‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 11 sur 42 · I.a supériorité morale du soldat anglais sur Ulysse · texte numérisé non relu

I.a supériorité morale du soldat anglais sur Ulysse

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lient aux sentiments chrétiens, à ce souci de son âme immortelle, à cette confiance en la miséricorde de Dieu, à cette soumission à sa volonté, à tous ces sentiments enfin qui étendent et qui élèvent la pensée de l'homme au-dessus de la terre et au-dessus de luimême. Mais ôtez cette supériorité , quelle ressemblance entre Ulysse et le soldat! même incertitude du retour dans la patrie , mêmes recommandations à sa femme, même prière. J'avoue que je ne croyais pas, avant d'avoir relu la lettre de Lamond Hace, que la ressemblance allât si loin. Je m'étais imaginé, par je ne sais quel raffinement de pureté chrétienne, que le soldat anglais demandait à sa temm.e de rester toujours veuve, et j'étais tout prè? de penser qu'il y avait là un des signes de la supériorité morale du christianisme. Je me trompais. La vertu chrétienne, qui élève l'homme, mais qui ne l'exagère pas, ne demande à l'homme que le possible; elle ne recommande que le devoir; elle n'impose pas le dévouement. Aussi Lamond Race n'ordonne pas à sa femme de rester veuve toujours : comme Ulysse, il veut seulement qu'elle soit veuve jusqu'à ce que ses enfants soient devenus hommes.

Je reviens à Pénélope. Je ne voudrais pas comparer des personnages trop différents. Cependant, quand j'entends ce langage habile de Pénélope , quand je vois le soin qu'elle met à ne point irriter les prétendants, à ne pas même les désespérer; quand je pense à ce caractère honnête et habile, je me souviens, malgré moi, de la Célimène de Molière et de son art à ménager ses courtisans, à n'en désespérernon plus aucun. Seulement Pénélope fait, pour

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sauver son lionneur et son fils, ce que Célimène fait par pure coquetterie. Aussi, voyez quels dilTércnts effets produit la différence des sentiments. Supposez un instant que Célimène reçoive des présents de ses amants, le pcrso'nnage n'est plus de mise sur une scène honnête. Pénélope, au contraire, demande presque à ses prétendants de lui faire les présents qu'on fait à une femme dont on recherche la main. Ce trait nous étonne, parce qu'il choque nos idées de fierté; mais il n'abaisse pas un instant le caractère de Pénélope. Nous la savons assez chaste pour qu'elle, puisse impunément être artificieuse. Pénélope, encore un coup , est la digne femme d'Ulysse, qui est un grand homme sans vanité et sans fierté, ou qui, du moins, n'a pas le même genre de fierté que nous. Il a l'orgueil du succès , il n'a pas l'orgueil des moyens; il tient plus à vaincre qu'à briller. Pénélope aussi tient plus à être chaste et fidèle qu'à être sincère avec les prétendants. Elle sait le temps et la société barbare où elle vit; elle sait qu'elle ne peut pas se défendre avec la vertu seulement, et, au besoin, elle emploie la ruse. Ces ménagements ingénieux , cette prudence gracieuse, ces paroles qui semblent tour à tour faire et défaire leurs promesses, voilà, ne nous y trompons |)as, ce que l'anliquilé appelait la toile de Pénélope. Si Pénélope n'eût été qu'une femme belle, honnête et franche, elle eût suivi, comme esclave, un prétendant impérieux, dovenu son ravisseur et son maître. Élevée à l'école d'Ulysse, elle s'est sauvée par l'adresse en opposant les prétendants les uns aux a Ires : aucun n'a voulu ravir ce que chacun a espéré oL tenir.

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J'ai voulu expliquer le caractère de Pénélope avant d'en venir à sa reconnaissance avecUlysse. Il ne faut pas, en effet, que nous jugions Pénélope comme une femme d'aujourd'hui ou d'hier. Ne lui demandons, pas, par exemple, dans sa reconnaissance avec son mari, les émotions vives et tendres d'une femme de notre temps. Tout se passe avec un calm.e et une lenteur qui désespéreraient ceux qui sont habitués aux récits du roman d'aujourd'hui. Pénélope est la plus tendre et la plus fidèle des épouses; mais elle ne l'est point comm.e Alceste , dont la vertu éclate dans un grand et héroïque dévouement ; elle ne l'est point comme Grisélidis, qui se résigne aux volontés lyranniques de son mari; ni comme Pauline, qui semble aimer encore plus son devoir que son mari. La tendresse et la fidélité conjugales de Pénélope ont un caractère à part, celui que comportent les temps barbares où elle vivait, et celui qu'elle devait avoir avec les périls de sa destinée. Le récit de la reconnaissance met admirablement en action ce caractère et celui d'Ulysse.

Ulysse est rentré dans son palais, caché sous leL haillons d'un mendiant. Il a demandé l'aumône aux prétendants, qui l'ont insulté et l'ont forcé de se battre avec le mendiant Irus. Ulysse a terrassé Irus; puis il annonce qu'il a beaucoup voyagé. Pénélope, à cette nouvelle, veut l'interroger suj le destin d'Ulysse; car, qui sait? peut-être ce mendiant, qui a erré sur beaucoup de rivages, a vu Ulysse quelque part. Elle le fait appeler. Dans un roman ou un poëme moderne, le mari et la femme ne pourraient pas se rencontrer ainsi sans que l'homme

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eût toutes sortes de peines à résister à son émotion, sans que la femme eût des pressentiments, qui bientôt amèneraient la reconnaissance au milieu de cris et de larmes de tendresse. Je ne blâme pas la sensibilité moderne et ses agitations. Laissez -moi seulement raconter la gravité de la tendresse antique.

