‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 5 sur 42 · DE l'amour INGÉNC · texte numérisé non relu

DE l'amour INGÉNC

voyant la mon inévitable, posa une main sur ses habits, l'autre sur son cœur, et , levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cicux. »

Et nous aussi, si nous avions été sur cette grève fatale, nous aurions crié à Virginie : Laissez-vous sauver! quittez vos vêtements, oubliez un instant les scrupules de la pudeur, vivez ! — N'entendons-nous pas cependant, on dépit de notre pitié, une voix plus délicate et plus sévère que les cris de tous ces spectateurs émus par tant de dangers et tant de courage, une voix qui nous crie à son tour qu'au prix même de la vie, au prix d'une vie entière passée avec l*aul, au fond de la solitude natale, entre leurs deux mères et à l'abri de ces deux arbres plantés à leur naissance, Viiginie ne peut pas, avec le cœur innocent et pur (fin; Dieu lui a fait, avec le chaste amour ijnelle a pour Paul, Virginie ne peut pas dépouiller SCS vêlements cl se laisser sauver par ce matelot? Qu'elle meure donc, pour rester aussi pure que son âme! qu'elle meuie, puisqu'elle a su entendre, à travers les mugissements de l'orage et les cris des spectateurs, la voix douce, mais puissante de la pudeur! (pi'elle fasse de sa moit, non plus une nécessité de la lempêle, mais un dévouement héroïque! qu'elle soit une martyre enfin, et non |)lus seulement une naufragée, si bien qu'à ses funérailles « les jeunes filles lies habitations voisines vont laiie toucher à son cer- :ueil des chapelets et des couronnes de fleurs en l'invoquant comme une sainte I »

DilTércnce infinie des destinées ! Chloé vit et jKJUse Daphnis; V'irginie meurt. Mais que la pitié

que nous ressentons ne nous fasse pas illusion : n'envions pas pour Virginie le sort do Chloé. Chacune a suivi sa loi, sa religion, son caractère. Née pour le plaisir, Chloé le cherchait et elle l'a trouvé; elle a satisfait aux ordres de Vénus, elle a cédé à la puissance de l'amour. Ne lui demandez rien de plus : elle n'est pas chargée d'exciter en nous une douce et chaste émotion ; elle ne connaît pas ces idées de pudeur et de dévouement qui attendrissent et qui élèvent les âmes; tous ses sentiments sont païens, elle appartient tout entière à la religion des sens. Paul et Virginie, au contraire, sont chrétiens dès le berceau, dès leurs premiers sentiments; ils sont chrétiens clans leur amour, qui est pur et délicat; ils sont chrétiens enfin, non parce que Bernardin de Saint-Pierre a voulu qu'ils le fussent ou qu'il ait cherché à faire, de la pureté de leur affection, un argument en faveur du christianisme; ils le sont, parce que Bernardin de Saint-Pierre leur a donné les sentiments de notre civilisation chrétienne. H les leur a donnés, parce que c'étaient naturellement les siens; il n'y a eu en cela aucun esprit de système. Virginie n'est pas un personnage créé pour rehausser la beauté de la loi chrétienne; et je puis d'autant mieux la prendre pour le type de l'amour ingénu, tel que le conçoit la société chrétienne, qu'elle l'est sans le vouloir. L'auteur, en effet, en la créant, n'a fait que suivre les penchants de son âme formée, à son insu, à l'école du christianisme; et cela est d'autant plus remarquable que Bernardin de Saint-Pierre a, comme ses contemporains, la prétention d'être philosophe et espiit fort, il l'est à sa manière : sa philosophie peu-

DE l'amour ingénu.

clic plus vers Rousseau que vers Voltaire; mais il a beaucoup des préjugés des philosophes du dishuiliènie siècle. Le vieux colon qui raconte les aventures de Paul et de Virginie, fait sur l'immortalité de l'àme un discours où il n'y a pas un mot qui touche à la foi cinétienne; Socrate ou Caton mourant pourraient parler ainsi. H y a plus : le prêtre qui figure un instant dans l'histoire de Paul et de Virginie, est un personnage dur et presque odieux; il ne paraît que pour décider le voyage fatal de Virginie en France. Tout cela n'empêche pas cependant que, lorsque Bernardin de Saint-Pierre a voulu créer l'idéal de la jeune fdle, telle que nous la concevons dans la société chrétienne, il a fait Virginie, c'està-dire une vierge chrétienne, qui aime sans cesser d'être chaste et qui, au dernier moment, renonce à la vie et à l'amour plutôt que d'oublier les scrupules de îa pudeur.

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