LU
OZ l'amour ingénu au DIX-HCITIÈME SIÈCLE. '— VICTO- P.INE DANS LE niILOSOPHE SANS LE SAIOIR, DE SEDAINE. — PAUL ET VIRGINIE. DAPIINIS ET CIILOÉ.
Ce qui trompait le dix-huitième siècle sur l'amour ingénu et le rendait incapable de le représenter, c'est que tantôt il en faisait un sujet de déclamation philosophique en l'opposant au mariage consacré par la religion et par la loi ' , et que tantôt il y cherchait l'occasion d'une gaieté indécente. Au lieu de montrer les premières émotions d'une âme qui commence d'aimer, il montrait les premières elTervesccnces du sang. La pudeur étant supprimée, l'inexpérience des sens était la seule innocence et la seule ingénuité laissées à l'amour. Aussi , quand Beaumarchais, dans le Chérubin de son Mariage de Figaro, représenta ce que j'appellerais volontiers le libertinage ingénu, il donna au dix-huitième siècle l'image que ce siècle comprenait le plus aisément de l'amour ingénu. Chérubin n'est pas une création particulière de Beaumarchais comme Figaro : c'est le fds du dix - huitième siècle , c'est l'adolescent (jui a hâte de s'émanciper par le plaisir. Chérubin
' Voyez AnncUc el Ltibin, dons los Cvnlct moraux Ae MarmoaleL
DE l'amour ingénu AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 57
ne représente pas un moment de l'âme humaine, ce moment aimable et charmant, où le cœur qui s'éveille à la tendresse ne la conçoit encore qu'avec la pudeur. Chérubin représente un moment de la jeunesse, et je dirais volontiers un chapitre d'histoire naturelle.
Ne croyons point cependant que le dix-huitième siècle ne pût pas avoir quelque part, dans ses poètes et dans ses romanciers, son idéal de l'amour ingénu. Cet amour est tellement naturel à l'imagination humaine, qu'elle en retrouve l'idée dans ses regrets, quand elle en a perdu l'usage dans ses mœurs. Le dix-huitième siècle a donc su aussi peindre l'amour ingénu. 11 nous en a laissé une esquisse charmante dans la Victorine du Philosophe sans le savoir, de Sedaine, et un tableau achevé dans Paul et Virginie, de Bernardin de Saint-Pierre.
Dans la pièce de Sedaine, la fille de l'intendant d'un banquier a été élevée avec le fils de ce banquier, et, sans le savoir, sans s'en rendre compte, elle a pour le jeune Vanderck une tendresse qui n'est point une passion et qui ne le deviendra pas. C'est un de ces sentiments qu'une âme pure ne s'interdit point, parce qu'elle les ignore, un mouvement involontaire du cœur, la suite d'une amitié d'enfance et le commencement d'un amour qui s'arrête à son premier degré et à son plus doux. Victorine ne songe point à épouser Vanderck fils . elle ne rêve pas le sort de Nanine ; elle n'a pas la moindre coquetterie avec le jeune homme ; elle ne veut pas plus qu'il l'aime qu'elle ne veut l'aimer elle-même. Il n'y a dans le sentinjent qu'elle a pour
58 DE l'amour ingénu
le fils de son maître, ni calcul, ni espérance; il n'y a pas même de scrupule : car, pour se faire scrupule de son affection, il faudrait qu'elle s'en fit l'aveu. Il y a plus : n'était ce mot de duel qui a retenti à son oreille et dont elle a deviné le sens comme par instinct, jamais Victorine n'aurait senti pour son jeune maître ce qu'elle sent aujourd'hui ; et c'est ici que j'admire Sedaine et son bon goût. Ce duel lui a servi à découvrir les sentiments de Victorine, mais non pas à les exagérer. Il eût été bien facile de faire de Victorine une héroïne de roman, et d'atta({uer, au nom de l'amour de Victorine et du jeuneVanderck, les préjugés de la naissance et de la fortune : le fils (kl banquier aurait épousé la fille de l'intendant et c'aurait été un hommage à l'égalité ; mais ce n'eût plus été la peinture d'un sentiment aimable et vrai; nous aurions eu un roman vulgaire, au lieu d'avoir une esquisse fidèle et charmante du cœur humain. Peindre un sentiment qui commence à naître, et le peindre dans sa première fleur, montrer ce que c'est qu'une amitié de jeune fille et laisser à cette amitié la pureté et la douceur qu'elle perdrait à devenir de l'amour , voilà le mérite de Sedaine dans Victorine, qui est un personnage à part et qui ne ressemble à personne, ni à la Nanine de Voltaire, ni à la Paniéla de Richardson.
