Cours de litterature dramatique
J'ai examiné les diverses expressions de 1 amour paternel et maternel, et j'ai montré comment l'expression de ce sentiment a changé selon la marche des sociétés : d'abord simple et vraie, bientôt élégante et raffinée, plus tard s'exagérant à plaisir et devenant presque grossière, sous prétexte de redevenir vraie. Je veux faire la même étude sur l'amour filial et l'amour fraternel qui, avec la tendresse paternelle et maternelle , ferment le cercle de ces grandes affections qui sont les fondements éternels de la famille. Mais je dois, auparavant expliquer deux mots dont je me servirai souvent encore, l'instinct et le sentiment.
Il y a de l'instinct dans tous les grands sentiments de l'homme : il y en a dans l'amour, il y en a dans l'attachement que les pères et mères ont pour leurs enfants, dans la reconnaissance que les enfants ont pour leurs parents, dans l'affection que les frères et sœurs ont l'un pour l'autre. Mais ces affections in« u. l
stinctives varient selon les divers degrés de civilisai ion chez les peuples, et d'éducation chez les individus. Quand l'homme est grossier, ses sentiments ne sont, pour ainsi dire, que des instincts; quand l'homme est poli par l'éducation, ses instincts deviennent des sentiments, et plus l'éducation est forte et pure, plus les sentiments sont à la fois énergiques et délicats. La supériorité de l'homme tient à la faculté qu'il a d'épurer ses instincts et d'en faire des sentiments. C'est là le pouvoir de l'homme; c'est là aussi son devoir, et Dieu a voulu lui en rendre l'accomplissement facile et doux. Il y a en effet, dans l'humanité, un admirable enchaînement de sentiments qui commencent par des instincts et qui aboutissent aux devoirs les plus élevés. C'est un instinct que l'amour paternel et maternel ; mais voyez comme cet instinct se perfectionne et se développe par les soins mêmes que réclame la longue faiblesse de l'enfant ! Cet instinct de tendresse dans les parents crée, à son tour, dans les enfants l'instinct de la reconnaissance; de telle sorte que, par une admirable succession de plaisirs et de devoirs, la famille commence par l'instinct et aboutit à la plus pure des idées morales, la piélé filiale.
Je demande à la littérature d'imiter cet ordre divin et de donner à l'expression des affections naturelles à l'homme la beauté morale qu'elles doivent avoir ; je lui demande de les représenter comme des sentiments et comme des devoirs , et non comme des instincts , c'est-à-dire comme des mouvements irrésistibles que l'homme suit aveuglément, sans pouvoir s'en honorer s'ils sont bons, ni s'en corriger s'ils sont mauvais.
DANS L ANTIQUITE, à
Examinons, d'après ces idées, comment a été exprimé, soit dans l'antiquité, soit dans les temps modernes, ce sentiment de la piété filiale, qui est la plus naturelle et la plus délicate des obligations du cœur humain, et, si je puis ainsi parler, la première et la plus douce forme de la reconnaissance entre les hommes.
L'antiquité avait trouvé un beau mot pour exprimer l'amour des enfants pour leurs parents, en l'appelant du nom de piété filiale, La vraie piété, en effet, est celle qui aime à la fois et qui respecte : or tel est le sentiment que les enfants ont pour leurs parents, sentiment mêlé de vénération et de tendresse. Selon les caractères, c'est tantôt la" tendresse et tantôt la vénération qui semble dominer dans l'amour filial. Ordinairement la mère inspire à ses enfants un sentiment plus tendre et plus doux ; le père, un sentiment plus grave et plus respectueux. Mais la vieillesse surtout rend les parents plus sacrés et plus chers : « Il n'est pas, dit Platon ', de pénates plus saints et dont le culte plaise plus aux dieux qu'un vieux père, ou un aïeul, ou une mère courbée par les années. » « La bénédiction du père affermit la maison des enfants, dit l'Ecclésiastique2, et la malédiction de la mère la détruit jusqu'aux fondements. » Curieuse différence entre le père et la mère! Comme la tendresse maternelle est toujours prête à bénir l'enfant, quel qu'il soit, Dieu n'a pas voulu attacher la prospérité à toutes les bénédictions de la mère : il l'a réservée aux prières du père, dont
1 Lois, liv. XI.
' Chap. III, v. ».
l'amour est plus juste et plus éclairé; mais il n'a pas craint d'attacher la ruine à la malédiction maternelle, bien sûr que l'enfant qui force sa mère à le maudire mérite de périr misérablement.
Cette différence que les livres saints ont marquée entre le père et. la mère se retrouve dans la poésie in tique. Là aussi les effets de la malédiction maternelle sont terribles, sans que pourtant la mère soit dans la famille l'égale du père, sans que sa bénédiction soit aussi précieuse et aussi efficace. La poésie antique a des châtiments terribles pour ceux qui osent attenter à la vie de leur mère : voyez Oreste poursuivi par les Furies. Mais elle enseigne le respect des pères d'une manière plus douce et plus significative; car elle bénit et elle immortalise Énée qui sauve son père, Antiloque qui périt en défendant le sien ', Ulysse enfin qui, rentré dans Ithaque, sent, même après avoir revu son fils et sa femme, qu'il lui manque encore une des dernières et des meilleures joies du retour, la joie d'embrasser son vieux père.
V Iliade est le tableau de la vie héroïque des Grecs; Y Odyssée est le tableau de leur vie domestique. C'est dans YOdyssée que sont retracés les mœurs, les idées, les sentiments de la société antique , et c'est là que je veux chercher l'exemple du respect différent que les fils avaient envers leur père et envers leur mère. Je prendrai, dans le dernier chant, Ulysse se faisant reconnaître par son père Laërte, et dans
1 Voyez, dans Pindare et dans Quintus de Smyrne, comment Antilo'jue se dévoue pouv sauver Nestor. Je renvoie cette citation à la lin du volume.
le premier chant le discours de Télémaque à sa mère Pénélope.
