SÉVÈRE
0 devoir qui me perd et qui me désespère ! AJieu, trop vertueux objet et trop chiirmanl!
PAUUNE.
Adieu, trop malheureux et trop parfait amant* ! Voilà l'honnête homme, voilà l'amant généreux. La
' Polyeucie, acte ÎI, îcène il.
LE DEVOIR ET l'aMOL'R. 427
générosité de Sévère n'est pas seulement l'effel d'un noble caractère : il croit à la vertu et surtout à celle de Pauline ; il croit à l'autorité des devoirs que Pauline lui oppose. Entre eux il n'y a pas seulement un lien d'amour qui les rapproche, il y a un lien d'honneur qui les sépare. Aussi ils se quittent sans hésiter, tristes, émus, mais décidés et sacrifiant la passion à la loi, au lieu d'affaiblir ou d'incliner la loi devant la passion.
C'était là la doctrine du dix -septième siècle, sinon la pratique. Dans le Grand Cyrus^, dès le premier volume, deux amants, Aglatidas et Am.es- Iris, séparés par le devoir, puisque Amestris a épousé Otane, se quittent avec les mêmes sentiments que Pauline et Sévère. Aglatidas , un peu moins généreux peut-être que Sévère, et non moins passionné, demande à Amestris de vouloir bien l'écouter quelquefois : « Oui, madame, je mourrai avec joie et avec gloire, si vous souffrez que je vous rende compte de mes douleurs ; et ne craignez pas que je désire jamais de vous rien qui vous puisse déplaire.... Vous écoutâtes Mégabise, que vous n'aimiez pas : refuserez -vous la même grâce à un homme que vous n'avez pas haï, et que peut-être ne haïssez- vous pas encore? — C'est pour cette raison, reprit-elle, que je vous dois tout refuser; car enfin, Aglatidas, je vous ai aimé et je ne puis vous haïr, de sorte que c'est pour cela que je dois me défier de mes propres sentiments.... — Mais le moyen , madame , de ne vous voir plus ? lui répli-
' Le premier volume de Cyrus est de 16S0 ; Polyeucle est de i6»o.
428 DE l'amour conjugal.
quai-je. — Mais le moyen, reprit-elle, de se voir pour se voir toujours infortunés? — Les larmes que l'on mêle avec celles de la personne aimée n'ont presque point d'amertume. — Et les douceurs où la vertu trouve quelque scrupule à se faire ne sont plus des douceurs pour moi, — Vous voulez donc qu'Aglatidas ne vous voie plus et peut-être ne vous aime plus? — Je devrais, en effet, souhaiter cette dernière chose comme la première ; mais j'avoue que je ne le puis. — Que voulez-vous donc qu'il fasse? — Je veux qu'il m'aime sans espérance, qu'il se console sans me voir, qu'il vive sans chercher la mort, et qu'il ne m'oublie jamais... Adieu, Aglatidas, adieu. Je commence à sentir (pie mon cœur me trahirait, si je vous écoutais davantage, et que je ne dois pas me fier plus longtemps à ma propre vertu contre vous. Vivez, si vous pouvez ; n'aimez qu'Ameslris, s'il est possible, et ne la voyez jamais plus. Elle vous en prie, et même, si vous le voulez, elle vous l'ordonne. — En achevant de prononcer ces tristes paroles, elle me quitta tout eu larmes, et tout ce que je pus faire fut de lui baiser la main, qu'elle retira d'entre les miennes avec assez de violence '. »
Nous reconnaissons ici les sentiments d-e Pauline et de Sévère. Seulement, si je puis parler ainsi, le climat est un peu moins bon. Nous sommes dans le roman, au lieu d'être dans le drame de Corneille, dai\s cet air pur et vif que son génie souffle partout où il passe. Aglatidas et Amestris donnent un [leu plus à la passion que ne font Sévère cl Pau«
' Le Grand Cin-u!, t. I". i<. lOCB à io-<*.
line; non que les cœurs soient plus émus, mais les âmes sont moins fortes et moins hautes. Elles son', aussi dociles au devoir; elles y sont moins aneclion nées. De Pauline à Âmcstris, et de Sévère à Aglatidas, la pente est vers l'amour et vers l'ascendant de !a passion.
