‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 28 sur 42 · NÉRON · texte numérisé non relu

NÉRON

Prends-tu quelque plaisir à te faire gêner '? ' Torturer.

372 DE l'amour conjugal.

Épicharis ne craint ni la torlure ni la mort :

Je les dédaigne, dit-elle ;

Menace-moi plutôt de Tivre sous ton règne !

Je me suis laissé aller à citer ces vers d'un poêle peu connu , d'abord parce qu'ils sont beaux , et ensuite parce que ce personnage d'Épicharis , qui prime le personnage de Pauline, montre une fois de plus le peu de place que la lillérature dramatique en France fait à l'amour conjugal. Les poêles le louent volontiers; ils ne le mettent point en action. Dans La Belle Alphrède, pièce romanesque de Rotrou, je trouve de beaux vers sur l'amour conjugal :

C'est là qu'innocemment un jeune cœur respire Les douces libertés de l'amoureux empire j... C'est là qu'un couple heureux l'un de l'autre dispose; Qu'en se réservant fout on donne toute chose ; Que la raison s'accorde avec la volupté, Et qu'au milieu des fers on est en liberté*.

L'éloge est beau ; mais il faut s'en tenir là et ne pas chercher, dans La Belle Alphrède la moindre pratique de l'amour conjugal.

Dernier échec enfin de cet amour sur notre ancien théâtre : Mairel, dans son Marc-Antoine ', a introduit Octavie, femme d'Antoine , qui représente la tendresse et la fidélité conjugales, à côté de Cléopâtre, qui représente l'amour cl le plaisir. Est-ce Oclavie

' Acte IV, scène i".

qui l'emporte sur Cléopâtre, ou Cléopâtre sur Oclavie, je ne dis pas seulement dans le cœur d'Antoine, car nous savons quel fut l'égarement de sa passion, mais dans le cœur du poêle et de son auditoire? A qui nous intéressons-nous le plus? à la femme honnête, qui, quoique outragée et trahie par Antoine, « continua, dit Plutarque, d'habiter la maison de son mari comme s'il eût été présent, et éleva avec autant de soin que de magnificence, non-seulcmenl les enfants qu'Antoine avait eus d'elle, mais ceux même qu'il avait eus de Fulvie, sa p; emière femme; » qui resta fidèle et chaste, ne manquant à aucun de ses devoirs, à mesure que son mari manquait davantage à tous les siens? — Ou bien est-ce Cléopiàlre qui excite le plus notre pilié? Je suis sûr que Mairel a cru donner à Octavie un rôle favorable; il a voulu que nous pussions, non-seulement l'estimer, mais la plaindre; il a voulu qu'elle fût louchante, et elle l'est. Cependant celle femme délaissée, qui poursuit son mari et à qui son m.ari déclare qu'il lui préfère Cléopâtre, a, par cela même, un rôle inférieur. Nous souffrons pour elle, comme nous souffrons dans le monde pour la vertu malheureuse. .Mais, de même que dans le monde la souffrance que nous ressentons des épreuves de la vertu ne va pas jusqu'à risquer notre vie ou nos biens pour la défendre, et que nous nous en tenons au regret sans aller jusqu'à l'assistance courageuse; de même, au théâtre, la soulfrance que nous ressentons à voir Octavie moins bien traitée que ne le mérite sa vertu ne va pas Jusqu'à l'émolion dramatique, dont les conditions sont toutes particulières. L'émolion, en efiet, ne ly. 32

374 DE l'amour conjugal.

s'attache pas toujours au malheur le plus vertueux, mais au malheur le plus poétique. Ainsi, dans le Marc-Antoine de Mairet, quand nous voyons Antoine et Cléopàtre mourant ensemble et s'aimant jusqu'au dernier moment, nous oublions leurs vices, nous ne voyons que leur malheur et leur passion , qui nous touchent et jettent comme une ombre favorable sur les fautes et les désordres de leur vie. Nous excusons Manon Lescaut et le chevalier des Grieux, parce que Manon aime sincèrement le chevalier et qu'elle meurt en l'aimant : comment serions - nous plus durs envers Antoine et Cléopàtre, puisqu'il y a là aussi un amour sincère et prouvé par la mort même? et comment l'honnête Octavie , dont les malheurs ne viennent point de ses passions , mais de celles d'autrui, pourrait-elle rivaliser avec cette infortune, qui nous émeut d'autant plus qu'elle se rapporte à toutes les tendresses bonnes et mauvaises de notre cœur '{