La prudence d'Ulysse ne permet pas que la reconnaissance arrive d'une façon brusque et précipitée. Ce héros , rentré dans son palais sous les haillons d'un mendiant, a bien des choses à y faire avant de se faire reconnaître de sa femme. Il a d'abord à se venger des prétendants, et il prépare sa vengeance; il a de plus à observer et à éprouver sa femme. Eh quoi, dira-t-on, en doule-t-il? — Non : il sait par la renommée quelle a été la fidélité de Pénélope. 11 veut savoir cependant quel attachement elle lui a gardé. S'il était moins prudent et plus ému, ce ne serait plus Ulysse. Pénélope demande à l'étranger qui il est. Celui-ci lui raconte qu'il est de Crète et qu'il a vu Ulysse, lorsque Ulysse allait à Troie. La tempête l'avait jeté en Crète, et il y est resté douze jours. « Pendant que l'étranger parlait ainsi, Pénélope pleurait, et Ulysse avait pitié de voir sa femme pleurer le mari qui était assis à côté d'elle; mais ses yeux, dit Homère , restaient immobiles comme la corne , et il cachait ses larmes sous ses paupières. » Pénélope pourtant hésite encore à croire que l'étranger ait vu et ait reçu Ulysse : elle a été si souvent trompée! et, pour ré[)rouver, elle lui demande comment Ulysse était velu. Celui-ci alors lui décrit la robe de pourpre qu'il portait, et l'agrafe d'or qui serrait sa

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robe, et les ciselures de cette agrafe. « Ah ! s'c-ei io Pénélope, convaincue par de tels signes, ah ! tu seras désormais pour moi un hôte chéri et respecté. Je re-j connais ces vêtements : c'est moi qui les ai donnés à Ulysse, quand il parlait; et maintenant je ne le reverrai plus! » L'étranger alors lui prédit le retour de son époux : Ulysse est vivant ; il est chez les Phéacieiis; il reviendra cette année, à la fin de ce moisci, ou au commencement de l'autre.

Et pourquoi, dira-t-on, ne pas se faire reconnaître tout de suite? pourquoi prolonger la douleur et les alarmes de Pénélope? qu'attend -il encore? Nonseulement il sait que sa femme lui est fidèle, il sait qu'elle a pour lui le même attachement qu'aux premiers jours. Pourquoi tarder? — Parce que rien n'est encore prêt pour la vengeance contre les prétendants, parce que Pénélope, si elle avait retrouvé Ulysse, ne pourrait pas garder son secret : sa joie ou sa crainte la trahirait. Trompés, malgré nous, par nos habitudes modernes, nous sommes toujours prêts à croire qu'une fois Ulysse de retour, il n'a plus qu'à se faire reconnaître; nous sommes tentés d'appliquer ici la procédure du Code civil pour les absents. Les choses ne se passaient pas avec celte régularité dans la société barbare. Celait peu d'être revenu dans son pays : il fallait y reconquérir ses biens, sa maison, sa famille. 11 y a eu plus de périls pour les héros grecs à rentrer dans leur maison qu'à revenir dans leur patrie. Voilà ce qui arrête Ulysse et ce qui suspend la reconnaissance.

L'abbé Genest, dans sa tragédie de Pénélope*,

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a hâté la reconnaissance. 11 le fallait, car la tragédie ne comporte pas la Icnleur du poémc épique, et la tragédie moderne surtout aime à pousser à bout les situations une fois commencées. Mais les raisons qu'il donne pour justifier sa reconnaissance hâtée et pour s'excuser de n'avoir point suivi Homère, ces raisons sont curieuses à force de procéder de l'esprit moderne et de répugner à l'esprit de l'antiquité : « Il est plus touchant, dit l'abbé Gcnest, que Pénélope reconnaisse Ulysse malheureux qu'Ulysse triomphant, Ulysse encore caché sous les habits d'un mendiant qu'Ulysse vainqueur des prétendants. » Voilà bien les délicatesses modernes , et voilà bien l'esprit de la tragédie française, depuis Racine surtout! La femme y a presque toujours le pas sur l'homme. Andromaque, Bérénice, Monime, Iphigénie, Roxane, Phèdre, Esther, ont le premier rang dans les tragédies de Racine; l'homme ne vient qu'en second. L'abbé Genest, en prenant Pénélope pour sujet et pour titre de sa pièce, lui a aussi donné le premier rang , ce qui fait de sa tragédie quelque chose déjà de tout différent du poëme d'Homère , où Ulysse a partout le pas et domine tout. Selon l'esprit de la tragédie française, il faut que Pénélope ait tous les beaux sentiments; qu'elle soit tendre, sensible, généreuse; qu'elle reconnaisse son mari par une sorte de pressentiment dès qu'elle s'entretient avec lui; qu'elle le reconnaisse quand il est encore malheureux cl mendiant, et non point seulement quand il est victorieux. Il faut aussi que les alarmes do sa tendresse trahissent le secret d'Ulysse, une fois que les deux époux se sont reconnus.

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La Pénélope d'Homère n'a pas toutes ces préoccupations ingénieuses. Chaste et avisée comme elle est, elle n'aura, quand il s'agira de reconnaître Ulysse, qu'un soin et qu'un scrupule, celui de ne Das se tromper. Nous sommes ici, en eiïet, dans l:i :onfusion de la société antique, et non dans une société réglée par les lois. C'est une aventure cl non une question d'État. Pénélope ne veut pas avoir cKîhappé pendant vingt ans à la persécution des prétendants pour tomber au pouvoir de quelque imposteur. De là la singulière prudence qu'elle mettra dans la reconnaissance quand il sera temps ; mais le temps de cette reconnaissance toute domestique n'est point encore venu. Dans Homère, ce n'est [oint Pénélope qui conduit l'action, c'est Ulysse ; et pour Ulysse la principale affaire n'est point de se faire reconnaître par sa femme , mais de reconquérir sa maison sur les prétendants.

Il m'est impossible de ne pas raconter en quelques mots le massacre des prétendants, qui remplit le vingt-deuxième chant. Ce chant fait, avec le vingttroisième qui raconte la reconnaissance, un contraste admirable et qu'Homère a évidemment cherché : l'un plein des périls et du tumulte du combat, l'autre plein des graves et pieuses émotions du foyer domestique. Il n'y a pas dans Y Iliade de bataille plus terrible que ce combat dans l'intérieur du[)alais d'Ulysse, et je ne puis comparer cette grande et terrible scène qu'à l'extermination des Niebelungen dans !e palais d'Attila.

Pressée de nouveau et plus vivement de faire un choix, Pénélope demande l'arc d'Ulysse et déclare IV. 15

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aux prélendanls qu'elle épousera celui v^ui tendra l'arc et fera passer une flèche dans les douze anneaux qui seront suspendus '. Les prétendants acceptent, et font des efforts impuissants pour bander l'arc. Alors Eumée l'apporte à Ulysse, qui, depuis qu'il a terrassé Irus, est resté dans le palais comme le mendiant privilégié. Ulysse prend l'arc, le bande, fait passer la flèclie par les douze anneaux , puis, tenant l'arc et renversant les flèches sous ses pieds : « Les jeux sont finis, s'écrie-t-il ; et maintenant j'essayerai d'atteindre un autre but. Alors, frappant Antinous d'une flèche, il le renverse mort, et d'une voix terrible : Ah! vous ne pensiez pas que je reviendrais jamais! et voilà pourquoi vous dérobiez mes biens, ma maison, et vous prétendiez épouser ma feunne, moi vivant, sans craindre ni les dieux du ciel ni les reproches des hommes. Maintenant vous touchez tous aux portes de la mort ! »

Quelle reconnaissance soudaine et terrible, bien antique surtout! Le roi se fait reconnaître avant le mari ; la vengeance du héros précède la tendresse du père de famille. Les prélendanls tombent les uns après les autres sous les coups d'Ulysse; il n'épargne qi'.e le chantre Phémiuset le héraut Médon, parce que Phémius prie Télémaque d'atleslcr que c'est par force qu'il chantait dans les festins des prétendants, cl parce que Médon a toujours pris soin de Télémaque jjendant que celui-ci était enfant. Le chantre et le héraut vont, sur l'ordre d'Ulysse, s'asseoir auprès de l'autel de Jupiter, et Ulysse promène ses regards

' C'est 'e jeu Je bajjues.