Après Pauline et Sévère, voyons Polyeucte; après la femme et l'amant, voyons le mari.
Polyeucte fait ce que fait Jacques : il cède aussi sa femme à l'amant ; mais rien n'est à la fois si dînèrent et si ressemblant. Manque-t-il à Thonneur, comme Jacques, en voulant assister complaisamment à l'adultère? Non. Est-il malheureux comme Jacques, qui se tue parce qu'il ne peut pas supporter l'étrange sacrifice qu'il a fait? Non. Est-il ridicule enfin ? Non , et Voltaire lui-même le reconnaît : « Cette étrange idée de prier Sévère do venir pour lui céder sa femme ne serait pas tolérable en toute autre occasion; on ne peut l'approuver que dans un chrétien qui n'aime que le martyre. Cette cession , ailleurs lâche et ridicule, peut devenir héroïque par le motif. » Quel triomphe on goût sur le préjugé! Voltaire n'aime pas le personnage de Polyeucte :
De Polyeucte la belle âme Aurait faiblement attendri,
dit-i/ dans la préface de Zaïre,
Et les vers chrétiens qu'il déclama Seraient tombés dans le décri,
■ Cemmeotaire sur Coioeille.
430 DE l'amour conjugal.
N'eût été l'amour de ga femme Pour ce païen, son favori, Qui méritait bien mieux sa flamme Que son bon dévot de man.
Rîalgré sa répugnance, Voltaire avoue donc que Pc iyeucte cédant sa femme à Sévère est héroïque. Il a raison. Chrétien et martyr, allant au ciel et ne regret* tant pas la terre, Polyeucte cède sa femme sans lâcheté et sans ridicule. Il la cède sans ridicule, car il cède ce qu'il a, puisque dans Pauline l'honneur a vaincu î'amour, puisqu'elle a résisté à sa passion pour appartenir tout entière au devoir, c'est-à-dire à son mari. Fernande, au contraire, s'est donnée à son amant. Qu'est-ce donc qui reste à Jacques et qu'at-il à céder? Ce qu'il n'a plus, c'est-à-dire l'honneur de sa femme; ou ce qu'il n'a jamais eu, ce qu'il a volontaireiiient abdiqué dès le commencement , les droits qu'il tient du mariage. Supposez un insianf qu'en cédant sa femme Polyeucte ait un autre sentiment ou un autre motif que l'abnégation chrétienne, un motif humain, des calculs ambitieux, comme Félix, ou l'infidélité de sa femme, ou je ne sais quelle doctrine sur le droit absolu de l'amour : Polyeucte devient Jacques. Mais l'enthousiasme chrétien l'élève au-dessus de tous ces sentiments misétables ; il l'élève même au-dessus delà jalousie. Non (ju'il efface en son âme la tendresse qu'il a pour sa femme : par un reste d'affection humaine, que j'aime à retrouver dans le martyr, il veut le bonheur de Pauline :
Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.
LE DEVOIR ET I'aMOUH. -431
Tout le personnage de Polyeucte est dans ce vers : il veut que Pauline soit heureuse sur la terre ou dans le ciel.