Ulysse avait puni les prétendants; il s'était fait reconnaître de son fils et de sa femme; il avait re. trouvé sa patrie, ses foyers domestiques, son pouvoir; mais il n'avait pas encore revu et embrassé Laërte. Aussi, dès le matin, il quitte Pénélope et s'en va à la campagne trouver Laërte, qui y vivait seul et triste, songeant à son fils absent depuis vingt ans. Il l'aperçoit qui, grossièrement vêtu comme un homme que le chagrin a rendu négligent, bêchait la terre dans son jardin; et, en le voyant ainsi accablé de vieillesse et de douleur, il s'arrête et se met à pleurer. Il allait courir vers lui et l'embrasser; mais il veut voir si son père le reconnaîtra, et, s'approchant de lui , il lui parle d'abord de son jardin, de ses figuiers, de ses vignes, de ses oliviers, de ses poiriers, qui sont bien soignés. « Mais pourquoi, vieillard, ne prends-tu pas soin de toi-même? Tes habits sont grossiers et négligés; cependant tu n'as pas l'air du serviteur d'un maître... Tu semblés un homme fait pour prendre le bain, le repas, et reposer ensuite doucement comme font les vieillards riches et honorés... Dis-moi donc si tu es esclave, quel est ton maître, à qui est ce jardin... et dis-moi aussi si je suis à Ithaque, comme me l'a dit un homme que je viens de rencontrer, mais qui .n'a pas voulu répondre à toutes mes questions ; car je lui parlais d'un hôte que j'ai reçu autrefois dans mon pays, à qui j'ai fait de riches présents, et qui me disait qu'il était d'Ithaque et qu'il avait pour père Laërte, fils d'Arcésius... — Oui, étranger, tu es à Ithaque, ré-
pond Laërte, les yeux mouillés de larmes; mais cette terre est au pouvoir d'hommes injustes et méchants... Ah ! si tu avais trouvé ici l'hôte que tu as reçu autrefois, comme il aurait aimé à t'accueillir et à t'offrir de riches présents! car il est juste de donner quand on a reçu. Mais, dis-moi, combien y a-t-il d'années que tu as reçu l'hôte dont tu parles, qui était mon fils et qui sans doute maintenant a péri en proie aux poissons de la mer, ou aux bêtes féroces, ou aux oiseaux de quelque île déserte... — H y a cinq ans, répond Ulysse, que ton fils a quitté mon pays. Malheureux! Cependant, à son départ, le vol des oiseaux lui était favorable, et nous nous réjouissions en nous quittant, pensant que nous nous reverrions ici quelque jour et que nous échangerions les dons de l'hospitalité. » A ces mots, un noir chagrin s'étendit sur le vieillard, et, prenant de ses mains la poussière de la terre, il la répandit sur ses cheveux blancs en poussant de profonds gémissements. Mais Ulysse, ému et se jetant au col de Laërte : « C'est moi, mon père, c'est moi qui après vingt ans suis revenu dans ma patrie ! Retenez vos pleurs et vos gémissements. J'ai tué les prétendants et me suis vengé de leurs outrages'.» Quel art, ou plutôt quel heureux mouvement de la nature dans cette reconnaissance du père et du fils! Ulysse est toujours le prudent Ulysse; môme avec son père, il est réservé et circonspect : il veut savoir s'il sera reconnu, peut-être aussi comment il sera accueilli ; et quoique, en voyant Laërte accablé par lïige et le chagrin, il soit prêt à courir vers
1 Odyttèe, liv. XXIV.
lui et à l'embrasser, il se contient cependant; il arrive peu à peu à lui parler de son fils, comme s'il voulait ménager des degrés dans la reconnaissance. Mais, quand il voit qu'à l'idée que son fils est mort, le vieillard va se désespérer, alors, oubliant ses ruses et ses ménagements, vaincu par l'émotion, il s'écrie : « Je suis Ulysse ! » C'est ce cri de la piété filiale, c'est cet instinct qui déconcerte toutes les précautions du prudent héros» c'est là ce que j'aime surtout et ce qu'Homère a fait admirablement ressortir par les lenteurs et par les épreuves mêmes de cette reconnaissance. Est-ce un procédé de l'art? est-ce une inspiration de la nature? Que sais-je et que m'importe? Il me suffit qu'en observant simplement le caractère de son héros, Homère ait su en même temps montrer combien est grande et vive l'émotion de la piété filiale.
A ce tableau de la piété filiale d' Ulysse envers Laërte, j'oppose volontiers la scène de Télémaque parlant à sa mère avec une sorte d'autorité. Dans l'antiquité la mère est honorée et chérie ; mais elle n'a point de pouvoir dans la famille. La mère disparait derrière la femme, qui , toujours dépendante et toujours renfermée dans l'enceinte du gynécée, n'a d'autorité que sur les esclaves qui filent et travaillent autour d'elle.
