‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 30 sur 42 · ANTOINE · texte numérisé non relu

ANTOINE

Oui, seigneur, je l'ai vue: elle est incomparable.

Avec Cornélie, tout change : César cesse d'être un dameret amoureux et redevient un grand homme ; plus rien des misères ou des horreurs de cette cour d'Egypte; partout de graves et pieuses émotions et des sentiments généreux. Cornélie veut venger la défaite de Pharsale, mais noblement, par la guerre et non point par l'assassinat. Elle a appris qu'on conspire contre César; elle vient l'avertir :

César, prends garde à toi !

Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête; A celle de Pompée on veut joindre ta tête...

Sans doute, dans Cornélie, comme je l'ai déjà dit, il y a plus de Ihéroïne que de la veuve; mais il faut reconnaître aussi qu'héritière d'une grande cause, elle a d'autres devoirs à remplir que ceux d'une veuve

ordinaire. Voyez, quand elle tient entre ses mains l'urne qui renferme les cendres de Pompée :

0 vous, à ma douleur objet terrible et tendre. Éternel entretien de haine et de pitié, Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié! N'attendez point de moi de regrets ni de larmes : Un grand cœur à ses maux applique d'autres charnies. Les faibles déplaisirs s'amusent à parler, Et quiconque se plaint cherche à se consoler. Moi, je jure des dieux la puissance suprême, Et, pour dire encor plus, je jure par vous-même, Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé, Que le respect des dieux qui l'ont mal protégé;

Je jure donc, par vous

De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger ^

Voilà Cornélie, voilà la veuve telle que Corneille a voulu la représenter. Sa douleur s'unità ses passionsde parti. Pompée ne lui a pas laissé une mémoire à pleurer, mais un drapeau à soutenir. C'est par là que son amour conjugal s'eflace, pour ainsi dire, dans les obligations mêmes qu'il lui impose. Les devoirs de la famille, le soin des enfants, le souci des affaires semblent parfois , même dans la condition privée, distraire involontairement la douleur de la veuve. Qu'estce donc pour Cornélie , mêlée aux passions de la guerre civile? Ovide, dans ses Tristes^ après avoir d'abord remercié sa femme d'avoir sauvé la fortune de ses enfants et empêché, par la protection de Livie, que la confiscation des biens fût ajoutée à l'exil, ce qui était l'usage des temps de

' Acte V, scène I.

390 DE l'amour conjugal.

proscription; Ovide, plus tard, sembla se plaindre que sa femme fût plus occupée des affaires de la famille qu'affligée du malheur de son mari, et qu'elle eût plus de fermeté et d'intelligence que de tendresse et de dévouement. Était-ce qu'Ovide était injuste comme le sont volontiers les malheureux? Était-ce que sa femme donnait plus à ses obligations de mère de famille et d'habile ménagère , qu'à ses chagrins d'épouse et de presque veuve? « Oui, lui écrit Ovide, oui, je quitterais mon exil, car ma faute n'est pas de celles qui ont répandu le sang, si tu avais de moi le souci que tu devrais en avoir... Sans doute tu peux paraître malheureuse de l'exil de ton mari, et cependant il y a des femmes qui voudraient, même à ce prix, être ce que tu es, c'est-à-dire la femme d'Ovide'. » En commençant ce chapitre, j'ai reproché à Cornélie son héroïsme comme faisant une trop grande distraction à sa douleur conjugale. C'est par là, au contraire, qu'elle plaît à Saint-Évremond : « De toutes les veuves, dit- il, qui ont jamais paru sur le théâtre, je n'aime voir que la seule Coinélie, parce qu'au lieu de me faire imaginer des enfants sans père et une femme sans époux, ses sentiments tout romains rappellent dans mon esprit l'idée de Tancienne Rome et du grand Pom|)ée '. » Saint-

• Ilmc cf;o tiajiccrer, iicque enini iiiea culpa cruciitaeéi,

Esset, quoc tlebi-'t, si tibi cura iiici.

Qiiiiniquc viri casu possis misornnda viileri,

Invcnies aliquas quic, quoil es, cssc velint.