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dans la vaslc salle pour voir s'il n'y a pas encore. quelque prétendant qui se cache pour éviter la mort : il les voit tous étendus à terre, couchés dans le sang et la poussière « comme des poissons que des pêcheurs viennent de tirer de leurs filets et d'étaler palpitants sur le rivage de la mer. » Alors il fait venir Euryclée, la nourrice de Pénélope, l'intendante du palais, et lui ordonne d'appeler les femmes qui ont manqué à l'obéissance qu'elles devaient à Pénélope et qui ont partagé le lit des prétendants. Il leur fait laver la salle souillée du sang de ceux qu'elles ont aimés, ensevelir ces corps qu'elles ont chéris ; puis , quand elles ont accompli ce triste office , qui est déjà un châtiment , l'impitoyable vainqueur les fait pendre à une longue poutre dans une cour fermée du palais; et le poêle, presque aussi impitoyable que son héros, compare « ces jeunes fdles suspendues à la poutre fatale à des grues ou à des pigeons pris dans un filet et attachés au croc dans la cuisine du chasseur. » La terreur règne partout dans le palais; la vieille Euryclée elle-même, « quand elle voit Ulysse au milieu des morts, tout couvert de sang et de poussière , comme un lion qui vient de dévorer un bœuf et dont la crinière et les mâchoires dégouttent de sang, l'œil encore enflammé et la gueule fumante, la vieille Euryclée elle-même, quoiqu'elle prenne part à la victoire du héros, pousse des gémissements lamentables, » tant Ulysse est terrible à voir! Mais lui, toujours calme et ferme, fait apporter du feu, y jette du soufre et purifie le palais. Après cette purification conforme aux usages antiques, les serviteurs et les servantes fidèles viennent

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saluer Ulysse et lui baiser les mains. C'est alors seulement que le héros s'émeut et se met à pleurer en voyant les bons sentiments de ses fidèles serviteurs, attendrissement naturel et qui achève, en le tempérant, ce tableau de la terrible rentrée d'Ulysse dans sa maison.

Reste encore la reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope ; reste celte scène que les modernes auraient mise la première, qu'Homère a mise la dernière et qui remplit tout le vingt-troisième chant. Ce chant est aussi calme, aussi doux que l'autre est terrible. N'allons point croire cependant que ce soit une idylle et qu'Ulysse et Pénélope, se retrouvant après vingt ans d'absence, aient l'émotion et l'empressement de deux jeunes amants. L'idée de la famille et de ses saintes lois, la réserve de Pénélope, qui veut être bien sûre que cet étranger est Ulysse et que le vainqueur des prétendants n'est pas un imposteur brave et heureux, voilà les sentiments qui animent celte reconnaissance, plutôt que la tendresse et l'amour des deux époux. La tendresse s'y sent partout; mais elle n'est point empressée de se montrer. C'est par là que celle scène est toute patriarcale cl tout antique.

La vieille Euryclée vient annoncer à Pénélope, renfermée dans le gynécée, qu'Ulysse est de retour, qu'il est vainqueur des prétendants, qu'il est maître dans son palais. Les fenmics modernes, même les [)lus sages et les plus réservées, même les Pénélope, aussitôt qu'elles entendraient ces bonnes nouvelles, s'écrieraient, s'agiteraient, s'empresseraient. Ce seraient des exclamations entrecoupées: Mon mari ! mon Ulysse!

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OÙ esl-il ? La scène ne sérail qu'une interjcclion multipliée, et les embrassemenls mêlés de sanglot? étoufferaient les explications. Rien de pareil dam Pénélope : elle hésite à croire aux bonnes paroles d'Euryclée; elle craint d'être trompée encore dans son espérance, comme elle l'a été déjà tant de fois. A. peine une larme qui s'échappe de sa paupière montre-t-elle qu'elle croit au retour d'Ulysse phis qu'elle ne veut en avoir l'air. Elle descend cependant pour voir, dit-elle, Télémaque son fils, et celui qui a tué les prétendants. Elle entre dans la salle du combat. Ulysse était assis d'un côté du foyer, et il était éclairé par la flamme ; Pénélope s'assied de l'autre côté, sans rien dire, étonnée, regardant Ulysse, que tantôt elle croyait reconnaître, et que tantôt elle ne reconnaissait plus, à cause des mauvais vêlements qui le cachaient. Télémaque, impatient comme un jeune homme ou comme un lecteur moderne, ne peut pas supporter la réserve de sa mère ; il l'accuse d'être froide et insensible : a Pourquoi rester ainsi éloignée de mon père? pourquoi ne pas l'asseoir auprès de lui? pourquoi ne pas lui parler? Quelle autre femme, revoyant son époux après vingt ans d'absence et de malheurs, s'écarterait ainsi de lui? » Pénélope répond doucement à son fds qu'elle ne peut pas encore savoir si c'est vraiment Ulysse qui est devant elle, mais qu'il y a des signes marqués entre elle et lui , et que c'est à ces signes qu'ils se reconnaîtront certainement. Alors Ulysse souriant : « Laisse ta mère user comme elle le veut des signes qui me feront reconnaître. » Puis, avec un sang-froid égal à celui de Pénélope, il dit à Télîmaque ce (ju'il faut faire pour empêcher que