Esquissons rapidement les principaux traits de cette scène de la famille antique. Les prétendants de Pénélope se sont établis en maîtres dans le palais d'Ulysse ; ils font de somptueux festins aux dépens des troupeaux de l'absent, et Télémaque, trop jeune pour défendre son patrimoine, est exposé à leurs
injures. Cependant l'âge lui vient , et avec l'âge la force et la fermeté. Minerve elle-même, sous la figure de Mentes, roi des Taphicns, un des anciens amis d'Ulysse, vient inspirer Télémaque, et l'engage à parler en maître dans le palais de son père : « Ordonne aux prétendants de ta mère, lui dit-elle, de retourner dans leurs maisons; et si ta mère veut se marier, qu'elle retourne elle-même dans la maison de son père : c'est là que les prétendants iront la chercher en mariage.... Il ne te convient plus d'agir et d'être traité en enfant, car tu ne l'es plus. N'as-tu pas entendu raconter la gloire d'Orestc , célèbre entre tous les hommes pour avoir tué l'assassin de son père, Égisthe, si fertile en ruses? Et toi, mon jeune ami, maintenant que tu es grand et fort, sois hardi et ferme, afin que les hommes disent aussi ton nom dans l'avenir ' . »
Affermi par ces sages conseils , Télémaque se lève et va trouver les prétendants. Ils étaient à table et écoutaient en silence les chants de Phémius. Phémius récitait le retour des Grecs des rivages de Troie, retour lamentable et plein de la colère de Minerve. Pénélope entendit ce récit , si triste pour elle, et, descendant du haut du palais, non seule, car elle était accompagnée de deux suivantes, elle s'arrêta à la porte de la salle des prétendants. S'adressant au chantre divin, « Phémius, lui dit-elle, tu sais d'autres chants qui charment les mortels , d'autres histoires des hommes et des dieux. Choisisen quelqu'une, et ils t'écouteront avec plaisir; mais
1 Odysst'e, liv. I.
îaisse ce récit qui m'est douloureux et qui réveille en men âme d'amers chagrins , quand je songe au héros que je regrette, et dont la gloire est répandue dans la Grèce entière. »
Alors Télémaque prenant la parole , « Ma mère, dit-il , pourquoi ne veux-tu pas que le chantre dise les récits qui lui sont inspirés? Les chantres ne s'inspirent pas eux-mêmes : c'est Jupiter qui met dans leur bouche les paroles qui lui plaisent. Ne reprochons donc pas à Phémius de chanter les malheurs des Grecs , car les plus nouveaux récits sont toujours ceux que les hommes aiment le mieux. Que ton âme s'habitue à l'entendre. Ulysse n'est pas le seul qui ait perdu le jour du retour : bien d'autres sont morts comme lui. Retourne donc dans le haut du palais; reprends les travaux de ton sexe, la quenouille, le fuseau, et hâte les mains de tes esclaves. Ici les hommes délibéreront entre eux sur ce qu'il faut faire, moi surtout, car c'est à moi de commander dans cette maison. »
Pénélope étonnée remontait dans le haut du palais, méditant dans son âme la parole résolue et grave de son fils'.
Il n'y a pas là seulement un tableau de mœurs antiques , il y a une de ces scènes qui se passent dans toutes les familles. Dans toutes les familles, dans» celles surtout où la femme a perdu son mari, il y a un jour, un moment où le fds, jusque-là obéissant et soumis, prend le ton du commandement et de la force, où l'enfant parle en maître et le jeune homme
1 Odyssée, liv. i.
en chef de famille. Ne croyez pas que la mère s'en irrite : telle est la puissance de l'amour maternel que la mère emporte avec joie dans son cœur, comme Pénélope, les ordres qu'elle vient de recevoir de son fils, songeant avec orgueil que son fds aujourd'hui est un homme et qu'il a droit de parler en homme, même à sa mère. Ces sentiments du cœur maternel se révèlent dans la soumission de Pénélope aux ordres de son fils : car je ne fais pas honneur seulement de cette soumission à la dépendance de la femme antique, j'en fais honneur à toutes les mères. De même qu'il y a dans la déférence de Pénélope un des plus touchants mystères de l'amour maternel, de même il y a dans la manière dont Télémaque prend le commandement de la famille, les ménagements d'une prudence inspirée par Minerve, ou, ce qui me touche plus , les efforts d'une âme qui s'affermit et s'enhardit par degrés. Télémaque ne commence pas par ordonner aux prétendants de quitter le palais d'Ulysse, il s'adresse d'ahord à sa mère : c'est contre elle qu'il semhle revendiquer le droit de commander dans la maison. Mais, avec le changement de maître, tout va changer : à la place d'une faible femme qui priait au lieu d'ordonner, qui tâchait d'éviter, même dans les chants de Phémius, ce qui pouvait aigrir ses chagrins ou encourager l'audace des prétendants en les entretenant de la mort des vainqueurs d'Ilion, voici un jeune homme qui ose considérer d'un œil ferme le malheur de son père; qui sait, grâce à Minerve, ce qu'il doit faire si son père est mort, et qui est prêt à le dire hardiment aux prétendants de sa mère et aux usurpateurs
de la maison de son père. Qu'on laisse donc à Phémius le droit de chanter le malheur des Grecs, tristes récits qui n'augmentent pas les infortunes de la maison d'Ulysse, et qui n'effrayent pas le cœur de son fils; que les femmes retournent à leurs travaux et que tout reprenne dans le palais l'ordre accoutumé : la famille a retrouvé son chef.
