‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 33 sur 47 · ENSEMBLE · texte numérisé non relu

ENSEMBLE

Et nous, plus mis 'râbles sœurs!

Éclatez, mes sanglots!

IS.MENB.

Coulez, coulez, mes pleurs!

Cette belle traduction n'a pour moi qu'un défaut : M. Delavigne a oublié le chœur qui, dans Eschyle, interrompt de temps en temps les plaintes des deux sœurs ; et cet oubli est significatif. Entraîné par les habitudes de la tragédie moderne , M. Delavigne a cru que ces deux sœurs, pleurant leurs frères morts, étaient les personnages principaux d'Eschyle.

1 Henri VI, IIe partie.

ce qu'il a de confus et de discordant : ce sont des cris qui s'élèvent çà et là, ce sont des injures qui succèdent à des flatteries, ce sont les vicissitudes tumultueuses d'une assemblée populaire. Mais dans Shakespeare même, ces sentiments divers sont exprimés par des personnages particuliers qui se prêtent au mouvement du dialogue et qui l'animent. L'art de donner une voix commune et distincte à la fois aux grandes émotions de la foule, à la colère, à la douleur ou au péril, cet art admirable semble perdu avec le chœur antique et depuis Eschyle. Là seulement, grâce à ce personnage collectif, la diversité s'accordait avec l'unité, et la confusion était ramenée à l'ordre; là seulement le peuple avait une voix et une figure dignes de lui, c'est-à-dire profonde et forte comme celle d'une foule , expressive et ferme comme celle d'un homme.

Le changement qui s'est fait dans la tragédie , l'ascendant que le dialogue a fini par prendre sur l'hymne, et les personnages sur le chœur, n'est nulle part plus visible que lorsqu'on passe des Sept chefs d'Eschyle aux Phéniciennes d'Euripide.

Euripide n'a pas voulu se priver du tableau que fait Eschyle de Thèbes assiégée par l'armée ennemie ; mais il ne prend pas pour témoin et pour interprète de ce spectacle un chœur nombreux et alarmé : il prend un des personnages qui tiennent le plus de place dans le drame, Antigone; et ce sont les sentiments d' Antigone et son hésitation à faire des vœux pour les Thébains ou pour les Argiens, puisqu'elle a un frère dans l'un et dans l'autre camp,

qui font L'intérêt de la scène. Les émotions individuelles de la sœur remplacent les émotions générales du chœur.

Avant de nous montrer dans Antigone le personnage tragique, la sœur dévouée et généreuse, Euripide, qui prête volontiers h ses personnages une simplicité et une naïveté un peu artificielles, nous montre d'abord la jeune fille qui se récrie de terreur et d'admiration à l'aspect de la plaine étincelante d'armes et de soldats.

« 0 divine fille de Latone, Hécate, toute la plaine étincelle comme une masse d'airain ■ . »

Cependant, à travers la curiosité timide de la jeune fille qui, pour voir l'armée ennemie, est montée, à l'aide d'une échelle, sur le toit de la maison, parait aussi la tendresse de la sœur. Antigone cherche surtout à apercevoir son frère Polynice; c'est lui que ses yeux essayent de découvrir dans la plaine , et, dès qu'elle l'a vu : « Ah ! que ne puis-je, s'écriet-elle, telle qu'un nuage emporté par le vent, fendre l'air de ma course rapide, voler auprès de mon frère et serrer dans mes bras ce malheureux exilé! Ah qu'il est beau sous ses armes d'or! il resplendit comme les rayons du soleil levant2. »

Ce cri de tendresse fraternelle indique à la fois quel sera le caractère d'Antigone, et quel sera aussi le caractère de la tragédie d'Euripide. Nulle part, en effet, Euripide n'a exprimé plus vivement la force et la grandeur de ces affections de famille qui tempèrent, par un contraste touchant, l'horreur des liai-

