même Polyplule, c'est-àdire qui aime toutes choses. La Fontaine, en effet, défend les passions que la nature a mises dans notre cœur ' ; il défend la sensibilité, non pas la sensibilité

' Voyez la fable du philosophe scythe , qui se sert de la serpe à tort et à travers, sous prétexte de tailler ses arbres :

. ..... Ce Scythe exprime Lica

Un indiscret stoïcien :

22 DE l'amoup. ixgénu.

larmoyante et égoïste, mais la sensibilité générale et vraie qui fait que nous jouissons de tout dans la nature :

Pourquoi sont faits les dons de Flore, Le soleil couchant et l'aurore, Pomone et ses mets délicats, Bacchus, l'âme des bons repas.

Les forets, les eaux, les prairies, Mères des douces rêveries '?

Tout cela est fait pour charmer les yeux, le goût, l'odorat, les sens enfin , mais tout cela aussi est fait pour aller plus loin, c'est-à-dire des sens à l'àmc, et pour la charmer et la faire jouir. Se servir à la fois des sens et de l'àme pour goûter tout ce qu'il y a de beau dans la nature et dans les arts; ne pas trop s'abandonner aux sens, mais ne pas trop s'en défier non plus , car ils sont bons à nous donner du plaisir, même et surtout quand on les contient': voilà la doctrine et ce que j'appellerais la philosophie de La Fontaine. C'est par celte double voie de l'àme et du corps, que, moitié platonicien et moitié épicurien, il

Celui-ci rclraïuhc Je l'âme D('siis et passions, le Lon et le niauva's,

Juscju'aux plus innoccnls souhaits.

Contre de telles (jens, quant à moi, je réclame. Ils ôtent h nos cœurs le principal ressort; lis font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

(Liv. XII, fable 99.) ' Psyché, On.

* Sur son propre désir

Quelque rigueur que l'on eierce.

Encore y prend-on du plaisir.

[Ibidem.)

atteint, pour prendre les paroles de Platon, jusqu'à l'idée de la beauté. Mais la beauté de Platon finit par devenir toute idéale et toute immatérielle. La beauté^ telle que La Fontaine la conçoit, est moins métaphysique. Ce n'est pas une pure idée : elle a sa forme, son allure, sa grâce enfin. Personne, au dix-septième siècle, n'a mieux compris et mieux exprimé le charme de la beauté :

La beauté

si nous en croyons Vénus parlant à Adonis,

La beauté, dont les traits mcnie aux dieux sont si doux, Est quelque chose encor de plus divin que nous •.

Pendant que les poètes français du dix-septième siècle faisaient de Psyché le type de l'amour ingénu, et qu'ils donnaient à ce type une physionomie tout à fait mythologique, Milton, en Angleterre, créait un type de l'amour ingénu, plus pur que celui de Psyché et aussi gracieux; un type qui n'emprunte rien de son charme à la fable mythologique ou au conte des fées : je veux parler des amours d'Adam et Eve dans le Paradis perdu.

Les amours d'Adam et Eve sont la plus fraîche et la plus délicieuse idylle que je connaisse dans la poésie moderne. Nulle part la grâce ne s'allie mieux à la pureté; nulle part la naïveté n'a plus de véritable innocence. Ce qu'il y a de sacré dans ces récits du paradis se répand sur les amours d'Adam et Eve pour les sanctifier, leur laissant ce qu'ils ont d'humain et qui fait leur charme , leur donnant

' Poïmeé'Àdonit.