Telle qu'elle est dans Sedaine, Victorine est une esquisse charmante de l'amour ingénu et qui fait honneur au dix-huitième siècle, surtout à Sedaine. Mais Paul et Virginie est l'expression la plus complète et la plus gracieuse que je connaisse de cet amour ; et ce n'est pas un des moindres sujets d'é-
tonnenient qu'on rencontre souvent dans l'histoire de la littérature, que Paul et Virginie ait été l'œuvre d'un siècle et d'un homme si peu ingénus.
Je veux, pour bien faire comprendre ce qu'il y a do vérité et d'élévation dans le roman de Paul et Virginie, le comparer avec le roman grec de Daphnis et Chloé, qui a aussi la prétention de peindre l'amour ingénu.
Le sophiste Longus, auteur du roman pastoral de Daphnis et Chloé, vivait au troisième ou au quatrième siècle de l'ère chrétienne. Son style est élégant et maniéré ' ; ses pei sonnages n'ont rien d'ingénu. Cependant, grâce au style d'Amyot qui, au seizième siècle, a traduit Longus, cette pastorîiie recherchée passe pour naïve. Amyot a fait poiu^ Longus ce qu'il a fait pour Plutarque. Le Plutarque d'Amyot n'est plus un narrateur hahile, qui sait disposer son récit avec art , ou un moraliste pénétrant, dont la sagacité se ressent de l'expérience d'une vieille civilisation : c'est un conteur aimable et facile, qui sait d'autant mieux nous intéresser qu'il le cherche moins ; c'est un bon et simple moraliste qui est fin sans le vouloir. Le romancier Longus doit aussi au style d'Amyot cette grâce et cette candeur qu'on lui attribue complaisamment. Otez-lui son traducteur, il perd son charme : ses descriptions de la vie des champs ont quelque chose d'apprêté ; on reconnaît le citadin et le littérateur qui enjolive et farde la nature. Amyot rend aux champs et aux bergers de Longus leur ingénuité primitive.
' Voir la prcface cle Vil'.oisou, dans son t'ciitioa de Longus.
60 DE l'amour ingénd
Gardons-nous donc de confondre la pastorale de Longus avec celle d'Amyot; n'attribuons pas à l'un les grâces de l'autre, et, pour bien comprendre le genre d'amour que la pastorale grecque a voulu peindre, étudions-le seulement dans Longus.
L'enfance de Daphnis et de Chloé ne ressemble pas à celle de Paul et de Virginie, et la différence de leurs destinées se révèle dès leurs premières années. Le romancier grec s'arrête à peine un instant sur les jeux de Daphnis et de Chloé; il ne se sent pas attiré et retenu par ce qu'il y a de pur et de candide dans l'enfance'. C'est dans la peinture des désirs inquiets de la jeunesse qu'il cherche l'intérêt de son roman. Bernardin de Saint-Pierre, au contraire, ne craint pas de prolonger l'enfance de Paul et de Virginie, de nous faire assister à
' • Souvcntcfois Daphnis alloit faire revenir les brebis qui s'cstoicnt « un peu trop loing cscartôcs du troupeau, et souventefois Chloé faisoit « descendre les chèvres trop hardies, étant montées au plus hault de 1 quelques rochers droits et couppuz ; quelquefois l'un tout seul gart doit les deux troupeaux ensemble, pendant que l'autre vacquoit à qucl- ■ que jeu. Leurs jeux estoient jeux de bergers et d'enfants: car elle < alloit quelque part cueillir des joncs, dont elle faisoit un coffîn à mettre
• des cygales, et cependant ne se soucyoit aucunement de son troupeau. « Luv, d'autre costé, alloit couper des ronscaui et en pcrtuisoit les joiu- « turcs, puis les rccolloit ensemble avec de la cyre molle, et apprenoit k « en jouer bien souvent jusques à la nuict. Quelquefois ilz s'entredon-
• noient du laid ou du vin, et s'entrccommuniquoient les autres vivres > qu'ils avoient apportez de la niaison. Bricf , on eust plustost veu les
0 brebis ou les chèvres toutes escariccs les unes des autres, que Daphnis
1 éloigné de Chloé. s
(Édit. de La lîaye, de 17 "S, p. 10.) Je (ilc la Irailuclion dWniyot, comme la plus anréuble; mais il ne faut pas oublier qu'elle nous fait illusion sur lo caractère du roman grec.