1 Traduction <lo M. Artaud, t. I, pige 2 >2, 184Î,

2 Ibid.j page tos.

nés fraternelles. 11 n'y a pas de frères qui se haïssent plus énergiquement qu'Étéocle et Polynice ; mais, en retour, il n'y a pas de sœur plus tendre et plus dévouée qu'Antigone; il n'y a pas non plus de mère plus touchante en son amour que Jocaste. Voyez, quand Polynice vient dans Thèbespour avoir une entrevue avec son frère , quelle joie ressentent Jocaste et Antigone en revoyant ce fils et ce frère si longtemps absent : « 0 mon fils ! dit Jocaste, enfin, après tant de jours si longs, je te revois! Entoure de tes bras le sein de ta mère ; que mes lèvres pressent tes joues, et que tes cheveux noirs ombragent mon sein ! Tu es donc enfin rendu à ta mère, contre tout espoir et contre toute attente ! Que pourrai-je te dire? Comment mes mains caressantes, mes paroles émues et cette folle joie qui me fait bondir auprès de toi, exprimeront-elles mon bonheur perdu que je retrouve enfin ■ ? »

Alors s'engage entre le fils et la mère un dialogue plein de la simplicité touchante des affections de la famille, plein aussi des idées particulièrement chères aux Grecs : je veux dire l'amour de la patrie et l'horreur de la terre étrangère. Les paroles ne se pressent pas confusément sur leurs lèvres comme cela se voit parfois dans les drames modernes , où les interjections remplacent volontiers les sentiments. Polynice exprime d'abord l'émotion qu'il ressent en revoyant, « après tant d'années, ce palais, ces autels des dieux, ces gymnases où il fut élevé. » Puis viennent les questions d'une longue ab-

1 Taduetion doM. Artaud, page 2!S.

scnce : — Que fait son père';' que font ses deux sœurs ? gémissent-elles de l'exil de leur frère ? Hélas! tout est triste et gémit dans le palais d'OEdipe, Œdipe sur ses malheurs, Antigone et Ismène sur la haine qui divise leurs frères, Jocaste sur sa destinée, puisque c'est à elle que se rattachent toutes les horreurs de sa famille. Cependant, parmi tous les maux de cette race, il en est un dont Jocaste n'a point encore d'idée, et qui l'effraie d'autant plus : c'est le mal de l'exil,c'est celui qu'a ressenti son fils Polynice. Elle connaît tous les autres malheurs, elle les a soufferts; mais l'exil ! voilà le malheur qui étonne et qui inquiète Jocaste : « Mon fils, lui dit-elle en hésitant, perdre sa patrie, est-ce un grand mal? — Oui, bien grand, ma mère, répond l'exilé, et plus grand à l'épreuve qu'on ne peut l'exprimer.

JOCASTE

« En quoi consiste-t-il ? Que souffrent les exilés?

POLYNICE

« Une souffrance horrible : ils n'ont plus la liberté de parler.

JOCASTE

« Ne pouvoir dire ce que l'on pense, c'est la condition d'un esclave...

POLYNICE

« L'intérêt nous condamne à cette servitude contre nature.

JOCASTE

« L'espérance, dit-on, nourrit l'exilé.

POLYNICE

« Son œil souriant fait des promesses; mais elle les fait attendre...

JOCASTE

« La patrie, je le vois, est chère à tous les cœurs.

POLYNICE

« Plus chère que tu ne pourrais l'exprimer ■ . » Dialogue touchant, mais vraiment grec et vraiment antique. Voilà cet amour de la patrie qui n'est jamais plus grand que dans les citoyens des petites républiques, comme étaient celles de la Grèce! Voyez l'exilé de Florence, le Dante, et comme lui est dure la montée de l'escalier étranger. Pour le Grec comme pour le Florentin, pour les membres de ces petits et brillants États du monde ancien et du moyen âge, l'amour de la patrie a une force et une douceur toutes particulières. Dans les sociétés modernes, où nous sommes un peu cosmopolites, grâce au nivellement des mœurs et des idées chaque jour plus sensible en Europe, les héros tragiques sont toujours prêts à répéter l'adage : « Que l'homme de cœur trouve sa patrie partout : Omne solum forti patria est. » Et même, si j'en crois quelques-uns, le riche qui peut transporter sa fortune dans son portefeuille, trouve aussi sa patrie partout. Mais le Grec, habitué dans sa patrie aux soins de la vie publique, qui, chez les anciens, tenaient une si grande place, se trouvait oisif et impuissant dès qu'il était exilé. L'agora, la tribune, les autels publics, tous ces appareils de la patrie et de la liberté, si chers au citoyen, parce qu'ils l'entretiennent de sa force et de sa puissance, irritaient la douleur de l'exilé, parce qu'il les sentait muets pour lui. Qui pouvait-il y invoquer? Les

