‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 13 sur 42 · ADMÈTE · texte numérisé non relu

ADMÈTE

Ta générosité, tes vœux sont superflus ; C'est par mon trépas seul

]1 ne t'appartient plus.

Tes jours me sont acquis : c'est le prix de mes larmes. Des pleurs de tes enfants, de ton peuple en alarmes, De l'État tout entier qui, pour sauver son roi, S'est placé par ses cris entre les dieux et toi.

Le dévouement réciproque des deux époux va jusqu'à la furie, puisipi'Alcesle menace Admète de se tuer sous ses yeux, s'il ne la laisse pas mourir pour lui. Mais où est le pathétique profond d'Euripide/ où sont les adieux d'Alceste à son mari, à ses enfants, à la vie, à la lumière? Tout cela disparaît dans la rivalité magnanime des deux époux. Nous avons sous les yeux une imitation de lu scène d'Oreste et de Pylade, se disputant dans la Tauride à qui mourra l'un pour l'autre; nous n'avons plus le dévouement d'Alceste tel que la légende le consacre, rare et merveilleux exemple d'amour conjugal ; ou plutôt, au lieu

d'un dévouement, nous en avons deux, el nous no savons auquel donner notre admiration et notre pitié. Dans la tragédie, toute émotion qui fo divise s'affaiblit.

Nous avons vu comment, dans Euripide, Alcesle meurt pour son mari. Voyons maintenant sa délivrance et sa résurrection : c'est la seconde partie de la légende antique. Euripide n'a pas traité celte partie de la légende avec moins de hardiesse et moins de pathétique.

Pendant qu'Âdmète, ses enfants et ses esclaves pleurent Alceste qui vient de mourir, un hôte se présente à la porte du palais * c'est Hercule, lié avec Admète par les nœuds d'une antique hospitalité. Les hôtes sont sacrés; il faut les recevoir, il faut même leur cacher les malheurs et les deuils de la maison où ils entrent : car peut-être, par scrupule, n'y voudraient-ils plus entrer, et les lois de l'hospitalité seraient violées. Admète vient donc recevoir Hercule ; mais, comme il a les cheveux coupés en signe de deuil. Hercule lui demande s'il a perdu quelqu'un des siens. Admète répond d'une manière obscure et équivoque, voulant cacher son malheur pour ne pas éloigner son hôte. Hercule, en eiïet, veut partir : « Je vais chercher l'hospitalité ailleurs. »

Admète. — a Cela ne se peut. Hercule-, ne m'ac cable pas de ce nouveau malheur.

Hercule. — « Au sein de l'affliction, la présence d'un étranger est importune.

Admète. — « Les morts sont morts ; entre dans ma maison.

196 DE l'amolR conjugal.

Hercule. — a Mais il est honleiix de faire des festins chez des amis qui sont dans la douleur.

Adméte. — « La chambre des hôtes, où je te ferai entrer, est séparée du reste de la maison. »

Hercule se décide à rester chez Adniète, ne croyant pas que les funérailles qu'il rencontre dans la maison soient celles de la femme même d' Adméte ; et celui-ci, poussant jusqu'au bout le respect des lois de l'hospitalilé, dit à ses esclaves: « Vous, fermez la porte intérieure. 11 ne convient pas de troubler la joie du festin par des gémissements, ni d'attrister nos hôtes par des larmes. »

Le chœur cependant, cet Ariste de la tragédie antique, s'étonne qu'Admète, « dans le malheur qui l'accable, puisse recevoir un hôte. — Si j'avais repoussé cet hôte de mon palais et de la ville, répond Adméte, m'approuverais-tu davantage? — Mais pourquoi, dit encore le chœur, lui as-tu caché le malheur qui t'arrive, si, comme tu le dis, c'est un ami qui vient chez toi ?