Quand Octavie parait pour la première fois, quand elle s'adresse à Antoine et lui demande de se sauver lui-même, tandis qu'il en est temps encore, et de quitter Cléopàtre; quand nous entendons ses plaintes modestes, pleines de dévouement et de dignité, nous sommes tous pour Octavie ; le poëte lui-même est pour elle, j'en suis convaincu. Octavie regrette qu'Antoine ne lui ait pas permis de le suivre pendant la guerre *

Peut-être la beauté de votre Égyptienne

N'eût rien gagné sur vou«, au mépris de la mienne :

J'étais pourvue cncor de res mèmcs appas

LE DÉVOUEMENT PANS LE MARL\GE. 3Tf

' Que vos yeux autrefois ne méprisèrent pas ;

Je vous portais de plus cette parfaite amour Que je vous garderai jusqu'à mon dernier jour.

Mais ma présomption n'est pas si déréglée Que de persuader A mon âme aveuglée Que tout ce que j'ai fait ait dû vous attacher, Ou qu'il me soit permis de vous le reprocher. Puisque c'est un devoir dont les lois d'hyménée Ne sauraient dispenser une épouse bien née.

0 dieux ! si votre reine, une fois en sa vie, Éprouvait les malheurs dont la mienne est suivie, Je ne sais si son cœur, que vous croyez si h;iut. Ne succomberait point dès le premier assaut.

C'est en l'extrémité des maux oii je me trouve, Qu'une parfaite amour se connaît et s'éprouve. Mais pardonnez, seigneur, à mon ressentiment : La douleur en ceci m'ôte le jugement, Puisqu'au lieu de songer au sujet qui m'amène, En blâmant son amour, je m'acquiers votre haine.

Ces paroles sont nobles et touchantes ; elles expriment à la fois le devoir et la tendresse conjugale; cependant elles ne touchent pas Antoine, et elles ne nous touchent pas longtemps nous-mêmes,. Au cinquième acte, nous voyons Antoine mourant dans le mausolée où Cléopâtre s'est enfermée pour échapper aux Romains, et où elle l'a reçu ; nous entendons les dernières paroles des deux amants, et alors nous passons de leur côté et nous oublions Octavie. Antoine, que nous détestions au deuxième acte, quand

376 DE l'amour conjugal.

il rojelait durement les supplications d'Octavie, nous

touche lorsqu'il dit à Cléopâtre :

Vivez, si vous pouvez, pour vous et pour les vôtres; Je dis si vous pouvez, avec la dignité Et la condition où vous avez été.

Mais je sens que la mort les paupières me ferme, Et que ma destinée est proche de son terme. Penchez-vous sur mon lit, approchez-vous de moi. Afin que mon esprit, plein d'amour et de foi, Passe sur votre bouche au sortir de la mienne.

Cléopâtre elle-même nous émeut et nous intéresse. Décidée à mourir malgré les prières d'Oclave, qui lui promet un traitement honorable, elle s'écrie :

Attends donc, cher époux, sur le rivage sombre Que mou fidèle esprit aille joindre ton ombre. Il est temps désormais que je donne, à mon tour, Un exemple de cœur, de constance et d'amour Voici, voici de quoi commencer cet ouvrage, Voici de quoi finir ma peine et mon veuvage.

Elle montre le vase qui contient l'aspic. — Donnez-lemoi, dit-elle, ce vase qui

Me doit sauver l'honneur avec la liberté. No délibérons plus

Certes, entre Oclavie et Cléopâlre, si la poésie ou le cœur humain était toujoui s conforme à la morale, le choix ne devrait |>as être douteux. Toutes les vertus sont d'un côlé, moins la passion; toutes les finîtes sont de l'autre, avec la passion. Mais, au théâtre,

LE nÉVOLEMF.NT DANS LE MARIAGE. 377

la i-assion l'emporte. L'amour volage, (jue le nom de Cléopàlre semble représenter, a dans la mort de celte reine impure un suprême moment de sinccrilt cl de dignité. Ce momeul absout et elTace tout à nos veux.