1 Traduction du M. Artaud, pages 814 à 217.

dieux? ce n'étaient point ses dieux indigètes. Les lois? il ne les avait pas confirmées par son suffrage. Les souvenirs et les monuments? ce n'étaient point ceux de ses ancêtres. Que faire donc, sinon apprendre la nécessité de se taire et de se contraindre? Dans l'antiquité, n'être plus citoyen, c'était à peine être homme, c'était, commele dit Jocaste, devenir esclave. L'entretien entre Polynice et sa mère indique quel était sur les Grecs l'ascendant de la patrie, et combien d'idées saintes, généreuses et douces se rattachaient à ce mot. L'entrevue entre les deux frères le montre encore mieux. Dans cette entrevue, en effet, Polynice a pour lui la justice et la pitié : il est exilé et malheureux, il a longtemps souffert, sa mère et sa sœur Antigone reconnaissent ses droits ; mais il porte les armes contre sa patrie. Cette faute efface tous ses droits. Étéocle est injuste, violent, parjure; mais il défend sa patrie. Ce mérite couvre ses injustices , et c'est par là qu'il l'emporte sur son frère. En vain Polynice invoque les autels des dieux de ses pères : « Tu veux les renverser! s'écrie Etéocle.

POLYNICE

« Dieux, écoutez-moi!

ÉTÉOCLE

« Quel dieu t'écoutera, toi qui t'armes contre ta patrie ?

POLYNICE

« 0 temples des dieux aux blancs coursiers!

ÉTÉOCLE

« Ils te détestent.*

POLYNICE

« On me chasse de ma patrie-

ÉTÉOCLE

« N'es-tu pas venu pour en chasser les citoyens ?

POLYNICE

« Et par une injuste violence, grands dieux!

ÉTÉOCLE

« C'est à Mycènes, et non ici, que tu dois invoquer les dieux.

POLYNICE

« Tu es un impie.

ÉTÉOCLE

« Mais je ne suis pas comme toi ennemi de ma patrie.

POLYNICE

« Toi qui me chasses et me dépouilles!

ÉTÉOCLE

« Et de plus, je te tuerai.

POLYNICE

« 0 mon père! entends-tu ce que je souffre?

ÉTÉOCLE

« Oui, car il sait ce que tu fais.

POLYNICE

« Et toi, ma mère?

ÉTÉOCLE

« Il ne t'est pas permis de nommer ta mère.

POLYNICE

« 0 ma patrie !

ÉTÉOCLE

« Pars de ce pays.

POLYNICE

« J'en partirai; mais que du moins je puisse voir mon père !

ÉTÉOCLE

« Tu ne l'obtiendras cas

POLYNICE

« Mes jeunes sœurs.

ÉTÉOGLE.

« Tu ne les verras plus.

POLYNICE

« 0 mes soeurs!

ÉTÉOCLE

« Pourquoi les appelles-tu, toi leur plus grand ennemi ' ? »

C'est donc en vain que cet exilé atteste les dieux de sa patrie ; que ce fils demande à voir son père ; que ce frère veut embrasser ses sœurs : un mot, toujours le même, un mot inflexible et inexorable, un mot vraiment antique et vraiment grec, le repousse obstinément : il est l'ennemi de sa patrie !

Lorsqu'on passe des Phéniciennes d'Euripide à la Thébaïde de Sénèque, tout change. Ce sont encore les mêmes noms; mais ce ne sont plus, pour aimi dire, les mêmes personnages, tant est grande la métamorphose! Il n'est pas, en effet, un seul caractère que Sénèque n'ait reçu des mains d'Euripide, simple et grave, naturel et grand, et dont il n'ait fait un déclamateur sentencieux. La première métamorphose, et la plus curieuse, est celle d'QEdipe. Dans Eunpide, OEdipe est caché au fond du palais, enseveli dans ses chagrins et dans ses remords ; il est comme le génie fatal et mystérieux de sa famille et de sa patrie ; il ne paraît pas, mais c'est à lui que tout se rapporte, c'est de lui qu'émanent toutes les douleurs de Jocaste et d'Antigone, toutes les fureurs