Adméte. — « Jamais il n'aurait voulu entrer dans ma maison, s'il avait su quelque chose de mes malheurs. »

Ce soin scrupuleux de l'hospitalité nous paraît-il exagéré? Je lisais dernièrement dans le livre du général Daumas, intitulé le Grand désert :

« Le jour de notre départ étant enfin arrêté, Bou- Bekeur voulut nous régaler une dernière fois, et il nous réunit au nombre de sept ou huit dans sa maison, pour y souper et pour y passer la nuit. La réunion était joyeuse; le fils de notre hôte, petit garçon de sept ou huit ans, nous avait surtout égayés par sa

alceste. 197

grâce el par sa vivacité; son père en élait fou, cl je l'avais habillé tout à neuf avec un joli burnous brodé de soie, un chachia rouge el dos pantoufles jaunes. Le soir, cependant, il ne parut point au souper, et, comme nous demandions à son père de nous le faire amener, « Il dort d'un profond sommeil, » nous répondit-il; et nous n'insistâmes pas davantage.

» Le repas fut abondant, les causeries très-animées ; on y parla beaucoup des chrétiens et de la guerre...

a Après la prière du Fedjer, quand nous songeâmes à quitter Bou-Bekeur, « Mes amis, nous dit-il, j'ai fait, selon la loi, tous mes efforts pour que vous fussiez chez moi avec le bien ; tous les égards qu'un hôte doit à ses hôtes, avec l'aide de Dieu je crois les avoir eus pour vous, et maintenant je viens vous demander à tous un témoignage d'affection. Quand je vous ai dit hier au soir: Mon fils dort d'un profond sommeil, il venait de se tuer en tombant du haut delà terrasse, où il jouait avec sa mère. Dieu l'a voulu; qu'il lui donne le repos ! Pour ne ])as troubler voire festin et votre joie, j'ai dû contenir ma douleur, et j'ai fait taire ma femme désolée en la menaçant du divorce, ses pleurs ne sont point venus jusqu'à vous. Mais veuillez, ce malin, assister à l'enlerremenl de mon fils, el joindre pour lui vos prières aux miennes. »

« Celte nouvelle et celle force de caractère nous anéantirent, et nous allâmes religieusement enterrer le pauvre enfant'. »

' Le Grand désert, ilinêraire d'une caravane du Sahara au pays det nègres, p. 33, cdit. de 18S6.

I9S DE l'amour conjugal.

L'Arabe du Sahara explique l'Âdmète d'Euripide.

Admète ayant tout fait pour cacher son malheur à Hercule, celui-ci oublie complètement le deuil qu'il a vu en entrant dans cette maison : il croit que c'est un deuil passager et accidentel, et il se livre sans scrupule à la joie du festin qu'on lui a préparé. Il boit, il chante, et comme il trouve que l'esclave qui le sert a l'air triste et soucieux, il le lui reproche, ignorant toujours quel est le deuil qui désole la maison : « Un serviteur, lui dit-il, ne doit pas montrer aux hôtes de son maître un visage chagrin ; il doit les accueillir d'une manière atfable. » Hercule veut même égayer cet eschwe au front renfrogné -, il lui prêche l'amour et le vin, qui sont les joies de la vie humaine, toujours courte et malheureuse : « Bois avec moi, dit-il, et couronne-toi de fleurs. Je suis certain que le bruit des coupes te tirera de ce noir chagrin qui resserre ton cœur. »

Voltaire s'indigne de cette scène, qu'on ne trouverait pas, dit-il, à la foire^ Qu'est cette scène, après tout, sinon un de ces contrastes qui sont familiers au génie d'Euripide, sinon un de ces rapprochements aussi qui sont fréquents dans la vie humaine? La joie y coudoie sans cesse le deuil ; les mariages à l'église se rencontrent avec les enterrements. Les musiciens viennent pour le mariage de Juliette avec le comte Paris ; ils ne trouvent qu'un cadavre et s'en vont avec ces paroles d'indifférence :

r"" MUSICIEN. — « Ma foi, nous pouvons serrer nos (lûtes et nous en aller...

' Dictionnaire jihilospphiquc, ailicie Anciens el mvdeiHe$.