SBITF. DE L'aRDUR CONJUGAL. — LA VEUVE. — CORSÉLlK ET CLÉOPATRE DANS CORNEILLE.

Le personnage de Cléopâtre a souvent fiçiiré saf notre théâtre, et Corneille l'a introduit dans la 31ort de Pompée en l'opposant à Cornélie, la veuve de Pompée. En mettant, à côté de Cléopâtre, une veuve chaste et fidèle, qui représente l'amour conjugal, moins le bonheur, et le représente par conséquent d'une manière plus grande et plus touchante, Corneille s'est bien gardé de tomber dans la faute qu'a faite Mairet. 11 ne représente pas Cléopâtre mourante et fidèle par sa mort à la mémoire d'Antoine; il l;i représente ambitieuse et volage, telle qu'elle fut pour séduire César et ne le séduisant que poiu' se faire couronner reine d'Egypte à la place de Ptolétnée, son frère. Ainsi représentée, Cléopâtre ne risque pas de nous attendrir : la coquetterie, rachetée par un dévouement suprême, ne dispute plus notre émotion à la fidélité du veuvage, personnifiée par Cornélie.

Comme ce qu'il y a de plus près de l'amour conjugal est la fidélité de la veuve, le personnage de Cornélie, dans la Mort de Pompée, n^lèverait, pour ainsi dire, notre théâtre de son infériorité à peindre

l'amour conjugal, si Cornélie était tout à fait une veuve ; mais elle est une héroïne autant qu'une veuve. Vouée au culte d'une grande mémoire, et poursuivant partout la vengeance, non-seulement de la mort, mais de la défaite de Pom|)ée, elle semble se souvenir jilus du héros qui fut le rival de César, que du mari qu'elle a perdu. Quand je vois les personnages qui, .ians l'antiquité, représentent l'amour conjugal, l'Alcesîe d'Euripide, la Panthée de Xénophon, ou, dans les temps modernes, la Palombe de Camus, rimogène de Shakespeare, je médis : Voilà des femmes qui aiment leurs maris sans s'inquiéter si ce sont des héros ou des hommes ordinaires : c'est le véritable amour conjugal. Quand je vois Cornélie, je me demande si elle regretterait autant un mari qui n'aurait été qu'un général vulgaire; elle est le représentant et l'héritière d'une grande cause et d'un grand nom, plutôt encore qu'elle n'est une veuve patiente et fidèle, une veuve comme lady Paissel et telle que la veut la loi chrétienne, s'entretenant de la mémoire de son mariet de l'espoir qu'elle a en Dieu, soutenant et nourrissant , si je puis ainsi dire, sa tristesse par sa piété'.

Étudions, dans la Mort de Pompée, le caractère de Cornélie; nous verrons ensuite celui de Cléopâtre.

La Mort de Pompée est une tragédie faite avec un héros qui ne parait pas et dont la mémoire remplit la pièce. Partout nous entendons parler de Pompée; son ombre plane sur la scène, mais nous ne

' a QuaB veiè vidua est, et desolata, speret in Deum, et instet obsecrationibas et oralionibus die ac nocte. • (Saist Paal, Lettre à Timolhce V, 3.)

380 DE l'amour CON'JUGAL.

le voyons point. Au premier acte, nous entendons délibérer sur sa mort; au cinquième, nous voyons son urne entre les mains de Cornélie. Voilà la seule apparition du héros. Pompée, dans toute la tragédie, est invisible et présent; l'action et l'intérêt de la pièce viennent de lui, tout mort qu'il est. Sophocle a fait de la sépulture d'Ajax l'intérêt des dernières scènes de sa tragédie d'Ajax. Corneille a fait toute la tragédie de la Mort de Pompée avec le nom et le souvenir de son héros, et ce n'est pas une des moindres preuves de la fécondité et de la variété infinie de son génie. Aucune des pièces de Corneille ne ressemble aux autres ni pour l'action ni pour les caractères.