L'exemple deTélémaque parlant en maître à Pénélope ne doit pas pourtant nous tromper sur le personnage de la mère dans la famille antique. Gardons-nous de croire que, dans l'antiquité héroïque, les mères ne soient pas inviolables et sacrées pour leurs fils. Minerve qui , devant Télémaque , loue Oreste d'avoir vengé son père, ne dit pas qu'il l'ait vengé sur sa mère, soit que, parmi le nombre infini des traditions, celle qu'a suivie Homère ne fit point d'Oreste le meurtrier de sa mère, soit que Minerve réprouve par son silence l'idée d'un pareil meurtre. Les dieux et la poésie antique ont d'ailleurs, contre les fils qui outragent leur mère, une protestation plus énergique que le silence de Minerve. Les plus vieilles divinités de l'Olympe, celles dont la puissance a précédé la puissance de Jupiter et se confond avec la force de la nature elle-même, les Furies , défendent les mères contre les outrages des enfants1. Assises au foyer domestique , les terribles déesses veillent sur les mères qui viennent s'y réfugier. En dehors du gynécée, en dehors de l'enceinte de la famille, la mère doit obéir, même à son fils, car elle n'est plus qu'une
1 Nous verrons plus loin les Furies d'Eschyle s'appeler elles-mêmes les vieilles déesses, en comparaison de Mercure, qui est un jeune dieu et do la race de Jupiter.
femme; mais une fois qu'elle est rentrée dans le cercle de la vie domestique, une fois qu'elle a repris son véritable sceptre, la quenouille et le fuseau' , alors la femme, surtout si elle est mère, retrouve toute sa dignité. La société grecque approuve le langage impérieux que Télémaque tient à sa mère, car Pénélope ne doit pas commander dans la maison d'Ulysse; mais dans la tragédie elle livre volontiers aux Furies Oreste qui a tué sa mère, indiquant par là que, si les institutions sociales veulent que la femme obéisse toujours à l'homme, fût-ce à son fils, les lois sacrées de la nature veulent, à leur tour, que le fils respecte toujours sa mère, fût-elle coupable comme Clytemnestre. La tragédie des Ewnénides d'Eschyle commence, pour ainsi dire, avec la dernière scène des Choéphores2. L'oracle d'Apollon avait ordonné à Oreste de venger son père. Oreste l'a fait : Égisthe et Clytemnestre ont péri. Cependant le meurtrier commence à s'inquiéter, ou plutôt il commence à sentir le besoin de se justifier devant le peuple d'Argos. 11 fait donc apporter sur la scène les cadavres de ses deux victimes ; il fait apporter en même temps le vêtement fatal dans lequel son père, enveloppé comme dans un filet , a été frappé par les assassins , et la robe d'Agamemnon encore toute percée de coups.
' Voici des paroles tirées de Y Economique de Xénophon qui se rapportent à ce que je dis du rôle de la femme antique dans la maison : « Reine de la maison, use de ton pouvoir pour honorer et louer ceux qui le mériteront , pour réprimander et châtier ceux qui rendront ta sévérité nécessaire. » Économique, eh. IX, p. t96. 2e vol., édit. Charpentier.
- Âgamemnon, les Choèphores cl les Euménides forment une trilogie tragique qui a pour sujet les malheurs et les crimes de la famille d'Agamemnon.
Il veut que le soleil voie ces témoignages du crime, il veut qu'on sache qu'il n'a été que juste en immolant sa mère : car, dit-il, quant au meurtre d'Égisthe, je ne m'en occupe plus. Mais il a beau s'entourer des témoignages du crime que sa mère a commis , il a beau l'accuser, l'injurier même, il ne peut pas repousser la secrète horreur qui déjà s'empare de ses sens. Terrible spectacle que ce vengeur doutant de la justice de sa vengeance; déployant, avec une sorte de colère et d'égarement , tantôt le filet où fut surpris son père, tantôt sa robe encore marquée des taches de son sang, et apostrophant tour à tour ces funestes objets; puis, s'adressant tout à coup au chœur, qui répète avec une tristesse solennelle : « Malheur ! malheur au crime ! malheur aussi à la vengeance ! — Eh bien ! s'écrie Oreste de plus en plus troublé, l'a-t-elle fait ou ne l'a-t-elle pas fait? Voilà le vêtement de mon père; je vois encore où l'a frappé l'épée d'Égisthe. Comme le sang et l'effet du temps en ont terni les brillantes couleurs! Ah ! dois-je m'approuver? dois- je me plaindre en me voyant ici , à Argos , tenant à la main la robe ensanglantée de mon père? Je ne sais. Je pleure sur ce qui s'est accompli, sur ma famille et sur moi-même; je me sens souillé par ma victoire.
Le chœur. — « Personne sur la terre n'aura une vie douce et tranquille, s'il à une fois commis une faute. Les crimes succèdent aux crimes, les châtiments aux châtiments.
Oreste. — « Ah ! puissé-je avoir un autre sort ! Mais je commence à ne plus savoir quelle sera ma destinée : mes sens se troublent, mes pensées s'emportent h. 2
loin de moi, et je me sens plein de terreur à la fois et de colère. Encore quelques instants, et la raison va m'abandonner; mais, avant ce délire qui s'approche, amis, je vous atteste, c'est avec justice que j'ai tué ma mère, souillée qu'elle était du meurtre de mon père. C'est Apollon, c'est le dieu de Delphes qui me l'a ordonné par un oracle solennel, me menaçant des plus affreux châtiments, si je lui désobéissais'. »
Nous avons entendu les dernières attestations que le vengeur d'Agamemnon fait à la justice des dieux et des hommes, tant qu'il possède encore la raison. Quand Oreste reprend la parole, il est déjà poursuivi par les Furies. Il les voit, elles s'approchent; et, comme le chœur lui dit qu'il y a dans le temple d'Apollon des expiations qui le délivreront de ses visions, « Vous ne les voyez pas, les Gorgones ! s'écrie Oreste toujours épouvanté; mais je les vois, moi, et je ne puis pas supporter leur présence2. » Il fuit donc, et c'est à Delphes, dans le temple d'Apollon, que nous le retrouvons au commencement des Euménides, agenouillé en suppliant au pied de l'autel, tandis que les Furies, n'osant le poursuivre jusqu'au fond du sanctuaire, dorment sous le portique en attendant qu'il sorte du temple.