(Liv. V (les Tristes, élégies il et Xiv.i Saiut-Évremoad, Disterlalion sur l'Alexandre de Racine.

Évremond, au surplus, exclut sans hésiter du théâtre les sentiments et les afTections de la famille, tout ce que les Grecs aimaient à représenter et et qui les touchait le plus, l'amour paternel et maternel, l'amour filial, la tendresse conjugale. « Introduisez, dit-il, une mère qui se réjouit du bonheur de son cher fils ou s'afflige de l'infortune de sa pauvre fille, sa satisfaction ou sa peine fera peu d'impression sur l'âme des spectateurs. Pour être touché des Inrmes et des plaintes de ce sexe, voyons une amante qui pleure la mort d'un amant, non pas une femme qui se désole à la perte d'un mari. La douleur d'une amanle tendre et précieuse nous louche bien plus que l'affliction d'une veuve artificieuse ou intéressée, et qui, toute sincère qu'elle est quelquefois, nous donne toujours une idée noire des enterrements et de leurs cérémonies lugubres '. »

Je ne demande pas à Sainl-Évremond pourquoi il veut se représenter les veuves comme des femmes artificieiises ou intéressées, tandis que les amantes sont tendres et précieuses, c'est-à-dire pleines à la fois de tendresse et de grâce; je ne lui demande pas non plus comment Vidée noire des enterrements et de leurs cérémonies lugubres ne suit (]ue la mort des maris et non la mort des amants : je m'étonne seulement de celte prétention qu'a Saint- Evremond de rejeter du drame, qui est l'image de la vie humaine, les sentiments qui sont les plus naturels à l'homme, les alîeclions qui honorent et animent le plus la vie. Le cœur humain n'a-t-il donc

' Saiot-Evreiuond, ibid.

392 DE l'amour conjîîgal.

que deux sentiments qui vaillent la peine de figurer sur la scène, l'amour et l'héroïsme? N'y a-t-il dans le monde que des héros et des amants? L'idée est singulière et contraire à l'expérience du théâtre antique; mais je ne puis pas me dissimuler qu'elle se rapproche de la pratique de notre théâtre, qui, soit dans Corneille, soit dans Racine, fait une grande part à l'héroïsme et à l'amour.

Ne croyons pas cependant que, dans la Cornclie de la Mort de Pompée il n'y ait qu'une héroïne et point de veuve. L'héroïne domine la veuve, mais la veuve soutient l'héroïne, et, pour en être convaincus, demandons-nous un instant ce que nous penserions de Cornélie, si, tout en restant l'héroïne de son parti, elle manquait à la fidélité de son veuvage, si elle épousait quelqu'un après Pompée, fût-ce un adversaire de César. Nous consentons volontiers à ce qu'elle ait la grandeur d'âme que Corneille aime à prêter aux Romains, à condition qu'elle aura au.-.si les sentiments qui conviennent à la veuve, et que les grandes vertus ne la dispenseront pas des petites, quoiqu'il me répugne d'appeler petites les vertus qui soutiennent la famille et qui sont la force et l'honneur du foyer domestique. Ne nous y trompons point, d'ailleurs : Cornélie emprunte à son veuvage tout ce qui fait sa grandeur. Elle ne poursuit César qu'au nom de Pompée, au nom de son mari. Prêtez-lui d'autres sentiments, faites qu'elle soit seulement une héroïne de la guerre civile et qu'elle song.e plutôt à la république opprimée qu'à son mari vaincu, aussitôt l'héroïne nous déplaît, tant il y a encore de la veuve dans l'héroïne, quoi qu'en dise Sainl-Évre-

mond. 11 ne croit pas que la fidélité d'une épouse et la douleur d'une veuvepuissent jamais nousintéresser au théâtre. Pauline dans Polyeucte, et Cornélie dans la Mort de Pompée, protestent contre cet arrêt, qui frappe les sentiments les plus naturels et les plus honnêtes du cœur humain.

