‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 10 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

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une remarque toute littéraire. Les poètes grecs étaient plus à leur aise que ne le sont les poètes chréliens, pour mêler les dieux aux hommes. Leurs dieux, en effet, peuvent entrer en commerce avec les hommes sans les accabler par leur présence, parce qu'ils leur sont supérieurs sans être pour cela tout-puissants. Mettez à côté de l'homme le Dieu tout-puissant et infini que nous adorons, que sera l'homme? Près des dieux païens, l'humanité garde aisément sa taille : de là le facile accord entre le merveilleux païen et la vérité humaine; de là dans Homère les dieux qui paraissent partout, et les hommes qui ne s'effacent nulle part.

La manière dont Homère introduit Télémaque est belle et simple. L'introduction de Pénélope n'est pas moins noble ni moins touchante. Dès le premier chant, quand elle entend Phémius chanter aux prétendants la guerre de Troie et ses malheurs, elle descend dans la salle où sont réunis les prétendants, et prie le chantre de faire d'autres récits : ceux-là lui sont trop pénibles à entendre. C'est alors que Télémaque, avec ces sentiments virils que Minerve vient de lui inspirer, dit à sa mère de remonter dans le gynécée, parce que c'est à lui désormais qu'il appartient de commander dans la maison de son pèie. Pénélope obéit à la voix de son fils, s'applaudissant de voir qu'il est devenu homme.

Au dix-huitième chant, nous la voyons encore desiîcndre dans celte salle oîi les prétendants font leurs festins aux dépens des troupeaux d'Ulysse. Elle a appris qu'un hôte, im suppliant, s'est présenté à la porte du palais, demandant l'aumône, mais qu'il a été rc-

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poussé et frappé par Antinous, un des prétendants. A la vérité, tous les prétendants ont blâmé Antinous : les suppliants et les pauvres sont envoyés par les dieux, et souvent même sont des dieux qui viennent visiter la terre et éprouver les hommes. Touchante conformité entre la sagesse antique et la charité chrétienne! « La pauvreté, dit saint Chrysostome, a quelque chose de sacré : outrager le pauvre, c'est outrager un des hérauts de Dieu ; honorer et accueillir le pauvre, c'est honorer et accueillir Dieu; et c'est parce qu'Abraham recevait tous ceux qui venaient lui demander l'hospitalité, qu'il a mérité de recevoir un jour les anges du Seigneur ' . »

Il ne suffit pas à Pénélope qu'Antinous soit blâmé par ses compagnons; elle veut protéger elle-même l'hôte que les dieux lui ont envoyé : qui sait si cet hôte qui vient de loin n'a pas vu Ulysse ? Eurynome, sa vieille et fidèle esclave, veut la parer avant qu'elle sorte du gynécée : « Non, dit-elle, les dieux m'ont ôté la beauté depuis quUlysse est parti sur ses vaisseaux. » Mais Minerve la rend plus belle que jamais, et, quand elle paraît à l'entrée de la salle où sont les prétendants, avec cet éclat de beauté qu'elle tient des dieux comme une récompense de s? vertu , avec son voile baissé sur son visage et les deux esclaves qui se tiennent à ses côtés, tous les prétendants sont saisis d'admiration et de respect. Elle reproche à Télcmaque d'avoir laissé outrager l'hôte de la maison ; Télémaque, qui sait que cet hôte est s-on père, et déjà prudent comme lui, répond que

' Saint Chiisosloiiie, discours VII.

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l'étranger a terrassé aisément le mendiant Irus, qui lui disputait le seuil de la salle et qui maintenant gît à la porte; « et puissent bientôt, ajoute-t-il en luimême, les prétendants vaincus mesurer ainsi la terre de leurs corps'.))