Dans les Choéphores, Oreste voyait seul les Furies acharnées à sa poursuite, et c'est ainsi que le poète nous faisait comprendre les angoisses du parricide. Dans les Euménides , il est plus hardi : il veut donner aux terreurs du meurtrier une forme qui saisisse les spectateurs, et il montre hardiment les Furies
1 Choéphores, vers 100 7 et suiv.
1 Choéphores, y ets îoe».
suivant à la piste ses traces sanglantes. Elles se sont endormies un instant pendant qu'Oreste, à Delphes, avait embrassé l'autel d'Apollon; mais voici, pour les tirer de leur sommeil, un spectre plus terrible que les Furies elles-mêmes, l'ombre de Clytemnestre, qui par ses reproches éveille la meute infernale attachée aux pas d'Oreste. Elle montre ses plaies saignantes encore, et à cette vue, à cette odeur du sang, les Furies s'éveillent, courent çà et là cherchant le meurtrier. Il s'est échappé sous la garde de Mercure. «Échappé! — s'écrient-elles avec colère, — échappé de nos filets! Le sommeil nous a vaincues; la proie a fui. 0 Mercure! ô rusé fils de Jupiter, jeune dieu qui nous a trompées, nous qui sommes d'antiques déesses! tu as sauvé le suppliant impie qui t'invoquait, le suppliant parricide. Gardetoi de t'enorgueillir de ta ruse contraire à la justice... Voilà l'audace des jeunes dieux, voilà leurs outrages aux Parques vengeresses du meurtre ' ! »
Parmi ces nouveaux dieux qui méprisent les anciennes déesses, il en est un surtout que les Furies accusent : c'est Apollon, car c'est lui qui a prié Mercure de dérober Oreste à la poursuite des Furies ; c'est lui aussi qui a ordonné au fils de frapper sa mère. Aux cris de colère que les Furies poussent contre lui, Apollon sort de son sanctuaire, tenant en main son arc redoutable, et menaçant de ses flèches les Furies ameutées à la porte de son temple. Mais ces menaces ne les effrayent pas : elles ont à défendre une religion plus sacrée que celle des nouveaux dieux
1 Let Euménides, ?ers t*7.
de l'Olympe, le respect des mères; et elles ne craignent pas de reprocher à Apollon l'oracle sacrilège qui a ordonné à Oreste de tuer sa mère : « Tu n'es pas seulement le complice du crime, s'écrient-elles, c'est toi qui en es l'auteur. — J'ai ordonné à Oreste de venger son père. — Et par là tu as protégé le meurtre. — J'ai reçu le suppliant au pied de mon autel. — Pourquoi alors nous repousses -tu, nous qui l'accompagnons?— Vous ne pouvez pas pénétrer dans ce sanctuaire. — Nous devons aller partout où il va : telle est notre mission. — Quelle mission avez-vous donc? — Nous chassons loin des autels les fils parricides'.» Cette singulière dispute entre les anciens et les nouveaux dieux n'est pas moins curieuse dans l'histoire des idées morales que dans l'histoire de la mythologie2. Ces deux générations de dieux répondent, en effet, à des idées morales différentes. On voit qu'à mesure que la société humaine s'est développée, elle a, selon sa coutume, refait les dieux à son image et pour son usage. Les anciens dieux représentent des sentiments ou des vérités premières plus profondes, et qui sont comme les vieux pivots
1 Les Eumènides, vers 19 8,
2 « La Grèce ne croyait point et ne pouvait point croire à Péteraité de ses dieux. Eschyle proclame hautement ce fait, lorsque, par la bouchtf de son Prométhée, inspiré de la Théogonie d'Hésiode, il prédit à Jupiter lui-même un successeur. Engagés dans le monde, les dieux helléniques devaient en partager les vicissitudes. Ils eurent nécessairement une histoire : ils avaient commencé, et ils devaient finir, ou du moins céder à d'autres dieux plus puissants l'empire du monde. Des dieux antérieurs avaient existé et régné sur l'univers, qui, détrônés par eux, leur avaient abandonné la place. » (Guignant, Dissertation sur la Théogonie d'Hésiode, p. 2 0, à la fin du IIe volume des Religions de l'antiquité )
du monde moral. Les jeunes dieux sont des libres penseurs et des logiciens; ils examinent et discutent tout : ils cherchent à quel titre les enfants doivent honorer leurs parents; ils veulent savoir la cause et le principe des obligations que l'homme se sent imposées; et, à force de chercher et de discuter, ils en arrivent à penser qu'il y a des temps et des occasions où l'homme peut se dispenser de quelquesunes de ces obligations sacrées. Les anciens dieux n'y mettent pas tant de finesse : avec eux, tout ce qui est obligatoire l'est toujours et partout. Qu'on ne dise pas aux Furies qu'elles ne doiventpas suivre le meurtrier, quand il s'asseoit en suppliant aux autels des dieux : « elles doivent aller partout où il va, » parce qu'elles représententleremords, qui va partout où va le crime, et qui est un instinct supérieur au raisonnement.
En dépit des arguments d'Apollon, les Furies accomplissent donc leur mission vengeresse. C'est en vain qu'il leur a dérobé la fuite du meurtrier, en vain qu'il l'a caché dans Athènes au pied de l'autel de Minerve : les Furies ont, pour le suivre, un indice qui ne les trompera pas, le sang d'une mère assassinée. Voyez comme la meute infernale suit cette piste funeste ! Tout à l'heure elles étaient à Delphes : les voici à Athènes. Elles ont couru sur 1 1 trace du parricide, toujours guidées par cette traînée sanglante que les flots de la mer ne pourraient effacer ', tant est durable sur le parricide l'empreinte du sang maternel! Dans Shakspeare, lady Macbeth, livrée à ses remords et à sa folie, essaye en vain de laver la
Les Euménides, vers 144 et siut.
