IV. 3S
446 DE l'amour conjugal.
et plus coquette d'Heurielle d'Angleterre. Ce n'es% pas que la princesse de Clèves soit moins verlucusc que Pauline et Alcionide, ou que ses scrupules soient moins grands : ils sont plus raffinés ou du moins plus développés. La princesse de Clèves a été élevée par une mère qui n'a pas craint de lui parler de l'amour, et qui a voulu qu'elle connût le danger pour mieux y résister. Elle y résiste, mais avec toutes sortes de craintes et de précautions, qui prolongent, pour ainsi dire, la lutte et la rendent [dus intéressante. Nous savons bien que le devoir remportera sur la passion : nous n'avons donc pas l'émotion de l'incertitude ; mais nous avons celle du péril et d'un péril que l'éducation de madame de Clèves ne lui permet pas d'ignorer. Trop instruite pour n'être pas alarmée, dès qu'ello interroge son cœur elle comprend ce qu'elle ressent pour M. de Nemours : « Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas nimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque'. »
Le meilleur moyen de ne pas montrer à M. de Nemours l'amour que madame de Clèves se reproche d'avoir pour lui, c'est le moyen que Pauline veut emi)loyer avec Sévère, c'est-à-dire de ne pas le voir. Mais elle le revoit malgré elle ; bienlôL même, sur une lettre d'amour tombée, dit-on, lie la poche de M. de Nemours, elle se sent jalouse, 2i sa jalousie l'éclairé encore sur sa passion. Mailamo de Clèves, en cdet, n'a pas la ressource qu'auraient des femmes frivoles ou peu scrupuleuses,
' La Pxinccsse de Clhcê, dcuiiLinc parlio.
LE PEVOTR ET l'aMOUR. 447
d'ignorer l'état de son cœur : elle s'examine et s'étudie avec un soin minutieux. Cette perpétuelle surveillance qu'elle a sur elle-même fait sa force; elle fait en même temps le charme infini du roman. Enfin, désespérée de se sentir faible par elle-même et n'appelant pas la religion à son secours, — car un des caractères de ce roman est de reposer tout entier sur l'honneur mondain, et de ne rien emprunter aux autres forces de l'âme humaine , — madame de Clèves se décide à faire à son mari le plus extraordinaire aveu qui ait jamais été fait à un mari : elle lui avoue qu'elle a des raisons de s'éloigner de la cour et qu'elle veut éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de son âge. « Je n'ai jamais, lui dit-elle, donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la cour, ou si j'avais encore madame de Chartres ' pour m'aider à me conduire. Qudque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d'êlve à vous. Je vous demande mille pardons si j'ai des sentiments qui vous déplaisent ; du moins, je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en a jamais eu. Conduisezmoi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore^ si vouj pouvez \ »
Ce mot de madame de Clèves, conduisez-moi
' Sa mère.
* Troisième partie.
448 DE l'amour conjugal.
est le mot de la siliialion. Madame de Clèves, effrayée de sa faiblesse intérieure, veut trouver un appui et une résistance hors d'elle-même : elle prend son mari pour son directeur, n'en trouvant pas de plus sûr et de plus intéressé à son salut.
Ici admirons hautement l'art infini de ce roman, ou plutôt cette vérité qui fait que tout personnage qui a le cœur élevé plaît et intéresse, s'il est peini fidèlement, quel que soit le rôle que lui donnent lef événements. Le mari, que sa femme n'aime pas et à qui elle avoue qu'elle en aime un autre, comment nous y intéresser ? Comment le relever à nos yeux de l'échec que cause un pareil aveu ? Il a l'âme grande et il aime sa femme : avec cela le ridicule n'a pas prise sur lui. L'aveu que lui fait madame de Clèves le désespère, mais il en sent la grandeur morale : « Vous me paraissez, dit-il à sa femme, plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde ; mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été. » 11 lui parle alors de sa passion d'une manière si vive et si touchante que, si je prenais un instant les sentiments de Saint-Évremond et si je répugnais à croire qu'un mari puisse aimer passionnément sa feamie, je serais forcé de dire, entendant les plaintes de M. de Clèves, qu'il parle comme un amant, non comme un mari , et que c'est pour cela qu'il nous émeut. Ce mari ou cet amant, du reste, n'est point aveuglé par la jalousie et le chagrin qu'il rcsîCnt ; il sait à quelle âme il a affaire ; et quand madame de Clèves, toujours défiante d'elle-même malgré le douloureux appui qu'elle vient de se donner
LE DEVOIR ET l'aMOUR. 449
par son aveu , demande encore une fois à son mari de ne la laisser voir personne, comme étant malade, « Non, madame, répond-il; on démêlerait bientôt que c'est une chose supposée, et, de plus, je ne veux me fier qu'à vous-même : c'est le chemin que mon cœur me conseille de prendre, et la raison me le conseille aussi. De l'humeur dont vous êtes , en vous laissant votre liberté je vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en prescrire^. »
Ici, je dois faire un aveu : l'estime que madame de La Fayette a voulu nous donner pour M. de Clèves est si grande en moi, qu'à mesure que j'ai relu ce roman je me suis mis à penser que madame de Clèves avait peut-être pour son mari une amitié plus tendre qu'elle ne le croyait elle-même, une amitié qui pouvait aisément devenir de l'amour ; qu'enfin ces deux belles âmes étaient plus près de s'aimer également qu'elles ne le pensaient. Qu'cût-il fallu pour cela ? non pas plus de passion de la part de M. de Clèves , car cette passion ardente et généreuse émeut le cœur de madame de Clèves^: il eût fallu,
' Troisième partie.