Que de belles scènes je passe malgré moi, qui toutes montrent l'intérieur de cette maison livrée au désordre depuis l'absence du maître, et qui montrent aussi la vertu de Pénélope, sa fidélité à la mémoire d'Ulysse, sa douleur conjugale, son amour pour son fils ! Mais, dans les périls qui l'entourent, la vertu ne suffit pas : il faut, de plus, la prudence, et Pénélope; grâce à son habileté, toujours employée honnêtement, est vraiment digne d'être la femme d'Ulysse. Elle vaut même mieux que lui, car elle a la prudence sans la fourberie. Elle sait parler aux prétendants avec un art charmant. On pourrait croire que cette coquetterie décente, qui sait entendre et éluder une déclaration , est un art propre à la femme dans la société moderne et ignoré de l'antiquité : il n'en est rien. Voyez, par exemple, avec quelle finesse pleine de pudeur Pénélope répond à l'éloge qu'Eurynome fait de sa beauté, et comment elle détourne aussitôt les esprits de l'idée d'une femme digne de l'hommage des prétendants vers l'idée d'une femme à qui les dieux ont ôté le bonheur et n'ont laissé que le souvenir de son époux absent : « Non, Eurynome, je n'ai plus de beauté depuis le départ d'Ulysse. S'il était revenu pour gouverner moi et sa maison , alors je seiais heureuse, et je serais belle encore peut-être; mais je suis triste , tant les dieux m'ont envoyé de m-iUieurs! Je m'en souviens encore : quand il quitta

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sa pairie, me prcnaiil par la main, il me dil : 0 ma femme, je ne crois pas que tous les hommes belliqueux reviendront de Troie s;iins et saufs. On dit que les Troyens sont des guerriers braves, habiles à lancer le javelot et à conduire les chevaux. Je ne sais donc pas si Dieu me renverra dans ma pairie ou si je périrai devant Troie. Souviens-toi seulement de mes dernières paroles. Honore dans la maison mon père et ma mère, comme tu le fais maintenant, et même encore plus pendant mon absence. Quand tu verras ton fils devenu homme, alors marie-toi, si lu le veux, ei abandonne ma maison, que possédera mon fils. Voilà comme me parlait Ulysse. Maintenant, ses paroles s'accomplissent; mais puisse la nuit éteindre d'avance le jour où il faudrait me résigner à quitter cette maison pour suivre un autre époux, moi, hélas! dont Jupiter n'a pas voulu le bonheur! Comment ne pas m'iiffliger, quand je vois les prétendants ne plus même suivre avec moi la coutume antique? Autrefois, lorsque des hommes prétendaient au mariage d'une femme et qu'ils rivalisaient entre eux, ils offraient des bœufs ou des 1 rebis aux amis et aux parents de celle qu'ils recherchaient; ils lui faisaient de grands présents, au lieu de vivre impunément à ses dépens. »

J'ai plusieurs réflexions à faire sur ces paroles de Pénélope : une d'abord. Pendant que je traduis les vers d'Homère, je me souviens de la lettre d'un simple soldat anglais appelé Lamond Piace, écrite à sa femme la veille de l'assaut de PétroiiauloAVski, dans le Kamtchatka, en 1854. Le pauvre soldat pressent qu'il pourra mourir dans l'assaut, et il écrit à sa

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femme, comme Ulysse, à son départ, parle à Pénélope. Ce sont les mêmes pensées et les mêmes sentiments : a A bord de la Pique, 25 août 1854. — Chère femme , chers enfants , je m'assois un instant pour vous écrire quelques lignes avant l'action. Quand vous recevrez cette lettre, je ne serai plus: car, si je survis au combat, elle ne partira pas. Chère femme, je vous fais mon éternel adieu, si c'est la volonté de Dieu que je sois enlevé de ce monde; mais j'espère en sa providence, j'espère être épargné pour vous revoir encore. Pourtant^ nous ne pouvons pas toxis nous attendre à revenir raconter l'histoire de notre bataille, et je puis être destiné à mourir pour la défense de la reine et de mon pays... J'ai fait mon testament en votre faveur, et vous l'exécuterez selon mes désirs. Je souhaite que vous restiez veuve jxisqu'à ce que vos enfants soient capables de prendre soin d'eux-mêmes. J'espère que vous ne négligerez pas ce vœu, et je sais que je ne mourrais pas heureux, si je n'avais cette pensée; mais je sens la certitude que vous n'oublierez pas ma dernière volonté. Je n'ai encore reçu aucune lettre de vous, ni de personne , depuis que j'ai quitté l'Angleterre. Je serais cependant bien heureux d'entendre parler de vous avant d'être appelé dans l'éternité. Que la volonté du Seigneur soit faite ! Nous devons nous soumettre à ses commandements. Chère Alicia, je suis mal préparé à paraître devant mon Créateur; mais j'espère qu'il aura pitié de mon âme et me pardonnera mes fautes, comme je pardonne, avant de mourir, à ceux

qui m'ont (ait quelque mal »

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