18 DE LA PIÉTÉ FILiAiE
tache de sang qu'elle croit voir sur ses mains depuis qu'elle a tué le roi Duncan, et désespérée elle s'écrie : « Ce vieillard avait bien du sang ! » Ah ! une mère tuée par son fils a plus de sang encore que le vieux Duncan : il coule d'Argos à Delphes, et de Delphes à Athènes; il va partout où va le meurtrier, toujours coulant après lui, toujours l'environnant, toujours attirant à sa suite les Furies, que rien n'apaise, que rien ne désarme. Quedisiez-vous donc, lady Macbeth; que disiez-vous, Oreste, quand vous ne saviez encore ni l'un ni l'autre quel est l'effet du sang versé par un crime? Vous, lady Macbeth, qu'un peu d'eau vous laverait de ce sangJ; et vous, Oreste, que vous aviez le droit de tuer la femme qui avait tué votre père 3? Et voilà qu'aujourd'hui, pour laver le sang de Duncan, lady Macbeth n'aurait point assez de tous les parfums de l'Arabie'; et que, pour échapper à la poursuite des Furies attirées par l'odeur du sang5, Oreste implore en vain la protection des dieux du nouvel Olympe, d'Apollon qui lui a ordonné de venger son père, et de Minerve dont il embrasse l'autel en suppliant ".
Les Furies, en effet, l'ont découvert; elles l'entourent, et il a beau se serrer en tremblant contre l'autel de la déesse, il a beau s'écrier vers Minerve, elles n'ont pas besoin contre lui de leurs torches, de
1 Macbeth, acte v, scène t.
3 Acte II, scène 1.
' Choêphores, vers 1027.
4 Acte v, scène 1 .
s Les Eumènides, vers 2 5$.
• Let Euménidet, vers sî».
leurs serpents et de tout l'appareil qui les suit : leurs chants leur suffisent, chants magiques, dont la puissance consume peu à peu la victime. Et alors, se donnant la main, elles commencent autour du parricide leur ronde infernale :
« C'est nous qui distribuons aux hommes leur destinée, aux justes la paix et la douceur de la vie; mais au meurtrier, quoiqu'il cache ses mains tachées de sang, ainsi que le fait ce suppliant prosterné à l'autel, au meurtrier nous apparaissons comme les vengeresses du sang qu'il a versé, comme les protectrices des morts.
« 0 ma mère ! ô Nuit, qui nous avez enfantées pour châtier les vivants et les morts , nous t'invoquons contre le fils de Latone : il nous enlève notre proie, il nous arrache le meurtrier qui appartient à notre vengeance.
« Aussi contre le meurtrier nous chantons l'hymne de folie et d'égarement, ce chant des Furies qui enchaîne l'esprit, que la lyre ne connaît pas et qui consume les mortels qui l'entendent'. »
Et, pendant qu'elles chantent en chœur cette chanson magique, leur danse redoutable ébranle la terre du bruit de leurs pieds qui, elles le disent avec orgueil, portent la mort et la ruine partout où ils se posent.
Comparez un instant les sorcières de Shakspeare, dans Macbeth, avec les Furies d'Eschyle : quelle différence, soit pour l'art, soit pour la moralité, entre les deux fictions ! Dans les sorcières de Shakspeare
1 Les Euménides, vers 307 et suiv.
le grotesque se mêle à l'horrible; leur intervention n'est dramatique que lorsqu'elles viennent sur la bruyère saluer Macbeth du nom de roi. Elles nous intéressent alors et nous émeuvent, parce qu'elles représentent, sous une forme mystérieuse, les pensées ambitieuses de Macbeth. Mais, quand elles viennent danser autour de la chaudière où se fait cette cuisine magique dont la recette s'est transmise de Médée ' aux sorcières du moyen âge, je ne vois plus, dans cette scène de sabbat, qu'une fantaisie du poëte qui a voulu représenter les sorcières telles que les imaginait le vulgaire2. Ce n'est plus un ressort dramatique, ce n'est point non plus une fiction qui ait sa moralité comme la première apparition des sorcières. Les Furies d'Eschyle, au contraire, tiennent essentiellement au drame : car elles font l'action, elles sont le principal personnage. De plus, elles personnifient une grande loi morale, le respect des parents, et elles la personnifient de la manière la plus terrible. Elles n'ont pas besoin, pour accomplir leur charme contre Oreste, des bizarres ingrédients que les sorcières de Shakspeare jettent dans la chaudière; elles n'ont besoin que de quelques paroles. Parricide! voilà le mot qui remplit l'hymne des Furies, voilà le mot terrible qui trouble la raison d'Oreste et qui égare ses sens. Ces femmes vêtues de noir, la chevelure entrelacée de serpents et la torche à la main, qui tournent autour d'Oreste, ce sont, ne nous y trompons pas, les pensées mêmes du meur-
1 Voyez Ovide, Métamorphoses, liv. VII
2 Macbeth, acte iv, scène I.
trier qui ont pris une forme et un visage. Cette forme, pour être terrible, n'a certes pas besoin d'être étrange : il suffit que le meurtrier ait l'apparition de ses pensées ' . Quelque visage qu'elles prennent, elles inspirent l'horreur. Je ne m'étonne même pas que l'art grec, convaincu que la véritable horreur est celle que ressent l'àme et non celle que voient les yeux, ait peu à peu dépouillé les Furies de leur épouvante extérieure, et que, visant au beau, même dans le terrible, il en ait fait des femmes d'une beauté grave et sévère, au lieu de spectres difformes2. Là, comme ailleurs, le beau l'a conduit au spiritualisme, et les Furies, en prenant le visage austère et majestueux que les arts leur ont donné, n'en ont que mieux ressemblé à l'imperturbable sévérité de la conscience, et au triste et immobile regard que le coupable se sent forcé d'attacher sur ses crimes et qui est son plus grand châtiment.