Dans cette lutte étemelle entre le mari , la femme et l'amant, les trois personnages sont ordinairement coupables ou ridicules. Ici , aucun des trois n'est coupable ou ridicule, grâce à leurs grands sentiments, et la grandeur de leurs sentiments tient à leurs passions vaincues. Ce n'est pas en déifiant leurs passions, mais en les sacrifiant, qu'ils nous touchent et qu'ils nous inspirent la vraie admiration, celle qui ne se sépare point de l'apprùbalion. Pauline, entre Polyeucte et Sévère, n'est ni embarrassée ni gênée à nos yeux; elle le serait, si elle voulait ménager sa passion. Comme elle veut la vaincre, nous la plaignons peut-être, mais non pas avec des sentiments petits et indignes d'elle : notre pilid s'élève à l'admiration. Nous voyons sa vertu grandir sous nos yeux, sans en être étonnés; la victoire qu'elle a remportée sur sa passion la rend capable d'être la plus magnanime des femmes, comme elle la rendra capable aussi d'être chrétienne. Elle refuse, même après la mort de Polyeucte, d'appartenir à Sévère, et, loin de se prévaloir du renoncement de Polyeucte, elle le rejette : « Sévère, dit-elle à celui-ci étonné et ravi de l'action de Polyeucte, parce que le cœur humain s'ouvre vite aux espérances de la passion.
Sévère, connaissez Paulioe tout entière.
Mon Pislyeucte touche à son heure dernière j Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moaicnt ;
432 1>E l AMOUR CONJUGAL.
Vous en êtes la cause, encor qu'innocemment. Je ne sais si votre àme, à vos désirs ouverte. Aurait osé former quelque espoir sur sa perte ; Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas Où d'un front assuré je ne porte mes pas ; Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'eadu^;. Plutôt que de souiller une gloire s: pure, Que d'épouser un homme, après son triste sort, Qui de quelque façon soit cause de sa mort ; Et, si vous me croyiez d'une àme si peu saine, L'aaiour que j'eus pour vous se tournerait en haino. Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout. Mon père est en état de vous accorder tout ; 11 vous craint, et j'avance encor cette parole Que, s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole. Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui. Faites-vous un effort pour lui servir d'appui. Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande ; . Mais, plus l'effort est grand, plus la gloire en est grsnde. Conserver un rival dont vous êtes jaloux, C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous ; El, si ce n'est assez de votre renommée, C'est beaacoup qu'une femme, autrefois tant aimée, VA dont l'a our peut-être encor peut vous toucher, Doive à votre grand cœur ce qu'elle a de plus cher. Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère. Adieu. Résolvez seul ce que vous devez faire. Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer. Pour vous priser encor je le veux ignorer*.
QiiuUe grandeur d'âme, ou plutôt quelle délicatesse ! car l'âme de Pauliue n'est grande que parce qu'elle est pure. Elle étend l'idée de riionncur conjugal au delà de la vie de Polyeucle. Elle n'épousera
' Polyeucle, acte IV, gcène ?.
LE DEVOIR ET l'aMOUR. 433
pas, étant veuve, celui qu'elle s'est interdit d'aimer pendant qu'elleétait épouse: ce serait accepter la mort de Polyeucte comme un bienfait, ce serait presque en avoir fait le vœu. Trouvons-nous ces scrupules de Pauline exagérés? Non : comme l'honneur est une foi, cette foi n'est jamais trop grande. Si la femme n'avait à garder que son honneur, il faudrait encore qu'elle eût toutes les défiances et toutes les alarmes de la pudeur; mais, comme Dieu a voulu que l'honneur de l'homme et de la famille fût sous la garde de la pudeur de la femme , et qu'il a confié la défense du plus délicat des sentiments de l'homme au sentiment le plus délicat aussi de la femme, appuyant l'un sur l'autre deux scrupules exquis, l'honneur de la femme ne peut jamais être trop méticuleux, de même qu'une sentinelle ne peut jamais être trop vigilante.
Polyeucte, on le voit, n'est pas le mari dédaigné que nous sommes habitués à rencontrer dans les romans, ou le mari philosophe qui se sacrifie par esprit de système ou par désespoir, qui a un rôle misérable ou douloureux, sans que sa douleur réussisse à nous inspirer la pitié. Polyeucte a partout le premier rang : il l'emporte sur Sévère pendant sa vie, grâce à la vertu de Pauline, et il l'emporte encore après sa morl, puisque Pauline, même veuve, est décidée à refuser Sévère, et qu'enfin, pour mieux attester la primauté de Polyeucte, c'est son martyre qui décide la conversion de Pauline; si bien que Pauline accompagne Polyeucte dans sa béatitude, comme elle l'a accompagné lans sa vie, et qu'elle ne s'en sépare ni sur la terre
ni dans le ciel.
