‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 27 sur 47 · ISABELLE · texte numérisé non relu

ISABELLE

« Quedois-je entendre? que cache ce voile? (Elle fait un pas vers le brancard, puis s'arrête tremblante et irrésolue.) Je me sens entraînée ici par une affreuse impulsion, et retenue en même temps par la main froide et sinistre delà terreur. (A Béatrix, qui s'est placée entre elle et le brancard.) Laisse-moi : quoi qu'il en soit, je veux lever ce voile. (Elle lève le voile et découvre le cadavre de don Manuel.) 0 puissances du ciel ! c'est mon fils ' ? »

Une fois tous les crimes et tous les malheurs découverts, que reste-t-il à faire à la tragédie? C'est à cp point que la tragédie finirait dans un poëte vulgaire; c'est à ce moment qu'elle se renouvelle dans- Schiller et qu'elle s'élève à une admirable hauteur. Oui , le malheur est accompli ; mais où est l'expiation? où est aussi cette union des deux frères qui a été prédite et qui doit suivre et effacer leur haine? Les deux ou

trois heures d'amitié qu'ont eues les deux frères ne suffisent pas à l'accomplissement de la parole mystérieuse, qui veut qu'à une longue haine succède une douce et éternelle amitié. Il faut surtout, pour que la tragédie produise la grave et religieuse émotion que Schiller veut inspirer, il faut que le malheur s'apaise sous l'influence d'un grand et bon sentiment ; il faut que le malheur devienne une douleur résignée', et que tout ce que l'âme humaine renferme de dévouement dans la tendresse et de grandeur dans le pardon, s'épanche sur l'infortune de cette famille, afin que nous sortions de l'entretien du poëte pénétrés d'une triste et pieuse satisfaction, et que nous soyons en même temps attendris et élevés.

Isabelle a mauditson fils fratricide, et elle s'estéloignée avec Béatrix, qui, dans son frère mort, pleure encore son amant. Don César, resté seul et désespéré, mais calme, ordonne au chœur de faire préparer les funérailles de son frère et les siennes, car il est décidé à mourir et à mettre fin, par sa mort, à la malédiction qui poursuit sa famille. En vain le chœur lui rappelle qu'il doit un souverain à cette terre orpheline, puisqu'il lui a ôté l'autre : « Il faut d'abord, répond don César, que j'acquitte ma dette envers les dieux delà mort. Un autre dieu prendra soin des vivants. » Alors Isabelle, par un mouvement naturel et sublime, apprenant que ce fils qu'elle a maudit

1 « La tribulation crée la patience, la patience crée l'expérience, l'expérience crée l'espoir. » (Saint Paul aux Romains, chap. v, v. 3 et 4.) Voilà la véritable marche du malheur et de la consolation. C'est cette marche que Schiller suit dans le tableau qn'il fait du malheur de don Céiar et de Béatrix.

veut se tuer, revient le supplier de vivre ; elle révoque sa malédiction. « Une mère, dit-elle, ne peut maudire le fds qu'elle a porté dans son sein et enfanté avec douleur. Le ciel n'écoute pas ces vœux impies : du haut des voûtes brillantes, ils retombent chargés de larmes. Vis, mon fils! j'aime mieux voir le meurtrier de mon enfant que de les pleurer tous deux. » Don César remercie sa mère de ses supplications, qui sont un pardon : maintenant sa mort sera plus douce, car il est toujours décidé à mourir. « Quand un même convoi réunira la victime et le meurtrier, quand une même tombe renfermera leur poussière, ta malédiction sera désarmée et tu ne sépareras plus tes deux fils. Les larmes versées par tes yeux couleront pour l'un comme pour l'autre. La mort est un puissant intercesseur : alors les feux de la colère s'éteignent, la haine s'apaise, la douce pitié, sous l'image d'une sœur, pleure en serrant dans ses bras l'urne funèbre. Ne m'arrête donc pas, ma mère ; laisse-moi descendre dans la tombe et apaiser le sort ' . »

Qu'opposer à ce désespoir qui dans la mort cherche l'expiation et le pardon? Une dernière ressource reste à cette mère désolée. Elle appelle sa fille, cette Béatrix si cruellement aimée par les deux frères, et elle lui demande de pardonner au meurtrier de son amant; que dis-je? de le supplier de vivre. Mais Béatrix elle-même veut mourir; elle veut, dit-elle, apaiser la Furie attachée à leur famille. Vaines raisons, qui ne trompent pas don César encore amant

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ou encore jaloux, même après son crime : « Non, dit-il amèrement; Béatrix veut rejoindre celui qu'elle aimait.

BÉATRIX

« Portes-tu envie à la cendre de ton frère?