2e MUSICIEN. — « Viens, entrons dans celle salle, attendons le retour du convoi, et restons à dîner'. » Voilà des musiciens philosophes, qui n'ont pas besoin, comme l'esclave d'Âdmète, d'être prêches « sur la nature des choses humaines. » Ils auraient diné de la noce, et ils se préparent à dîner de l'enterrement. Shakespeare a donc cherché aussi le contraste, comme Euripide ; mais, dans Euripide, le contraste n'a pas seulement un but philosophique, .. a un but dramatique : il est destiné à expliquer et à faire ressortir l'héroïsme d'Hercule qui, dès qu'il apprend le malheur d'Admète, veut aller, s'il le faut, jusqu'aux Enfers, pour sauver Alceste et la rendre à son époux. Hercule n'est pas, dans l'antiquité, un dieu délicat et qui soit toujours de bonne compagnie : c'est un héros robuste, un peu grossier, mais généreux et chevaleresque au besoin. Seulement, c'est un chevalier de l'école de Roland plutôt que de celle d'Amadis ; c'est le dieu soldat ; il aime à bien boire et à bien manger, quand il le peut ; mais il est bon et magnanime. Aussi, lorsque, pressant l'esclave qui refuse de boire, il apprend enfin que c'est l'épouse même d'Admète qui est morte, « Que dis-tu? s'écrie-t-il ; et cependant vous m'avez donné l'hospitalité !

Le serviteur. — « Admète craignait de terepous ser delà maison.

Hercule. — « Infortuné Admète, quelle épouse lu as perdue !

Le serviteur. — « Avec elle nous périssons tous,

' Siakcspcaie, Roméo el Julielle,

200 DE l'amour gonjlgal.

Hercule. — « Je l'avais pressenti à son air, à ses yeux mouillés de larmes, à sa chevelure coupée ; mais il a dissipé mes soupçons en disant qu'il allait ensevelir une étrangère. C'est contre mon gré que j'ai franchi ce seuil ; j'ai bu dans la maison d'un hôte généreux en proie à l'affliction; je me suis livré à la ioie du festin, et j'ai couronné ma léle de fleurs ! »

Voltaire, qui a si vivement censuré ce qu'il appelle les bouffonneries d'Hercule, aurait dû dire un mot de son généreux repentir et de la résolution héroïque que ce repentir lui inspire : « Il faut, dit Hercule, que je sauve celte femme qui vient de mourir, que je ramène Alceste dans cette maison et que je prouve ma reconnaissance à Adniète. »

Dans la tragédie moderne, une fois qu'Hercule a promis de délivrer Alceste, nous sommes impatients de voir s'accomplir cette délivrance miraculeuse, et nous nous hâtons vers le dénoùment. La tragédie grecque est moins pressée : elle songe plus à l'émotion du spectateur qu'à sa curiosité; elle aime mieux le toucher par le tableau qu'elle met sous ses yeux, que l'étonner par les événements. L'action, dans la tragédie grecque, n'est souvent qu'une suite de tableaux destinés à peindre les sentiments les plus profonds de l'âme humaine. C'est ainsi que nous avons vu les adieux funèbres d'Alcesle, au lieu de voir une lutte de générosité entre le mari el sa femme. Le tableau qu'Euripide met après la résolution généreuse d'Hercule est du même genre : il est destiné à nous loucher, sans avoir la prétention de faire marcher l'action.

Dans toutes les douleurs humaines, il y a toujours

un moment qui est le plus triste entre tous les tristes moments dont elles se composent. Quand nous perdons un père, une mère, un enfant, une femme, le moment triste entre tous n'est peut-être pas celui de l'agonie ni celui de la mort, mais plutôt celui où, rentrant dans la maison conjugale ou paternelle après la sépulture, l'absence, réternelle absence se fait sentir pour la première fois. Quel vide! quel néant! quels souvenirs! Comme toute cette maison vivait de la présence, désormais impossible, d'une épouse ou d'une mère chérie ! Comme les sièges semblent la garder assise ! Comme la porte qui s'ouvre semble devoir la montrer ! Comme la table l'attend ! Comme les domestiques la cherchent ! « Comment, s'écrie Admète, comment aurais-je la 'brce de rentrer dans ce palais? A qui m'adresser? Junlle voix entendrai -je qui me rende ce retour moins pénible ? Où tourner mes pas ? La solitude qui y règne me tuera, quand je verrai vides la couche d'Alceste et les sièges où elle prenait place, le désordre et l'état négligé du palais ; quand je verrai mes enfants tombant à mes genoux, pleurant leur mère, et que les serviteurs gémiront sur la perte de leur maîtresse. » Regrets sincères et touchants, qui me réconcilient avec Admète. II a consenti à laisser sa femme mourir pour lui, et maintenant voilà qu'il la regrette, voilà qu'il s'écrie : « 0 deuil éternel ! 0 cruels regrets d'un être chéri qui n'est plus! Pourquoi m'avoir empêché de me précipiter dans la tombe et de reposer dans la mort auprès de cette femme incomparable? »