J'ai étudié, dans la tragédie de Polyeucte, l'histoire du mari, de la femme et de l'amant , c'est-àdire une trilogie qui fait le fond de je ne sais combien de drames et de romans. Cette trilogie n'est pas le sujet principal de Polyeucte. Le martyre de Polyeucte, et par conséquent l'enthousiasme religieux, voilà le sujet principal de la tragédie, voilà ce que le poète a surtout voulu représenter. Mais il a su mêler, avec un art profond, l'expression des sentiments humains avec l'expression des sentiments divins, ne pas étouffer les émotions du cœur sous l'ascendant de la foi religieuse, conserver l'homme dans le saint, la femme dans la prosélyte; enfin, et c'est ce que j'ai voulu particulièrement étudier, il a su rehausser dans Polyeucte la dignité du mari par la sublimité du martyr, et dans Pauline aider à l'enthousiasme de la prosélyte par les vertus de l'épouse.
Marc-Aurèle reproche aux Chrétiens de mourir d'une façon trop tragique'. Ce que la critique moderne reproche , au contraire, aux martyrs, c'est de n'être pas propre-o à la tragédie, à cause de l'ardeur même de leur foi, qui exclut toute émotion et toute agitation humaine. Corneille, dans son examen de Polyeucte, se demande s'il avait le tlroit de mêler les sentiments humains aux sentiments divins, l'amour à l'enthousiasme religieux, la fiction à la vérité. Il déclare qu'il a cru qu'il lui était permis de faire ce mélange, ayant pris pour sujet la vie d'un saint ; mais qu'il se le serait inter-
' Marc-AurèlCf liv. XI, niox. m, Irsd. de M. Pierroo.
dit, s'il avait pris son sujet dans l'histoire sainte : « Nous ne devons, dit-il, qu'une croyance pieuse à la vie des saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le porter sur le théâtre que sur ce que nous empruntons des autres histoires ; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien changer. »
Ainsi, selon Corneille, les drames qui ont pour sujet des martyres chrétiens admettent le mélange des sentiments humains et des sentim.ents divins, les martjTS pouvant ressentir et faire ressentir au* tour d'eux les affections et les émotions humaines. Us les ressentent, mais ils les vainquent, et celles qu'ils inspirent autour d'eux, ils les transforment et les élèvent par leur exemple. Le martyr n'est pas tenu d'être insensible, mais de surmonter la sensibilité ; il peut être homme, mais de l'homme il doit s'élever au saint; il doit prendre son point de départ dans les aflections humaines, mais il doit s'élancer au delà. « Ceux, dit encore Corneille dans son examen, ceux qui veulent arrêter les héros du drame dans une médiocre bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à la sainteté. »
Celte prétendue théorie d'Aristote, qui ne veut que des héros de médiocre bonté , c'est-à-dire ne s'élevant jamais au-dessus de la nature humaine ordinaire, cette théorie, qui exclut du même coup l'héroïsme et la sainteté, est la plus contraire du raoni/e au génie de Corneille, qui partout vise au
436 DE l'amour conjugal.
grand et à l'héroïque. Mais comment faire sortir des sentiments liumains Miéroïsme et la sainteté, sans anéantir ces sentiments eux-mêmes ? Corneille, dans Polijeucte, semble avoir voulu nous révéler le secret de cetie transformation, j'allais presque dire de celte transfiguration. Voyez Pauline : il y a en elle deux sentiments humains, l'un dH une médiocre bonté, son ancien amour pour Sévère ; l'autre d'une bonté déjà plus haute et plus pure, l'honneur conjugal. De ces deux sentiments inégaux de mérite, mais tous deux humains, Corneille prend le plus noble, l'honneur conjugal, et l'élève jusqu'à l'héroïsme par la victoire qu'il lui fait remporter sur l'autre. Pauline est l'héroïne, ou, si vous l'aimez mieux, la sainte de l'honneur conjugal; car, une fois arrivée à cette hauteur, elle est toute préparée à la sainteté :
Elle a trop de vertus pour n'élre pas chrétienne.
