‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 31 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

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les successeurs d'Alexandre voulaient tous accomplir en Asie, et qui était de remplacer Alexandre, puis de fonder, comme lui, un grand empire d'Orient. Celte pensée n'a jamais abandonné les Séleucides de Syrie et les Lagides d'Egypte. Le démembrement du grand empire macédonien, qui s'étendait depuis la mer Adriatique jusiiu'à l'Indus, avait été une nécessité imposée par la bataille d'Ipsus. Cette bataille avait décidé de la part qu'aurait chacun des capitaines d'Alexandre; mais le souvenir de l'empire macédonien était le modèle qu'avaient tous devant les yeux ces princes de race macédonienne. Cléopâtre hérita de leur rêve et voulut Taccomplir. Elle se fit donner par Antoine la Syrie, laCilicieet Chypre, réunissant déjà ainsi sous sa domination ce royaume de Syrie que les Lagides d'Egypte avaient sans cesse voulu ravir aux Séleucides, de même tjue les Séleucides avaient voulu ravir l'Egypte aux Lagides. Chacun d'eux commençait, par la conquête du royaume le plus voisin, sa revendication de l'empire universel, et, coamie si la géographie était la règle souveraine de la politique, comme si la destinée des Étals dépendait, pour ainsi dire, de leur place sur la carte, nous avons vu, de nos jours, le pacha d'Egypte, Méhémet-Ali, lutter pour avoir aussi la Syrie, la Cilicie et Chypre.

Pendant quatorze ans, Cléopâtre avec Antoine a gouverné l'Orient. Elle avait rétabK /'empire d'Orient, l'empire d'Alexandre, en faisant d'Antoine un Oriental. Crande babileté d'avoir ainsi rendu à l'Orient sa vieille prépondérance, et coupé, pour ainsi dire, en deux la puissance de Rome, en faisant des guerres civiies des Romains, non plus une question de prcénii-

nence entre deux hommes, mais entre deux mondes. Ne nous y trompons pas : grâce à l'ambition de Cléopâtre, dans la lutte entre Octave et Antoine, c'est l'Orient et l'Occident qui combattent l'un contre l'autre, l'Orient toujours vaincu, à Salamine, à Arbèles, cette fois encore à Actium, mais qui, dans l'ancien monde, reprend par la corruption ce qu'il perd par la force. Alexandre avait conquis l'Orient; mais, à la tin, l'Orient avait conquis Alexandre. Ce grand guerrier grec était mort roi des Perses et sultan de l'Asie. Ses successeurs ont tous été, par leurs mœurs et leurs idées, de véritables rois orientaux. Cléopâtre, toute jeune encore, avait déjà essayé de transformer par l'amour César en empereur d'Orient. Elle y réussit avec Antoine. Vaincu avec elle à Actium, l'Orient reprit sur les successeurs d'Auguste ce plan hardi de transformer les maîtres de Rome en monarques orientaux, et il y réussit si bien qu'à la fin même il fit perdre à Rome son droit et son titre de capitale.

Ainsi l'empire de l'Orient a toujours été la pensée de Cléopâtre, et, même après Actium, elle voulait, ditPlularque, faire traîner ses vaisseaux par l'isthme de Suez, de la Méditerranée à la mer Rouge, pour aller avec Antoine fonder un nouvel empire dans l'extrême Orient. 11 n'y avait qu'un successeur d'Alexandre et un vrai roi d'Egypte, c'est-à-dire d'un pays placé entre deux mondes, qui pût songer ainsi à l'empire des Indes, après avoir perdu l'empire de l'Europe.

Qu'on ne croie pas, d'ailleurs, que cette lutte de J'Orient et de l'Occident, que je signale dans la guerre

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entre Octave et Antoine, soit une invention et nno fantaisie de la philosophie de l'histoire, pour donn> r, après coup, aux événements un sens dont les contemporains ne se doutaient pas. Le poêle d'Auguste, Virgile, a gravé celte lutte sur le bouclier d'Énée, et la montrée telle que nous la voyons :

Hinc Augustus agens Halos in prœlia Cœsar, Cum patribus Populoque, penntibus et niagnis Db^

Stans celsâ in puppi

Hinc ope barbavicà variisque Antonius armis Victor, ab aurovaî populis et littore rubro, jEgyptum viresque Orientls et ultima secum Baetra vehit *

« D'un côté, l'Italie conduite au combat par Auguste i avec le sénat, le peuple, les dieux pénates et les jt dieux paternels, tous les symboles de la puissance « romaine ; de l'autre, Antoine avec sa puissance bar- I bare, ses soldats rassemblés de tous les coins du « monde, l'Egypte, l'antique Orient et la Baclriane a lointaine. »

Telle est la Cléopâtre de Plularquc, avec son coiu'age au milieu de toutes les mollesses de l'Asie, sa passion vraie en dépit de ses mœurs licencieuses, son génie politique enfin, malgré sa frivolité apparente. Ce n'est pas ainsi que Corneille l'a voulu représenter. Il lui a ôlé tout ce qui en fait un personnage presciue héroïque dans Plularque, sa mort courageuse, son amour fidèle, ses grands projets; il ne lui a laissé qno. la coiiiictlerie. Celle coquetterie même n'a rien

« Enéide, liv. VHI. «77.

de piquant et de gracieux; il la fait parler comme parlaient les héroïnes du C%jrus ou des romans de chevalerie. César est son chevalier, et c'est pour lui plaiie qu'il a conquis l'Italie, la Gaule, TEspcigne, comme Amadis vainquait les géants pour plaire à î" belle Oriane : « Son bras, m dit-elle.

Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeus; Et, de la même main dont il quitte l'épée, Fumante encor du sang des amis de Pompée, Il trace des soupirs, et d'un style plaintif Dans son champ de victoire il se dit mon captif.

César n'est pas moins galant que ne le dit Cléopàfie, et il ne sait pas moins bien qu'elle le beau slvla des romans :

Oui, reine, si quelqu'un, dans ce vaste univers Pouvait porter plus haut la gloire de vos fers; S'il était quelque trône où vous pussiez paraître Plus dignement assise en captivant son mnitic. J'irais, j'irais à lui, moins pour le lui ravir Que pour lui disputer le droit de vous servir.

C'était pour acquérir un droit si précieux Que combattait partout mon bras ambitieux. Et dans Pharsale même il a tiré l'épée Plus pour le conserver que pour vaincre Pompëc» Je l'ai vaincu, princesse, et le dieu des cop.ibaîs M'y favorisait moins que vos divins appas ;

' Acte II, scèus ].

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Ils conduisaient ma main, ils enflaient mon courage;

Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage ;

C'est reflet des ardeurs qu'ils daignaient m'inspirer *.

N'oublions pas que, dans Racine, Alexandre paris de la même manière à la princesse Cléopliile :

Par des faits tout nouveaux je m'en vais vous apprendre

Tout ce que peut l'amour sur le cœur d'Alexandre.

Maintenant que mon bras, engagé sous vos lois.

Doit soutenir mon nom et le vôtre à la fois.

J'irai rendre fameux , par l'éclat de la guerre.

Des peuples inconnus au reste de la terre,

Et vous faire dresser des autels en des iieus

Où leurs sauvages mains en refusent aux dieux*.

Si Corneille, se conformant au ton des romans de son temps et les autorisant par son imilalion, fait de Cléopàtre une héroïne romanesque, Shakespeare, dans son Marc-Antoine, en fait une amoureuse de comédie. Voyez, par exemple, la scène dans laquelle Cléopàtre apprend qu'Antoine vient d'épouser Octavie, sœur d'Octave , et interroge le messager sur la beauté de celte nouvelle épouse.

Cléopàtre. « Tu as vu Octavie?

Le Messager. — « Oui, redoutable reiie.

Cléopàtre. — « En quiîl lieu?

Le Messager. — « A Rome, madame. Je l'ai envisagée en face et considérée à loisir, lorsqu'elle marchait entre Octave et Antoine.

' Acte IV, sccne m.

* Raciae, Alexandre, acte III, sccqc si.

Cléopatre. — a Est-elle aussi grande que moi ' ?

Le Messager. — « Non, madame.

Cléopatre. — « L'as-lu entendue parler? A-t-elle la voix claire ou rauqueîf

Le Messager. — « Oui, madame , je l'ai entendue parler : le son de sa voix est sourd.

Cléopatre. — « Ce son de voix n'est pas gracieux. Oh ! il ne peut l'aimer longtemps.

Charmion, une des fonmes de Cléopatre. — « L'aimer? Oh ! par Isis ! cela est impossible.

Cléopatre. — « Je le crois comme toi, Charmion; une langue épaisse et une taille de nain! — Quelle noblesse a-t-elle dans sa démarche? Rappelle-toi : as-tu remarqué de la majesté dans son port?

Le Messager. — « Elle se meut sans grâce. Soit qu'elle marche, soit qu'elle se repose, c'est la même chose; nulle dignité. Elle offre un beau corps, mais sans âme et sans vie, une statue inanimée plutôt qu'une créature qui respire.

Cléopatre. — « En es-tu bien sûr?

Le Messager. — « Oui, ou je ne m'y connais pas.

Charmion. — « 11 n'y a pas trois hommes en Egypte qui soient plus en état que lui d'en juger.

Cléopatre. — « Il est plein d'intelligence , je le sais bien. Je ne vois encore en elle rien de bien redoutable. Cet homme a du jugement. »

Cette scène est comique, mais d'un comique vulgaire. Cléopatre a l'inquiétude et la curiosité d'une rivale ; elle n'a pas cette confiance en elle-même qui faisait une partie de son pouvoir.

' Clôopûlrc était petite, et cette question est naïve et comique. Totls la scène est du même genre.

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Quand Corneille prêle à Cléopâtre le ton de la co^ médie, il s'en sert mieux que Shakespeare, Au lieu d'en faire seulement une rivale de comédie, il en fait la rivale politique de son frère Plolémée, qui avait usurpé sa part de royauté. Dès que Cléopâtre sent qu'elle va devenir reine par l'arrivée de César, elle repousse avec une ironie piquante les avances que lui fait son frère pour se réconcilier avec elle. La scène est de la comédie, mais de la haute comédie.

PTOLÉMÉË.

Savez-Tous le bonheur dont nous allons jouir. Ma sœur?

CLEOPATRE

Oui, je le sais : le grand César arrive. Sous les lois de Pholin je ne suis plus captiva.

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