leurs jeux et de nous montrer i'alïeclion innocente qu'ils ont l'un pour l'autre : car c'est par la peinture d'une aiïection pure et dévouée, et non par la peinture des inquiétudes de l'instinct, que Bernardin de Saint- Pierre veut nous intéresser. De là ces descriptions qui, dès le commencement, charment l'imagination du lecteur et le préparent aux émotions douces et pures. « Si Paul venait à se plaindre, on lui montrait Virginie : à sa vue, il souriait et s'apaisait. Si Virginie souffrait, on en était averti par les cris de
Paul Je n'arrivais point de fois ici, que je ne les
visse tous deux tout nus, suivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les mains et. sous les bras comme on représente la constellation des gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer : elle les surprenait souvent couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs
cous, et endormis dans les bras l'un de l'autre
Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr que l'autre n'était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette montagne, j'aperçus, à l'extrémité du jardin , Virginie qui accourait vers la maison, la tête couverte de son jupon qu'elle avait relevé par derrière pour se mettre à l'abri dune ondée de pluie. De loin, je la crus seule, et, m'élant avancé vers elle pour l'aider à marcher, je vis qu'elle lenait Paul par le bras, enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l'un et l'autre d'être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur invention. »
Après l'enfance de Paul et de Virginie vient leur IV. 6
62 DE l'amour ingénu
adolescence, plus gracieuse encore et aussi pure. Virginie est charmante, Paul est beau. Mais quelle pureté et quel calme! rien d'agité, rien d'impatient; et, quand l'auteur les montre assis l'un à côté de l'autre pendant le repas de la famille, et qu'il ajouîe € qu'à leur silence, à la naïveté de leurs attitudes, à la beauté de leurs pieds nus, on eût cru voir un groupe antique de marbre blanc représentant quelques-uns des enfants de Niobé, » cette comparaison, empruntée à la statuaire antique, toujours calme et majestueuse, prête à ces jeunes créoles une gravité douce qui exprime leurs sentiments; et pourtant Bernardin de Saint-Pierre, se défiant, pour ainsi dire, de l'effet de celte comparaison toute mythologique, se hâte de dire « qu'à leurs regards qui cherchaient à se rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus doux sourires, on les eût pris pour ces enfants du ciel, pour ces esprits bienheureux, dont la nature est de s'aimer, et qui n'ont pas besoin de rendre le sentiment par des pensées, et l'amitié par des paroles. »
C'est ainsi que Bernardin de Saint-Pierre tourne nos regards vers les sentiments de ces deux âme? naïves et pures. Tout concourt à ce but : ils sont bons et bienfaisants, quoique pauvres; Virginie donne à une négresse aflamée le déjeuner de la famille, et elle va avec Paul demander la grâce de cette pauvre esclave. Us ne sont pas occupés que d'euxmêmes, comme le sont les amants de roman : Virginie est active et soigneuse ; elle partage avec sa mère les travaux du ménage; Paul s'est fait le jardinier de l'habitation; seulement il a tout disposé, arbres et
fleurs, de manière à plaire à Virginie. C'est ainsi qu'ils grandissent dans l'exercice des plus douces occupations et des plus doux sentiments; c'est ainsi que perce, dès le commencement, un principe de spiritualisme qui, tout caché qu'il est d'abord sous la grâce et l'innocence de Virginie, n'en est pas moins capable, nous le sentons, d'inspirer le plus sublime les sacrifices.