Le personnage que Corneille, dans la Mort de Pompée, semble avoir opposé à dessein à Cornélie, est Cléopâtre. Il ne faut peut-être point juger Cléopàtre sur le portrait qu'en fait Corneille ou sur les injures des poètes latins du parti d'Auguste, qui l'appellent la courtisane-reine. L'histoire lui est plus favorable que la poésie. Il y a dans Cléopâtre ifois choses à remarquer : une âme forte dans une vie efléminée; une passion vraie avec des mœurs licencieuses ; une grande pensée politique poursuivie à travers les plaisirs et les fêtes. Telle est l'idée qu'en donne Plutarque dans la Vie d^ Antoine, idée qui fait de Cléopâtre un de ces personnages complexes qui ont des réputations différentes, selon le point de vue d'où on les regarde. Lord Byron, dans son Sardanapale, a voulu peindre une de ces âmes courageuses dans un corps efféminé, que nous offre parfois l'histoire et qui piquent notre curiosité. Sardanapale a épuisé toutes les voluptés de l'Asie, et il meurt avec cette intrépidité insouciante, propre aux Orientaux.

Cléopâtre est aussi une de ces natures fortes et souples qui aiment le plaisir et la mollesse sans se laisser amollir. La civilisation orientale produit souvent ces contrastes. Le corps jouit et raffine sur ses jouissances; l'âme résiste. Dans Cléopâtre, quelles recherches infinies du plaisir ! quelles prétentions de

3Di DE l'amour coxjucal.

savoir jouir mieux que le reste des hommes! Elle a institué avec Antoine une sorte d'école de voluptueux, dont le but est de mener une vie inimitable\ L'homme de la civilisation est ainsi fait qu'il ne lui faut pas seulement du plaisir : il lui faut aussi la réputation d'en savoir jouir. Il ne veut pas seulement satisfaire ses sens; il faut aussi qu'il satisfasse sa vanité. De là les noms divers que prennent, selon les temps, ces élus du plaisir et de l'abondance; noms bizarres *, qui témoignent tous du besoin qu'a l'homme d'exalter ses jouissances par l'orgueil pour les prolonger, car les jouissances touchent vile à la satiété. Aussi ces voluptueux sont rarement gais ou ne le sont pas longtemps : témoin les inimitables de Cléopâtreet d'Antoine, qui se changèrent bientôt en une autre confrérie, la confrérie des comouranis^, c'est-à-dire de gens décidés à mourir ensemble, mais qui, en attendant, menaient la vie la plus joyeuse qu'ils pouvaient, et qui avaient peut-être même la prétention de mourir à table, au milieu des plaisirs. De ces comovrants, il n'y eut qu'Antoine et Cléopâtrc qui moururent ensemble , et il n'y eut aussi que Cléopàtre qui, à travers sa mollesse, regardant d'un œil plus sérieux cette mort dont la confrérie avait pris le nom, se mit à étudier les poisons qui faisaient mourir l'homme avec le moins de douleur. Elle faisait ses essais sur des condamnés. Après les poisons, elle étudia la morsure et le venin des serpents, el

' A|*i|xiiTOv ,8io-<.

* Les raffinés, les eniagos, les roué», les incroyables, les »i*e«ir», les lioPB.

elle trouva que l'aspic était celui qui causaU la moins de souffrance.

Voilà bien les scènes de la vie antique et de la vie orientale : le luxe, les festins, les voluptés de toute sorte, en même temps l'idée et l'étude de la mort. Cléopâtre avait appris avec soin le rôle de ses derniers moments. Aussi sa mort fut belle et majestueuse, digne d'une reine. Elle était enfermée dans son mausolée, gardée avec soin par les soldats d'Octave, qui la réservait pour son triomphe à Rome, et qui craignait qu'elle ne voulût, par la mort, se dérober à cet outrage. Mais elle trompa Octave et ses satellites : on lui apporta un aspic caché dans un panier de figue<, et elle se fit piquer par ce serpent tant étudié ; puis ei !& envoya son testament à Octave. Celui-ci fit courir au mausolée : les gardes qui ouvrirent les portes « trouvèrent, dit Plutarque, Cléopâtre morte et couchée sur un lit d'or, vêtue de ses habits royaux, une de ses femmes, Iras, morte aussi à ses pieds, et l'autre, Charmion, mourante et employant le reste de sa force à replacer sur le front de Cléopâtre son diadème qui s'était dérangé. — Cela est-il donc beau, Charmion, de mourir ainsi? dit un officier romain. — Très-beau, répondit Charmion, et digne de la descendante de tant de rois. — Et, à ces mots, elle tomba morte elle-même aux pieds de sa maîtresse ', »

Gg tableau est grand, et je soupçonne Plutarque de s'être souvenu, en le faisant, que Cléopâtre était de race grecque. Ses Vies des grands hommes et ses Parallèles sont une lutte que le patriotisme grec en-

• Vie d'Antoine.

