‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 14 sur 42 · AF.CESTE. 2C · texte numérisé non relu

AF.CESTE. 2C

lôtque semblable à saviemorlelle, parce qu'elleadéjà moins de l'homme et plus du Dieu. La vie d'Alcesie ressuscitée, si je puis faire ce rapprochement profane, est inférieure, au contraire, plutôt que semblable à sa vie ancienne, parce qu'il y reste beaucoup de la mort qu'elle a subie. Mais si, dans l'homme qui est Dieu, l'Évangile, qui est le livre de vérité, a cru devoir marquer cette différence entre la vie d'avant le tombeau et la vie d'après, admirons l'art profond d'Euripide, qui a voulu marquer aussi cette différence dans Alceste entre sa vie et sa résurrection, et sachons gré au poêle le moins superstitieux de la vieille Grèce d'avoir si bien compris et si habilement pratiqué les lois intimes du merveilleux.

est tobiscum? Cuiii niorituris nioiltiiius. ^'oilo jjin non vubiscum, qcia tam niorituris nanquàni ulteriùs nioiiturus. »

(Saint Aufjiislin, l'dit. Gaunie, t. V^, lie* serniOD.) Je renvoie à la Gii du vuiiimc, Jeaxième note, la citation deqoetq'ies autres passages.

SliHE DE L'aMOUU CONJUGAL. — CENO>?, ÉVADNÉ, PANTIIÉE.

Un de ces poclcs Ityzanlins qui, s'atlachanl aux traditions de la poésie antique, faisaient des poërnes épiques qu'ils croyaient imités d'Homère et qui n'étaient que des exercices d'école, Tzetzès, dans \'A7ite homerica, cite les noms des femmes de l'antiquité devenues célèbres par leur amour conjugal, et, dans celte liste qui est longue, il met ensemble les noms de la Fable et ceux de riiistoire, OEnone et Lucrèce, Evadné et Porcie. Je veux faire un peu comme Tzetzès, et, mêlant divers récits de l'antiquité, chercher l'expression de l'afieclion conjugale dans la douleur des veuves.

Ces héroïques dévouements à la mémoire d'un époux, ces sacrifices désespérés me frappent d'autant plus que nous ne sommes pas habitués -à trouver, dans l'institution du mariage antique, cette allection exclusive et éternelle qui est le caractère du mariage chrétien. La femme de l'antiquité seni!)lo, au premier coup d'oeil, plus liée par la loi qu'attar.héc par la conscience. Sa dépendance et sa réclusion paraissent en faire une esclave plutôt qu'une con)pagne. Mais il est dans le cœur de l'homme do

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pousser tous ses sentiments à l'idéal, et cela sans aucune réflexion philosophique, ]iar l'instinct naturel que tous nos sentiments ont à s'élever; de telle sorte qu'on peut dire, sans risquer d'être accusé d'optimisme, qu'on trouve toujours quelque part dans riiumanité le type le plus élevé possible de nos sentiments. Les héros et les saints ne sont pas autre chose que ces types, retrouvés çà et là et de temps en temps, des bons sentiments qui sont naturels à i'homme, mais que la faiblesse humaine est prompte à laisser corrompre. Les héros et les saints nous soutiennent et nous relèvent par l'imitation de leurs vertus; de même le mariage antique trouvait, dans l'exemple des héroïnes de Thistoire et de la Fable, de quoi s'affermir et s'élever dans les bons sentiments qui lui sont en même temps propres et nécessaires. C'est ainsi que la loi de nature s'approchait, chez quelques âmes d'élite, de la loi de grâce.

Je ne donne point l'histoire ou plutôt la fable d'CEnone et de Paris pour un de ces traits ou un de ces exemples de la loi de grâce dans l'antiquité. Le nom de Paris répugne assurément à l'idée de la fidélilc conjugale; il ne semble même pas pouvoir l'inspirer. Cependant, comme l'égalité morale n'est pas requise en amour, Paris fut aimé, fidèlement aimé par CEnone, la nymphe du mont Ida, qu'il avait aimée aussi quand il était encore un simple berger. Celle qui lui avait, la première, donné sa foi, la lui garda malgré son perfide abandon, et c'est près d'elle qu'il voulut revenir quand il se sentit atteint par les ilèches de Philoclète. Paris ne venait pas

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mourir auprès d'CEnone, car roracle avait dit qu'elle seule pouvait guérir Paris de la blessure des flèches de Philoclète. C'était donc la guérison , encore plus que le pardon, que Paris venait chercher aux pieds d'Œnone, et, si la nymphe l'avait guéri, ce n'est point à elle peut-être que Paris aurait consacre les jours qu'elle lui aurait sauvés. Œnone, furieuse et clairvoyante dans sa colère, repoussa Paris, qui revint mourir à Troie; mais à peine eut-elle appris sa mort, que ses anciens sentiments d'amour et de fidélité se réveillèrent dans son âme : elle courut au bûcher encore allumé de Paris, et s'y Jeta, ne voulant point survivre à son amant, îout parjure qu'il avait été.