1 Traduction de !\I Artaud, pages izc et »27.

de Polynice et d'Étéocle; c'est de lui que tout le monde s'entretient à voix basse et avec une sorte de terreur. Cependant, quand ses fils se sont massacrés l'un l'autre, quand Jocaste s'est tuée sur le corps de ses enfants, Œdipe, aux cris d'Antigone restée seule entre tant de morts, Œdipe sort de sa retraite ; il arrive sur la scène aveugle et chancelant, il demande à sa fille quel est le nouveau crime ou le nouveau malheur qui cause ses lamentations. Alors Antigone lui raconte la mort de ses fils, la mort de Jocaste. En même temps Créon lui déclare qu'il faut qu'il abandonne Thèbes : «Pars ! Ce que je te dis n'est pas pour t'outrager, et je ne suis pas ton ennemi ; mais je crains que ton mauvais génie n'attire encore quelque calamité sur cette contrée ' . » Œdipe , avec ses yeux sanglants et aveugles , Œdipe exilé excite en nous une profonde pitié, qui s'accroît encore et qui s'élève à l'aide de l'admiration que va nous inspirer le dévouement d'Antigone. Elle pourrait régner à Thèbes avec Hémon, fils de Créon ; mais elle aime mieux l'exil et le malheur avec Œdipe, qu'un trône à Thèbes avec l'idée de son père mourant abandonné. « Eh quoi! dit-elle, je prendrais un époux, et je te laisserais seul dans l'exil, mon père! — Reste et sois heureuse ; pour moi, je saurai supporter mes maux. — Eh qui prendra soin de toi, privé que tu es de la vue1? » Elle suivra donc son père. Qu'il ne lui parle pas des humiliations que rencontre la fille d'un pauvre aveugle : elle voit la gloire où le monde voit la honte. Ils s'apprêtent à partir, le père soutenu et

' Traduction de M. Artaud, page 863.

2 Ibid., page 268.

guidé par sa fille ; mais, avant de partir, le vieillard demande à toucher une dernière fois les cadavres de sa femme et de ses enfants : « Ma fille, guide-moi, que je touche le corps de ta mère.

« La voilà ; porte ta main sur ces restes chéris.

ŒDIPE

« 0 ma mère ! ô mon épouse infortunée !

« Digne objet de pitié , tous les maux ont à la fois fondu sur elle.

ŒDIPE

<f Où est le corps d'Étéocle et celui de Polynice?

« Les voici étendus à côté l'un de l'autre.

ŒDIPE

« Pose ma main tremblante sur leurs visages glacés.

« Tiens, touche de tes mains les corps de tes enfants.

ŒDIPE

« Chers et malheureux fils d'un trop malheureux père ! ' »

Quel spectacle! ce vieillard aveugle cherchant à tâtons les corps de sa femme et de ses enfants, ces mains paternelles touchant une dernière fois le visage glacé de ses fils. Ah ! il les a maudits vivants : un dieu le poussait ■ ; mais leur mort a désarmé la

1 Traduction de M. Artaud, page 269.

2 • Allons , je ne suis pas naturellement assez insensé pour avoir eiercé une telle fureur contre la vie de rues fils , si un dieu ne ni'v avait poussé. » [Ibid., page 264.)

malédiction paternelle ou plutôt a dissipé la fureur insensée qui l'égarait. Maintenant que le sort d'OEdipe est accompli, maintenant que l'exil qu'il va subir est la dernière épreuve que lui avait prédite Apollon, il pardonne à ses fils, il les pleure, il les bénit dans leur mort que les dieux seuls ont voulue et qu'un père n'eût jamais souhaitée. Tout s'explique maintenant, parce que tout s'approche de la fin suprême. L'Œdipe parricide et incestueux, l'Œdipe qui de ses mains sanglantes s'e&t arraché les yeux, qui a maudit ses fils et qui remplissait Thèbes de ses cris funèbres, ce n'était pas Œdipe lui-même, c'était l'instrument et la victime des dieux. Le véritable Œdipe ne se retrouve qu'entre les cadavres de sa femme, de ses deux fils, et le pieux dévouement de sa fille ; qu'au moment où il se met en route pour aller trouver son tombeau, car il sait où les dieux ont marqué sa sépulture. Qu'il parte donc, qu'il aille toucher ce but prédit à sa vie ; qu'il parte calme et purifié par les approches de la mort , digne de pitié par les bons sentiments qu'il a retrouvés aux bords de la tombe, digne de pitié surtout, puisqu'il inspire à sa fille une si sainte affection, et que, quoi qu'il ait fait , le père d'Antigone est sacré à nos yeux.