L'histoire de Daphnis et de Chloé est toute différente. Ne demandez pas au romancier grec si ses héros sont bons et compatissants, s'ils savent aimer un père et une mère, s'ils s'attendrissent sur les maux d'une esclave. Daphnis et Chloé sont deux enfants abandonnés; ils n'ont pas de famille. Les bergers Lamon et Dryas, qui les ont recueillis et élevés, ont à peine unrôledans la pastorale. Daphnis et Chloé n'ont pour eux aucune affection filiale ; ils la réservent pour leurs chèvres et leurs brebis, « Chloé, parce qu'elle se sentait tenue de sa vie à la brebis qui l'avait allaitée; et Daphnis, parce qu'il se souvenait qu'une chèvre l'avait nourri. » Ainsi dépourvus de toute affection, ils sont plus libres et plus dispos pour s'aimer; mais comment leur vient cet amour qui doit faire tout l'intérêt du roman? est-ce parce qu'ils ont été nourris et élevés ensemble en frère et sœur, comme Paid et Virginie? non : un dieu puissant, l'Amour, avertit, par un songe mystérieux, Lamon et Dryas de faire de Daphnis et de Chloé un chevrier et ime bergère.' C'est donc aux champs qu'ils se rencontrent, dans la saison du printemps, Daphnis ayant déjà quinze ans, Chloé treize. Bientôt ils s'aiment; et ce qui caractérise l'amour antique, l'amour qui relève surtout de
64 DE l'amour ingénu
l'instinct, c'est Chloéqui aime la première, el qui aime Daphnis parce qu'il est beau. Virginie, pour aimer Paul, a-t-elle jamais songé qu'il était beau? Dapbnis est ému, à son tour, de la beauté de Chloé. Alors vient le vieux Pbilétas, berger ne se sentant guère de la rusticité du village, qui leur raconte qu'il a vu l'Amour, a un jeune garsonnet, avec ses petites ailes, son petit arc et ses flèches en écharpe sur ses épaules, folâtrant dans un beau verger planté de grenadiers et de myrtes, » et que l'Amour lui a dit que Daphnis et Chloé lui étaient tous deux dédiés et consacrés. — Mais, qu'est-ce donc que l'Amour? demandent les deux jeunes gens; est-ce un enfant? est-ce un oiseau? — Et Philétas commence derechef à leur dire : « Amour est un dieu, mes enfans, jeune, beau et qui a des ailes, et pour cette cause prend-il plaisir à hanter entre les jeunes gens; il domine sur les élémentz, sur les estoiles et sur ceulx qui sont dieux comme lui ; vous-mesmes n'avez pas tant de maîtrise sur vos chèvres et sur vos brebis, qu'il en a sur tout le monde. Moi-mesme ay autrefois esté jeune, et ay aimé Amaryllide; mais lors il ne me souvenoit de manger, ny de boire, ny ne prenois aucun repos; j'estois toujours triste et pensif, le cœur me battoit, et estois comme transi ; je cryois comme qui m'eust battu, et ne parlois non plus que si j'eusse esté mort ou muet; je me jettois dedans les rivières pour ostaindre la chaleur qui me brusloit, et appellois à mon aydc le dieu Pan, comme celuy qui autrefois avoit esté amoureux de la belle Pilys; je remercyois la nymphe Écho, parce qu'elle nommoit après moy m'amye Amaryllide, et puis rompois mes flustcs par
despit de ce qu'elles sçavoient Lien donner plaisir à mes vasches, et ne pouvoyent faire venir à moy mon Amaryllide : car il n'y a médecine quelconque, soit qu'on la mange ou la boive, ny espèce aucune do charme, qui puisse guérir le mal d'amour....