24 DE l'amour ingénu.

quelque chose de divin qui ajoute la gravité à la beauté. Ce ne sont pas de jeunes amants, assis au bord d'une claire fontaine et enchantés l'un de l'autre; ce sont les deux premiers nés de l'humanité, les auteurs de la race humaine , et leur bonheur est véritablement un grand mystère qui s'accomplit :

« Parmi les créatures répandues dans le paradis, deux d'une forme plus noble, d'une stature élevée, droite comme celle des êtres divins, vêtus de leur honneur natif, dans leur majesté nue, paraissent les maîtres de tout ce qui les environne et dignes de l'être, car dans leurs regards divins

resplendit l'image de leur glorieux Créateur

Ainsi, la main dans la main, marchait le couple le plus charmant qui s'unit jamais dans les embrassements de l'amour : Adam, le plus beau des hommes qui furent ses fils, Eve, la plus belle de ses filles. Sous un ombrage épais qui répand le parfum de ses fleurs, sur un gazon verdoyant, au bord d'une fraîche fontaine, tous deux s'assirent après la douce fatigue d'un innocent jardinage, qui suffisait à leur faire mieux goûter la fraîcheur du zéphyr, l'aise du repos, le plaisir de la faim et de la soif satisfaites. Mollement assis et appuyés sur un gazon émaillé de fleurs, ils prenaient pour leur repas les fruits qu'inclinaient vers eux les branches complaisantes; et l'écorcc des fruits savoureux leur servait à puiser de l'eau pour leur soif dans le ruisseau qui coulait à pleins bords devant eux. Ils avaient, de plus, les doux propos, les tendres sourires, le badinage de la jeunesse, tout ce qui est naturel à de jeunes

époux qui s'aiment et qui sont seuls. Autour d'eux jouaient et folâtraient innocemment tous les animaux de la terre, qui, plus tard, devinrent sauvages ' . »

Voilà Adam et Eve, ou plutôt l'amour ingénu avec toute sa grâce et tel qu'il devait être, plus naïf et plus gracieux, plus ingénu enfin, dans ce temps et dans ce lieu de la félicité primitive. Miiton, comme pour nous faire mieux comprendre ce bonheur, lui a donné un témoin qui l'envie et qui s'en irrite : c'est Satan, qui, caché dans un coin de l'Éden et épiant Adam et Eve pour les perdre , contemple leurs joies innocentes et souffre toutes les douleurs de l'enfer à l'aspect de ce bonheur qu'il a perdu. Admirable contraste que celui des sentiments de

' Paradis perdu, chant iv. Je rapprodic de cette ravissante dcsciiption les vers de La Fontaine dans le poëmc d'Adonis :

Tout ce qui nait de doux en l'amoureux empire, Quand d'une ('gale ardeur l'un pour l'autre on soupire, Et que, de la contrainte ayant banni les lois. On se peut assurer au silence des buis ; Jours devenus moments, moraenls Clés de soie, Agréables soupirs, pleurs enfants de la joie, Vœux, serments et regards, trans])orls, ravissenicDls, Mélange dont se fait le bonbenr des amants; Tout par ce couple heureux fut lors mis en usage. Tantôt ils choisissaient l'épaisseur d'un ombrage : Là, sous des chênes vieux où leurs chiffres gravés Se sont avec les troncs accrus et conservés, Mollement étendus, ils consumaient les heures. Sans avoir pour témoins, en ces sombres demeures, Que les tbautrcs dos bois, pour confident qu'Amour, Qui scu' guidait leurs pas en cet heureux séjour.

io DE l'amour INGéNÏI.

Satan et des sentiments d'Adam et Eve! D'un côté, la méchanceté souiïrante ; de l'autre , l'innocence heureuse. « 0 Enfer! s'écrie Satan en regardant iS.dam et Eve, que vois-je et quel supplice de contempler ce spectacle! Les voilà donc placées dans le séjour de notre félicité, ces créatures d'une autre espèce que nous, et nées peut-être du limon de la terre! Ce ne sont point de purs esprits; et cependant ils sont à peine inférieurs aux esprits célestes '! »

Satan a commencé par les envier ; mais hientut, les voyant si beaux et si aimables, il les plaint ; que dis-je? il est près de les aimer, tant est grand, même sur Satan, l'empire de cette beauté primitive! « Comme ma pensée les suit avec admiration! Oui, je pourrais les aimer, tant brille en eux la ressemblance divine, tant la main qui les créa répandit de grâce sur leurs formes ^ ! »