En vain Oreste se débat dans les replis de cette ronde fatale dont, les Furies l'enveloppent : il va succomber, quand Minerve accourt pour secourir son suppliant. Minerve n'est poin* violente et emportée comme l'est Apollon , et elle ne menace pas les Furies de les chasser de son temple ; mais elle veut aussi sauver Oreste, et elle établit un tribunal, l'Aréopage, pour le juger. Le débat s'engage entre
1 « Ne restez donc pas misérablement perdu dans vos pensées, dit lady Macbeth à Macbeth après son crime. — Je reste avec la connaissance de mon action, répond celui-ci : il vaudrait mieux n'avoir plus la connaissance de moi-même. » (Acte il, scène 3.)
2 Voyez Boëttiger : Les Furies d'après les poêles et les artistes anciens. Weimar, J80«.
le meurtrier et ses accusatrices, véritable débat judiciaire, qui représente exactement les formes de la procédure aréopagétique ' . Oreste invoque le témoignage d'Apollon , qui alors vient plaider pour son client. Contre Oreste et contre Apollon les Furies n'ont toujours que le môme et terrible argument : Il a tué sa mère ! mais elles le répètent avec confiance et sous toutes les formes. « Est-ce donc Jupiter, disent- elles à Apollon, qui t'a inspiré ton oracle , quand tu as ordonné à Oreste de venger son père au mépris du respect qu'il devait à sa mère J? » Et comme Apollon répond en s'indignant de la mort d'un roi, d'un guerrier, d'un mari tué lâchement par sa femme, « At'entendre, — s'écrient les Furies qui, à titre d'anciennes déesses, ne craignent guère d'accuser les nouveaux dieux de l'Olympe , — à t'entendre, Jupiter est plus irrité du meurtre d'un père que de celui d'une mère; mais il a lui-même chargé de chaînes son vieux père Saturne 3. » Trop pressé de ce côté, Apollon alors se tourne vers une de ces subtilités que l'éloquence grecque ne dédaignait pas , soit au barreau , soit dans l'Agora : il essaye de prouver que ce n'est point à la mère que l'enfant doit la vie. La mère n'est que le dépositaire et comme l'hôte de la vie qui lui est confiée; l'enfant peut avoir un père et point de mère, et Apollon cite pour exemple Minerve elle-même 4. Comment cette subtilité, qui nous répugne tant, était-elle approuvée
1 Voyez l'ouvrage de M. Patin sur les tragiques grecs, tome I, p. 3 3».
2 Les Euménidcs , vers 6îs,
3 Vers 6 40.
4 Les Euménides, vers 6S8 et suiv.
par les Grecs? Le respect différent et même inégal que l'antiquité enseignait envers le père et envers la mère, peut seul expliquer le crédit que trouvait cette subtilité. Mais prenez-y garde, Apollon : vous discutez hardiment la part que les mères ont à la vie et par conséquent aussi aux respects de leurs fils. Des philosophes viendront qui pousseront le raisonnement plus loin et qui soutiendront que les fils ne sont pas obligés de la vie à leur père, parce qu'en donnant la vie à leurs enfants les pères se proposent la perpétuité de leur maison plutôt que le bonheur de ceux qu'ils mettront au monde '. Il faut donc, ô brillant dieu du jour ! il faut s'en tenir, pour être sages, à la loi des anciennes déesses, au respect des mères , défendu par les Furies contre les sophismes de votre éloquence; ou plutôt, si vous avez recours aux arguments de la philosophie, au lieu d'employer par avance les sophismes d'une philosophie orgueilleuse, écoutez cette belle et simple leçon de respect filial que Socrate donne à son fils Lamproclès 2. A côté des subtilités des dieux et des philosophes, j'aime à citer le langage de la véritable sagesse.
Xantippe n'est pas probablement la seule femme acariâtre de l'antiquité ; mais ses violences faisaient, avec la sagesse de son mari , un contraste qui lui a porté malheur dans la postérité : elle est restée comme le type de la femme querelleuse. Elle ne tourmentait guère moins son fils que son mari. Cependant Socrate, qui endurait patiemment les caprices de sa femme, voulait que Lamproclès sup-