Est-ce donc qu'à présent Admète aime moins la vie

202 DE l'amour conjugal.

qu'il ne l'aimait ? Non ; mais la mort lui a appris combien il aimait sa femme; l'absence, l'irréparable absence l'a éclairé. Il est du nombre de ces hommes qui ne comprennent ce qu'ils aiment qu'en le perdant; âmes faibles assurément, mais qu'il ne faut pas trop accuser, parce qu'elles pèchent plus par mollesse que par méchanceté, et que, s'il y en a beaucoup parmi elles qui ne vont pas au delà du regret, sentiment inerte, il y en a d'autres qui vont jusqu'au repentir, c'est-àdire jusqu'à un sentiment efficace et capable d'action. Âdmète est, je crois, de ce nombre: « Je ne pourrai plus, dit-il, supporter l'aspect des femmes du même âge qu'Alceste. Tous mes ennemis diront de moi : Voyez cet homme qui vit honteusement et qui n'a pas eu le courage de mourir! A sa place, il a livré son épouse pour se dérober lâchement à Pluton, et il prétend être un homme ! »

Que deviendrait ce repentir, s'il était mis à l'épreuve du temps qui use tout ? Je ne le sais pas, et je n'ai pas besoin de le savoir : il suffit à Euripide de nous avoir réconciliés avec Admète, en lui prêtant celte douleur repentante de la mort de sa femme. Il peut maintenant nous le montrer heureux et charmé, quand Hercule va lui rendre son Alcesle; il mérite de retrouver celle qu'il a tant pleurée.

Le dénoûmcnt iï Alcesle a, selon moi, tous les genres do mérites : il satisfait le spectateur, parce qu'il réC' impense une grande vertu et qu'il répare un grand malheur; cnfiii, quoique merveilleux, il est profondément humain, c'est-à-dire que, d'une part, grâce à l'art admirable d'Euripide, cette femme ressuscilée est à peine un personnage invraisemblable,

ALCESIE. 203

et que, d'une autre part, les sentiments d'Admète en recevant Alceste des roains d'Hercule sont vrais, délicats et touchants. Euripide a voulu, dans cette dernière scène, achever de nous réconcilier avec Admète.

Hercule a vaincu la Mort ; il ramène Alcesle voilée et muette ; il veut la confier à Admète comme une esclave qu'il a gagnée, dit-il, dans des jeux publics et après un long combat. Mais Admète refuse de la garder : « Quant à cette femme, je te prie, Hercule, de charger de sa garde quelque autre Thessalien qui n'ait pas éprouvé le même malheur que moi. Tu as bien des amis dans la ville de Phères. Ne me rappelle pas une perle cruelle : je ne pourrais, en voyant cette femme dans mes foyers, retenir mes larmes. N'ajoute pas à ma douleur une nouvelle douleur ; c'est assez du coup qui m'accable. » En même temps qu'il refuse de garder celte femme dans son palais afin de rester inviolablemenl fidèle à la mémoire d'Alceste, il ne peut s'empêcher de voir combien, sous ce long voile qui la couvre, elle ressemble à Alceste. Ainsi la vraisemblance est gardée; car Admète ne peut pas voir Alceste, même voilée, sans être près de la reconnaître. En outre, cette ressemblance de l'esclave voilée avec Alceste est un nouveau coup de douleur pour Admète : « 0 femme, qui que lu sois, dit-il, combien tu ressembles à Alcesle par le port et par la taille ! Au nom des dieux, Hercule, éloigne-la de mes yeux ; ne me fais pas mourir de douleur, car, en la voyant, je crois voir mon épouse; mon cœur en est troublé, et les larmes coulent de mes yeux. »

Cependant Hercule insiste. « Eh bien , dit Ad-

204 DE l'amour conjugal.

mète à ses servitew -, conduisez-la dans le palais.

Heucule. — « Je i.o confierai pas celle femnie à tes serviteurs.

AuMÈTE. — « Introduis-la toi-même dans le palais, & lu veux.

Hercule. — « C'est dans tes mains que je veux la remettre.

Admète. — « Je ne la loucherai pas; mais elle peut entrer dans la maison.