C'est peu pour Satan de voir ces deux cliarmantes créatures : il les entend parler et s'entretenir de leur bonheur. Eve, dans ce doux entretien (jui déchire l'âme de Satan, rappelle à son époux le jour heureux et cliarmanl où, venant à peine de naître, elle le vit pour la i)remière fois : « Je me souviens souvent de ce jour où, m'éveillant du sommeil pour la première fois, je me trouvai reposant sur des fleurs, sous un frais ombrage, ne sachant qui j'étais, où j'étais, d'où et comment j'avais été apportée là. iSon loin de là résonnait le murmure d'une eau qui sortait d'une grotte et s'étendait en nappe Uquidc, immobile et pure comme la voûte du ciel.

• Ch. IV 5 ibid.

C'était là que je vins, rêvant sans rien savoir; et je m'assis aux bords verdoyants de cette belle eau pour voir ce lac uni et limpide, qui me semblait comme un autre ciel. Comme je me penchais pour regarder, voici qu'à l'opposé une figure m'apparaît resplendissante dans l'éclat limpide de l'eau , et se penche aussi comme pour me regarder. Je tressaille et recule; elle tressaille et recule aussi. Charmée, je reviens bientôt; charmée aussi, elle revient aussitôt avec des regards pleins d'attrait et d'amour, qui répondaient aux miens. Les yeux attachés sur cette image, j'y serais encore, tourmentée d'un vain désir, si une voix ne m'eût avertie : Ce que tu vois, ce que tu regardes dans cette eau, ô belle créature! c'est toi-même, c'est avec toi qu'elle vient et qu'elle s'en va ' . Mais suis-moi , et je te mènerai vers qui n'est pas une ombre et qui attend ta venue et tes doux embrassements , vers celui dont tu es l'image Que pouvais-je faire, sinon de suivre

le guide invisible qui me conduisait? et bientôt je te découvris sous un platane, grand et beau en effet; cependant il me semblait que tu étais moins beau, moins doucement entraînant, moins gracieusement attrayant que la molle image des eaux. Je reculais, je fuyais; tu me suis en criant : Reviens, belle Èvel qui fuis-t ? C'est moi qui, pour te donner l'être.

' Ovide a dit dans ses M élamor phases , en racontant l'aventure de

Narcisse :

Ista repercussae quam ternis imaginis unibra estj Nil habet ista sui, tecumque venitque manctque.

Mais combien l'imitation est supérieure à l'original! Ce qui est un traij

d'esprit dans Ovide est un trait de génie dans Milton

28 DE l'amour ingénu.

l'ai prêté une partie de moi-même; c'est du plus près de mon cœur que j'ai pris ta substance et ta vie, afin que tu sois à jamais, près de moi, ma douce et inséparable consolation. C'est toi que je ehercbe comme la moitié de mon âme, toi que j'appelle comme la moitié de moi-même. Et en même temps ta douce main prit la mienne; je cédai, et depuis ce moment je vois combien la beauté est surpassée par la gi'àce majestueuse de l'homme

ft Ainsi parlait la mère du genre humain, et, avec des regards pleins du charme d'une épouse aimée, dans un tendre abandon, elle s'appuyait, l'embrassant à demi, sur notre premier père '. »

Doux entretiens, chastes caresses, félicité de l'amour ingénu , dont le spectacle est un tourment pour Satan; car Satan est toujours présent, et sa jalousie nous révèle le prix du bonheur des deux époux. Tout à l'heure, quand Satan les voyait beaux et charmants, il pouvait les admirer et même prendre pitié de leur chute prochaine; mais maintenant qu'il les voit heureux et heureux par l'amour, c'està-dire par le sentiment que l'Enfer a le plus perdu, il s'irrite et veut hâter leur chute. Cependant la nuit vient, et Adam avertit sa compagne qu'il est l'heure du repos. Eve alors, mêlant Tacccnt de l'amour ingénu à la douce gravité de la femme chrétienne, répond à son époux : « Mon auteur et mor. maître, lorsque tu ordonnes, j'obéis sans réllcchir. Ainsi Dieu le veut. Dieu est ta loi; tu es la mienne... Quand je m'entretiens avec toi, j'oublie le temps; avec toi, les saisons, leurs changements, tout me • a. If.