* « Je vois le péril oi vous êtes, dit M. de Clèves à sa femme quané il sait que c'est M. de Nemours qu'elle aime; ayez du pouvoir sur voui pour l'amour de vous-même, et, sil est possible, pour l'amcur de moi. Je ne vous le demande point comme un mari, mais comme uo homme dont vous faites tout le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente que celui que votre cœur lui préfère, n M. de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières paroles ; il eut peine i le» achever. Sa femme en fut pénétrée, et, fondant en larmes, elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur qui le mirent dans un état peu différent du sien. » (Troisième partie.)
450 DE l'amour conjdgal.
chose incompatible avec la passion, plus d'habileté et plus d'adresse; il eût fallu qu'il ne désespérât pas de se faire aimer, qu'il en trouvât les moyens, faisant l'amant, puisqu'il Test mieux que personne, s'aidant aussi du mari, puisqu'il l'est; et, ce qui me fait croire que le succès n'était pas impossible, ce qui me donne un instant l'idée d'un de ces dénoûments favorables à la fois au bonheur et à la vertu qui charment les lecteurs de romans, c'est cette phrase : « Toutes les fois que madame de Clèves parlait à son mari, la passion qu'il lui témoignait, l'honnêteté de son procédé, l'amitié qu'elle avait pour lui et ce qu'elle lui devait, faisaient des impressions dans son coeur qui affaiblissaient l'idée de M. de Nemours; mais ce n'était que pour quelque temps, et cette idée revenait bientôt plus vive et plus présente qu'auparavant '. »
Ce roman du mari qui finit par l'emporter sur l'amant n'est pas le roman que madame de La Fayette voulait faire : elle voulait montrer l'ascendant de la passion, moins fort que la vertu dans une âme généreuse, assez fort cependant pour détruire le bonheur conjugal que méritaient deux nobles cœurs. Elle pouvait bien donner un beau rôle au mari afin de nous y intéresser; elle ne voulait pas lui donner le premier. Non qu'elle le réservât à l'amant : le premier rôle ici appartient à la femme. Madame de Clèves est aussi vertueuse que Pauline; elle est supérieure à M. de Clèves, parce qu'elle combat son penchant plus courageusement que M. de Clèves ne
' Quati'icmc parlie
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combat sa jalousie et sa douleur; mais elle est surtout supérieure à M. de Nemours, qui n'a rien de la générosité de Sévère et qui n'est qu'un amant passionné, sans aucun des scrupules qu'il devrait avoir, voyant ceux de madame de Clèves. Tout est donc sacrifié au personnage de madame de Clèves, qui, dans la première moitié du roman, résiste au penchant qui l'entraîne vers M. de Nemours, grâce à la pureté de ses scrupules, grâce à l'idée qu'elle a de l'honneur ; et qui, dans la seconde moitié, élevant ses scrupides jusqu'au sacrifice, refuse d'épouser M. de Nemours. Fidèle à ses idées d'honneur, elle se punit d'avoir aimé M. de Nemours pendant la vie de son mari, en ne l'épousant pas après la mort de M. de Clèves.
On sait en efi'et comment M. de Clèves, trompé par un faux rapport qui lui fait croire que madame de Clèves a cédé à sa passion et à celle de M. de Nemours, périt d'une fièvre aiguë causée en grande partie par son chagrin. Cette crédulité vulgaire me gâte un peu M. de Clèves : les sentiments et l'aveu de sa femme méritaient plus de confiance. Mais sa mort est belle et touchante : il pardonne à madame de Clèves, rend justice à l'innocence de ses actions et, par sa générosité, augmente les scrupules qu'elle se fait. 11 lui crée une obligation nouvelle d'honorer sa mémoire par une fidélité qui aura le mérite d'une expiation. Cette mort enfin prépare la résolution héroïque de madame de Clèves et la rend naturelle dans une âme comme la sienne.
Ce n'est pas dans les premiers moments de sa douleur que madame de Clèves se décide à ne point éponger M. de Nemours. Cette délibération pour savoir si
^^2 DE l'amour conjugal.