Quintus de Sniyrne, poëte d'un temps inconnu et d'un goût douteux, a fait, dans son poème intitulé Post-homerica, un beau récit de cette scène de colère et do douleur. Quel tableau que celui de Paris rapporté blessé sur le mont Ida, aux pieds de celte OEnone qui fut son premier amour, dans ces lieuxpleins des souvenirs de sa jeunesse et qu'il traverse mourant! « Pendant qu'il i)assait, les oiseaux de mauvais augure venaient voltiger autour de lui : les uns s'envolaient brusquement à gauche, et tautit />àris tremblait en considérant leur vol, tantôt il es

pérait que ce n'étaient que de vains présages 11

arriva près d'CEnone. A son aspect, les suivantes qui l'entouraient et (Enone elle-même restèrent frappées d'épouvante. Était-ce donc là le beau Paris? 11 était pâle, livide, défiguré; déjà le poison des flèches de Philoctèle avait noirci ses membres, et son cœur resseniaiit les angoisses de la mort. Avez-vous jamais vu

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lin malade tourmenté de la soif? son cœur brûle, sa poitrine desséchée est haletante; un voile de chaleur semble l'envelopper; son âme languissante erre sur ses lèvres consumées, comme si elle y venait chercher l'eau et la vie. Tel était Paris aux pieds d'OEnone; mais en vain il la suppliait de le guérir, en vain il al lestait le souvenir de leur ancienne union : OEnone fut inflexible. Ce premier regard, qu'elle pouvait depuis tant d'années jeter sur son époux ingrat, fut un regard de colère, au lieu d'être un regard de pitié : Va retrouver ton Hélène, va! C'est à elle de te soulager et de te plaindre. » Paris fut donc remporté loin d'CEnone irritée et furieuse ; mais il expira avant de descendre de l'Ida, et il ne revit pas Hélène. Mort cruelle pour ce séducteur à qui Vénus avait promis un si puissant empire sur le cœur des femmes, et qui mourut sans avoir à son lit de mort aucune de celles qui l'avaient aimé! « Mais les nymphes de la montagne vinrent pleurer autour de son corps, parce qu'elles se souvenaient encore du berger avec lequel îlles aimaient à s'entretenir autrefois; les bergers pleuraient aussi celui qui fut leur compagnon, et les vallées de l'Ida retentissaient de leurs gémissements'. »

Le poëte nous montre ensuite, se lamentant à l'envi, les Troyens, Hécube, Priam qu'on vient chercher auprès du tombeau d'Hector, qu'il ne quittait plus, et c'est là que le vieux roi apprend la mortd'un autre de ses fils. Pendant ces lamentations qui s'entendaient de loin, « Œuone avait l'âme déchirée.

' Chaut ia«.

214 DE t.'amour conjugal.

Seule et retirée dans sa plus solitaire demeure, elle était à terre, pleurant au souvenir de son ancien époux. » Qu'est devenue sa colère? Qu'est devenue cette dureté de tout à l'heureï — ce que devient, dit le poète, la glace qui couvre les sommets boisés des hautes montagnes, et qui se fond peu à peu sous l'effort de la goutte d'eau qui la traverse. La pitié a vamcu la colère, et, dans sa douleur amère , s'entretenant du souvenir de l'homme qu'elle a épousé jeune et amoureux : « Malheureuse que je suis! s'écrie-t-elle ; fatale destinée! Oià est l'époux que j'ai aimé et avec qui j'espéraiis vieillir jusqu'au dernier jour de ma vie, toujours unie à lui et toujours aimée? Les dieux en ont décidé autrement. Ah! pourquoi la mort ne m'a-t-elle pas ôté la lumière, le jour où j'ai été séparée de Paris? U m'a quittée vivante, et moi je veux mourir avec lui, car la vie sans lui n'a plus rien qui me plaise. » Elle pleurait en parlant ainsi, et le souvenir de la n)ort de son mari la consumait, comme le feu consume la cire. Elle craignait de laisser pénétrer sa résolution à son père et à ses esclaves chéries. Mais, quand la nuit se fut répandue sur la terre, apportant aux hommes l'oubli de leurs maux, aussitôt que son père et ses servantes furent endormis, ouvrant brusquement les portes, elle sortit comme un éclair; ses