« Après que Philétas se feust parti, les deux jeunes amans demeurans touts seulz, et, ne ayans jamais auparavant ouy parler d'amour, se trouvèrent en plus grande détresse que paravant, pource que l'amour commençoit à les toucher au vif. Et retournez qu'ils furent en leurs maisons, se mirent chascun de son coslé à rapporter ce qu'ils senloyent en leurs cueurs, avec ce qu'ils avoyent ouy raconter au vieillard. Si disoient ainsi par eulx : Les amans sont douloureux, aussi le sommes-nous; ils ne font compte de boire ny de manger, aussi peu en faisons-nous; ilz ne peuvent dormir, nous sommes tout de mesme; il leur est advis qu'ilz brusient, et je crois que nous avons du feu dedans le corps; ilz désirents'entreveoir, et, pour ce faire, nous souhaittons que la nuict ne dure guères, et que le jour revienne bientost à l'adventure. Doncques est-ce cela qu'on appelle amour? et nous entre-aymonsnous l'un l'autre? et si ne le savions pas. Mais si c'est amour que je sens, et qu'elle m'ayme, se dit Daphnis, pourquoy donc sommes-nous ainsi mal à notre ayse? à quoy faire nous entrecherchons-nous? »
Cette scène est recherchée et mignarde ; elle n'est guère champêtre. La mythologie elle-même n'y semble point prise au sérieux ; elle est déjà tombée dans l'allégorie , et le jeune garsonnet qu'a vu le vieux Philétas m'a bien l'air, en dépit de ses ailes et de son arc, d'êtie une idée et un emblème plutôt que celte
66 DE l'amovr ingénu
divinité redoutable, dont Sophocle et Euripide célébraient en tremblant la puissance. Quoi qu'il en soit, voilà les pensées qui préoccupent Daphnis et Chloé; voilà, si je puis parler ainsi, leur éducation morale, fort dilTérente de celle de Paul et de Virginie. Daphnis et Chloé sont poussés par l'instinct; mais ils sont retenus par leur ignorance, et c'est par cette ignorance que la pastorale de Longus est devenue chère aux libertins , qui Tout ornée d'images voluptueuses. Daphnis et Chloé ont la naïveté des sens; mais ils n'ont pas celle de l'âme. Aussi, selon moi, leurs amours sont monotones, parce qu'il n'y a aucun sentiment moral qui vienne en varier et en renouveler l'expression, pas la moindre idée de scrupule, pas même le moindre sentiment de cette honte involontaire qui, ^)[us délicate et plus vive dans la femme que dans l'homme, a mérité d'être ippelée la pudeur? Et ne croyez pas que les ardeurs de l'instinct donnent à l'amour de Daphnis et de Chloé une expression plus vive et plus touchante : leurs inquiétudes viennent des sens, mais leurs élégies viennent de l'école. Ils sont à la fois grossiers et mignards, indécents et maniérés. Écoutez comment Daphnis parle de son amour :
« Hélas! que me fera le baiser de Chloé? ses lèvres sont plus tendres que roses, sa bouche et son haleine plus doulces qu'une gaufre à miel, et toutefois son baiser est plus piquant que l'aiguillon d'une abeille. J'ay souvent baise de petits chevreaux qui ne faisoient encore que naislre, et le petit veau que Dorcon m'a donné; mais ce baiser icy est tout autre chose: le poulx m'en bat, le cœur m'en tressault, mon âme
en langu t, et néanmoins je désire le baiser derechef. 0 mauvaise victoire! ô estrangemal dont je ne sçaurois dire le nom ! Chloc n'avoit-elle point gousté de quelque poison avant que de me baiser? mais comment n'en est-cUc iioiiit morte? »
Ce n'est point ainsi, n"en déplaise au style ingénu d'Amyot, que parlent ceux qui commencent à aimer : ils n'ont pas ces naïvetés complaisantes, faites pour exciter le sourire du lecteur; ils ont plus de grâce, plus d'abandon, plus de naturel : car, quoique le romancier ail eu la prétention de peindre, dans Daphnis et Chloé, les émotions de l'amour naturel, il n'a pas même su en faire un tableau fidèle, il n'en a représenté que la moitié et la moins belle. Toute cette moitié de l'amour , qui appartient à l'âme, lui échappe; et c'est cette moitié pourtant qui donne à la joie ou au chagrin des amants leurs accents les plus doux. Plus l'amour est chaste et vraiment ingénu, plus il sait trouver de gracieuses paroles; plus il vient de l'âme , plus il est touchant. « Lorsque je suis fatigué, dit Paul à Virginie, ta vue me délasse. Quand, du haut de la montagne, je t'aperçois au fond de ce vallon, tu me parais, au milieu de nos vergers, comme un bouton de rose. Si lu marches vers la maison de nos mères, la perdrix qui court vers ses petits a un corsage moins beau et une démarche moins légère. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n'ai pas besoin dfe te voir pour te retrouver ; quelque chose de toi, que je ne puis dire, reste pour moi dans l'air où tu passes, sur l'herbe où tu t'assieds. Lorsque je t'approche, tu ravis eus mes sins. L'azur du ciel est moins beau que le