«Ile doit rester veuve ou se remarier, ne peut pas, dans une âme affligée et généreuse, arriver dès les premiersjours. a Ce mari mourant, et mourant à cause d'elle et avec tant de tendresse pour elle, ne lui sortait point de l'esprit. Elle repassait incessamment tout ce qu'elle lui devait, et elle se faisait un crime de n'avoir pas eu de la passion pour lui, comme si c'eût été une chose qui eût été en son pouvoir. Elle ne trouvait de consolation qu'à penser qu'elle le regrettait autant qu'il méritait d'être regretté, et qu'elle ne ferait dans le reste de sa vie que ce qu'il aurait été bien aise qu'elle eût fait, s'il avait vécu. » Ce n'est qu'après plusieurs mois de celte douleur, tout occupée de son mari, qu'elle revoit M. de Nemours par hasard, et alors, son cœur se réveillant de son engourdissement, elle pensa malgré elle qu'elle aimait M. de Nemours, qu'elle en était aimée, qu'elib était libre. « Plus de devoir, plus de vertu qui s'opposassent à ses sentiments ; tous les obstacles étaient levés, et il ne restait de leur étal passé que la passion de M. de Nemours pour elle, et que celle qu'elle avait pour lui. Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse. L'affliction de la mort de M. de Clèves l'avait assez occupée pour avoir empêché qu'elle n'y eût jeté les yeux. La présence de M. de Nemours les amena en foule dans son esprit ; mais , quand il en eut été pleinement rempli et qu'elle se souvint aussi que ce même homme qu'elle regardait comme pouvant l'épouser était celui qu'elle avait aimé du vivant de son mari et qui était la cause de sa mort ; (pie, même en mourant, il lui avait témoigné de la crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu était
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si blessée de celte imagination qu'elle ne trouvait guère moins de crime à épouser M. de Nemours qu'elle en avait trouvé à l'aimer pendant la vie de son mari '. »
Enfin elle reçoit M. de Nemours. Elle lui avoue qu'elle l'aime, car elle croit qu'elle peut avouer tous ses sentiments, étant sîire de vaincre ceux qu'elle réprouve : sa vertu autorise sa franchise. De môme donc qu'elle a avoué à son mari qu'elle aimait quelqu'un, elle avoue à M. de Nemours qu'elle l'aime ; mais elle lui déclare en même temps que son devoir lui défend de penser jamais à personne : « Et moins à vous, dit-elle, qu'à qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous sont inconnues. — Elles ne me le sont peut-être pas, madanf>e, reprit-il ; mais ce ne sont point de véritables raisons. Je crois savoir que M. de Clèves m'a cru plus heureux que je n'étais, et qu'il s'est imaginé que vous aviez approuvé des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans votre aveu. — Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle ; je n'en saurais soutenir la pensée; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop douloureuse pour les suites qu'elle a eues. 11 n'est que trop véritable que vous êtes cause de la mort de M. de Clèves. Les soupçons que lui a donnés votre conduite inconsidérée lui ont coûté la vie, comme si vous la lui aviez ôtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrais faire, si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités et que le même malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce n'est pas la même
* Quatrième partie.
454 DE l'amour conjugal.
chose à l'égard du monde; mais au mien, il n'y a aucune diflerence, puisque je sais que c'est par vous qu'il est mort et que c'est à cause de moi^. »
J'ai voulu montrer tout entier le caractère de madame de Clèves, tel que madame de La Fayette l'a inventé, avant de rien dire des controverses que souleva ce caractère dans un siècle et dans une société tout occupés d'amour et de questions amoureuses. En France, il ne suffit pas aux sentiments d'agir, il faut aussi qu'ils s'expriment ; et l'amour chez nous n'est pas seulement une passion, c'est encore une conversation. La société de madame de La Fayette n'était plus celle de l'hôtel de Rambouillet : c'était la cour de la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, et, à voir l'histoire que madame de La Fayette a faite de cette princesse', on comprend la place que tenaient autour d'elle l'amour, les intrigues amoureuses, et par conséquent aussi les conversations galantes. A l'hôtel de Rambouillet, on était plus galant qu'amoureux, à prendre le mot de galant dans son ancien et meilleur sens. A la cour d'Henriette, il y avait plus d'intrigues amoureuses que de conversations galantes; mais on causait aussi beaucoup du sentiment qui faisait la vie et le mouvement de cette société. Or, quel sujet de conversations et de réflexions que la conduite de madame de Clèves, la plus singulière héroïne d'amour qu'on eût encore vue dans les romans, puisque d'abord elle fait à son mari l'aveu qu'elle a de l'amour pour un autre que
• Quatrième partie.
* JUémoirct de la cour de France,
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lui, 3t puisque, devenue veuve, elle n'épouse pas, quoiqu'elle le puisse, celui qu'elle aime et dont elle .;ist ainnée !
Ce dernier point fut peut-être le moins débattu. Avant madame de Clèves, la Pauline de Corneille refusait, après la mort de son mari, d'épouser son amant. Le triomphe du scrupule sur la passion n'élait donc pas chose nouvelle dans le drame et dans le roman. C'était un bel exemple qu'on pouvait louer sans s'engager à l'imiter, et cet exemple s'accordait avec l'idée que le dix-septième siècle avait du devoir et de l'honneur.