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le bruit de la mort des prétendants ne se répande dang Ithaque, pour prévenir la vengeance que voudraient tirer leurs amis et leurs parents. De là il va au bain 3t prend d'autres vêtements que les haillons qui le cachaient aux yeux de Pénélope. « Minerve répand sur sa figure et sur tout son corps une beauté et une grâce divines, et, rentrant dans la salle où Pénélope était restée, il va s'asseoir à la place où il s'était assis d'abord. 0 femme ! dit-il alors à Pénélope, les dieux de l'Olympe t'ont donné une âme inflexible.. i.. » Il fait, à son tour, à Pénélope les reproches que lui faisait tout à l'heure son fds : rester ainsi éloignée d'un mari retrouvé après vingt ans d'absence et de malheurs ! — Ulysse blâme donc aussi la froideur de Pénélope 'i Pénélope a donc tort ? — Ne nous hâtons pas trop déjuger les lentes épreuves de cette reconnaissance entre les deux époux : Ulysse est toujours rusé et Pénélope toujours prudente et réservée. Attendons les derniers mots. « Mlons , nourrice, dit Ulysse, fais-moi dresser mon lit pour la nuit ; car cette femme aune âme inexorable. — Je ne veux, dit Pénélope, ni

te glorifier, ni te dédaigner au hasard Oui, Eury-

clée, prépare dans la chambre des hôtes le lit qu'Ulysse s'est fait lui-même autrefois. Couvre-le de peaux et d'élofl'es brillantes. » Elle parlait ainsi pour éprouver son mari. « Qui donc, s'écrie Ulysse irrité, qui donc a défait la couche que j'avais construite dans la chambre riiptiale?» Et il fait la description exacte et minutieuse de cette couche nuptiale. Alors, ne doutant plus, à ce dernier signe, que ce ne soit son Ulysse, Pénélope lui jette les bras autour du col et l'embrasse : ■< Ne sois point irrité, Ulysse, lui dit-elle,

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si je i!0 t'ai pas embrassé comme je le fais aussitôt que je l'ai vu. Je craignais toujours dans mon âme que quelqu'un ne vînt ici me tromper : les hommes savent inventer tant de ruses ! et je me souvenais d'Hélène, la fille de Jupiter, qui s'est laissé tromper

et séduire par un étranger Mais maintenant que

tu viens de me révéler les signes de notre lit nuptial, de ce lit qu'aucun autre homme que toi n'a jamais vu, que nous connaissons seuls, toi, moi et l'esclave fidèle qui gardait la porte de la chambre et que mon père m'avait donnée quand je vins ici, mon âme, que tu accusais d'être inflexible, mon âme est convaincue. »

« Elle parlait ainsi, et le héros pleurait, heureux d'avoir une épouse aussi sage et aussi chaste, heureux de la retrouver après tant de malheurs ; car la vue de la terre n'est pas plus douce aux naufragés qui ont vu périr leur vaisseau, qui ont longtemps nagé à travers les flots et qui abordent enfin au rivage, sûrs d'éviter la mort, que n'était douce, aux yeux d'Ulysse, la vue de cette épouse chérie. » Puis vient l'union des deux époux, qui sont conduits dans la chambre nuptiale avec la torche et les cérémonies du mariage ; puis leurs doux entretiens, leurs récits mutuels, tant do périls surmontés, tant de malheurs aujourd'hui passés, tant d'années de séparation. « Minerve, toujours amie et protectrice d'Ulysse, eut soin d'allonger pour lui celle première nuit du retour, et arrêta le matin les coursiers de l'Aurore. »

Voilà celle reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope^ voilà l'amour conjugal sous sa forme la plus belle et la plus grave. Nous aimerions mieux, de nos jours,

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une tendresse plus \ive et moins maîtresse d'ellemême; nous mettrions dans la reconnaissance des deux époux plus d'émotion, plus de larmes, plus de tumiilîc. Y meltiions-nous une fidélité plus affectueuse, un attachement plus sûr et plus inaltérable? Nous préférerions peut-être la femme sensible à la femme qui est à la fois tendre et prudente. Je n'y vois, quant à moi, qu'un danger : si Pénélope eût été la femme sensible qu'aiment à montrer le drame et le romans modernes, elle n'eût pas attendu son mari pendant vingt ans.

LVIÏÎ

SUITE DE L'aîIOL'R CONJUGAL. — ALCESTE.

La persévérance est le caractère de l'amour conjugal de Pénélope. Fidèle et patiente , honnête et habile , elle convient à l'épopée par ses qualités (pie ie temps fait ressortir et qui, par cela même, se prêtent bien au récit. Dans Euripide, au contraire, l'amour conjugal d'Alceste est ardent et passionné ; son dévouement éclate dans un grand et généreux sacrifice. De ce côté, Alceste, à cause de ce qu'il y a de spontané et de soudain dans son dévouement, convient mieux au drame qu'à l'épopée, parce que le drame demande des passions et des actions vives et courtes.

Alceste est peut-être la pièce la plus hardie du théâtre d'Euripide, qui est lui-même le plus hardi des tragiques grecs. Que de contrastes rassemblés à dessein! Avec quel art profond le poëte met sans cesse le mal à côté du bien, le laid à côté du beau, l'égoïsme à côté du dévouement ! Dans la première partie de la pièce, nous voyons Alceste se dévouer à la mort pour sauver la vie d'Admète, son mari; mais, à côlédudévouementd'AlcesIe, Euripide montre hardiment l'égoïsmedu père d'Admète, le vieux Phérès, qi.i

{78 DE l'amoî^r rn\iir.\L.

ne veut pas mourir pour son fils etl'égoïsmed'Adnièle lui-môme chercliant naïvement quelqu'un qui veuille bien mouriî' pour lui. Dans la seconde partie, Hercule descend aux Enfers , reconquiert Alceste sur la mort et la rend à son époux ; mais, avant d'être le libériiteur d' Alceste , Hercule , quand il arrive dans la maison d'Admète et qu'il s'y met à table, semble un voyageur ou plutôt un aventurier qui aime à boire et à rire, si bien que ses bouffonneries se mêlent d'une manière étrange aux lamentations qui retentissent encore sur le tombeau d' Alceste. L'intention manifeste d'Euripide, en rassemblant de pareils contrastes, est évidemment de faire ressortir le dévouement d'Alceste par l'égoïsme du vieux Pbérès et du jeune Admète, et la douleur des funérailles par la gaieté intempestive d'Hercule. W a fait, à son tableau, le cadre qu'il croyait le plus propre à le bien montrer. Disons un mot du cadre avant d'étudier le tableau.