Hercule. — « C'est à la main seule que je la confie.

Admlite. — « Tu me fais violence ; c'est tout à fait contre mon gré.

Hercule. — a Allons, tends la main et louche l'étrangère.

Admète. — « Eh bien, voilà ma main ; — mais je frémis comme à l'aspect de la Gorgone.

Hercule. — « La tiens-tu ?

Aiimète. — K Je la tiens.

. Hercule. — « Gnrde-la maintenant, et tu pourras dire que le fils de Jupiter est un hôte reconnaissatit. (11 lève le voile dont Alcesle est couverte.) Regarde-la, et vois si elle n'a pas quelque ressemblance avec Alcesle. Te voilà heureux, plus de regrets.

Admète. — « 0 dieux! que dire? quel prodige inespéré? Est-ce vraiment Alcesle que je vois, ou quelque (lieu m'abuse-t-il par une joie trompeuse ?

Hercule. — « Non : c'est vraiment ton épouse que lu vois.

Admète. — « Quoi ! je vois réellement l'épouse que j'ensevelissais tout à l'heure?

Hercuie, — « C'est elle-même; mais je ne m'é-

ALCKSTE. 205

tonne pas que tu n'oses pas croire à ton bonheur.

ÀDJIÈTE. — « Puis-je donc lui parler, la toucher comme mon épouse vivante?

Hercule. — « Parle-lui 5 " tu vois tous tes vœu.\ réalisés.

Admète. — 1 C'est donc toi, épouse chérie ! c'c-i !on visage, c'est ton corps ! Conire tout espoir, je lu Dossède, moi qui croyais ne plus te revoir!

Hercule. — « Oui, tu la possèdes. Puisse la jaloujie des dieux t'épargner !

Admète. — a Ah ! noble fils du grand Jupiter, sois heureux et que ton père veille sur toi ! Toi seul m'as

rendu le bonheur Mais pourquoi Alceste est-elle

immobile et sans voix?

Heucule. — « H ne te sera pas permis d'entendre sa voix avant qu'elle soit purifiée de sa consécration aux divinités infernales, et que le troisième jour ait paru. Mais fais entrer Alceste, et conserve toujours, Admète, ce religieux respect pour l'hospitalité. Adieu! Pour moi, je vais de ce pas accomplir le travail qui m'est commandé par le fils de Slhénélus. »

Je n'ai voulu interrompre cette scène par aucune réflexion jusqu'aux dernières paroles d'Hercule, qui expliquent le silence et l'immobilité d'Alceste: car c'est là, selon moi, le trait caractéristique de cet art à la fois savant et délicat qui est propre aux Grecs. Comment rendre vraisemblable la résurrection d'Alceste? Comment mettre sur la scène un personnage tout à l'heure mort et inanimé? Comment le faire parler et agir sans risquer de détruire l'illusion dramatique, sans faire croire que tout ce qui vient de se passer sur la scène, l'agonie, les adieux

206 DE l'amour conjugal.

et la mort d'Alceste, le désespoir d'Admète, tout cela n'était qu'une pure fantasmagorie? A l'Opéra, qui est le théâtre des merveilles et des enchantements, Alcesle peut mourir et revivre sans inconvénients : là nous ne prenons rien au sérieux ; mais les Grecs ne connaissaient pas l'Opéra, et de plus la tragédie a besoin de vraisemblance pour produire l'émotion. Voilà pourquoi Euripide , se tenant avec un goût merveilleux entre le vrai et le fabuleux, n'a pas voulu rendre aussitôt à Alceste la parole et le mouvement, cl pourquoi même il a expliqué son silence et son immobilité. Alceste est encore consacrée aux divinités infernales : il faut qu'elle se purifie. En même temps, au lieu des transports de joie des deux époux se retrouvant après s'être crus enlevés l'un à l'autre, au lieu de celte joie toujours difficile à représenter sur le théâtre, et qui devient promptement monotone, nous avons une scène grave et mystérieuse, où le merveilleux ne fait pas tort aux sentiments humains et ne les efface pas par son voisinage, où la reconnaissance se fait peu à peu : Admète d'abord ne voulant pas recevoir cette femme voilée dans son palais, par fidélité pour la mémoire d'Alceste ; puis, sur l'ordre d'Hercule, consentant à ce qu'elle entre dans la maison ; puis, malgré lui encore, lui tendant la main, et, dès qu'il a mis sa main dans la main de cette femme voilée, quel frémissement ! Est-ce la vie qui a touché la inorl? est-ce la mort qui atouché lavie? Qu'y a-t-il eu dans ce serrement de main entre les deux époux ? Enfin Hercule ôte son voile à la femme, j'allais dire à la vision : c'est Alceste ! c'est elle ! Quel pas elle vient encore de faire vers la vie et vers

