SECOND CHOEUR
« Mon cœur irrité se révolte dans ma poitrine, ma main se prépare au combat , quand je vois la tête de Méduse, le visage odieux de mon ennemi. A peine puis-je réprimer l'ardente agitation de mon sang. Garderai-je l'honneur de ma parole, ou m'abandonnerai-je à ma rage? mais je tremble devant l'invincible gardienne de ce lieu , devant la puissance de la paix de Dieu ' . »
1 Page 328 de l'cJi, . Charpentier, traduction de M. Marmicr.
Môme gravité tout à fait antique et qui contrarie les habitudes du théâtre moderne, quand la mère des deux princes , Isabelle, les supplie de se réconcilier. Point de dialogue vif et agité, point d'exclamations violentes : une longue harangue dont les pensées sont parfois allemandes , mais dont la forme lente et solennelle est tout à fait grecque ' .
Je connais peu de scènes plus belles et plus touchantes, dans Schiller, que celle de la réconciliation entre les deux frères. Ils n'ont pas jusqu'ici répondu aux prières de leur mère, qui sort désespérée, et ils restent pendant quelque temps à côté l'un de l'autre, émus, mais incertains. Qui parlera le premier? qui le premier tendra la main à l'autre? Quelques mots d'abord sont échangés; bientôt ils s'approchent.
DON CÉSAR
« Si je t'avais connu plus tôt si juste, bien des malheurs ne seraient pas arrivés.
DON MANUEL
« Si j'avais su plus tôt que ton cœur était facile à apaiser, j'aurais épargné bien des angoisses à une mère.
1 Voyez ce développement , et je dirais volontiers ce lieu commun sur l'amitié fraternelle :
« 0 mes fils! le monde est plein d'inimitié et de fausseté; chacun n'aime que soi. Tous les liens, tissus par le bonheur léger, sont incertains, mobiles et sans force. Le caprice dissout ce que le caprice a noué. La nature seule est sincère ; elle seule repose sur une ancre éternelle, quand tout le reste vacille sur les vagues orageuses de la vie. Le penchant vous donne un ami, l'intérêt un compagnon. Heureux celui à qui la naissance donne un frère! la fortune ne peut le lui donner. C'est un ami qui est créé avec lui, et il possède un second lui-même pour résister à un monde plein de guerres et de perfidies. » (Page 33a.)
DON CÉSAR
« On t'avait dépeint à moi comme un homme orgueilleux.
DON MANUEL
« Le malheur des grands est que les inférieurs s'emparent de leur confiance.
don césar, vivement.
« Ainsi la faute en est à nos serviteurs.
DON MANUEL
« Us nous éloignaient l'un de l'autre par une haine amère.
DON CÉSAR
« Ils répandaient çà et là de méchantes paroles.
DON MANUEL
« Ils envenimaient chaque action par de fausses interprétations.
DON CÉSAR
« Ils entretenaient la plaie qu'ils auraient dû guérir.
DON MANUEL
« Ils nourrissaient la flamme qu'ils devaient éteindre.
DON CÉSAR
« Nous étions égarés et trompés.
DON MANUEL
« Nous étions les instruments aveugles d'une haine étrangère.
DON CÉSAR
« Cela est vrai. Tout le reste est trahison...
DON MANUEL
« Et fausseté ; ma mère le dit , tu peux le croire. ■
' :,i bien! je veux prendre cette main de frère. (// lui présente la main.)
don manuel la saisit vivement.
« La tienne est celle qui m'est le plus chère au monde. (Tous deux se tiennent par la main et se regardent en silence.)
DON CÉSAR
« Je te regarde surpris et retrouve en toi les traits chéris de ma mère.
DON MANUEL
« Moi, je découvre en toi une ressemblance qui me donne une étrange émotion.
DON CÉSAR
« Est-ce bien toi dont l'accueil est si doux et les paroles si bonnes pour ton jeune frère?
DON MANUEL
« Ce jeune homme si tendre et si amical, est-ce bien ce frère malveillant et haï? (Nouveau silence. Chacun regarde Vautre.)
DON CÉSAR
« Tu avais des prétentions sur ces chevaux arabes, héritage de notre père? Je les ai refusés aux chevaliers que tu avais envoyés.
DON MANUEL
« Tu y tiens : je n'y pense plus.
DON CÉSAR
« Non; prends ces chevaux. Prends aussi le char de notre père; prends-le, je t'en conjure.
DON MANUEL
« J'y consens, si tu veux accepter ce château au
bord de la mer, pour lequel nous avons si vivement, combattu
DON CÉSAR
« Je n'en veux pas; mais je serai satisfait de l'habiter fraternellement avec toi.
DON MANUEL
« Soit. Pourquoi partager les possessions, quand les cœurs sont unis?
DON CÉSAR
« Pourquoi vivre plus longtemps séparés, quand, par notre union, chacun serait plus riche?
DON MANUEL
« Nous ne sommes plus séparés; nous sommes unis. (Il le presse dans ses bras '.)
Les deux frères aiment leur sœur Béatrix; ils l'aiment sans savoir qui elle est. Elle-même ne le sait pas. Cependant le vieillard qui l'a fait élever doit ce jour-là même lui révéler le mystère de sa naissance, et c'est ce jour aussi que les deux frères ont choisi pour l'épouser et l'amener à leur mère comme une bru chérie. Que de coups de théâtre dans un pareil sujet, si Schiller ne voulait pas les éviter ! Cependant il ne les évitera pas tous. C'en est un que le moment où don César, trouvant don Manuel avec Béatrix et se croyant trahi par son frère, le tue d'un coup de poignard, accomplissant ainsi l'oracle prononcé contre sa famille. C'en est un, et plus triste encore, que le moment où la première moitié du chœur apporte à Isabelle Béatrix encore évanouie, tandis que l'autre moitié apporte à cette mère désolée le cadavre
1 Même édition , pages 33 5, 336 et 337.
de don .Manuel. Enfin don César arrive lui-même. Alors tout s'éclaircit : terrible éclaircissement! lamentable reconnaissance! la mère, le frère, la sœur savent désormais ce qu'ils sont et ce qu'ils ont fait. le choeur, apportant le cadavre.
<TA travers les rues des villes, le malheur s'en va accompagné de gémissements; il rôde furtivement autour des habitations des hommes. Aujourd'hui il frappe à cette porte, demain à celle-là ; mais nul n'est épargné. Le douloureux et funeste messager viendra tôt ou tard se placer sur le seuil de chaque maison habitée par les vivants.