Au premier abord, il n'y a rien de plus cboquant que la scène entre Phérès et Admète, entre le père et le fils : « Certes, dit Admète à son père, c'eût été pour loi une glorieuse épreuve de mourir pour ton fils. Le temps qui te restait à vivre était bien court. Alceste et moi, nous aurions passé sans crainte le reste de nos Jours, et je n'aurais pas à pleurer mon veuvage... C'est donc faussement que les vieillards invoquent la mort, se plaignent de la vieillesse et de la longue durée de la vie. Si la mort approche, aucun d'eux ne veut plus mourir, et la vieillesse pour eux n'est plus

un si pesant fardeau — Mon fds, répond le vieux

Phérès, je t'ai donné le jour et je t'ai élevé pour être

aprèsmoi le maître dans ma maison; mais rien ne m'oblige à mourir pour loi. rs'i les coutumes de nos ancêtres, ni les lois de la Grèce n'imposent aux pères de mourir pour leurs enfants. Chacun vit pour soi , heureux ou malheureux.... En quoi le fais-je tort? de quoi le privé-je? Ne meurs pas pour moi, ni moi pour toi. Tu aimes à jouir de la lumière ; el crois-tu que Ion père ne l'aime pas?... Tu me reproches mu lâcheté, toi dont la femme meurt pour toi, beau jeune homme ! Tu as trouvé là nn heureux moyen ie ne jamais mourir, si lu peux toujours persuader à l'épouse que lu auras de se sacrifier pour loi ' ! »

Dans V Avare de Molière, le père et le fils s'accusent mutuellement : c'est l'avarice aux prises avec la prodigalité. Ici, ce sont deux égoïstes qui s'accusent et s'injurient; car les vices ne se pardonnent jamais cnlre eux. L'égoïste surtout est implacable contre l'égoïste. Comme il rapporte tout à soi, il supporte impatiemment que le prochain en fasse autant. Tel est le jeune Admèle. Dans son naïf égoïsme, il ne conçoit pas que son père ne se soit pas empressé de niourir pour lui. De cette façon, Alceste et lui auraient passé, heureux et contents, le reste de leur vie. Oui; niais, quand les gens s'arrangent si bien aux dépens des autres, les autres résistent à l'arrangement. Ainsi fait le vieux Phérès, qui veut vivre le peu qui lui reste à vivre. Chacun pour soi dans celle lutte de l'amour de la vie : « Tu aimes à jouir de U lainière, el crois-tu que ton père ne l'aim.e pas? »

' KuripiJc. Alccsle , traJ. de M. Arlsud.

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L'égoïsme du fils éveille et provoque l'égoïsme du père. Halntués dans la tragédie et dans l'épopée à vivre dans la région de l'idéal, nous sommes choqués de la vérité grossière des sentiments qu'expriment, à l'envi l'un de l'autre, Admète et Phérès. Le dédain de la vie est un sentiment familier aux héros du drame et du roman. Qui donc, au théâtre, n'est pas prêt à mourir pour sa patrie, pour sa foi, pour sa famille, pour sa maîtresse? Que penser de ces deux héros d'Euripide, l'un qui ne veut pas mourir pour son fils, et l'autre qui aurait voulu que son père mourût pour lui? Quels personnages! quels sentiments honteux et indignes de l'homme ! — Indignes, oui, mais naturels à l'homme; sentiments que 1rs lois de la morale et surtout de l'honneur nous apprennent à réprimer et h étouffer, mais qui se retrouvent pourtant au fond du cœur humain'. Accoutumés à voir les poêles relever leurs héros au lieu de les rabaisser, nous ne concevons pas que le père ne se sacrifie point pour le fils, et que l'époux laisse sa femme se sacrifier pour lui. Mais supposons qu'au lieu du sacrifice de la vie , il s'agisse du sacrifice de la fortune, qu'arrivera-t-il? Les pères, je le sais, travaillent volontiers pour leurs enfants ; ils veulent, à tout prix, leur laisser une fortune. Pourtant sont-ils tous disposés à sacrifier la leur ? Beaucoup le font , surtout quand l'honneur parle; mais quand le fils veut (juc le père lui sacrifie sa fortune [)onr vivre lui-même Disif et heureux; quand le luxe, la vanité ou la dé-

'■ Voir, à la fui ilu voliiinc, !■''= noie, un dialogue eu vers Je Saiot- Évremond, qui semble iiiiilé de la scéue entre l'iiéi'cs et Adiuètc et qui la iusli&e d'une manière curieuse.

bauche des ûls veulent lever tribut sur le travail et sur la pauvreté paternelle, quel est le père qui consente à ce sacrifice? quel est l'bomme qui ne dise à son fils: Non, je ne me dépouillerai pas du peu que i'ai pour vivre ! non, je ne sacrifierai pas à ton luxe la subsistance de mes vieux jours!

L'égoïsme d'Admète appelle l'égoïsme du vieux Piiérès , parce que les vices éveillent les vices , comme les vertus éveillent les vertus. Dans cette lutte, pour qui devons -nous prendre parti? pour le vieux Phérèsou le jeune Âdmète? — Pour aucun ; pas plus que dans Molière nous ne sommes tenus de prendre parti pour Harpagon contre Cléanthe, ou pour Cléanlhe contre Harpagon. En vain Harpagon me dit qu'il est père et qu'il a droit d'être respecté i)ar son fils : Harpagon n'est plus un père, c'est un avare, et le vice efface en lui la majesté du caractère paternel. En vain Admète me dit que les fils ont droit, de la part des pères, à plus d'affection : les fils qui ont droit à l'amour paternel sont ceux qui ne se préfèrent pas naïvement à leur père et à leur famille tout entière. Admète s'aime trop lui-même pour être aimé par les autres, même par son père. Il n'y a que sa femme qui l'aime jusqu'à se dévouer pour lui, parce que les femmes ne voient point les défauts de ceux qu'elles aiment, tant qu'elles les aiment. Ne dites point à Indiana que son amant Raymond est un égoïste qui joue l'exaltation : il viendra un moment où elle le croira; mais pendant longtemps elle l'ignore et elle se dévoue à lui tout entière. Qui sait même si le jour oîi Indiana connaîtra la vérité, elle n'aimera pas encore Raymond"? Elle

sera désabusée de son admiration sans être désabusée de son amour, l.'amour est ainsi fait, que nous aimons souvent moins bon et moins noble que nous. Chose remarquable et qui nous ramène de la morale à la littérature, celte inégalité de nature, cette disproportion de mérite qui n'empêche pas l'amour, n'empêche pas non plus que cet amour sans cause et sans raison ne nous intéresse et ne nous émeuve. Nous nous intéressons à l'amour que le chevalier des Grieux a pour Manon Lescaut, quoique nous voyions bien que des Grieux ferait beaucoup mieux d'aimer une femme plus digne de lui ^ Ici nous voyons bien aussi qu'Admète ne mérite pas le sacrifice d'Alceste; mais la clairvoyance que nous avons sur Admète n'empêche pas que le dévouement d'Alceste ne nous touche profondément 5 de même, si je puis comparer des choses qui semblent fort différentes, de môme l'amour de Médée pour Jason nous touche aussi, quoique Jason le mérite peu. Alcesle et Médée auraient mieux fait, l'une et l'autre, d'aimer en meilleur lieu. Mais quoi! elles aiment, et, mettant dans leur amour la difl'érence de leur caractère, l'une se dévoue, l'autre se venge, et toutes deux nous émeuvent, parce que, après tout, l'amour n'càt pas un sciitiaient qui cherche à être juste, mais une passion qui cherche à se satisfaire.