DON CÉSAR

« Il vit d'une vie heureuse dans ta douleur. Moi, je serai à tout jamais mort parmi les morts.

BÉATRIX

« 0 mon frère!

don césar, avec V expression de lapins vive passion. o Ma sœur, est-ce sur moi que tu pleures?

BÉATRIX

« Vis pour notre mère!

.don césar recule.

« Pour notre mère?

béatrix se penche sur lui.

« Vis pour elle, et console ta sœur.

LE CHOEUR

a Elle a vaincu : il n'a pu résister aux touchantes supplications de sa sœur. Mère inconsolable, rouvre ton cœur à l'espérance. Il consent à vivre; ton fils te reste.

don césar, se tournant vers le cercueil de son frère.

« Non, mon frère, je ne veux pas te dérober ta victime. J'ai vu les larmes qui coulaient aussi pour moi. Maintenant mon cœur est satisfait; je te suis. »

(// se frappe d'un poignard et tombe mort aux pieds de sa sœur, qui se jette clans les bras de sa mère '.)

' Scène dernière.

DANS VOLTAIItE ET SCHILLER. 239

Je n'ai point voulu interrompre cette lamentable scène. 11 est cependant quelques réflexions que je ne puis pas m'cmpècher de faire.

La mort de don César a quelque chose de touchant et d'élevé. Il est pardonné par sa mère, supplié par sa sœur, consolé par elle : il pourrait vivre. Il mourra cependant, parce qu'il a tué, parce que le meurtre doit s'expier; mais il jouit dans sa mort de tous ces sentiments dont il refuse de jouir dans sa vie. Il meurt pleuré et aimé; surtout, et c'est là l'idée qui le louche à ses derniers moments, il meurt réconcilié avec son frère, et réconcilié par sa mort même, qui est une expiation et un désaveu de sa fureur. Il y aurait sans doute une plus grande et plus pénible expiation, ce serait de supporter la vie, et de réparer le mal par une austère pénitence, soit celle du cloître, soit celle de la royauté vouée au soulagement et à l'ingratitude du peuple. Le dénoûment serait plus chrétien ; il serait moins dramatique, parce qu'il ne s'accomplirait pas sous nos yeux , et ne se terminerait pas avec la pièce. Quoi qu'il en soit, la mort de don César nous inspire une émotion grave et gêné rcuse; elle nous attendrit, mais elle nous consoL, tristement, comme font toutes les bonnes et vraies consolations.

A côté de ce sentiment général, qui est bon et généreux, que de sentiments faussement exaltés ou faussement profonds! Qu'est-ce, par exemple, que ces sentiments d'amour ou de jalousie que don César semble avoir gardés pour sa sœur jusqu'aux derniers moments? Eh quoi! à l'instant même où il vient d'être maudit par sa mère comme un fratricide, don

César retient sa sœur, qui veut suivre sa mère, et lui dit :

« Reste, ma sœur; ne me quitte pas ainsi. Que ma mère me maudisse, que ce sang crie vengeance contre moi, que tout le monde me condamne! mais toi, ne me maudis pas : de toi je ne puis le supporter. (Béatrix jette un regard sur le corps de don Manuel.) Ce n'est pas ton amant que j'ai tué, c'est ton frère et le mien. Celui qui est mort ne t'appartient pas de plus près que celui qui est vivant, et moi je mérite plus de pitié, car il est mort innocent, et je suis criminel. (Béatrix jond en larmes.) Pleure ton frère; je pleurerai avec toi, et, de plus, je te vengerai. Mais ne pleure pas ton amant : je ne puis supporter que tu accordes au mort cette préférence ' .

Quel singulier mélange de sentiments graves et subtils! Quoi! jaloux encore, même à travers son désespoir ! Jalousie toute spirituelle et toute sentimentale, je le crois , qui vise seulement à être aimé et pleuré comme un frère, mais qui se souvient cependant que Béatrix pleure autrement son autre frère, et qui ne peut le supporter. Je sais bien que, tant qu'il reste de l'homme, il reste en lui de la passion, et que don César, tout désespéré et tout maudit qu'il est , peut se souvenir qu'il a aimé sa sœur et qu'elle en aimait un autre; mais, de même que dans le corps les grandes souffrances étouffent les petites, de même dans l'âme les bonnes et les grandes pensées doivent aussi étouffer les petites. Vendôme, après son crime et son repentir, n'est plus amoureux

ni jaloux : il cède Adélaïde à son frère Nemours, il se punit. Don César aussi veut se punir; il veut, de plus , se réconcilier, s'unir par la mort même avec son frère et expier ainsi la haine fatale de leur vie. C'est là une pensée généreuse, qui ne s'accorde pas avec les retours mesquins de la jalousie.

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