pieds l'entraînaient, tant ils étaient rapides! Ses

yeux et ses pas cherchaient le bûcher de son époux ; elle allait sans que ses genoux se fatiguassent; elle allait, et ses pieds étaient plus prompts à chaque pas. La Parque et Vénus, également impitoyables, la poussaient. Elle ne craignait point les bêles féroces,

QENONE, LVADNÉ, PANTHÉE. 215

qu'elle tremblait autrefois de rencontrer dans la nuit,- ses pieds gravissaient les pierres des montagnes, traversaient les fossés, franchissaient les rochers. La lune, qui la vil du haut des cieux, se souvint d'Endymion, prit pitié de sa course désespérée et découvrit sa lumière pour lui marquer le chemin. CEnone arriva ainsi aux lieux où les nymphes pleuraient autour du corps de Paris. Déjà le bûcher était en feu; les bergers de la montagne avaient amassé, autour de son cadavre, une grande quaniiîé de bois de pin pour rendre un dernier hommage à leur compagnon et à leur prince. Dès qu"Œaone vil le bûcher, elle ne versa pas une larme ; mais, se couvrant le visage de son voile, elle s'élança dans le feu. Les bergers poussèrent de grands cris; Œnone fut en un instant consumée avec son mari, et les nymphes se dirent entre elles en pleurant : « Ah ! que Paris a été insensé de quitter la plus tendre et la plus honnêle des femmes pour prendre la plus pernicieuse des maîtresses, qui a été le fléau de Troie et de tous lesTroyens! Malheureux! il ne s'est point soucié des chagrins de la femme qui l'aimait, quoique non aimée, plus que la lumière du soleil. »

Dans le sacriflce d'CEnone, il y a plus de passion que de douleur ; c'est moins la veuve qui s'immole sur le tombeau de son é|)Oux, que l'amante qui se tue pour ne point survivre à son amant. Le sacrifice que fait Évadné dans les Suppliantes d'Euripide est plus généreux, parce que la passion ne s'y mêle pas. Capanée, un des sept chefs argiens, a péri devant Thèbes, et son corps, comme ceux des autres chefs, a été rapporté à Argos, grâce à l'intervention de

216 DE l'amour conjugal.

Thésée et des Athéniens, qui ont fait la guerre aux Thébains et leur ont imposé l'obligation de laisser ensevelir les corps des Argiens. Évadné, désespérée de la mort de son époux, ne s'était résolue à vivre que pour le voir ensevelir et lui rendre les derniers honneurs; elle veut maintenant se jeter dans le bûcher qui consume le corps de Capanée. u La mort est douce, dit-elle, quand on la partage avec ceux qu'on

aime Non, cher époux, mon cœur ne te trahira

point dans la tombe ^. » En vain son vieux père Iphis tâche, par ses prières, d'empêcher ce douloureux sacrifice : Evadné est inflexible ; elle ne veut pas survivre à son époux, et Iphis se lamente sur la triste vieillesse que les dieux lui ont réservée : « Infortuné! Que faire à présent? Irai-je dans ma maison? j'y trouverai la solitude d'un vaste palais et l'abandon qui attend ma vie'^. Irai-je dans la demeure de Capanée, séjour qui me fut cher lorsque ma fiile vivait? mais elle n'est plus, elle qui se plaisait à approcher de mon visage sa bouche caressante, et à tenir sa tête entre mes mains. Pour un père déjà vieux, rien n'est [ilus doux qu'une fille. Les fils ont l'âme plus fière, moins aîïeclucuge et moins disposée aux caresses. »

J'ai cité volontiers ces plaintes touchantes du vieil Iphis, pour montrer une fois de plus qu'aucun des sentiments de la famille, aucune même des délit nlesses de l'amour filial et paternel, comme la douceur particulière qu'un vieux père trouve dans l'alfeclion d'une fille chérie, égale à la joie qu'ur:0

' Euripide, les 5u/)p/ian(es, trad. Je M. Artaud. ' Il a perdu, dans la guerre de Tlièbes, son fils Etéocle, et il ptri ra «e luoiiicut sa fille.