Quoique je n'aime pas Admèle, j'avoue cependanl :jue je lui fais tort quand je le compare, même pour un instant, à Jason. Admète est égoïste, voilà tout; il n'est point parjure cl cruel comme Jason. .Nous

3 Voyez le cUap. XLVIII, De la magie en amour, t. III.

connfiissons tous Admètc, et nous l'avons tous rencontre dans le monde, parfois aussi dans nousmêmes. Admèle est bon ; il a même, pour pleurer so femme, des larmes sincères et abondantes qui nous émeuvent ; il sait mieux la regretter qu'il n'a su la sauver, chose ordinaire aux cœurs faibles, qui savent mieux se repentir que se résoudre '. Qu'esioce donc qui gâte dans Admète les qualités que je lui reconnais? Il n'a ni la générosité naturelle qui fait qu'on est également prêt à se sacrifier pour les autres et à refuser que les autres se sacrifient pour nous ; ni ce respect de la loi morale, qui aide la faiblesse de l'homme à s'élever vers les grands sentiments et les bonnes actions. Son instinct est de se préférer aux autres. Né prince et sans doute élevé en prince, il s'est peut-être habitué à voir les autres s'eflacer devant lui ; il n'a pas le scrupule de son égoïsme, n'en ayant même pas la conscience. Aussi, quand sa femme s'est offerte à mourir pour lui, il l'a laissée faire. 11 la pleure maintenant comme la plus noble et la meilleure des femmes, il la pleure comme celle qui faisait la joie de sa vie; mais il a accepté le sacrifice. Seulement Euripide n'ouvre sa tragédie qu'après le sacrifice accompli. Déjà la Mort a consenti à la substitution d'Alceste à Admète^; déjà la victime est prête.

' • 0 deuil éternel! dit Admètc, ô cruels regrets d'un être chiri qui n'est plus! pourquoi m'avoir empêche de rue précipilcr dans la tombe et de reposer dans la mort auprès de cette femme incomparable?... ■

* « Les Parquci, dit Apollon dans le prologue, m'accordèrent qu'Adnictc échapperait ë Pluton prêt à le saisir, en faisant descendre à sa place un autre mort dans les Enfurs. Mais, après avoir tout essayé, après s'être adressé à tous ses amis, à son père, à la vieille nière qui l'a en-

184 DE l'amour conjugal.

Nous ne voyons pas Admèle chercher quelqu'un qui le remplace pour mourir; nous admettons comme légende ce que nous n'aurions pas supporté comme spectacle. Cependant Euripide, en philosophe qu'il était, n'a pas voulu que nous nous méprissions sur le prix de ce sacrifice si noblement fait et si facilement accepté : il a craint que nous ne fissions plus de la vie le cas qu'il faut en faire, et que nous n'admirassions pas assez le dévouement d'Alceste, à force de voir tout le monde, et Admète lui-même, en prendre si aisément son parti. Voilà pourquoi, par un contraste habile, mais choquant pour la délicatesse de l'esprit moderne, il a montré, dans la scène entre Phérès et Admète, jusqu'oîi va chez l'homme l'amour de la vie.

Maintenant que nous comprenons bien la grandeur du sacrifice d'Alceste, voyons comment Euripide a peint ce dévouement, quelle noblesse et quelle dignité touchante il a prêtées à son Alceste. La Pénélope d'Homère est la femme antique 5 son amour conjugal se montre surtout par sa chaste persévérance. L'Alccste d'Euripide est plus moderne : elle a déjà quelque chose de cette exaltation passionnée qui caractérise la femme de nos jours, et son amour conjugal éclate par un grand et généreux dévouement. Que de choses pourtant encore de la femme antique dans cette Alceste d'Euripide! Je ne voudrais pas diminuer le mérite de son sacrifice ; il est visible cependant

aille, il n'a trouvé que sa foiiiiiic qui voulût mourir pour lui et ne plus voir la lumière; et maintenant, dans le palais, cn(re les bras Je son O|ioux, elle lutte contre la mort , car c'est aujourd'hui que le Destin veut qu'elle meure et qu'elle quille la vie. •

que dans l'idée des anciens la femme était inféncirr: à l'homme : a La vie d'un seul homme vaut pius que celle de mille femmes, » dit l'iphigénie d'Euripide ; et celle maxime , qui nous choque , n'otonnail personne dans Tantiquilé. En se dévouant pour son époux, Alcesle semble avoir la même idée, el peut-être Âdmète l'a-t-il auss'i; mais ce qui relève Alceste de cette infériorité prétendue, c'est son dévouement même. Il n'y a pas de plus grand litre à l'égalité que ce rachat de l'homme par la femme, rachat accepté et consacré par ia mort. Ici même la femme est supérieure à l'homme, puisqu'elle consent à mourir pour lui. L'égalité devant la mort finit toujours par consacrer l'égalité dans la vie. Les martyres chrétiennes ont attesté et conquis dans les supplices l'égalité de la femme, la société chrétienne ne pouvant plus distinguer par le rang ce que le martyre avait confondu par le dévouement.

Décidée à mourir, Alceste prépare sa mort avec la gravité et la simplicité antiques. Comme elle a eu le courage du dévouement, elle a aussi celui des derniers adieux, qui est le plus grand des courages. « Ses enfants, suspendus aux vêtements de leur mère, pleuraient; et elle, les prenant dans ses bras, les iniluassait l'un après l'autre, comme au moment de mourir. Tous les esclaves pleuraient aussi dans le palais, émus de pitié pour leur r titresse. Elle tendait la main à chacun d'eux, et ii n'en était aucun, si luunble qu'il fût, auquel elle n'adressât la parole et (li-ut elle ne reçût les adieux '. » Voilà conîincnl

' MOinc (raJuctiou.

18G DE l'amour conjugal.

l'esclave principale de la maison raconte les dernières actions d'Alceste. Alceste est la plus tendre des mères, la meilleure des maîtresses ; elle est chérie de ses esclaves, car elle est bonne et compatissante elle est en même temps la plus dévouée des épouses, puisqu'elle meurt pour son mari. Comment ne pas l'aimer et l'admirer? comment ne pas la pleurer? Euripide, qui ailleurs vise à la vérité sans l'idéal, semble ici avoir voulu faire d'Alceste le modèle accompli de toutes les vertus et de toutes les grâces de la femme.