plaît. Oui, la brise du malin est douce, el doux est le lever du jour au chant des oiseaux réveillés dès la première aube. J'aime le soleil, lorsque dans ce jardin délicieux il répand ses premiers rayons sur le gazon, les arbres, les fruits el les fleurs élincelanlcs de rosée; j'aime la terre et ses paifums après la douce pluie, la venue du soir paisible et frais, la nuit silencieuse et son oiseau qui sonne les heures , la belle lune et ces perles du ciel qui sont sa parure étoilée. Mais ni la brise du malin, quand elle s'élève avec le charme des oiseaux malineux, ni le soleil qui éclaire ce beau jardin, ni les herbes, ni les fruits, ni les fleurs étincelantes de rosée, ni les parfums qui suivent la pluie, ni le soir paisible et frais, ni la nuit silencieuse, ni la promenade aux rayons de I;) lune ou à la lueur tremblante des étoiles, rien sani toi, rien ne m'est doux. »

Voilà le langage de l'idylle, non pas seulement de l'idylle antique de Théocrite et de Virgile : il y a là le souvenir el l'imitation de l'églogue biblique ou du Cantique des Cantiques. Pour exprimer son amour, Eve, comme la Sulamite, emprunte à la nature ses plus douces ou ses plus ardentes images. Mais les paroles d'amour qu'Eve adresse à son époux n'ont pas besoin d'être épurées par une interprétation mystique comme celles de la Sulamite : elles sont empreintes de cette douce gravité chrétienne qui tempère les plus vifs sentiments du cœur humain, et qui ne les détruit pas. Eve exprime sa tendresse avec tout l'abandon et toute la gràc-e de l'amour ingénu , sans embarras , sans scrupule ; mais elle exprime aussi ses devoirs envers son époux.

30 DE l'amour ingénu.

Elle n'aime pas seulement, elle obéit et elle aime à obéir. Ce n'est pas une amante^ c'est une femme; et ce sentiment du devoir épure et autorise l'amour qui le précède :

Omnis amor magnus, scd aperto in conjuge major,

a dit Properce , un des maîtres de la poésie érosique, reconnaissant par là combien l'amour qui t'accorde avec le devoir est plus fort et plus gracieux que l'amour qui le combat.

Bientôt les deux époux entrent dans le bosquet qui leur sert de retraite nuptiale, et alors le poète commence cet hymne à l'amour conjugal, qui est le plus beau et le plus gracieux épitlialame que je connaisse dans la poésie , et qui l'emporte , par la grandeur des sentiments et le charme des images, sur les épithalames antiques : « Salut, amour conjugal , loi mystérieuse , ô toi qui es la vraie source du genre humain!... C'est par toi que furent connus parmi les hommes ces liens chéris et ces douces affections de père, de fils et de frère, qu'approuvent la raison et l'honneur, la justice et la vcrlu.'Loin de moi que je t'appelle jamais un péché ou une honte, ou que je te croie indigne de la plus sainte demeure, ô loi, source intarissable des douceurs de la vie domestique! Oui, la couche de l'hymen est chaste et pure: ainsi l'ont proclamée le passé et le présent; ainsi Tont pratiquée les patriarches et les élus '. »

Comparez à cet épilhalame plein de grâce et de gravité ceux de Catulle; écoulez le poète latin qui décrit les cérémonies du mariage, qui appelle le chœur des

• Chant IT.

jeunes garçons cl des jeunes filles , et les invite à chanter et à invoquer l'iiyménée '. La vraie grâce, celle qui vient de la pudeur ; la vraie gravité , celle qui vient de la religion, manquent à Catulle. En \ain il invoque l'Hymen, qui est le dieu que doivent adorer les amants et que doivent honorer les hommes; l'Hymen, que le père appelle pour ses enfants, devant qui les vierges dénouent leur ceinture; l'Hymen, dont le jeune mari épie l'arrivée d'un œil et d'une oreille inquiets , qui met dans les bras du jeune homme ardent la jeune fdle belle et florissante, à peine sortie du sein de sa mère'. Ce dieu riant et frivole qu4 semble présider au plaisir, ces cérémonies qui n'expriment que l'amour et ses ardeurs , tout cela fait oublier ce qu'il y a de grave eî de mystérieux dans le mariage, que le cœur peu!