son époux! Comme elle- a passé peu à peu, pour Admète, de la ressemblance que sous le voile elle avait avec Alceste, aux frémissements de la main, et de là à l'étonnement et à la joie des yeux! C'est Alceste ! c'est elle ! Mais pourquoi est-elle encore muette et immobile? dernier obstacle à l'accomplissement de la vie d"Alceste, et qu'il faudra trois jours entiers pour lever, tant la mort avait déjà pris possession de cette femme! — Quand je vois ce retour de la vie à la mort se faire avec des degrés si lents et si habilement marqués, je me souviens du tableau que fait Virgile d'Eurydice enlevée de nouveau à son époux, et comment, peu à peu s'évanouissant dans les airs comme une fumée légère, la femme redevient ombre et fantôme ^ Ici, au contraire, c'est l'ombre qui peu à peu redevient femme. Euripide a eu l'art de nous faire comprendre la métamorphose, j'allais presque dire l'incarnation progressive du fantôme.

Le théâtre moderne, au lieu de se contenter du demi-jour où Euripide laisse Alceste ressuscitée, n'a pas hésité à la faire parler et à la faire agir. Le vieil Hardy, Quinault,Alfiéri, tous mettent dans la bouche d'Alcesle renaissante des [)aroles plus ou moins touchantes, mais qui expriment moins la situation que ne le fait, selon moi, le silence de l'Alceste grecque, et qui ont surtout l'inconvénient de détruire le clair-obscur de l'antique fiction. Hardy même

• Jamque vale; feror ingeoti circumda(a nocle,

Invalidasqnc tibi tendeos, heu! non tua. palmas, Dixit, et ei oeulis subilo, ceu fumus in auras

Comruixtus tenues, fugit diveisa

{^Géorgiques, iV.)

208 DE l'amour conjugal.

n'a rien trouvé de mieux à peindre, dans son dénoû-

menl , que les transports amoureux des deux époux*

Je vous moissonnerai, fleuries dans le tombeau, Plus qu'humaines beautés, aussi chastes que belles,

dit Admète. Voilà la seule émotion que donne à Ad mêle :,ette résurrection mystérieuse d'Alceste. Quelle dilîérence avec la grave et touchante impression que laisse le dénoùmentde la tragédie grecque! Comme là tout est calme et grand! Comme tout se ressent de la mort qui est encore si près, de la vie qui était déjà si loin et qui revient peu à peu ! Comme tout y est vrai surtout ! car Euripide, en se gardant de rendre brusquement à Alceste le mouvement et lagitation de la vie, s'est tenu dans la vérité. Dans le Nouveau Testament, le Christ a voulu qu'il y eût une différence entre sa vie d'avant le calvaire et sa vie d'après, l'une toujours mêlée à ses apôtres et ayant tous les caractères de la vie humaine et terrestre, l'autre aussi réelle, mais moins quotidiennement visible et qui se manifeste par des présences soudaines et momentanées, par des entretiens qui sont des règles de conduite données déjà du haut descieux, quoique la bouchequi parle et les oreilles qui entendent soient encore sur la terrée La vie du Christ ressuscité est supérieure plu-

' Saint Augustin et les autres Pères de l'Eglise ne font pas JifûcuUé de reconnaître une différence entre la vie du Christ avant le calvaire et la vie du Christ après la résurrection. Voici un passage de saint Augustin :

« Ilœc sunl verba quœ locutus sum ad vos diim adhùc essem tobiscum. (Saint Luc, chap. X\IV, vers. 37.) — Quid est hoc, dùm adhùe cssem vobiscum ? Numquid non tune cum illis erat, cum illis loquebalui? QuiJ est, dùm adhùc essnm tofeiscu m ? Vobiscum mortalis, suod iam non sum ; vobiscum eram, (juando nioriturus cram. — Quid

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