Prenez Polyeucte : même transformation et toute naturelle. Polyeucte a beaucoup de cœur et d'honneur; il est grand et généreux : il sera donc aisément un martyr sublime.
Allons, mon cher Néarque, allons, aux yeux des hommes, Braver l'idolâtrie et montrer qui nous sommes.
Allons Iriser ces dieux de pierre et de métal ; Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste ; Faisons triompher Dieu : qu'il dispose du reste'.
Le martyr dans Polyeucte se forme dans l'homme;
' fitiytucle, acte II, scène ^i
LK DEVOIR ET l'aMOUR. 437
progrès naturel et de bon exemple. Ayez d'abord un honnête homme, vous aurez plus aisément un saint. Le mari généreux et dépouillé de toute honteuse j alousie a beaucoup aidé au saint. Le saint, à son tour, aidera au mari. Qui donc, si ce n'est un saint, pourrait léguer Pauline à Sévère? et dans qui donc, si ce n'est dans un saint, approuverions- nous un pareil sacrifice?
Ainsi tout se tient et s'enchaîne. Dans Pauline, la chrétienne tient à l'héroïne, et l'héroïne tient à l'honnête femme. Elle commence par l'honnêteté conjugale, et elle finit dans l'enthousiasme de la grâce chrétienne :
Je vois, je sais, je crois !
Dans Polyeucte, tout se tient aussi : la générosité du mari lient à l'enthousiasme du martyr, et le martyr lui-même tient à l'honnête homme. Voilà donc le problème résolu de ce que Corneille, dans la préface de Polyeucte, appelle la tissure des fictions avec la vérité; voilà l'hoinme retrouvé dans le martyr et le martyr préparé dans rhomnic.
LXVÎI.
:iTE DE L'>yOUR CONJUGAL. — LE DEVOIR ET î, AMOVR. — LC GRAND CYRUS. — LA PRINCESSE DE CLÉVES. — LA NOUVELLE UÉLOÏSE.
Le théâtre et le roman ont dans cnaque siècle leurs lieux communs, et il faut estimer le siècle qui prend les siens dans les bons et grands sentiments de Thumanité. Ce goût témoigne de l'honnêteté morale d'un siècle. Il ne prouve pas que sa conduite soit irréprochable; il prouve qu'il aime la vertu, même quand il ne la pratique pas. La situation de Pauline, c'est-à-dire d'une femme qui a aimé un homme digne de sa tendresse, qui l'a cru mort, qui en a épousé un autre, et qui bientôt voit revenir celui qu'elle a aimé, cette situation devint, au dix-septième siècle, le sujet de toutes les controverses galantes et de tous les récits romanesques. Que doit faire une femme dans cette situation? ou même, laissant de cùic l'aventure particulière de Pauline, que doit faire la femuîe qui sent qu'elle va aimer ou qu'elle aime un autre homme que son mari, si cette femme veut rester fidèle et honnête? Doit-elle avouer à son mari les sentiments qu'elle a? Y est-elle obligée de conscience? Ne trouve-t-elle pas dans cet aveu une force
LE DEVOIR ET l'aMOUR. 439
nouvelle, parce que la confession fortifie ceux qu'elle humilie, en confirmant les scrupules de la conscience? Autre question encore. Plus tard, la femme devient libre par la mort de son mari * peut-elle, sans scrupule, épouser celui qu'elle a aimé et qu'elle aime encore?
Voilà les questions qui se traitaient «ans cesse au dix-septième siècle, et qui tiennent, comme on le voit, à l'étude que nous faisons de h Irilogie du mari, de la femme et de l'amant.