CEXONE, ÉVADNii;, PAXTUÉE. 21T

vieille mère ressent à se voir protégée et soutenue par son fils, rien entin de ces émotions louchantes et pieuses n'est inconnu dans l'auliquilé, et que l'art y exprime avec une simplicité éloquente tout ce que ressent le cœur de l'homme. Mais ce que nous montre surtout le sacriOce d'Évadnc sur le bûcher de Capanée, c'est l'idée qu'elle a de l'attachement conjugal, de la fidélité exclusive qu'elle croit devoir garder à son époux jusque dans la tombe. D'OEnone à Évadné, il semble que l'amour conjugal soit devenu un devoir sans cesser d'être une passion capable de dévouements. C'est là le progrès qu'il faut remarquer dans ces antiques légendes de l'amour conjugal.

De toutes les héroïnes de la douleur conjugale chez les anciens, la plus accomplie et la plus intéressante est la Panthée de Xénophon dans sa Cyropédie,

La Cyropédie est un roman qui a pu servir d'exemple au Télémaque, puisque les événements y sont amenés et disj.osés de manière à être le texte des leçons de morale que veut donner l'auteur. Le héros est cm[)runlé à l'histoire ; mais l'iiistoirc est arrangée pour faire de Cyrus le modèle d'un bon roi. Il y aurait bien des choses à dire, à ce propos, sur Xénophon, sur ce condottiere grec qui, ayant fait la guerre en Orient et s'étant fauiiliariàé avec les mœurs et l'histoire de l'Asie, prit pour héros de son roman un despote auquel il prêta toutes les vertus et dont il fit, pour ainsi dire, un Socraie couronné. Le Cyrus do Xénophon, en elTel, ressemble fort à Socrate, cl il a surtout, comme Socrate, le goût de moraliser. Ajouterai-je que Xénophon, quoiqu'il fût Athénien, et j'allais presque dire, parce qu'il était Athénien,

•V. Ig

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détestait la démocratie; que sa haine de la démocratie allait même jusqu'à délester Athènes; qu'il vécut loin de sa patrie, vantant Agésilas et les Lacédémoniens, dénigrant Athènes, plutôt Grec qu'Athénien; ayant même déjà, dans son nouveau caractère de Grec, quelque chose de cosmopolite ; homme d'un nouveau temps et de nouvelles idées, philosophe plutôt que patriote, disciple de Socrate; dans ses ouvrages ayant l'air de faire fi de la vie publique, vantant et préconisant la vie privée et surtout la vie rurale. Je dis la vie rurale plutôt que la vie rustique, car Xénophon n'entend pas être un laboureur : c'est un grand propriétaire, qui réside sur ses domaines, qui connaît l'agriculture, qui la pratique, mais en grand, avec beaucoup d'esclaves et de serviteurs, qu'il commande et qu'il gouverne habilement; homme de guerre et homme de ménage, qui sait élever des chevaux pour la guerre et pour le labourage, des chiens pour la chas.se et pour la garde de la maison. Si nous ne savions par l'histoire que la guerre du Péloponèse a ruiné la liberté républicaine en Grèce, nous comprendrions, par les ouvrages seuls de Xénophon, quelle révolution se fait dans les idées des Grecs à ce moment , et combien ils s'éloignent chaque jour davantage du patriotisme de Miltiade, de la vertu d'Aristide et même de l'ambition de Thémistocle ou de la grandeur de Périclès. L'homme et le philosophe prennent le dessus sur le citoyen.

Dans une des leçons de morale ([ue le Cyrus de Xénophon fait aussi volontiers que Socrate, nous trouvons ce personnage de Panthée, qui n'est peut-

OEXONE, ÉVAONÉ, PANTHÉE. 219

être pas complètement fabuleux, non plus que le Cyrus, mais dont Xénophon a voulu faire un type de la fidélité conjugale, de même qu'il faisait de Cyrus le type d'un roi parfait. Xénophon avait, sur l'éducation des femmes, les idées de l'école deSocrate; non que celte école voulût transporter la femme de la famille dans le monde : elle voulait seulement, — et en cela, comme en presque tout le reste, elle avait le pressentiment de la société qu'a créée plus tard le christianisme, — elle voulait seulement que la femme fût la compagne de l'homme et non son esclave; elle lui donnait l'égalité dans le cercle de la famille et du ménage. « Tout ce qui est conforme aux facultés que le ciel a départies aux deux sexes est honnête et beau, dit Ischomaque dans Y Économique '. Il est, en effet, honnête pour une femme de garder la maison plutôt que de s'absenter souvent; de même qu'un homme renfermé chez lui est bien moins à sa place que lorsqu'il est occupé des affaires du dehors Ma femme,