396 DE l'amolr conjugal.

gage contre rorgueil romain. 11 voulait persuader à Rome que la Grèce avait été aussi grande ei aussi glorieuse que Rome elle-même. De là un secret penchant, dans ses histoires, à relever tout ce qui est grec; de là la justice qu'il rend à Cléopâtre, dont il glorifie la mort et qu'il représente partout comme supérieure à Antoine par le goût et l'élégance. Antoine, à côté de Cléopâtre, est un soldat grossier, un barbare courageux, qui avait pourtant la prétention de s'entendre en plaisirs et en luxe; mais, dès le premier repas que lui donne Cléopâtre, il reconnaît son infériorité. Cléopâtre n'a pas seulement sur lui l'ascendant de sa beauté, elle a l'ascendant d'une civilisation supérieure. « Il y avait, ditPlutarque, des femmes plus belles que Cléopâtre ; mais il n'y en avait pas une qui eût la conversation plus spirituelle et plus aimable. Elle avait une bonne grâce qui surmontait tout, un son de voix charmant, une moquerie délicate et tempérée. » Comment Antoine, comment un capitaine élevé dans la rudesse et la barbarie des guerres civiles, aurait-il pu résister à ces séductions de toutes sortes? Un vieux Romain y eût résisté à force d'ignorer la civilisation; mais les Romains du temps, et surtout de l'école de César, en avaient déjà goûté ; de plus, ils avaient la richesse qui mène aisément au luxe. Ils devaient donc être disposés à goûter toutes les délices de la Grèce et de l'Asie, surtout quand ces délices étaient mises en œuvre par la plus gracieuse et la plus habile des fées. Lorsque, après Actium, le malheur vint détruire tous ces enchantements du luxe et du [)laisir, il vint en même temps unir de liens plus foils qu'ils ne seiiiblaicni

capables de les porter, ces deux personnages qui valaient mieux que leur vie et qui ne savaient pas qu'ils s'aimaient d'un amour si fidèle. Antoine, en effet, croyant que Cléopâtre était morte, se perça de son épée; mais il ne mourut pas aussitôt, et, apprenant que Cléopâtre vivait encore, il se fit porter près d'elle. Elle s'était relirée dans le lombeau qu'elle s'était fait bâtir près du temple d'Isis, tombeau qui n'avait qu'une fenêtre au dehors ; et c'est par cette fenêtre que Cléopâtre, qui ne voulait laisser entrer personne dans sa retraite, hissa Antoine mourant et couché sur un matelas. Admirable tableau encore, dans Plutarque, que celui de Cléopâtre et de ses femmes tirant avec; des cordes Antoine tout ensanglanté et qui tendait les mains à Cléopâtre, se soulevant et s'allégeant du mieux qu'il pouvait.

Voilà, dans Cléopâtre, cette passion vraie et touchante qui la relève et la réhabilite à nos yeux. Reste le génie politique que Plutarque lui attribue aussi, et ces grands et hardis projets qu'elle poursuit à travers les plaisirs et les fêtes. Je n'en dirai qu'un moi, car le génie politique n'a jamais servi à rendre un personnage plus dramatique et plus intéressant : les calculs des hommes d'État sont froids et languissanisau théâtre.

Cléopâtre, selon Plutarque, savait et parlait presque toutes les langues de l'Asie, et elle avait liabiloment gouverné l'Egypte, n'y ayant, parmi les rois alliés d'Antoine, « aucun prince à qui elle le cédât en prudence et en jugement. » Elle avait le génie politique; de plus elle avait la tradition du plan que

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