J'ai déjà montré ^ l'imitation que M"* de Scudéry, dans les adieux d'Aglatidas et d'Amestris, avait faite des adieux de Pauline et de Sévère. Dans le troisième volume de son roman, elle a rei)ris ce sujet qu'aimait le public, et elle y a transporté toute l'histoire de Pauline, de Sévère et de Polyeucte.
Alcionide aimait le prince Thrasybule, et elle en était éperdument aimée; mais ce prince ayant été forcé de quitter Milet, on annonça bientôt sa morr, et, deux ans après , Alcionide se décida , d'après l'ordre de son père, à épouser lo prince Tisandro, l'ami intime de Thrasybule. Celui-ci n'était pas mort, et, quelque temps après le marioge d'Alcionide, il revient à Milet, comme Sévère revient à M> litène. Tisandre, qui ne sait pas qu' Alcionide a aimé Thrasybule, lui demande de le recevoir, et celle-ci alors lui apprend qu'elle a connu Thrasybule. « Cependant il la conjura de vouloir souffrir sa vue , comme celle de l'homme du monde qu'il aimait le
' Dans le chapitre précédent.
d-iO DE l'amour conjugal.
plus. — Ce que vous désirez, lui dil-elle, me semble un peu dangereux à vous accorder. Ce n'est pas que je ne me fie bien à moi-même; mais je ne me lie pas à vous. Tisandre lui prolesta alors qu'il n'aurait jamais de jalousie '. »
Vaincue par les instances de son mari, Alcionide consent à recevoir son amant ; mais , en femme honnête, en digne imitatrice de Pauline, elle prend des précautions contre elle-même : elle ordonne à '.me de ses confidentes de déchirer et de jeter à la mer (ils sont sur un vaisseau) les lettres qu'elle a gardées de Thrasybule. Elle les gardait d'un mort; elle ne veut plus les garder d'un vivant qu'elle a aimé, qu'elle va revoir et dont elle veut oublier l'amour. Pendant qu'elle parle, Thrasybule, qui était dans la chambre voisine, entend cet entrelien et appn-nd qu'il était aimé d'Âlcionide. if Désespéré, dit Thrasybule, de savoir que je n'étais pas haï et que pourtant je serais toujours malheureux, je souffris plus que je n'avais encore souffert. Cependant Tisandre, qui m'iiimait véritablement, me vint chercher et me mena dans la chambre d'Alcionide, me j)riant et me conjurant toujours de faire effort pour me contenter de son amitié. J'y fus donc, et j'entendis, en y entrant, qu'elle dit tout haut à la même fille, qu'elle ne manquât pas de faire ce qu'elle lui avait ordonné. Ce discours fil que je changeai de couleur et que je regardai si altentivement Alcionide qu'elle en baissa les yeux. Je ne vous dirai point, Seigneur, quelle fui celte conversation, car je ne pense pas que jamais trois
• U Grand Cyrus, t. III, p. 1199.
LE DEVOIR ET l'aMOUR. 4i\
personnes se soient tant aimées et tant ennuyées ensemble que nous fîmes ce jour-là. Tisandre aimait passionnément Alcionide et m'aimait aussi beaucoup ; mais, parce que j'aimais ce qu'il aimait, je voyais bien que, soit par la compassion qu'il avait de moi ou par quelque autre sentiment qui s'y mêlait, il ne se divertissait guère en ma compagnie. Alcionide aimait sans doute Tisandre et ne me haïssait point; mais, parce que ma passion ne pouvait plus lui paraître innocente, et que, de plus, Tisandre ne l'ignorait pas, elle en avait l'esprit très-inquiet. Pour moi, j'avais eu autant d'amitié pour Tisandre que j'étais capable d"en avoir, et j'avais plus d'amour pour Alcionide que personne n'en a jamais eu pour qui que ce soit. Mais, parce que mon ami était possesseur d'un trésor si rare 5 qu'outre cela il savait que j'étais amoureux d'Alcionide, et que je savais aussi qu'Alcionide était résolue de m'oublier absolument, je ne pouvais presque ni commencer de parler, ni répondre, et je sortis enfin de cette chambre avec quelque espèce de consolation, quoique ce ne soit pas l'ordinaire de quitter ce que l'on aime sans beaucoup de douleur'.»