1 Sdnèque, Des Bienfaits, liv. III, chap. xxx à xxxiv, passim.
2 Xénophon, Memorabilia, liv. II, chap. il.
portât avec respect les duretés de sa mère. Aussi, le lendemain sans doute d'une de ces querelles qui éclataient souvent entre Xantippe et Lamproclès, voici le philosophe qui, de ce ton simple et familier qu'il savait si bien prendre, interroge son fils et peu à peu l'amène à dire lui-même quels bienfaits nous recevons de nos parents , la vie d'abord , qui est une bonne chose et une douce jouissance, puisque nous avons tous grand'peur de la perdre. Les anciens, en effet, et même les philosophes, ne se piquent pas de cette mélancolie hautaine qui fait mépriser la vie; ils la louent volontiers comme un des plus grands bienfaits que nous tenions de nos parents. Mais ce bienfait est-il volontaire , et devons-nous en savoir gré à nos parents ? Voilà le sophisme que Lamproclès se garde bien de faire, quoiqu'il eût pu en emprunter quelque chose à Apollon. Socrate réfute en passant ce vieil argument des ingrats, et il le réfute à l'aide de la liberté des mœurs et du langage grecs, alléguant hardiment que, dans le mariage, ce n'est pas le plaisi'r que nous cherchons , mais l'espoir d'une famille. Cette famille naît : alors commencent pour la mère, après les douleurs de l'enfantement, les soucis de la nourriture , et , pour le père , les soucis de l'éducation. « Oui, — interrompt Lamproclès comme un homme qui ne peut pas se résoudre à avoir tort, — j'avoue tout cela; mais, quoi qu'il en soit , personne ne peut supporter les violences de ma mère, et elle me dit des choses telles que j'aimerais mieux mourir que de me les entendre répéter. » Ainsi nous sommes toujours dans le cercle de la famille, entre la mère qui querelle et le fils qui
dans l'antiquité. 25
s'irrite : car Socrate ne veut pas sortir de ce cercle étroit. Il continue donc la conversation sans changer de ton et sans se laisser rebuter par l'opiniâtreté de Lamproclès. « Voyons, dis-moi : ne cherches-tu pa's volontiers à plaire à ton voisin, afin qu'il te donne du feu au besoin , ou qu'il vienne à ton aide en cas d'accident? — Oui , certes. — Fort bien. Crois-tu qu'il soit indifférent, quand on est en voyage ou qu'on fait une traversée, d'avoir des compagnons de route qui soient amis ou ennemis? — Il vaut mieux qu'ils nous soient amis. — Ainsi tu feras ton possible pour plaire à ton général à l'armée, à ton voisin dans la ville, à ton compagnon en voyage. C'est ta mère seule, qui pourtant t'aime bien plus que tous ceux que je viens de nommer, à qui tu ne veux ni complaire ni obéir. » L'argument est à la fois vif et touchant. Aussi Lamproclès hésite, et alors Socrate, avec cette science, qui doit être celle de tous les grands moralistes , d'appeler toujours Dieu au secours des bons mouvements du cœur humain : « Si tu m'en crois , mon fils , nous irons de ce pas prier les dieux de te pardonner d'avoir oublié le respect que tu dois à ta mère , afin qu'ils ne te regardent pas comme un ingrat et qu'ils ne te déshéritent pas de leurs bienfaits. »
En lisant cet entretien familier, beaucoup de pères se diront peut-être qu'ils ont parlé ou qu'ils parleraient aisément de cette manière. Or c'est ce que j'aime dans cet entretien. Les raisons que donne Socrate sont à la portée de tous les esprits, et il ne dit rien qui ne soit aisé à comprendre. Ce qui reste, c'est de pratiquer; mais, pour cela, il ne faut rien iu i
moins que l'aide des dieux, cette aide que le christianisme appelle la grâce1. Socrate, en finissant, exhorte son fils à la solliciter par la prière; et c'est ainsi qu'en partant des plus simples pensées, le philosophe arrive peu à peu aux plus hautes. Il ne fait pas du respect filial la vertu des héros , il ne la réserve pas pour les grands jours : il l'impose à tous les fils , il la mêle à toute notre vie domestique , il en met le type près de nous , et cela sans l'abaisser; car la piété filiale que Lamproclès aura envers sa mère ne sera pas moins glorieuse, quoique appliquée à souffrir les boutades de Xantippe , que celle d'Antigone ou d'Antiloque, et elle ne sera pas moins chère aux dieux.
Nous avons quitté Apollon pour Socrate, et les subtilités de la théologie pour le bon sens de la sagesse. Revenons cependant à Oreste, à Minerve, à l'Aréopage, et voyons comment Minerve et les Athéniens jugent entre les Furies et Apollon.
L'Aréopage hésite , et les suffrages étant partagés également pour et contre Oreste, Oreste se trouve absous. Les Furies d'abord s'indignent contre les nouveaux dieux qui abolissent ainsi les antiques lois; mais Minerve les apaise peu à peu : « Vous n'êtes point vaincues, leur dit-elle; la cause reste incertaine, les suffrages sont égaux. Gardez-vous donc d'être irritées contre cette vijle qui , loin de vous mépriser, vous offre des autels , un sanctuaire , un bois sacré, de pieuses cérémonies. — Ah! répondent
1 « Fiat mihi possibilc per gratiam quoJ milii impossibile vulelur « per ualuiam., i (De ïmitadone, lib. III, cap. ix.)
DANS l'antiquité. 27
les Furies, nous voulons garder notre colère contre ta ville, car les ruses des dieux nous ont ravi le droit de punir les parricides . — Non , répond Minerve toujours douce et patiente comme il convient à la sagesse, non, jamais ni moi , ni ce peuple qui m'est cher, nous ne porterons atteinte à vos droits. Vous habiterez avec moi , vous recevrez de pieuses offrandes aux jours du mariage et aux jours de la naissance des enfants... vous défendrez la sainteté des foyers domestiques et la paix des familles vertueuses.
Le chœur des Furies. — « 0 déesse ! je sens que tu l'emportes et que j'abjure ma colère. »
Minerve. — « Habitez donc cette terre chérie. C'est ici que vous trouverez vos plus pieux adorateurs ' . »
Voilà comment, calmées par la sagesse de Minerve, les Furies deviennent pour Athènes des déesses favorables et bénissent par leurs prières la terre qu'elles voulaient maudire : ville heureuse et sage entre toutes, qui sauve Oreste de la fureur des Furies , mais qui ne veut en lui ni condamner le vengeur de son père, ni absoudre le meurtrier de sa mère, et qui, laissant à cette terrible action ce qu'elle a de douteux et d'indécis, ouvre ses temples et ses sanctuaires aux accusatrices d'Oreste, afin de proclamer hautement, en face d'Oreste même, l'impérissable grandeur des divinités vengeresses du parricide !
1 Le» Euménides, Tcrs "9 5 à 90î, passiin.
SUITE DE LA FIÉTÉ FILIALE. — DE L'iNFLl'ENCE DE CE SENTIMENT