68 DE l'amour ingénu
bleu de tes yeux; le chant des bengalis moins doux que le son de ta voix. Si je le touche seulement du bout du doigt, tout mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour où nous passâmes à travers les cailloux roulants de la rivière des Trois-Mamelles. En arrivant sur les bords, j'étais déjà bien fatigué; mais, quand je t'eus prise sur mon dos, il me semblait que j'avais des ailes comme un oiseau. Dis-moi par quel charme tu as pu m'enchanter. Est-ce par ton esprit? mais nos mères en ont plus que nous deux. Est-ce par tes caresses? mais elles m'embrassent plus souvent que toi. Je crois que c'est par ta bonté. Je n'oublierai jamais que tu as marché nu-pieds jusqu'à la Rivière-Noire, pour demander la grâce d'une pauvre esclave fugitive. Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citronnier, que j'ai cueillie dans la forêt; tu la mettras la nuit près de ton lit. Mange ce rayon de miel ; je l'ai pris pour toi au haut du rocher. Mais auparavant repose-toi sur mon sein, et je serai délassé. »
a Virginie lui répondit : «0 mon frère! les rayons du soleil au matin, au haut de ces rochers, me donnent moins de joie que ta présence. J'aime bien ma mère, j'aime bien la tienne; mais, quand elles t'anpellent mon fils, je les aime encore davantage. Les caresses qu'elles te font me sont plus sensibles que celles que j'en reçois. Tu me demandes pourquoi tu m'aimes; mais tout ce qui a été élevé ensemble s'aime. Vois nos oiseaux : élevés dans les mêmes nids, ils s'aiment comme nous, ils sont toujours ensemble comme nous. Écoute comme ils s'appellent cl se ré[)ondent d'un arbre à l'autre. De même, quand
l'écho me fait entendre les airs que tu joues sur ta flûte, au haut de la montagne, j'en répète les paroles au fond de ce vallon. Tu m'es cher, surtout depuis le jour où tu voulais te battre pour moi contre le maître de l'esclave. Depuis ce temps-là, je me suis dit bien des fois : Ah ! mon frère a un bon cœur ; sans lui, je serais morte d'effroi. Je prie Dieu tous les jours, pour ma mère, pour la tienne, pour toi, pour nos pauvres serviteurs ; mais, quand je prononce ton nom, il me semble que ma dévotion augmente. Je demande si instamment à Dieu qu'il ne t' arrive aucun mal! Pourquoi vas-tu si loin et si haut me chercher des fruits et des fleurs? n'en avons-nous pas assez dans le jardin ? Comme te voilà fatigué ! tu es tout en nage. » — Et avec son petit mouchoir blanc elle lui essuyait le front et les joues, et elle lui donnait plusieurs baisers. »
Partout dans ces paroles, vous sentez l'amour, mais un amour ingénu, une tendresse innocente ei pure ; et c'est cette pureté suave qui en fait le charme. Paul et Virginie sont, selon moi, la plus belle, je me trompe, la seule idylle que nous ayons dans notre httérature. Ce ne sont pas les bergers élégants de VAminta et du Pastor Fido, ou les bergers prétentieux des églogues de Fontenelle; ce sont des âmes naïves et simples, dont les sentiments sont purs, dont les aventures sont touchantes sans être extraordinaires; c'est la vie pastorale, c'est le climat de l'âge d'or transporté sans invraisemblance dans un coin de l'île de France. De nos jours, Tircis et Aniaranthe sont toujours, quoi que fasse le poëte, des personnages de fantaisie; ils ont toujours quekiue
70 DE l'a>ïolr ingénu
chose de fabuleux, même quand leurs sentiments sont vrais. Paul et Virginie, au contraire, sont des personnages de notre temps; rien ne nous choque dans leur manière de vivre et dans leurs aventures : je crois à leurs cabanes, à leurs repas champêtres, aux arbres que Paul a plantés de sa main, aux chèvres que Virginie fait brouter aux bords de sa fontaine favorite; je connais le morne de la Découverte clVég'ise des Pamplemousses avec son avenue de bambous. Mais qui connaît les blancs moutons d'Amaranthe? qui croit à la houlette de Tircis? Paul et Virginie, outre le charme de leurs sentiments, ont le charme de la vraisemblance.