Peut-on, dans une tragédie, s'intéresser à un nom? Pourquoi pas, puisque dans le monde la puissance des noms est si grande? Les morts qui vivent dans la mémoire des hommes ont encore une action qui ressemble à la vie : ils parlent, ils agissent, ils donnent aux événements une marche toute particulière. Nous avons vu en France un nom créer un empire : comment nous étonner qu'un nom anime et remplisse une tiagédie?

Dès la première scène, le nom et Timage de Pompée sont en action : on délibère sur sa mort. Quels hommes pour décider de la vie de Pompée! un roi lâche et perfide, des ministres coirompus, propres seulement à conseiller le crime, capables de déshonorer UTi trône, incapables de le soutenir :

On voit un AchiUas, un Septimc, un PhoUn, Arbitres souverains d'un si noble dcslin.

Mais le nom de Pompée résiste à tous les abaissements de la fortune. Sa mort le relève de la défaite de Pharsale, et, la pitié s'ajoutant à l'admiration, la mémoire du héros nous devient plus sainte et plus sacrée. César lui-même, pour mieux nous avertir des sentiments que nous devons à celte grande mémoire, César pleure sur Pompée. Le plus inconséquent et le plus sentencieux des poètes, Lucain, qui dans sa Pharsale flatte Néron, dénigre César, loue Pompée et adore Caton, Lucain ne veut pas croire aux larmes de César quand on lui présente la tête de Pompée :

Non primo Caesar damnavit munera visu, Avertitque oculos : vultus, dùm crederet. hœsit ; Utque fidem vidit sceleris tutumque putavit Jam bonus esse socer, lacrymas non spontè cadentes ElTudit, gemitusque expressit pectore laeto, Non aliter manifesta potens abscondere mentis

Gaudia quàm lacrymis

Quisquis te flere coëgit

Impetus, à verâ longé pletate recessit^.

' Phanale, lir. IX, 1035. Voici la traduction de Brébeuf: elle est •sscï mauTaise. Pour avoir l'idée du talent de Brébeuf, il faut lire l<» Enlrelierts solitaires; c'est là qu'il est parfois un grand poète.

César, sur cet objet les regards attachés,

Retient un peu d'abord ses mouvements cachée ;

Mais, ayant à loisir rappelé son idée,

De cette indigne mort l'âme persuadée,

Il croit qu'il peut enfin, son pou\oir affermi

Reprendre le beau-père et quitter l'ennemi.

Il verse quelques pleurs que l'artifice envoie ;

Il pousse des soupirs d'un cœur tout plein de joie,

Et croit qu'en ce moment, pour la déguiser mieui.

382 DE l'amour conjugal.

Corneille a suivi Lucain, qu'il admirait trop', dans cette défiance qu'il a des larmes de César. Cependant, comme Corneille avait l'instinct du grand, il a compris quel était le sentiment qui faisait pleurer César en voyant la tête de Pompée, mais il n'a osé l'exprimei qu'à moitié :

Cétar, à cet aspect, comme frappé du foudre Et comme ne sachant que croire et que résoudre, Immobile, et les yeux sur l'objet attachés. Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés, Et je dirais, si j'ose en faire conjecture, Que, par un mouvement commun à la nature, Quelque maligne joie en son cœur s'élevait, Dont sa gloire indignée à peine le sauvait. L'aise de voir la terre à son pouvoir soumise Chatouillait malgré lui son âme avec surprise; Et de cette douceur son esjirit combattu Avec un peu d'effort rassurait sa vertu. S'il aime la grandeur, il hait la perfidie; Il se juge en autrui, se tâte, s'étudie. Examine en secret sa joie et ses douleurs. Les balance, choisit, laisse couler des pleurs. Et, forçant sa vertu d'être encor la maîtresse, Se montre généreux par un trait de faiblesse. Ensuite il fait ôter ce présent de ses yeux, Lève les mains ensemble et les regards aux cieux, Lâche deux ou trois mots contre cette insolence. Puis, tout triste et pensif, il s'obstine au silence.

Il faut mettre du moins le trouble dans ses yeus... Et, quelque source enfin qui proiluisc ses pleura, On n'y peut présumer d'innocentes doultuis. ' Voir la préface de la J/or( de Pompée.

Et même à ses Romains ne daigne repartir

Que d'un regard farouche et d'un profond soupir'.