regarde-toi donc comme la conservatrice des lois de

notre ménage Reine de ta maison, use de tout ton

pouvoir pour honorer et louer ceux qui le mériteront, pour réprimander et châtier ceux qui rendront ta sévérité nécessaire. » Quelle sera, selon Ischomaque, la récompense de tant de laborieuses fonctions soigneusement remplies? « La plus douce de tes jouissances, dit Ischomaque à sa femme, ce sera quand, devenue plus parfaite que moi , tu trouveras en moi le plus soumis des époux; quand, loin de craindre que l'âge n'éloigne de toi la considération , lu senti-

" Chap. vu, VIII et li.

220 DE l'amour CONJCCAL,

l'as, au contraire, que, plus tu le montreras bonne ménagère, gardienne vigilante de l'innocence de nos enfants, plus tu verras avec les ans s'accroître envers toi les respects de toute la maison. »

Voilà les principes de Xénophon sur la condition des femmes dans la famille et dans le ménage. iMais la femme d'Ischomaqne, active et laborieuse , en même temps restant belle et gracieuse (c'est un point due Xénophon n'oublie pas , parce que l'exercice , qit-il, entretient la beauté des femmes), la femme d'Ischomaque n'est pas le seul type de la femme dans Xénophon. 11 en a créé un autre plus affectueux. et plus aimé, et qui aux grâces et aux vertus ajoute les qualités du cœur : c'est la Panlhée de sa Cyropé- (!ie. Saint-Évremond dit, dans sa dissertation sur V Alexandre de Racine, qu'on peut être touché des larmes et des plaintes d'une amante qui pleure la mort de son amant, et non pas d'une femme qui se désole de la mort de son mari. Nous reviendrons sur celte bizarre pensée, qui exclut impérieusement l'amour du mariage et qui a été, pendant quelque temps, la doctrine du théâtre et du roman. En créant sa Panlhée, Xénophon ne s'est point douté de celte étrange distinction : c'est son mari, non son amant, que P;'.nlhée pleure et sur la tombe duquel elle s'immole.

L'histoire de Panlhée commence par une leçon de morale que Cyrus veut donner à Araspe, un de ses courtisans , sur les dangers de l'amour. Panlhée, femme d'Abradatc , roi de la Suziane , a été prise dans le camp tlti roi d'Assyrie dont Cyrus vient de s'en![)arcr. Voyant la biauté incomparable

CEXONE, ÉVADNÉ, PANTHl-R. 221

de Panthée, les Perses l'ont réservée pour Cyriis avec la tente où elle s'était enfermée; mais Cyriis qiii, on \Tai disciple de Socrate, sait «c les suites funestes de l'amour et que la meilleure manière de l'éviter est de fuir en détournant les yeux, quand on voit de belles personnes', n fait appeler Araspo, son intime ami dès l'enfance, et le charge de garder la reinn de Suziane. « Seigneur, lui dit Araspe, as-lu vu la femme que tu confies à ma garde? — Non, répond Cyrus. — Et moi, je l'ai vue lorsque nous la choisissions pour toi. En entrant dans la tente, nous ne la distinguâmes pas d'abord. Elle était assise à terre, entourée de ses femmes et vêtue comm.c elles; mais ensuite, lorsque, voulant savoir laquelle était la maîtresse, nous les eûmes regardées toutes avec attention, quoiqu'elle fût assise, couverte d'un voile et les yeux baissés , nous remarquâmes une grande différence entre elle et les autres. Nous la priâmes de se lever : ses femmes se levèrent en même temps; elle les surpassait toutes par sa stature, par l'élégance de sa taille et par les grâces qui brillaient

en elle, quoiqu'elle fût simplement vêtue Cyrus,

il faut que tu la voies. — J'en suis beaucoup moins

tenté, si elle est telle que tu la dépeins — Crois-tu

donc , reprit Araspe riant, que la beauté ait tant de pouvoir?.... }j H la conversation continue entre le moraliste couronné et Araspe, qui joue là le rôle des sophistes dans les entretiens de Socrate. L'amour, dit Araspe, dépend de la volonté : on n'aime que lorsqu'on le veut bien. Cyrus soutient, au contraire, que