Mais l'aveu que madame de Clèves fait à son mari de son inclination pour M. de Nemours, c'était là la nouveauté, et c'était là aussi le sujet des controverses. Avait-elle tort? avait-elle raison? Pourquoi inquiéter son mari par une confidence pareille? Elle était sûre de vaincre sa passion : que ne se contentait-elle de la force que lui créait sa vertu? Se surveillant elle-même, qu'avait-elle besoin de se faire surveiller par la jalousie de son mari? Ce mari, une fois jaloux, est devenu crédule, et les soupçons qu'il a eus l'ont fait mourir de chagrin. Voilà l'objection du monde. Mais le monde ne connaît rien au métier des scrupules : les consciences délicates ne sont pas faites pour la vie ordinaire, et elles n'en suivent pas les voies. Comment les gens du beau monde auraient-ils pu comprendre que, toute sûre que madame de Clèves était de sa vertu, elle n'avait de force cependant qucpar la crainte qu'elle avait d'elle-même? Donnez-lui l'assurance et rorgucil de son honnêteté ; faites un instant qu'au lieu de fuir le danger, elle s'en approche, el
456 DE l'amour coxjlcal.
qu'elle côtoie hardiment le fossé pour montrer qu'elle n'y tombera pas, elle faillira comme tant d'autres. Madame de Clèves personnifie les scrupules de Ihonncur, qui ne sont pas moins vifs que ceux de la piété. Ce sont ces scrupules qui la poussent à chercher dans son mari l'appui qu'elle craint de ne pas trouver cd elle-même. Voudrait-on, par hasard, qu'elle eût toutes les alarmes d'une conscience délicate, et qu'elle agît comme si elle avait l'insouciance des consciences mondaines? ce serait un personnage dépourvu de vérité. Or, le mérite particulier du roman de madame de La Fayette est l'extrême vérité des sentiments, la vérité dans rélévalion, chose si rare!
Je ne sais qu'une objection à l'aveu que les scrupules de madame de Clèves la poussent à faire à son mari : c'est que cet aveu "e trompe d'adresse. Au lieu de le faire à son mari, madame de Clèves aurait dû le faire à son directeur. Les directeurs, selon la morale du monde au dix-septième siècle, étaient faits pour recevoir la confidence de ces alarmes de la conscience, pour les diriger, pour les apaiser. Mais il faut prendre la pensée du livre, au lieu d'y substituer la nôtre. Madame de L;i Fayette, je l'ai déjà dit, a voulu faire un roman tout mondain et tout séculier; elle a voulu, comme Corneille dans Pauline, montrer la force de l'idée du devoir, et elle n'a pas songé plus que Corneille à appuyer sur la piété la vertu de son héroïne. Pauline, avant d'être chrélienne, a toutes les vertus qui la rendent digne d'être chrétienne. Madame de Clèves aussi, élevée par sa mère selon les règles de l'honneur du monde, est vertueuse sans être dévote. Llle
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le devient à la fin, et la foi seule peut apaiser cette âme passionnée qui, en immolant sa passion, s'est presque immolée elle-même. La retraite et la maladie, qui sont un apprentissage de la mort, un détachement graduel du monde et de la vie, surmontèrent enfin « les restes de sa passion, qui était affaiblie par les sentiments que sa maladie lui avait donnes. Les pensées de la mort lui avaient rapproché la mémoire de M. de Clèves. Ce souvenir, qui s'accordait à son devoir, s'imprima fortement dans son cœur. Les passions et les engagements du monde lui parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus grandes et plus éloignées. Sa santé, qui demeura considérablement affaiblie, lui aida à conserver ces sentiments; mais, comme elle connaissait ce que peuvent les occasions sur les résolutions les plus sages, elle ne voulut pas s'exposer à détruire les siennes, ni revenir dans les lieux où était ce qu'elle avait aimé. Elle se relira, sur le prétexte de changer d'air, dans une maison religieuse, sans faire paraître un dessein arrêté de renoncer à la cour Elle passait une partie de l'année dans cette maison religieuse et l'autre chez elle, mais dans une retraite et dans des occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères ; et sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables. »
Voilà la fin de rnadamede Clèves : ellemeurt comme une sainte, après avoir témoigné, par sa vie, l'ascendant de l'honneur, sans que l'honneur ait besoin de s'appuyer sur un sentiment surhumain. Ainsi entendues et ainsi pratiquées, les vertus humaines sont aussi puissantes que les vertus chrétiennes,
et elles n'imposent pas de moins grands sacrifices à la nature. Est-ce cette glorification de la vertu et des sacrifices qu'elle impose qui a particulièrement plu aux partisans de la Princesse de Clèves, soit du temps de madame de La Fayette, soit au dix-huitième siècle? Je suis plutôt disposé à croire que la nouveauté de l'aveu de madame de Clèves séduisit les imaginations; que cette franchise parut un procédé digne d'une âme sincère et élevée; que ce contraste avec la cachotterie ordinaire charma comme la marque d'un cœur délicat et incapable de mensonge et d'hypocrisie. L'honnête feoime, chaque jour plus sûre de son rang dans le inonde, tenait déjà à avoir quelques-unes des qualités de l'honnête homme. La sincérité était une de ces qualités et presque une de ces prérogatives. Et ce qui me fait croire que la pensée de madame de La Fayette a été, en mettant cet aveu dans la bouche de son héroïne, de glorifier non-seulement les scrupules de l'honneur humain, mais de glorifier aussi un certain genre de sincérité qu'elle croyait convenir à la dignité de la femme, c'est que, dans un autre petit roman intitulé : la Comtesse de Tende, madame de La Fayette a représenté une femme qui fait à son mari un bien autre aveu que madame de Clèves. Madame de Clèves n'avoue que le sentiment qu'elle voudrait ne pas avoir, et la comtesse de Tende avoue la faute qu'elle a commise. Madame de La Fayette, dit-on, inventa le second aveu pour expliquer le premier. Si cette anecdote est vraie', elle prouve que l'intention du fameux
'• Voir h Bibliolhcquc des romuns, t. V. p. 187.