Il y a bien encore un excès de sagacité dans cette peinture de César recevant la tête de Pompée ; mais, à travers celte sagacité, l'admiration qu'inspire à Corneille la grande âme de César commence à percer. Il croit que César a eu quelque maligne joie, mais sa gloire s'en indignait; il est donc tout près d'avoir foi aux larmes de César. Pourquoi, après tout, no croirions-nous pas à ces larmes si naturelles à toute âme élevée , en face d'une grande catastrophe ? Quand on annonça à Paul-Émile que le roi Persée, vaincu et captif, s'approchait de sa tente, il sortit pour aller à sa rencontre, « les yeux baignés do larmes, dit Plutarque, en songeant à ce roi précipité dans une disgrâce cruelle par la colère des dieux et la jalousie de la fortune. » Le peuple romain luimêrae, c'est-à-dire une foule et par conséquent ce qu'il y a de moins capable de réflexion, mais ce qui a naturellement l'instinct de la pitié en face des grandes infortunes; le peuple romain lui-même, quand, le jour du triomphe de Paul-Émile, il vit passer les enfants de Persée encore tout jeunes et qui comprenaient à peine leur changement de fortune , fut ému da compassion : « Plus d'un, à leur aspect, dit encore Plutarque, ne put retenir ses larmes *. » Enfin, dans la Blort de Pompée^ Cléopâtre, le personnage en apparence le moins propre à ressentir ces

' Acte III, scène I.

' Vie de Paul-Émile.

384 DE L'amour conjugal^

émotions généreuses qu'inspire le malheur d'autrui, Cléopâlre, en apprenant le meurtre de Pompée, s'écrie :

Admirons cependant le destin des grands hommes, Plaignons-les, et par eux jugeons ce que nous sommes.

Ainsi finit Pompée, et peut-être qu'un jour César éprouvera même sort à son tour.

Il n'y a donc personne, si ferme ou si frivole qu'il soit, guerrier, peuple ou coquette, qui ne soit ému à l'aspect de ces grands coups de la fortune. Et pourquoi l'âme de César n'aurait-elle pas été touchée à l'aspect de la tête de Pompée? pourquoi n'auraitil pas pleuré sur tant de grandeur et tant de malheur? Corneille me fait bien croire à l'émotion magnanime d'Auguste maîtrisant sa colère et devenu clément, Auguste, qui avait beaucoup d'esprit et peu de cœur : pourquoi ne croirais-je pas aux larmes de César, qui était bon et qui fut toujours clément? Corneille, grâce à Dieu, n'a donc point abaissé César jusqu'à en faire, comme Lucain, un scélérat hypocrite ; il lui a gardé la grandeur de l'âme, qui va si bien avec la grandeur de la puissance. Quand il reçoit Cornélie vaincue et prisonnière, quels respects magnanimes, dignes de celui qui les rend et de celle qui les reçoit ! Est-ce encore le César de Lucain? non : c'est César tel que nous sommes habitués à le connaître et à l'admirer.

0 d'jn illustre époux noble et digne moitié, dit-il à Cornélie,

Dont le courage étonne et le sort fait pitié I

Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes dieux Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aieux, Que ce héros si cher, dont le ciel vous sépare, N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare. Ni mieux aimé tenter une incertaine foi Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi!

Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie. Je l'eusse conjuré de se donner la vie. D'oublier ma victoire et d'aimer un rival. Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal. J'eusse alors regagné son âme satisfalle, Jusqu'à lui faire aux dieux pardonner sa défaite; 11 eût fait, à son tour, en me rendant son cœur. Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur'.

Quels beaux vers! quelle élévation de senlimenlsî Sont-ils sincères? César croyait -il que Pompée et lui auraieuv pu vivre réconciliés par la défaite de l'un et la victoire de l'autre? L'orgueil et l'ambition ne souffrent guère ces traités où le vaincu doit toujours se résigner et le vainqueur toujours se modérer. Je ne conçois pas plus la concorde de Cés.ir et de Pompée après Pharsale qu'avant Pharsale; mnis comme unvœu n'est pas un plan de conduite, il n'est pas tenu d'être toujours possible pour être sincère. Ce vœu , d'ailleurs, était celui des poêles et du peuple, deux imaginations du même genre, crédules au bien et répugnant à l'expérience. Virgile, dans le sixième

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