' Mémoires sur Socrate, liv. 1*', tlrp. III.

io.

l'iiniour a un empire irrésistible. — « Sur les faibles seulement, dit Âraspe. — El pourtant je ne le conseille pas, Araspe, de trop regarder la belle captive. — Je ne crains rien, "quand même j'aurais les yeux toujours attachés sur elle. — Eh bien donc, dit Cyrus, c'est à toi que j'en confie la garde '. »

Araspe avait trop présumé de sa vertu : il vit Panthée, il l'aima, il lui avoua son amour, qu'elle rejeta. 11 voulut vaincre sa résistance par des menaces : Panthée avertit Cyrus, qui fit appeler Araspe et lui demanda ce qu'était devenue la force d'âme dont il se vantail. Le discours de Cyrus est à la fois piquant et indulgent : j'y reconnais l'ironie socratique. Mais l'amour d'Araspe, qui pour Cyrus ne semble que le texte d'une bonne leçon de morale contre l'amour, a pour nous un autre intérêt. Ce qui soutient Panthée contre Araspe, c'est l'alTection qu'elle a pour Abi'adate, son mari. Elle le décide à quitter le parti du roi d'Assyrie pour le parti du Cyrus; elle l'arme elle-même la veille du jour où il doit combattre sous les drapeaux de Cyrus. Elle lui a fait faire avec ses joyaux des armes d'or qu'elle lui présente. « Ma chère Panthée , lui dit Abradate , tu l'es donc dépouillée de tes joyaux pour me faire cette armure? Non, répond-elle, le plus précieux de tous m'est resté; car, si tu le montres aux yeux des autres ce que lu es aux miens, lu seras ma plus riche parure. » En parlant ainsi , elle l'armait elle-même et s'elTorçait en pleurant de cacher les larmes dont étaient inondées ses belles joues.

• Cyropédie, liv. V, cliap. 1".

CENONE, ÉVADNÉ, PANTHÉE. 223

« Abradate, déjà si digne d'attirer les regards par la beauté de sa figure, paraissait plus beau, avait l'air encore plus noble , quand il fut couvert de ses nouvelles armes. Il avait pris, des mains de son ccuyer, les rênes de son cbar, et se disposait à y monter, lorsque Pantbée, ayant fait éloigner ceux qui les entouraient , « Abradate, lui dit-elle, s'il y eut jamais des femmes qui aimassent leurs époux plus qu'elles-mêmes, sans doute tu me mets au nombre de ces femmes. Il serait superflu de te prouver, par de longs discours, ce que démontrent bien mieux mes actions. Cependant, quels que soient les sentiments que tu me connais pour loi, j'aimerais mieux, j'en jure par mon amour et par le tien, te suivre au tombeau, où te conduirait une belle mort, que de vivre deshonorée avec un mari désbonoré : tant je me crois faite, ainsi que toi, pour les actions généreuses! Que d'obligations n'avons-nous pas à Cyrus! Captive, destinée à lui appartenir, loin de me traiter en esclave ou de me proposer ma liberté à de honteuses conditions, il m'a conservée pour toi, com.ne si j'avais été

la femme de son frère » Abradate, transporté de

ce qu'il venait d'entendre, posa la main sur la tête de sa femme, et, levant les yeux au ciel, « Grand Jupiter, s'écria-t-il, fais que je me montre digne mari dePanthée et digne ami de Cyrus, qui nous a traités l'un et l'autre avec tant d'égards! » A ces mots, il monta sur son char. Quand il y fut placé et que sou éciiycr l'eut fermé, Panthée, qui ne pouvait plus embrasser son mari, baisait le char. Bienlôl le char s'éloigna ; elle le suivit quelque temps sans être aperçue d'Abradate, qui, tournant la tête et voyant sa

224 DE l'amour conjugal.

femme sur ses pas : « Rassure-toi, Panlhée, adieu ! séparons-nous. » Aussitôt ses eunuques et ses femmes la prirent et la conduisirent à son chariot, où l'ayant couchée ils la recouvrirent d'un pavillon '. »