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âveii de madame de Clèves est de glorifier surtout la sincérité, et de proscrire la dissimulation entre époux, comme quelque chose de dégradant, quels que puissent être les périls ou les mortifications de la franchise.
A Dieu ne plaise que je blâme ce sentiment en général! Un pas de plus cependant, etce devoir d'avouer le mal, que madame de La Fayette prenait comme une barrière contre l'idée de le faire, touche au droit de ne pas contraindre ses sentiments. Aussitôt que l'amour qui, dans la Princesse de Clèves ei dans la Comtesse de Tende, est encore une fautequ'il fautexpier deviendra, grâce aux sophismes de l'esprit et du cœur, une sorte de vertu, comme dans la Nouvelle Héloïse, ou de droit supérieur à tout, comme dans Jacques, l'horreur de la dissimulation et de l'hypocrisie deviendra elle-même une liberté pour les passions. Je serais désespéré de croire que la morale de la Princesse de Clèves est faible et relâchée : elle est, au contraire, noble et généreuse, elle prêche le scrupule et le sacrifice, et nous serions bien heureux si la morale de nos romans en était encore là. Je suis pourtant forcé de dire que cette morale est l'attribut naturel d'une grande âme plutôt qu'une règle faite pour être pratiquée par tout le monde. Nous sommes sur la pente. La Pauline de Corneille est déjà, selon le mot de madame la dauphinc, une très-honnête femme qui n'aime pas son mari; madame de Clèves n'aime pas non plus le sien et lui avoue qu'elle en aime un autre; madame deVolmar, dans la Nouvelle Héloïse, n'a jamais aimé le sien, et elle manquerait peut-être à ses devoirs si elle ne mourait à temps- Fernande enfin, dans Jacques,
iC.O DE l'amour conjugal.
trouve tout naturel d'aimer un autre homme que son mari et d'appartenir à son amant. Ces quatre personnages font riîistoire de la passion vaincue dans Pauline, expiée dans madame de Clèves, déjà plus autorisée dans madame de Volmar et né manquant la victoire que par la mort de l'héroïne; dans Fernande enfin, jouissant de sa victoire comme d'un droit incontestable.
La trilogie du mari, de la femme et de l'amant n'est nulle part plus manifeste que dans la ISouvelle Héloïse, où les trois personnages vivent à côté l'un de l'autre, dans la même maison, et cela par la volonté même du mari. Voyons rapidement comment Rousseau a traité celte situation^.
M. de Volmar sait que Saint-Preux a aimé Julie et qu'il était aimé d'elle. Cependant il appelle Saint- Preux dans sa maison ; il veut que Julie continue à le voir. M. de Volmar est de ceux qui croient que l'amour est un bon sentiment : il ne veut donc pas le détruire dans l'àme de Julie et de Saint-Preux; il veut l'épurer et le conduire, a J'ai compris , dit-il à Saint- Preux et à Julie dans une conversation où il est plutôt un précepteur qu'un mari, j'ai compris qu'il régnait entre vous des liens qu'il ne fallait pas rompre; que votre nmtuel attachement tenait à tant de choses louables qu'il fallait plutôt le régler que l'anéantir, et qu'aucun des deux ne pouvait oublier l'autre sans perdre beaucoup de son prix... Ju sais bien que ma conduite a l'air bizarre et choque toutes
' Je tire cette analyse de lues Études sur la vie et 1rs ouvrages de l.-i. Rousseau.