' Catulle) 61, /;; Nuplias Juliœ et Manlii carmen nuptiale.

^ Quis Deus magis, ali niajjis

Est petcndus amantibus?

Quem colcnt houiines magis .Cœlitum? 0 Ilyraenaee, Hyinea, nymcn, 0 HymenaBel

Te suis Iremulus parcn»

Invocat; tibi virgincs Zonula solvunt sinus:

Te timens cupida novus Captât aure maiitus.

Tu fero Juvcni iu manus Floridam ipsc puellulara.

Matris e gicmio suas Dédis, o Hymenaec, Hymen, HyraeQ; 0 Hjmensel

32 DE l'amour ingénu.

bien prendre comme une joie, à condition que l'àme le prendra aussi comme un devoir. Il y a plus : quand Catulle, laissant de côté les images amoureuses, veut exprimer ce qu'il y a de saint et de sérieux dans le mariage, sa gravité procède de la loi plutôt que de la religion, du caractère politique et civil que la législation romaine imprimait au mariage, plutôt que d'une consécration religieuse:

« Sans toi , ô Hymen ! Vénus ne peut donner aucun plaisir approuvé par l'honneur. Elle le peut, si tu le veux. Quel dieu peut donc être comparé à l'Hymen?

« Sans toi, aucune famille ne peut avoir d'enfants légitimes; aucun père ne peut transmettre son nom. 11 le peut, si tu le veux. Quel dieu peut donc être comparé à l'Hymen ?

« Sans toi, sans tes rites sacrés, aucune terre ne peut avoir des maîtres qui défendent les bornes sacrées de la propriété. Elle ne le peut que par toi. Quel dieu peut donc être comparé à l'Hymen ' ? »

Ainsi, dans Catulle, l'État surveille les mariages afin d'avoir des familles légitimes ; mais la religion

' Ml polest sine te Venus,

Fania quod Luna cuni^irobct, Conimodi capcrc; at potcst, ïe volcntc. Quis huic Ueo Conipararicr ausit?

Nulla nuit sine te domus Liberos dare, nec païens Stirpc junjjier; al potcst, Te volcntc. Quis huic lieu Conipararicr ausit?

ne consacre pas l'union des époux. Il y a un contrat et un acte de l'état civil ; le sacrement manque , et avec le sacrement la véritable gravité.

Le mariage, qui dans Catulle n'est tour à tour qu'une fête ou un contrat, ne commence à devenir une sainte et douce alliance qu'au moment oiî le poète prédit les enfants qui en naîtront, et peint l'enfant sur le sein de sa mère. Alors la grandeur et le charme de la famille s'entrevoient à travers Ja gaieté licencieuse des noces et consacrent le mariage. C'est l'enfant qui est le vrai lien de la famille antique; c'est son berceau qui est le véritable autel nuptial. Le mariage romain, qui n'était point un sacrement, avait besoin que le petit enfant servît de lien visible aux deux époux et représentât le mystère de la perpétuité de la race humaine que contient le mariage. Chez nous et de nos jours, à mesure que l'idée du sacrement s'efface dans les esprits , le mariage a aussi plus besoin que les enfant viennent, par leur présence, en faire une union douce et sainte. Il semble que Catulle ait compris cette bénédiction divine que l'enfant apporte dans le ménage ; car c'est par le tableau de l'enfant sur le sein ie sa mère qu'il finit sa description du mariage, et c'est alors surtout qu'il trouve de gracieuses images pour représenter de gracieuses pensées :

« Puisse bientôt un petit Torquatus, sur le sein de

Quac luis caieat sacris Non queat dire praesiilcs Terra Ciiibus ; at queat.