Il y a de la Lacédémonienne d?.ns Panthée, qui, quelque amour qu'elle ait pour son mari, préfère le voir mort à le voir déshonoré ; mais il y a surtout le femme fidèlement attachée h son mari et qui, s'il meurt, est décidée à ne lui point survivre. Abradate, en effet, périt dans le combat, et Panthée alors, revêtant elle-même le corps de son mari de ses plus beaux habits, attend que ses eunuques aient creusé le tombeau où il sera déposé et où il ne sera pas déposé seul, Panthée a pris sa résol u tion ; mais eiie la cache à tout le monde. Cyrus, dès qu'il apprend la mort d'Abradaîe, se rend auprès de Panlhée, « et lorsqu'il la vil couchée à terre et le corps de son époux étendu à ses côlés, un torrent de larmes coula de ses yeux. Ame généreuse et fidèle, s'écria-t-il , te voilà donc pour jamais séparée de nous! En disant ces mots, il prend la main du mort; celte main reste dans la sienne: un Égyptien lavait coupée d'un coup de hache. Lp, vue de celte main mutilée redouble sa douleur. Panlhée, en jetant des cris lamcnlables, la reprend, la baise et tâche de la rejoindre au bras. «Cyrus, dit-elle, le reste de son corps est dans le même étal; mais que vous servirait de le regarder? Voilà où l'ont conduit son amour pour moi et je puis ajouter son attachement pour vous. Insensée! sans cesse je l'exhortais à se montrer par ses actions voire digne ami. Pour lui,

» Li?. VI, chap. IV.

CEXONE, ÉVADNli:, PANTHÉE. 225

il songeait, non an destin qni l'allcndait, mais ans moyens de vous servir. Enfin il est mort sans avoir mérité de reproches; et moi, dont les conseils l'ont conduit au trépas, je vis encore et me vois auprès de lui î » Cyrus pleurait sans parler; pais, rompant le silence, il promit à Panlhée, pour la sépulture d'Âbradaîe, des honneurs dignes de son courage. « Et vous, ajouta-t-il, vous ne resterez point sans appui; j'honorerai votre sagesse et toutes vos vertus; je vous donnerai quelqu'un pour vous conduire partout oîi il vous plaira d'aller. Dites dans quel lieu vous désirez qu'on vous mène. — Seigneur, ne vous en mettez pas en peine : je ne vous cacherai point auprès de qui j'ai dessein de me rendre. » Après cet entretien, Cyrus se retira, gémissant sur le sort de la femme qui venait de perdre un tel mari , du mari qui no devait plus revoir une telle femme. Panthée fit éloigner ses eunuques, sous prétexte de se livrer sans contrainte à sa douleur, et ne retint auprès d'elle que sa nourrice, à qui elle ordonna d'envelopper dans le même tapis le corps de son mari et le sien, quand elle ne serait plus. La nourrice essaya par ses prières de la détourner de son funeste projet; mais, voyant que ses supplications ne faisaient qu'irriter sa maîtresse, elle s'assit en pleurant. Alors Panlhée tira un poignard dont elle s'était munie depuis longtemps, se frappa, et, posant sa tête sur le sein de son mari, elle expira. La nourrice, en poussant des cris douloureux, couvrit les corps des deux époux, suivant l'ordre qu'elle avait reçu '. »

' Liv. YII, chap. III.

226 DE l'amour conjugal.

La Cyropédie a le défaut de tons les romans d'éducation : les événements y sont presque toujours l'occasion d'une prédication que fait Cyrus sur la morale, sur la poli t 'que ou sur Fart de la guerre. MaisXénophon s'est racheté par les épisodes, surtout dans l'histoire de Panthée, où il a été dramatique à son aise et comme les Grecs comprennent le drame, c'est-à-dire en représentant, avec une vérité qui ne craint point d'être naïve, les sentiments du cœur humain. Panthée est un personnage idéal par l'élévation de seE sentiments; mais elle est aussi un personnage naturel par la vérité de ses émotions. Quelle tendresse et quelle grandeur à la fois dans celte scène où Panthée arme Abradate pour son dernier combat , avec une armure d'or faite de ses joyaux! Comme le sentiment de l'honneur domine, sans l'étouftér, l'affection conjugale ! C'est même dans cette affection qu'elle prend le principe de son courage : Cyrus l'a respectée comme si elle était la femme de son frère, et l'a conservée à Abradate. Voilà pourquoi elle exhorte magnanimement son mari à risquer même sa vie pour témoigner sa reconnaissance à Cyrus. Dès ce moment et quand nous voyons Panthée préférer l'honneur à la vie d'Abradate, nous comprenons que, si Abradate meurt , Panthée ne lui survivra pas. Aussi Xénophon ne s'amuse pas à nous montrer la résolution de Panthée et à exprimer les supplications de la nourrice. Cette résolution est pour nous un événement accompli dès la mort d'Abradate. Panthée, quand Cyrus essaye de la consoler, ne lui répond même qu'avec ces paroles à double entente qui sont familières aux héros du théâtre grec : « Seigneur,