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les maximes communes ; mais les maximes deviennent moins générales à mesure qu'on lit mieux dans les cœurs, et le mari de Julie ne doit pas se conduire comme un autre homme. — Mes enfants, nous dit-il d'un ton d'autant plus touchant qu'il partait d'un homme tranquille, soyez ce que vous êtes, et nous serons tous contents. Le danger n'est que dans l'opinion : n'ayez pas peur de vous, et vous n'aurez rien à craindre ' . »
Nous connaissons cette sagesse-là et ses œuvres 11 est des personnes de fort bonne foi qui croient naïvement qu'il y a un moyen de tirer les trois vertus théologales des sept péchés capitaux, de faire le bien avec le mal , Vordre avec le désordre. Vaines tentatives de la sagesse humaine, soit dans l'État , soit dans la famille ! On ne fait pas de l'ordre avec du désordre ; les démolisseurs ne peuvent pas devenir des constructeurs, et les gens habiles à faire des ruines sont incapables de faire des monumerrts. Il n'y a rien à tirer du mal que le pire , rien à tirer de l'anarchie d'un jour que l'anarchie de la semaine, et de l'anarchie de la semaine que l'anarchie du mois et bientôt de l'année. Le mal se combat et se réprime; mais il ne peut être ni employé ni dirigé à volonté. M. de Volmar croit que l'amour de Julie et de Saint-Preux peut être conservé sans danger, et qu'avec de bons conseils et beaucoup de sagesse il pourra en faire une vertu; il croit enfin que cet amour est un feu qui peut servir encore à échauffer l'àrae sans la brûler. 11 répudie la sage et profonde
' La Nouvelle HéloUe, quatrième partie, lettre xii*.
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maxime de l'Évangile, que celui qui aime le péril y périra ; et il conseille aux deux amants d'aimer hardiment le péril, leur promettant qu'ils n'y périront pas. Mais M. de Volmar a beau employer les épreuves les plus ingénieuses afin de transformer insensiblement l'amour de Julie avec Saint-Preux en une tendre et paisible amitié, ce sage mécanisme ne réussit pas, et Julie, plus clairvoyante que M. de Volmar, sent sa faiblesse. Elle tâche, il est vrai, étant philosophe aussi, de s'expliquer cette faiblesse; elle Interroge son cœur pour se rassurer, et son cœur, qui sait, comme un ami complaisant, quel est le conseil qu'on lui demande, lui fait la réponse qu'elle espérait : « Plus je veux sonder, dit-elle, l'état présent de mon âme, plus j'y trouve de quoi me rassurer. Mon cœur est pur, ma conscience est tranquille; je ne sens ni trouble ni crainte... Ce n'est pas que cer« tains souvenirs involontaires ne me donnent quelquefois'un attendrissement dont il vaudrait mieus être exempte; mais, bien loin que ces souvenirs soient produits par la vue de celui qui les a causés, ils me semblent plus rares depuis son retour, et, quelque doux qu'il me soit de le voir, je ne sais par quelle bizarrerie il m'est plus doux de penser à lui. En un mol , je trouve que je n'ai pas encore besoin du secours de la vertu pour être paisible en sa présence... Mais est-ce assez que mon cœur me rassure, quand la raison doit m' alarmer? J'ai perdu le droit de compter sur moi. Qui me répondra que ma confiance n'est pas encore une illusion du vice? Comment me fier à des sentiments qui m'ont tant de foi abusée? le crime ne commence-t-il pas
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toujours par l'orgueil qui fait mépriser la tentation, et braver des périls où l'on a succombé n'est-ce paS vouloir succomber encore ' ? »
J'aime ces dernières phrases; j'aime que Julie sente le trouble de son cœur, et qu'au moment même où elle se dit paisible, elle s'effraye de sa faiblesse. Voilà enfin les véritables mouvements du cœur humain, voilà les véritables sentiments d'une honnête femme, c'est-à-dire d'une femme sincère avec elle-même. Julie ressemble en ce moment à la Pauline de Corneille, qui, quoiqu'elle soit sûre de sa vertu, ne veut pas s'exposer à revoir dans Sévère l'amant qu'elle a aimé.
Cette resemblance entre Julie et Pauline fait l'intérêt de la seconde moitié du roman de Rousseau. C'est là que commence la lutte de la passion contre le devoir. Julie en effet a beau faire , elle ne peut pas s'y tromper : ces attendrissements involontaires, ce plaisir même de penser à Saint-Preux, plus doux que celui de le voir, tout cela est la passion. M. de Volmar, toujours empressé à rassurer sa femme et à se rassurer lui-même, explique par des raisonne rnents ingénieux ce qu'il voit encore d'amour dan>; le cœur de Saint-Preux et de Julie. 11 y a surtoui une distinction qui lui ôle toute inquiétude : Saint- Preux et Julie s'aiment encore, il est vrai, mais c'est dans le passé, ce n'est pas clans le présent. « Ce n'est pas de Julie de Volmar que Saint-Preux est amoureux, c'est de Julie d'Étanges. 11 ne me hait point comme le possesseur de la personne qu'il aime, mais comme
• La Jfoutelle Hêloïse, quatrième partie, lettre xu*.