Voilà l'Œdipe d'Euripide, voilà comment le poète grec achève et tempère le tableau qu'il a fait des malheurs d'Œdipe et de la haine de ses fils. Le parricide, l'inceste, les meurtres fraternels, toutes les vieilles horreurs de la race de Laïus s'éloignent et disparaissent : nous ne voyons plus qu'un vieillard aveugle, soutenu et consolé par sa fille ; les vertus

de la famille l'emportent sur les crimes de la fatalité.

Combien est différent l'Œdipe de Sénèque! L'Œdipe grec ne parle de ses malheurs ou de ses crimes qu'avec une sorte de terreur, et les renvoie aux dieux. L'Œdipe romain les prend hardiment à son compte; il semble s'en enorgueillir et s'en faire un affreux privilège. Lorsqu'un envoyé de Thèbes le supplie d'empêcher ses fils de s'entre-tuer : « Qui? moi ! » s'écrie-t-il en homme qui se complaît dans l'horreur de sa destinée plutôt qu'il ne s'en afflige, « qui? moi! il y a des crimes à commettre, et je les empêcherais ! il y a du sang à verser, le sang le plus cher, et je l'interdirais! non! mes crimes excitent l'émulation de mes enfants : ils me suivent dans la carrière; je reconnais mon sang, je les approuve et je les exhorte à ne pas dégénérer de leur père ' . . . » Et, comme Antigone insiste pour qu'il se fasse l'arbitre de la paix entre Polynice et Étéocle , Œdipe alors, se livrant à tout l'emportement de la douleur et surtout de la déclamation, « La paix ! s'écrie-t-il, moi ramener la paix entre mes fils ! Oh ! mon cœur est gonflé de colère , ma douleur est immense , elle bouillonne dans mon sein, et je sens que je désire quelque chose de plus terrible encore que les coups du destin et la fureur de mes fils. Ce n'est pas assez de la guerre civile : que le frère s'élance contre son frère! C'est trop peu encore : pour que le crime

* Ego ille sum, qui seelera committi vetem

Et abstincre sanguine a caro marins

Doceam? . ,

(Sénèque, Thèbaïde, vers 3*8.)

s'accomplisse d'une manière digne de moi, digne de ma couche nuptiale, donnez-moi des armes, donnez ! je ne suis encore que parricide... Mais non, je n'irai pas; je ne veux plus sortir de cette sombre forêt, je veux rester caché dans les flancs de cet antre ténébreux '. »

Que d'antithèses! que d'hyperboles! et, dans les dernières paroles, quel entassement prétentieux des fureurs de l'homme et des horreurs de la nature! C'a été, je le sais bien, pendant quelque temps, un des procédés de la littérature moderne, d'établir je ne sais quelle symétrie entre l'homme et la nature, entre la sombre obscurité des forêts solitaires et les forfaits du méchant. Tout scélérat avait sa caverne, sa nuit et son orage; point de crimes quand le jour était pur, quand la lune était douce et sereine; la fureur des passions attendait, pour éclater, la fureur des tempêtes. Ce procédé était, comme on voit, renouvelé de Sénèque, qui ne se contente pas des malheurs de l'OEdipe antique, mais qui fait un OEdipe à sa guise, prétentieux, affecté, déclamateur, commentant et paraphrasant ses crimes, mettant ses infor- ! u nos en scène et songeant même aux décorations, puisqu'il va se cacher d'une façon pittoresque au. fond d'un antre environné de forêts 2.

i Villes modestes dedîtum menti senem

Placidœquc amaiitcm pacis ad partes vocas?....

^Sénèque, Thébaïde, vers sso.) 2 Je dois remarquer que, depuis quelque temps, le scélérat de caverne a fait place, dans la littérature, au galérien du grand monde et à l'assassiii de Lunnc compagnie. Le contraste est substitué à la symétrie; niais le procédé n'en est pas moins mécanique.

La Jocastede Sénèque n'est pas moins sentencieuse et moins déclamatoire que son Œdipe, et, par malheur, c'est la Jocaste de Sénèque que Garuier, Ilotrou et Racine ont été assez mal avisés pour imiter, au lieu de celle d'Euripide'.