Ainsi préparés à l'aimer et à l'admirer, nous la voyons enfin paraître : elle vient faire à son mari et à ses enfants ces adieux si admirés de Racine, ces adieux où elle parle de la lumière du jour, qu'il est si doux de voir, de la vie qu'elle aimait, de son dévouement, qu'elle ne cache pas et qu'elle n'exagère pas. Elle n'a ni fausse grandeur ni magnanimité raffinée; elle se livre à toute la douleur d'une jeune femme heureuse, qui abandonne la vie à la fleur de son âge; mais sa douleur n'a rien d'amer, parce que sa mort est volontaire. Euripide ne craint pas de pousser l'émotion jusqu'au dernier degré , parce qu'il sait que le cœur de Thomme supporte aisément les émotions (jui sont grandes, si, en même temps, elles sont simples. Dans les sentiments sim|)les, on peut aller loin ; il n'y a que dans les sentiments compliqués et conlroriés qu'il faut savoir s'arrêter à temps. C'est là la vraie morale de l'art dramatique.

Ecoutons un instant ces admirables aJieux d'Alceste :

« Soleil, iumiêre du jour, nuages du ciel empoilcs par un tourbillon rapide!

Admète. — « Ce soleil te voit ainsi que moi, tous deux éprouvés par le malheur sans avoir rien fait aui dieux qui ait pu te mériter la mort.

Alceste. — « 0 terre, ô palais, ô lit nuptial d'IoJ eos, ma patrie!

Admète. — « Ranime-toi, infortunée ! ne m'abandonne pas; prie les dieux tout-puissants d'avoir pilié de nous.

Alceste. — « Je vois la double raine, je vois '2 barque fatale. Le nocher des morts, Caron, m'a >• pelle déjà: qui t'arrête'!' hâte-toi, tu me retardes. — C'est ainsi qu'il me presse dans sa colère '.

Admète. — i Hélas! tu parles là d'un funeste trajet. 0 cruelle souffrance!

Alceste. — « On m'entraîne, ne vois-tu pas? on m'entraîne à la cour des morts. C'est Plulon luimême; il vole autour de moi, lançant de terribles regards de ses sombres sourcils. Que fais-tu? laissemoi. Ah! malheureuse! quelle est cette route inconnue dans laquelle je m'avance?

Admète. — « Route dé[)lorable pour ceux qui t'aiment, mais surtout pour moi et pour tes enfants, qui partagent ma désolation.

Alceste, aux femmes : -< Vous, laissez-moi à \\\\'

' Raciae, dans la prifacc de son Iphiqénie, a traduit ainsi es p43 lage:

Je vois déjà la rame et la tarque fatale; J'entends le vieux nccher sur la rive infernale; Impatient, il crie : On t'attend ici-bas; Tout est prêt, descends, viens, ne me retarde pa*I

Ï88 DE l'amour conjugal.

sent, clendez-moi. Cher éiioiix, les forces m'abandonnent, la mort est proche, les ténèbres de la nuit se répandent sur mes yeux. Mes enfants, mes chers enfants, c'en est fait : vous n'avez plus de mère! Soyez heureux, mes enfants, et jouissez de la Limière du jour.

Admète. — « Hélas! il me faut entendre ces paroles funestes, plus cruelles pour moi que la mort! Ne m'abandonne pas, au nom des dieux, au nom de tes enfants, que tu vas rendre orphelins! Reprends tes esprils. Si tu meurs, je ne saurais plus vivre.

Alceste. — « Admète, tu vois en quel état je suis réduite. Je veux te dire, avant de mourir, nies dernières volontés. Animée d'un tendre respect et sacri- (iant ma vie poiu' que tu jouisses de la lumière, je meurs pour toi, quand je pouvais vivre, choisir un époux parmi les Thessalicns et passer des jours heureux sur le trône. Je n'ai pas voulu vivre séparée de toi avec des enfants or|thelins. Je ne me suis point épargnée moi-même, malgré les dons brillants de la jeunesse dont je pouvais jouir. Montre-loi reconnaissant de ce bienfait. Je veux l'en demander un prix, non pas égal, puisque rien n'est plus précieux que la vie, mais juste, comme lu l'avoueras toi-même. Tu aimes nos enfants non moins que moi, lu as le cœur bon : Liisse-les maîtres dans ce palais el ne leur donne point une marâtre; ne |)renLls point une femme qui ne me vaudrait pas el qui dans sa jalousie porterait la main sur les enfants et les miens. INe fais |)as cela, <) l'en conjure. Une marâtre est rcnnemio des en-

)ls du premier lit, el non moins cruelle quune

ALCRSTK. 189

vipère. Mon fils aura son père pour défenseur ; il . pourra s'adresser à lui et recevoir ses conseils. Mais toi, ma fille, qui formera dignement ta jeunesse, si lu rencontres une telle compagne auprès de ton père? Crains qu'elle n'imprime sur toi quelque tache honteuse et ne flétrisse ton hymen dans la fleur môme do ton âge : car ta mère ne te choisira pas un époux; elle ne sera pas là, ma fille, pour l'encourager dans les douleurs de l'enfantement, où la présence d'une mère est si consolante. H faut que je meure;... et dans quelques instants je vais compter parmi ceux qui ne sont plus. Adieu! vivez heureux. Toi, cher époux, tu peux te glorifier d'avoir eu la meilleure des femmes, et vous, mes enfants, la meilleure des mères... »

Et, après qu'Admète a promis de ne point donner îine marâtre à ses enfants, Alcesle reprend :

« Mes enfants, vous avez entendu votre père s'engager à ne pas vous donner une seconde mère et à ne pas déshonorer ma couche.

Adméte. — « Je le promets encore, et je tiendrai ma promesse.

Alceste. — « A cette condition, reçois nos enfants de ma main.

Admète. — « Je reçois ce don précieux d'une main chérie.

Alceste. — « Remplace -moi et sers -leur de mère. »

Ainsi Alceste ne cache et ne dissimule rien de la douleur d'une mère qui abandonne ses enfants, d'une femme qui renonce au bonheur de la vie et de l'amour. Celte vive et profonde douleur émeut jusqu'à

190 DE l'amour conjugal.

Admète lui-même, qui maintenant voudrait mourir

avec sa femme :

« Emmène-moi avec toi, au nom des dieux, dit-il, emmène-moi aux Enfers!