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le ravisseur de la personne qu'il a aimée. La fennme d'un a lire n'est point sa maîtresse ; la mère de deux enfants n'est plus son ancienne écolière. 11 est vrai qu'elle lui ressemble beaucoup et qu elle lui en rappelle souvent le souvenir ; il l'aime dans le passé : voilà le vrai mot de l'énigme. Otez-lui la mémoire, il n'a plus d'amour'. » Pauvre sage! comme le voilà tranquille, grâce à celte distinction entre le passé et le présent! Il a même soin de s'absenter, afin de laisser seuls Saint-Preux et Julie, et qu'ils s'éprouvent et s'affermissent par l'épreuve. Alors, se laissant aller à la sécurité que leur donne cet habile directeur, les deux anciens amants vont se promener sur le lac de Genève et abordent aux rochers de Meillorie. C'était à Meillerie que Saint-Preux, pendant ses amours avec Julie, s'était retiré pour apaiser les soupçons du père de Julie; c'était ce lieu plein de souvenirs chéris qu'il voulait revoir avec elle. Us arrivent à ces rochers, qui autrefois s'avançaient au-dessus du lac et faisaient une sorte de terrasse solitaire, ayant d'un côté les Alpes et leurs cimes inaccessibles, de l'autre les eaux du lac, partout le désert et l'abime. « Il semblait, dit Saint- Preux , que ce lieu désert dût être l'asile de deux amants échappés seuls au bouleversement de la nature. »
Ces rochers de Meillerie, devenus une sorte de pèlerinage pour les dévots de Rousseau , ont été impitoyablement brisés par les ingénieurs pour ouvrir la route du Simplon, qui, en cet endroit,
La yi'uvelle Uéloiie, quatrième partie, kuro siT*.
passe aux bords du lac de Genève. Voyons celte scène des rochers de Meillerie, la plus belle scène du roman avec la mort de Julie, celle où la passion est vraie et touchante, celle enfin où le sens moral du roman, jusque-là incertain, commence à se montrer, en dépit même des raisonnements des personnages.
« Quand nous eûmes atteint ce réduit et que je l'eus quelque temps contemplé , — Quoi ! dis-je à Julie en la regardant avec un œil humide , voire cœur ne vous dit-il rien ici , et ne sentez-vous point quelque émotion secrète à l'aspect d'un lieu si plein devons? Alors, sans attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher et lui montrai son chiiïre gravé dans mille endroits, et plusieurs vers de Pétrarque et du Tasse relatifs à la situation où j'étais en les traçant. En les revoyant moi-même après si long temps, j'éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents dont on fut agité près d'eux. Je lui dis avec un peu de véhémence : — 0 Julie, éternel charme de mon cœur ! voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant 3u monde; voici le séjour où ta chère image faisait son bonheur et préparait celui qu'il reçut enfin de loi-même... Voici la pierre où je m'asseyais pour contempler au loin ton heureuse demeure. Sur celle-ci fut écrite la lettre qui toucha ton cœur. Ces cailloux tranchants me servaient de burin pour tracer tor» chiffre. Ici je passai le torrent glacé pour reprendre une de tes lettres qu'emportait un tourbillon ; là je vins relire et baiser mille fois la dernière que tu m'écrivis. Voilà le bord où d'un œil avide et sombre
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je mesurais lu profondeur de ces abîmes. Enfin ce fut ici qu'avant mon triste départ je vins te pleurer mourante et jurer de ne pas te survivre. Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui j'étais né, fautil me retrouver avec toi dans les mêmes lieux et regretter le temps que j'y passais à gémir de ton absence!... J'allais continuer; mais Julie, qui, me x'oyant approcher du bord, s'était effrayée et m'avait saisi la main, la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse et retenant avec peine un soupir; puis tout à coup, détournant la vue et me tirant p-ar le bras, — Allons-nous-en, mon ami, me dit-elle d'une voix émue; l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi... »
Ils reprennent la barque et traversent le lac. Là encore Saint-Preux, se laissant aller à ses rêveries, d'abord tendres et douces, bientôt sombres et amères , est violemment tenté , dit-il , de précipiter Julie dans les flots et d'y finir dans ses bras sa vie et ses longs tourments. « Cette horrible tentation devint à la fin si forte que je fus obligé de quitter brusquement la main de Julie pour passer à la pointe du bateau. Là mes vives agitations commencèrent à prendre un autre cours ; un sentiment plus doux s'insinua peu à peu dans mon âme; l'attendrissement surmonta le désespoir^ je me mis ù verser des torrents de larmes, et cet état, comparé à celui dont je sortais , n'était pas sans quelque plaisir. Je pleurai fortement, longtemps, et je fus soulagé. Quand je me trouvai bien remis, je revins auprès de Julie, je repris sa main. Elle tenait son mouchoir; je ie sentis fort mouillé. Àh! lui dis-je
tout bas, je vois que nos cœurs n'ont jamais cessé de s'entendre. — Il est vrai , dit-elle d'une voix altérée; mais que ce soit la dernière fois qu'ils auront parlé sur ce ton!...