Ce n'est pas, en effet, dans Euripide, mais dans Sénèque, que Racine a trouvé le conseil que Jocaste donne à Polynice d'aller, en véritable chevalier errant, conquérir un royaume en Asie, au lieu de s'obsliner à vouloir régner dans Thèbes :

Quoi ! votre ambition serait-elle bornée A régner tour à tour l'espace d'une année? Cherchez à ce grand cœur, que rien ne peut dompter, Quelque trône où vous seul ayez droit de monter. Mille sceptres nouveaux s'offrent à votre épée, Sans que d'un sang si cher nous la voyions trempée. Vos triomphes pour moi n'auront rien que de doux , Et votre frère même ira vaincre avec vous*.

Ce n'est pas dans Euripide non plus, mais dans Sénèque, que Jocaste, voulant consoler Polynice qui

1 Dans l'entrevue des Jeux frères, la Jocaste du vieux Garnier sait trouver quelques paroles louchantes :

C'est à vous de quitter les armes le premier, dit-elle à Etéocle :

Laissez-les, je vous prie, pour un petit espace,

Afin que PoJvnice à mon aise j'embrasse.

Après son loDg esil, c'est mon accueil premier.

Hélas! et j'ai grand' peur que ce soit le dernier

Désarmez-vous, enfants! est-ce chose séante

Que vous tenir armés, votre mère présente?

* Les Frères ennemis, acte îv, scène a

s'indigne à l'idée que son frère ne sera point puni de son parjure, lui dit gravement : « Ne crains rien, il ne sera que trop puni : il régnera1. » Et Racine, paraphrasant cette pensée qu'il eût craint de traduire, parce qu'en 1664, en face de Louis XIV, il n'était ni poli de regarder la royauté comme une punition, ni surtout lacile de le faire croire, Racine fait dire à Jocaste, parlant à Polynice de son frère :

Si vous lui souhaitez , en effet , tant de mal , Élevez -le vous-même à ce trône fatal.

Ce trône fut toujours un dangereux abîme ; La foudre l'environne aussi bien que le crime. Votre père et les rois qui vous ont devancés , Sitôt qu'ils y montaient, s'en sont vus renversés*.

Le mot de Sénèque est d'un républicain d'école; les vers de Racine sentent un peu la chaire chrétienne, qui regarde les grandeurs de ce inonde comme des pièges et des dangers. Mais, quelle que soit la couleur différente que le poète de la cour de Néron et le poète de la cour de Louis XIV aient donnée à /eur pensée, la pensée est la même, et Racine imite évidemment, dans sa tragédie, le déclamateur qu'il critique dans sa préface3.

' Ne metue ; pœnas et quideni solvet graves : Regnabit.

(Sénèque, Thébaide, vers 6* S.)

5 Les Frères ennemis, acte iv, scène 3.

3 Racine prétend, dans la préface dos Frères ennemis, qu'il a dressé son plan sur les Phéniciennes d'Euripide : Car, dit-il, pour la TWbaille '[m est dans Sénèque, je suis un peu dans l'opinion d'Heinsius, çt je tiens comme lui que non-seulement ce n'est point une tragédie de Sénèque, mais que c'est plutôt l'ouvrage d'un déclamateur qui ne savait ee que c'était que tragédie. »

Parmi les poètes qui ont traité le sujet de. la Thèbaïde, je n'ai point jusqu'ici parlé d'Alfieri.

Je sais gré à Alfieri d'avoir voulu imiter Euripide; mais il est singulier que les poètes qui ont voulu imiter Euripide aient tous, dans l'exécution, oublié leur projet. Les Frères ennemis de Racine ne ressemblent pas aux Phéniciennes d'Euripide, le Polynice d'Alfieri n'y ressemble pas davantage. Alfieri a voulu, comme Euripide, que nous pussions nous intéresser à Polynice, et il fait dire par Jocaste et par Antigone que Polynice a de meilleurs sentiments que son frère ; mais ces bons sentiments, Alfieri a omis de les développer. Le poëte grec, dans l'entrevue entre Jocaste et Polynice, nous montre combien Polynice a ressenti les maux de l'exil ; et, dans la scène entre les deux frères, lorsque Polynice est chassé par Ètéocle, nous l'entendons demander au moins la faveur de voir ses sœurs et son vieux père. Ce n'est donc pas seulement sur parole que nous croyons aux bons sentiments du Polynice d'Euripide : nous les voyons éclater. Dans Alfieri, rien de pareil : Polynice est aussi violent dans sa haine que l'est son frère ; il se défie même, comme le Polynice de Sénèque, de sa mère et de sa sœur: « Vous-mêmes, dit-il, qui semblez m'aimer, qui sait si vous m'êtes fidèles ou perfides? qui sait si vous n'avez pas la pensée de me trahir? Vous êtes ma mère, et vous, vous êtes ma sœur, mais qu'importe? ces noms, partout sacrés, à Thèbes sont redoutés1. » Ce n'est qu'à la dernière scène, lorsque Étéocle mourant est ramené dans son