Alceste. — « C'est arasez de moi, qui meurs pour toi. »

J'insiste sur ces derniers mots, qui montrent qu'Alceste ne diminue jamais le mérite de son sacrifice, et que, de même qu'Admète en accepte le bénéfice, de même aussi Alceste en sait le prix. Ne nous y trompons point du reste, l'intérêt de la tragédie est à cette condition. Si nous n'admettons pas la légende tout entière, c'est-à-dire Alceste mourant pour son époux qui y consent, nous ne ressentirons plus, comme le veut Euripide, l'ém.otion de ce grand dévouement; les plaintes d'Alceste à ses derniers moments ne nous inspireront plus cette pitié tragique que le poète veut nous inspirer; nous nous occuperons de questions secondaires; nous nous demanderons comment Admète a pu consentir à voir sa femme mourir à sa place; nous inventerons je ne sais quelles ruses généreuses des deux époux voulant mutuellement se sacrifier l'un à l'autre; ce sera Alceste, comme la plus ndroite, qui parviendra à accomplir son dévouement en le dérobant à son époux, qu'elle trompera pour le sauver; nous aurons enfin les Alcestes du Ihéùtro moderne, au lieu de l'Alceste antique.

Le trait caractéristique des Alcestes du théâtre moderne, c'est la répugnance des poètes à admettre le sacrifice d'Alceste tel que le raconte la légende mythologicjue. Une femme se sacrifier pour son mari, soit : la Fable le veut; mais un mari accepter ce sa-

crificeî cela se peuf-il ? cela s'accorde-t-il avec la dignité des mœurs tragiques ? De là les inventions industrieuses des poètes modernes pour dissimuler ce défaut du caractère d'Âdmète; car ils veulent que nous nous intéressions aussi à Admète comme à un héros ou au moins comme à un bon mari : un personnage imparfait ou médiocre ne doit point, selon eux, paraître sur la scène tragique à côté d'Alceste, Euripide relève le dévouement d'Alceste par le contraste; les poètes modernes donnent, pour accompagnement à ce dévouement de la femme, le dévouement presque égal du mari. Le ménage est plus héroïque; mais la tragédie est moins touchante.

Dans l'opéra de Quinault, Alceste se sacrifie à l'insu d'Admète'. Ducis a fait aussi cfïort pour éluder cetécueil tout moderne du sacrifice d'Alceste accepté par Admète, écueil sur lequel Euripidepasse à pleines voiles, sans paraître s'en douter. L' Alceste et l'Admèlc de

' Quinault a traduit par quelques vers piquanis cet amour de la ?io qu'Euripide a représenté dans le vieux Pliércs : J'aime mon fils; je l'ai fait roi ; Pour prolonjfer son sort, je mourrais sans effroi, Si je pouvais offrir des jours dignes d'envie.

Je n'ai plus qu'un reste de vie; Ce n'est rien pour Admète, et c'est beaucoup pour raoi. Quand les vieux se trouvent trop âgés pour se sacrifier, il est tout naturel que les jeunes se trouvent trop jeunes pour mourir. Los uns donneraient si peu que ce n'est pas la peine, et les autres donneraient tant que ce n'est pas juste. Aussi une jeune confidente d'Alceste, Ce» pbise, refuse aussi de mourir pour Admète : Les honneurs les plus éclatants En vain dans le tombeau promettent de nous suivre, La mort est affreuse en tout temps ;

f92 DE l'amour conjugal.

Diicïs sont deux époux sensibles qui veulent s'épargner mutuellement les cliagrms qu'ils savent que le ciel leur réserve. Ainsi, dès le premier acte, Admète sait qu'il est menacé d'une mort prochaine : l'oracle a parlé ; mais Admète cache le fatal secret à Alceste. C'est là une délicatesse toute moderne. Il aime aussi Alceste d'une tendresse toute moderne et déjà pleine de ces mouvements de mélancolie amoureuse que la fin du dix-huitième siècle a enseignés au commencement du dix-neuvième. Voyez comme il parle de l'amour qu'il a pour Alceste :

Mort cruelle et jalouse, Qui m'ôte mes enfants, mes sujets, mon épouse, Et quelle épouse, ô ciel ! Ami, si quelquefois Ces soucis importuns qu'on lit au front des rois Avaient du moindre trouble altéré mon visage. Un mot, un mut d'Alcesle, écartant leur nuage, Y ramenait le calme et la tranquillité. Son œil s'ouvrait, Arcas : j'étais moins agité. Que dis-je? En ces moments où notre âme plus tendre Dédaignait les discours pour mieux se faire cntenLlrc, Un long enchantement confondait nos deux cœurs. J'aimais, je la voyais; je goûtais les douceurs D'un silence attentif (jui la rendait plus hclle; Je ne lui parlais pas, mais j'étais auprès d'elle.

Mais |)cut-on rcnoncor à vivre QuamI on n'a vt'cu <juc quinze ans?

Chacun est satisfait des excuses qu'il ilonue.

Ccpoiulaiit on ne voit personne Qui pour sauver Adnictc ose perdre le iuur. Le devuii', l'amitié, le sang, tout l'abandoan?;

11 n'a plus d'espoir qu'en l'amour.

alcestf:. 193

Le vieil Hardy fait aussi décrire par Admèle lu bonliciir qu'il trouvait dans l'amour d'Alccste :

Alceste j'épousai, fille du vieux Pélie (Péliai^).

Sa beauté surpassait un chef-d'œuvre parfait,

Et au moule du corps son esprit était fait,

Moule envoyé des cieux, que rompit la nature

Après l'extracliou de cette créature.

Nous vécûmes ainsi que, dans un Lois profond,

D'embûches séparé, deux tourterelles font ;

Deux de corps, mais d'un cœur, d'un penser, d'une envie,

Bref qu'un fidèle amour animait d'une vie*.

One je ne sus goûter avec elle d'ennuis;

Nos jours duraient toujours et n'avaient point de nuits.

0 cruel souvenir des liesses passées !

Douleurs en mon esprit amères repassées !

Dure condition des hommes journaliers,

Qui cueillent une rose entre mille halliers!

Des deux Admcte, celui de Ducis et celui de Hardy, quel est celui qui aime le mieux? Tous deux, j'en suis sûr, aiment tendrement Alceste, quoiqu'ils expriment dilîéremment leur amour, l'un avec la mélancolie sentimentale qui prévalait à la fin du dixhuitième siècle, l'autre avec l'enlliousiasme lyrique et prétentieux qui se sent de l'imitation de Ronsard. L'amour, en effet, est, de tous les sentiments, celui qui change le moins au fond et qui change le plus de langage et de mode. Quoi qu'il en soit, avec les sentiments passionnés, que les deux Admète, celui du seizième siècle et celui du dix-huitième, ont pour leur femme, il est impossible qu'ils acceptent son dévouement. Nous avons voulu en faire des amants qui

' Et que l'amour aaimuit d'uas seule vie.

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