u Voilà, mon ami', le détail du jour de ma vie où. sans exception, j'ai senti les émotions les plus vives. Au reste, je vous dirai que cette aventure m'a plus convaincu que tous les arguments, de la liberté de l'homme et du mérite de la vertu. Combien de gens sont faiblement tentés et succombent ! Pour Julie, mes yeux le virent et mon cœur le sentit : elle soutînt ce jour-là le plus grand combat qu'une âme humaine ait pu soutenir; elle vainqui: pourtant'! »
Elle vainquit ! oui ; mais encore une victoire comme celle-là, et elle est perdue. Rousseau le sait bien, car il n'expose pas deux fois Julie à de pareils périls : il la fait mourir. La mort est un expédient commode pour les romanciers dans l'embarras. Que faire en effet de Julie arrivée à ce point? Prolonger la lutte entre la vertu et la passion? Si longue que soit la lutte, il faut qu'elle finisse par une victoire ou par une défaite. Quel sera le vaincu ? Sera-ce la passion ? le roman tourne au système et à la leçon ; il perd la vérité et l'intérêt. Sera-ce la vertu qui succombera? l'exemple de Julie tournera alors contre les intentions de Rousseau. Singulière héroïne de vertu que celle qui , comme fille ou comme femme, aura également manqué à l'honneur! Rous-
' Milord Edouard, auquel l'crit Saint-Preus.
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seau, au contraire, a voulu faire de sa Julie l'héroïne du repentir, et montrer comment une première faute n'empêcbe pas une âme honnête de revenir à la vertu et (le reconquérir l'estime et l'admiration du monde. Pour que sa leçon fasse effet, pour que Julie soit cette héroïne que nous devons admirer et imiter, il faut qu'elle meure vertueuse et honorée. Aussi Rousseau la fait-il mourir promptement ; mais il a beau faire, elle a encore assez vécu pour nous enseigner l'ascendant d'un premier amour, et, disons-le, d'une première faute. Julie combat, cet ascendant, elle y résiste, mais elle l'éprouve. Quand elle interroge son âme, quand elle s'examine, elle s'étonne de se trouver inquiète: «Je ne vois partout que sujets de contentement, et je ne suis pas contente. Une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur; je le sens vide et gonflé. L'attachement que j'ai pour tout ce qui m'est cher ne suffit pas pour l'occuper; il lui reste une force inutile dont i) ne sait que faire. Celte peine est bizarre, j'en conviens; mais elle n'est pas moins réelle. Je suis trop heureuse; le bonheur m'ennuie Concevez-vous quelque remède
à ce dégoût du bien-être? Pour moi, je vous avoue qu'un sentiment si peu raisonnable et si peu volontaire a beaucoup ôté du prix que je donnais à la vie, et je n'imagine pas quelle sorte de charme on y [leul trouver qui me manque ou qui me suftlse. Une nutnî sera-t-elle plus sensible que moi? Aimera-t-clle mieux son père, son mari, ses enfants, ses amis, ses proches? En scra-t-clle mieux aimée? Mèneral-elle une vie plus de son goût? Sera-t-elle plus libre d'en choisir une autre? jouirô^-t-elle d'une meilleure
santé? Aiira-t-elle plus de ressources contre l'ennui, plus de liens qui l'attachent au monde? Et toutefois j'y vis inquiète. Mon cœur ignore ce qui lui manque; il désire sans savoir quoi '. »
Non , ce n'est pas le bonheur qui ennuie Julie. Ce qui la rend à la fois inquiète et languissante, c'est la passion, c'est son amour combattu, mais non pas détruit; étouffé, mais non pas éteint. Ce bonheur qu'elle dépeint et qui la lasse, ce père, ce mari, ces enfants, cette vie douce et régulière, tout cela est un bonheur qui tient à l'ordre, et ce n'est jamais le bonheur dans l'ordre qui satisfait la passion. Si ses enfants, son père et son mari, qu'elle aime et dont clic est aimée, ne suffisent pas à l'âme de Julie, c'est qu'elle aime encore Saint-Preux; elle le sent, quoiqu'elle ne veuille pas se l'avouer. Comment résister à cet amour? comment le vaincre? comment avoir la foi-ce d'aimer la vertu? Elle a demandé à la sagesse de M. de Volmar cette force qu'il croit avoir et qu'il croit même pouvoir donner. Julie sent bien que la sagesse de M. de Volmar a la force suffisante à qui n'a point à lutter, celle qui est bonne aux âmes sans passion; mais, oîi est la passion, celle force-là est impuissante. Où donc trouver la vraie force, celle qui fait lutter et vaincre? dans la religion. Allons plus loin, et servons-nous du mot de Rousseau : dans la dévotion. Oui, Julie devient dévole pour être forte, pieuse pour être honnêle; elle demande à Dieu la force qu'elle ne trouve ni en elle ni autour d'elle. Écoutons -la un instant
' La youtelle Béloïse, sixième partie, lettre vni'.