' Alfieri, Polynice,

290 LES FRÈHES ENNEMIS

palais avec Polynice blessé, mais vainqueur, ce n'est qu'à ce moment qu'éclatent, presque avec excès, les bons sentiments de Polynice. Il déteste sa victoire, il se jette aux genoux de son frère mourant, il veut mourir avec lui afin de l'accompagner chez les morts, afin d'être encore son sujet; il lui demande seulement de lui pardonner. La mère et la sœur s'unissent aux prières de Polynice et supplient Étéocle de ne pas mourir sans avoir pardonné : « Mon fils, dit Jocaste, ne refuse pas à ton frère le suprême embrassement qu'il implore de toi. Tu n'as que bien peu de temps encore; honore-toi par ta clémence.» Étéocle alors, s'élevant avec effort sur son lit, « Vous le voulez, ma mère, dit-il, viens donc, mon frère, viens dans les bras de ton frère mourant, du frère que tu as tué ; viens, et, dans ce dernier embrassement, reçois de moi... la mort que je te gardais (il le poignarde).

JOCASTE

« 0 trahison! ô crime!

« Ah ! mon frère !

ÉTÉOCLE

« Je suis vengé, je meurs et je te hais.

POLYNICE

« Le châtiment est égal au crime. Je meurs et je te pardonne. »

Alfieri emprunte d'Euripide l'idée de faire de Polynice un personnage moins cruel et moins dur qu'Étéocle; mais cette idée, il a oublié de la développer pendant le cours de sa tragédie, et au dénouement il l'a exagérée : car son Polynice devient une

sorte de repentant et de martyr chrétien, tandis qu'Étéoele, au lieu de rester ce qu'il est dans Euripide, un guerrier farouche et dur, devient, dans Alfîeri, un iraitre et un assassin, le poëte italien ayant exagéré du même coup le mal et le bien, la haine dans Étéocle, le repentir dans Polynice. Euripide, dans l'agonie des deux frères, semble avoir voulu établir une sorte de rapprochement et d'harmonie entre leurs dernières pensées : ils font l'un et l'autre de pieux et tendres adieux à leur mère et à leur sœur, Polynice avec quelques paroles entrecoupées par la mort, Étéocle avec ses yeux mouillés de larmes pour exprimer sa tendresse. Ils meurent ainsi dans la même affection et dans une affection pieuse et douce. Voilà l'art grec, qui aime à adoucir les contrastes et à sauver les dissonances. Alfieri, au contraire, choisit à dessein les derniers moments de ces deux héros pour pousser jusqu'à l'excès l'antipathie de leurs sentiments, fidèle en cela au procédé de l'art moderne, qui cherche volontiers les oppositions,

CE LA PIÉTÉ ENVERS LES MORTS. — L'AntigOïie DE SOPHOCLE.

— Les Suppliantes d'euripide. — La Thébaïde de stace.

— Iss Nuits d'young.

La piété envers les morts touche à la fois aux sentiments de la famille et aux sentiments de la religion. Nous aimons à penser qu'entre les vivants et les morts il y a des liens d'affection qui se conservent, en dépit de l'agitation de la vie pour les uns, et de l'immobilité du tombeau pour les autres. Ce qu'il y a d'obscur et de mystérieux dans la mort vient aider à l'illusion de notre amitié. Ces morts aimés, quoique invisibles, et présents encore aux yeux de l'âme, quoique cachés désormais aux yeux du corps, que sont-ils? Ont-ils quelque part à l'immortalité des dieux? ou bien ont-ils seulement une forme et une ombre de la vie? Qu'est-ce que leur ôte la sépulture? Qu'est-ce qu'elle leur conserve? Profond mystère qui se prête à la plus douce des superstitions et qui s'accorde volontiers avec la religion ! En effet, le respect des dieux, le culte des ancêtres et la piélé envers les morts, ce qui est immortel et ce qui est ancien, sont des idées voisines l'une de l'autre. Elles se rapportent toutes à quelque chose qui nous est supérieur sans nous être étranger, à la puissance sou-

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