‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 32 sur 47 · LES SOEURS DE PSYCHÉ · texte numérisé non relu

LES SOEURS DE PSYCHÉ

Là les sœurs de Psyché, dans l'importune glace D'un miroir que sans cesse elles avaient en face, Revoyaient leur cadette heureuse et dans les bras, Non d'un monstre effrayant, mais d'un dieu plein d'appas1.

La Fontaine a eu raison de punir les deux envieuses par où elles avaient péché. C'est le propre, en effet, de l'envie de se servir à elle-même de bourreau. L'envieux ne peut pas supporter le bonheur d'autrui; mais par là en même temps il détruit le sien. Dieu a voulu que tout se tînt dans le monde. Le bonheur du prochain tient au nôtre , et les bienveillants sont volontiers heureux. Le mal aussi entraîne le mal, et le méchant est aisément malheureux. L'envieux voit avec colère la félicité d'autrui ; mais cette vue même le ronge et le consume. 11 la voudrait anéantir d'un regard; mais ce regard même rentre dans son âme et lui devient une insupportable torture. Aussi Lamothe Le Vaycr dit quelque part que Dieu ne pourrait pas mieux punir un envieux que de le loger dans son paradis, s'il était possible qu'il y entrât avec cette passion, parce que la félicité des autres le lui rendrait un enfer2.

Ce tourment que donne à l'envieux la vue du bonheur d'autrui, n'est nulle part mieux représenté que par l'histoire d'Aglaure, dans les Métamorphoses d'Ovide. Aglaure, Hersé et Pandrose étaient trois sœurs , filles de Gécrops , belles toutes trois et qui

1 Livre II. — Corneille aussi a puni dans son drame les sœurs de Psyché ; mais leur châtiment n'a point avec leur crime ce rapport ingénieux et moral inventé par La Fontaine. (Voyez acte V. scène t.)

2 Lamotbe Le Vayer, Morale du Prince.

s'aimaient tendrement. Un jour qu'au milieu des jeunes fdles d'Athènes, dans la procession des Panathénées , elles portaient sur leur tête les corbeilles sacrées, Mercure, qui traversait les airs, s'arrêta, et, planant un instant sur le cortège, vit Hersé, la trouva plus belle que ses sœurs et l'aima. De là dans le cœur d'Aglaure un dépit ardent, une jalousie amère. Ovide explique cette jalousie par l'intervention d'une déesse allégorique, l'Envie, dont il décrit le temple et la figure. Les traits de l'allégorie sont brillants et ingénieux ; mais il n'est guère besoin de cette machine poétique pour expliquer le chagrin d'Aglaure. Mercure lui a préféré sa sœur ; Hersé est plus belle qu'Aglaure aux yeux du jeune dieu : voilà ce qui désespère Aglaure. L'Envie pourrait se dispenser de placer sa main froide et rouillée sur le sein de la jeune fille et de répandre dans son âme un venin fatal : cette sorcellerie mythologique est inutile. Il y a, pour irriter et pour consumer Aglaure, quelque chose de plus efficace que les poisons de l'Envie, l'idée de sa sœur épouse d'un dieu jeune et beau. Ajoutez que ce dieu , inquiet parce qn'il est amoureux, craint, tout dieu qu'il est, de ne pas plaire assez à la jeune Hersé. Aussi dispose-t-il avec art sa chevelure et les plis de son vêtement ; il resserre les brodequins ailés qui le soutiennent dans les airs ; il agite d'une main badine sa baguette magique ; Mercure enfin semble avoir lu les conseils que Y Art d'aimer donne aux jeunes chevaliers qui vont voir leurs maîtresses. Poui Aglaure ces soins et ces empressements d'un dieu sont un souci dévorant : elle hait le bonheur de sa sœur, sa haine le lui exagère, et elle meurt enfin, consumée

parle dépit de celte félicité qui n'est point pour elle'. Arabelle et Clarisse Harlowe dans les premières scènes du roman de Richardson , les sœurs de Psyché dans Corneille et dans La Fontaine, Aglaure dans Ovide, représentent, pour ainsi dire, les trois degrés de la jalousie entre sœurs. Arabelle est dépitée du triomphe involontaire que sa sœur a remporté sur elle; elle est loin de souhaiter la cruelle fin de Clarisse : sa vengeance se borne à vouloir qu'elle épouse M. Solmes, afin surtout de désespérer Lovelace. L'envie des sœurs de Psyché est plus ardente : elles vont jusqu'à conseillera Psyché un crime, espérant que ce crime, au moins, la rendra malheureuse. Aglaure, enfin, ne cherche pas à punir Hersé de son bonheur; mais elle meurt consumée par la jalousie. Nous pouvons, à l'aide de ces différents traits , concevoir tout entier ce sentiment d'envie qui , naissant souvent d'un rien, aboutit presque toujours à la ruine de ceux qui le ressentent et de ceux qui l'inspirent.