Cette scène touche à toutes les complications que comporte la trilogie du mari, de la femme et de l'amant. Comme Pauline, Alcionide a aimé Thrasybule avant d'épouser Tisandre; comme la princesse de Clèves, elle avoue à son mari les sentiments qu'elle a pour Thrasybule; comme M. de Volmar enfin, Tisandre veut que sa femme revoie son ancien amant. Il essaye, comme M. de Volmar, d'établir je ne
' La Grand Cyrus, t. III, p. 1203 et iioi.
442 DE l'amour conjugal.
sais quelle association mystique entre le mari, la femme et l'amant; association qui serait impossi ble, môme quand le mysticisme y serait imposé à tout le monde, plus impossible encore quand il ne l'est qu'à une personne sur trois. Cette association, qui a été le rêve de quelques jurisconsultes des cours d'amour et des philosophes de l'école de M. de Vol» mar, n'a pas mieux réussi aux uns qu'aux autres ; elle a toujours été une impossibilité ou un scandale. Quel amant voudra se contenter d'assister au bonheur du mari? Thrasybule le promet à Alcionide; mais l'entretien même dans lequel il prend cet engagement témoigne qu'il ne pourra pas le tenir. Alcionide ne s'y trompe pas. Dans cet entretien, Thrasybule, avec l'indiscrétion qui est propre à l'amour et qui fait qu'un amant ne peut rien cacher de ce qu'il sent à celle qu'il aime, Thrasybule avoue à Alcionide qu'il l'a entendue quand elle parlait à sa confidente. « Après qu'Alcionide se fut un peu remise, — Seigneur, dil-elle avec beaucoup de douleur dans les yeux, la curiosité que vous avez eue de deviner mes sentiments vous coûtera un peu cher, si vous m'aimez; car enfin, je vous le déclare, je ne saurais plus souffrir votre vue après ce que vous savez de moi. Peut-être, si vous eussiez ignoré ce que j'ai dans le cœur pour vous, eussé-je accordé au prince Tisandre la liberté de vous voir comme son ami, ainsi qu'il me le demandait; mais, a[»rès ce que vous venez de me dire, il m'est absolument impossible. Je no vous pourrais plus voir sans rougir, et, dans les termes où est mon âme, je »ous haïrais peut-être par la seule crainte de vous trop
LE DEVOIR ET l'aMOUR. 443
aimer et de n'avoir pas assez d'indifférence pour vous. — Mais, madame, m'écriai-je, quelle justice y a-t-il de me parler comme vous faites? — Mais, injuste prince, reprit-elle, quelle raison avez-vous de me dire tant de choses que je ne puis écouter sans crime et que je n'écouterai jamais qu'aujourd'hui?... — Eh quoi! madame, lui dis-je, est-ce trop vous demander que trois ou quatre moments tous les jours à vous souvenir d'un homme qui vous donne tous ceux de sa vie? — Oui, répliqua-t-elle, c'est trop pour ma gloire que ces trois ou quatre moments que vous demandez, et V0U5 devez être assuré que, si je le puis, je vous bannirai de mon souvenir comme de mon cœur. Mais, ajouta-t-elle malgré qu'elle en eût, on ne dispose pas de sa mémoire comme on veut, et il arrivera peut-être que vous m'oublierez sans en avoir le dessein, et que je me souviendrai de vous sans le vouloir faire. Âlcionide prononça ces dernières paroles avec une confusion sur le visage, si charmante pour moi que je me jetai à genoux pour lui en rendre grâce; mais elle, se repentant de ce qu'elle avait dit, me releva et me défendit si absolument de lui parler jamais de ma passion et de la voir jamais en particulier, que je connus bien, en effet, qu'elle le voulait ainsi'. »
Le drame entre Âlcionide, Tisandre et Thrasybule devient trop critique pour pouvoir durer, et M^* de Scudér)', pour tirer ses personnages d'embarras, fait mourir le mari. Tisandre périt des blessures qu'il a reçues dans un combat; mais, avant de rendre le der-
• Le Grand Cyrut, t. III, p lîio, isi i, isu.