Il n'y a pas de pastorale sans amour. Aussi, dans Paul et Virginie, l'amour est partout : il se laisse pressentir dans les caresses enfantines de Paul et Virginie, il croît avec eux, il se môle à la tendresse affectueuse de leur adolescence, il éclate enfin quand Virginie touche à la jeuncase. Bernardin de Saint-Pierre n'a pas craint de peindre, avec une vérité singulière, les irdcnrs et les inquiétudes de la passion ou plutôt du mal nouveau que ressent Virginie : «La sérénité n'est plus sur son front ni le sourire sur ses lèvres ; elle erre çà et là dans les lieux les plus solitaires de l'habitation, cherchant partout du repos et ne le trouvant nulle part. » Le climat des tropiques ajoute ses feux aux violences de l'amour. Chloé enfin n'est pas plus émue et plus agitée que ne l'est Virginie. Mais ne craignez rien : où Chloé cherche à découvrir un secret, Virginie cherche à cacher une souffrance; où la curiosité de Chloé s'éveille et s'excite, la conscience de Virginie se trouble et s'inquiète. Virginie a tou»
les scrupules et toutes les alarmes de la pudeur, et elle y obéit, parce que son âme délicate sent que c'est de ce côté qu'est la vertu; tandis que Chloé, au contraire, suit ardemment les conseils de l'instinct et ne se plaint que de leur insuffisance. Telle que Bernardin de Saint-Pierre a fait Virginie, il peut l'exposer sans péril aux émotions qui lui viennent de son âge et de son amour pour Paul : il est sûr qu'elle en triomphera ; il connaît la pureté héroïque de sera âme; il sait bien qu'à son dernier moment elle mourra plutôt que d'oublier un instant les sévères devoirs de la pudeur. Quel spectacle que celui de Virginie sur le pont du Saint-Géran à demi naufragé, périssant en iace de Paul, en tace de sa patrie, à deux pas du bonheur, et périssant, non par l'effort de la tempête, mais par l'effort de sa propre vertu, parce qu'elle aime mieux la pudeur que la vie! car, dans le moment fatal, quand le vaisseau va s'engloutir, un matelot, nu et nerveux comme Hercule, le seul qui fût resté sur le pont, s'est approché de Virginie avec respect, et, se jetant à ses genoux, l'a conjurée de se laisser sauver par lui, ne lui demandant que de se dépouiller de ses vêtements ; et tous les spectateurs assemblés sur la grève criaient avec angoisse à cet homme : Sauvez-la! — A Virginie : Laissez- vous sauver! Mais elle, le repoussant avec dignité, a détourné de lui sa vue ; et, dans le même moment, « une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre l'île d'Ambre et la côte, et s'avança en rugissant vers le vaisseau qu'elle menaçait de 'es flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette vcrrible vue, le matelot s'élança seul à la mer; et Virginie,