CEXONE , EVADNÉ , PANTHEE. 227

ne vous mêliez pas en peine de ma retraite ; je ne vous cacherai point auprès de qui j'ai dessein de me rendre. »

Panlhée ayant , dans le roman de Xénophon , celle altitude toute dramatique, je ne m'étonne point qu'elle soit devenue un des personnages de prédilection du théâtre français au commencement du dix-seplième siècle. Il y a, jusqu'en 1639, cinq ou six tragédies sur ce sujet, et le poète allemand Wieland l'a même repris au milieu du dix-huitième siècle dans sa tragédie ou son dialogue tragique à'Araspe et Panthée. On peut diviser toutes ces tragédies en deux classes : les unes, qui s'occupent plus de la tendresse et de la fidélité conjugale de Panthée que de l'amour d'Araspe; les autres, qui, cédant au penchant que la tragédie française a pour les sujets amoureux, ont cherché dans l'amour d'Araspc l'intérêt principal du drame. La tragédie de Panthée du vieil Hardy n'a ni action ni intérêt. Tristan, en 1659, n'a guère mieux traité le sujet, puisqu'il a fait d'Araspe son héros principal. De plus, ce qui, dans la Cyropédie, rend le personnage d'Araspe intéressant et piquant, cette présomption qui lui fait croire qu'il est inaccessible à l'amour, cette réprimande de Cyrus, indulgente et moqueuse, tout cela a disparu dans la tragédie de Tristan. Araspe est un amant connue il y en ? tant dans la Iragéùie française, plein d'amour et ne songeant qu'à sa passion. Son confident Milrane lui parle-t-il de la colère de Cyrus averti de l'amour qu'il a osé témoigner à Panlhée, il répond qu'il lui est beau de mourir pour elle, et il prie seulement Milrane d'aller raconter sa mort à Panthée :

228 DE l'amol'R conjugal.

Dis-lui qu'on n'a point vu qu'en expiant mon cric;* J'offrisse à son autel une indigne victime, Et que, voyant venir le coup de mon trépas. Je n'ai rien témoigne de faible ni de bas...; Dépeins-lui ma constance et la mets en son lustre; Jure-lui que mon àme était une àme illustre, Et que, dès le moment que j'entrai sous sa loi, J'eus l'esprit, le courage et la grandeur d'un roi..... Mitrane, s'il est vrai que ma perte la touche, Qu'il en puisse coûter un hélas à sa bouche. Un soupir à son cœur, une larme à ses yeux, Dès lors cette faveur me rend égal aux dieux. Et mon ombre là-bas, de ces douceurs ravie. N'aura point désormais de regret à la -vie^.

Je ne dis pas que ces A'crs n'aient pas quelque chose de passionné, quoique la passion y soit plus de tête que de cœur ; mais j'aime mieux l'Araspe de la Cyropédie : son caractère et son histoire sont plus vrais et plus piquants- Tristan et les poêles du commencement du xvii» siècle qui ont traité le sujet de Panthéc ne me sem- Llenl pas avoir compris la beauté de la scène où Panthéc arme elle-même son mari, et lui exprime en même temps, d'une manière touchante et généreuse, la Icndresse qu elle a pour lui. Dans Hardy, le premier entretien des deux époux se passe en questions inquiètes de la part d'Abradate, qui veut savoir de Panthée si Cyrus n'a point, de propos délibéré, tâché d'ébranler sa foi. Ici je me souviens, malgré moi, de la scène de VEcole des femmes où Arnolphe interroge Agnès sur ce qui s'est passé pendant son

' FanUiée Je Trislao, acte 111, sccqc lll.

ŒXOXE, ÉYADNli:, PANTHÉE. 229

absence. Tristan a donné à Abradale la nnême inquiétude; celle inquiétude va jusqu'à la jalousie, quand il entend les éloges infinis que Panthée fait de Cyrus et de sa vertu. La scène touche ainsi à la comédie : « Je crois, dit Abradate en parlant de Cyrus,

Je crois que, par un soin de la chaste Minerve, Contre les traits d'amour son âme se conserve ; Mais avec tout cela, voudriez-vous jurer Qu'il eût pu jusqu'ici vous voir sans soupirer?

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