Te volente. Quis liuic Di^e Conipararier ausit?

34 DE l'amour ÎXGÉNU.

sa mère, étendant ses petites mains, rire doucement

à son père avec ses lèvres enir ouvertes !

« Qu'il soit semblable à son père Manlius ! que tout le monde , sans savoir qui il est , dise en le voyant ; Voilà le fds de Manlius ! et que cette ressemblance paternelle témoigne de la vertu de sa mère ' ! »

Il y a bien encore, çà et là, dans ce tableau d'une famille d'élite , quelques traits qui témoignent du désordre habituel des mœurs romaines. Mais ce qui fait la supériorité de l'épitbalame de Milton sur Catulle , ce n'est pas seulement la pureté des mœurs chrétiennes dont Milton s'est inspiré : il est, si j'ose le dire, plus gracieux que Catulle, tout en étant plus hardi pour peindre les amours d'Adam et Èvc. Sa grâce et sa hardiesse ont un caractère particulier : il est à la fois nu et décent , parce que la véritable décence vient de l'âme, et que les sentiments couvrent mieux que ne font les vêtements. Adam et Eve étaient nus, et ils ne rougissaient pas. Le poêle ne rougit pas plus qu'eux , et ne rougit pas pour eux. « S'ils ne rougissaient pas de honte, dit saint

TorquaUls, volo, parviiliis Matris c grcmio sua; Porrigons tcnoras n;anns, Dulce rivieat ad patrcm, Seniiliianic labellu!

Sit suo similis patri Maolio, et facile insciis Noscitctur ab omnibiiSj Et piiairit'ani sua Matris iadicct ore!

PSYCHÉ. ADAM ET EVE. 3a

Éphrern , ce n'est pas qu'ils ne connussent le sentiment delà honte ou qu'ils fussent encore enfants; mais leur pureté leur faisait un vêtement de lumière et de gloire qui les couwait et qui leur épargnait la honte. Le péché leur ôta ce vêtement de gloire et leur ouvrit les yeux. C'est alors qu'ils rougirenî d'eux-mêmes ' . » Et qu'on ne croie pas que ce vêtement de gloire et de lumière que leur donne saini Éphrem soit le rêve d'une imagination pieuse : les arts eux-mêmes, quant ils représentent des personnages nus , soit sur la toile , soit dans le marbre, savent leur donner ce vêtement de gloire et de lumière qui couvre la nudité et dispense- de la honte. Ce vêtement , que l'artiste, selon son goût et le but de son ouvrage , donne ou ôte à ses personnages , c'est le sentiment dont il les anime. S'il leur donne un sentiment d'innocence et de candeur, ilr. ont beau être nus, ils sont chastes et décents , ils ont le vêtement de gloire. S'il leur donne un sentiment de volupté, ils ont beau être vêtus, ils sont indécents. Ce que font la peinture et la sculpture, la poésie peut aussi le lairc : elle peut, selon le senliment qu'elle donne aux personnages qu'elle met en action, les revêtir ou les dépouiller du vêtement de gloire que saint Éphrem prête à la nudité d'Adam et Eve. Milton est chaste et pur quand il peint la couche nuptiale de nos premiers parents , et leurs

' AniLo erant nudi, et non erubcscebant Piidorc ulitjuc non

fuffundcbanlur, non quod Lanc affectioncm non caperent et piiori casent Causam cur erubesccrcnt sustulerat stola gloriae quam indiie-

rant (S. Ephrem, in Genesim, t. I, p. 50, cdit. des Pères, de

Paranl-Desbarres.)

é?6 DE l'amour INGENU.

saints cmbrasscmcnts, et leur doux sommeil , pendant que chante le rossignol et que, du berceau de [leurs sous lequel ils reposent, tombe une pluie de •oses qui renaissent avec l'aurore. 11 est chaste cl pur, parce qu'il veut l'êlre.

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