444 DE l'amour conjugal.
nier soupir, il fait comme Polyeucte, il lègue sa femme à Thrasybule :« Tenez, luidit-il, mon cher Thrasybule, je vous fais dépositaire de mes dernières volontés. Rendez, s'il vous plaît, cette lettre à votre chère Alcionide, et comme je n'ai point murmuré lorsque je me suis aperçu qu'elle a donné quelques soupirs au souvenir de vos infortunes, ne murmurez pas aussi quand elle donnera quelques larmes au souvenir de
ma mort J'avoue que vous méritez mieux Alcio-
nide que moi; aussi fais-je ce que la fortune n'avait pas voulu faire : plus équitable qu'elle, je vous la laisse, et, si j'ose y prétendre quelque part, je vous la donne'. »
Comme dans celte scène Tisandre joue tout à fait le rôle de Polyeucte, j'étais curieux de savoir si Alcionide jouerait aussi le rôle de Pauline, et si elle refuserait, comme Pauline, d'épouser Thrasybule, parce qu'elle l'a aimé pendant son mariage. Pauline sort de cet embarras par la belle porte : elle se fait chrétienne, elle veut accompagner son mari dans le martyre. Alcionide est plus embarrassée, parce qu'elle vif, elle se décide pourtant, à la fin, à sortir d'em« barras par la porte la plus agréable, par celle de son mariage avec Thrasybule. Je reconnais à ce signe l'héroïne de roman, et d'un roman où l'amour, hon ncte il est vrai, règne en maître absolu. Ce n'est pas qu' Alcionide n'ait quelques-uns des sincères scrupules de Pauline : « Quoique son mari, en mourant, lui eut ordonné d'épouser Thrasybule, elle se mit dans la fantaisie qu'il lui serait plus glorieux de ne lui obéir
• Le Grand Cyrus, l. III, p. m: ■■i iti8.
pas, que d'accomplir sa dernière volonté; et cette opinion s'empara de telle sorte de son esprit, qu'elle crut qu'elle serait blâmée si elle épousait Thrasybule, quoiqu'elle l'aimât toujours chèrement. Mais enfin le prince de Mytilène^ lui ayant écrit pour la prier d'accomplir la volonté du prince son fils, et Euphranor • le lui ayant commandé absolument, je pense pouvoir dire qu'elle obéit sans répugnance '. »
On voit que l'histoire d'Alcionide est l'histoire de Pauline, sécularisée pour ainsi dire, et devenue mondaine ou romanesque. Le cœur humain est ainsi fait qu'il comprend dans son idéal la vertu et le bonheur réunis. 11 y avait, j'imagine, bien des gens qui eussent souhaité que Pauline se fit chrétienne et qu'ensuite elle épousât Sévère, remplissant presque en cela un des derniers vœux de Polyeucte :
Vivez heureux ensemble et mourez comme moi.
M'** de Scudéry satisfait, par le mariage d'Alcionide et de Thrasybule, à cette idée vulgaire, mais bonnête, de voir la vertu récompensée par le bonheur. En passant de l'histoire d'Alcionide à l'histoire de la princesse de Clèves, nous ne sortons point de la trilogie que nous étudions : nous passons d'un monde honnête et galant à un monde honnête encore, mais déjà plus élégant ou moins réservé; nous passons, je dirais volontiers, de la cour de la renie mère Anne d'Autriche à la cour plus jeuno
' Père de Tisandre.
* Pcrc d'Alcionide.
» Toiuc VI, p. 10«.