1 Nec se dissimulât : tanta est fiduiia formée.

Quae quanquam justa est, cura tamen adjuvat illam; Pcrmulcetque comas, cblamydernquo, ut pendeat apfe. Collocat ; ut limbus totumque appareat auium: Ut teres in dextra, qua somnos dueit et arcet, Virga sit ■ ut tersis niteant talaria plantis.

Dolore

Cecropis occulto mordetur; et anxia norte, Anxia luce gémit, lentaque miserrima tabe Liquitur, ut glacies incerto saueia sole; Felicisque bonis non secius uritur Herses. Quam quum spinosis i^nis supponitur herbis.

[Métamorphoses, livre II.)

Un autour italien du seizième siècle, Ansaldo Ceba ', dans sa tragédie des deux Sœurs de Capoue2, a fait le tableau, et je dirais volontiers l'histoire de cette jalousie entre sœurs , qui commence par la coquetterie et qui aboutit à la mort. Cette pièce peu connue ressemble, si l'on en supprime la forme dramatique, à quelqu'une des belles Nouvelles des conteurs italiens. C'est donc comme une nouvelle que je la raconterai ; seulement je mêlerai parfois au récit des aventures des deux jumelles les traits les plus expressifs du drame d'Ansaldo Ceba.

Annibal avait gagné la bataille de Cannes et s'approchait de Capoue. Le parti populaire voulait lui ouvrir les portes; le sénat, attaché aux Romains, voulait rester neutre. Le peuple l'emporta, et, courant au-devant des Carthaginois, il accueillit Annibal avec des cris de joie, comme un libérateur. Le chef du parti populaire, Pacuvius Calavius, reçut le Carthaginois dans sa maison, et il ne négligea rien pour faire honneur à son hôte. Calavius avait un fils et deux filles. Son fils Pérolîa était du parti des Romains et voyait avec horreur Annibal dans les murs de Capoue. Ses filles, au contraire, étaient du parti populaire, et elles étaient heureuses et fières de l'hôte ■Je leur père. Les dissensions de la place publique ont souvent ainsi leur contre-coup dans la famille. lYrolla assista au repas que son père donna le premier jour à Annibal; mais ni les prières de son père, ni les paroles que lui adressait Annibal ne purent changer le sombre maintien qu'il gardait; il refusa

1 Né à Gènes en i S 6 5 , mort en 16»». 3 Le gemelle Capovane.

même de boire et de faire les libations accoutumées à Jupiter hospitalier, voulant témoigner qu'Aimibal n'était point son hôte, quoiqu'il fût celui de son père. A la fin du repas, il sortit un instant de la salle, et, appelant son père, il lui montra une épie cachée sous son manteau, en lui disant qu'il était décidé à tuer Annibal , mais qu'il priait son père de vouloir bien dérober ses yeux à ce spectacle. Pacuvius épouvanté supplia son fils, par tous les liens qui unissent les pères aux enfants, de renoncer à cette fatale résolution : « Quoi! ensanglanter la table hospitalière!.... Non! son père périrait plutôt luimême et mettrait sa poitrine entre le glaive de son fils et le corps d' Annibal. » Pérolla fut vaincu par ces supplications, et, jetant son épéc loin de lui, iî rentra avec son père dans la salle du festin1.

Les deux filles de Caîavius , Trasilla et Perinda, assistaient aussi à ce repas, et elles y assistaient avec d'autres pensées et un autre maintien que leur frère. Piavies d'être affranchies, par l'ordre de leur père, de la contrainte et de la réserve du gynécée, elles cherchaient, à l'envi l'une de l'autre, à plaire au Carthaginois. Tout les y invitait : d'abord la coquetterie naturelle à leur sexe et à leur âge; l'esprit de parti, puisque, comme leur père, elles détestaient les Romains; l'idée de faire oublier, par leur enjouement, la mauvaise humeur de leur frère; la vanité d'avoir pour hôte le vainqueur de Trasimène et de Cannes; le goût enfin de l'extraordinaire, qui est propre aux femmes. De là bientôt , entre les deux sœurs, une émulation de soins et d'empressements

1 Titc Lire, livre XilII, ebap. yjii et ix.

auprès d'Annibal, qui leur devint funeste. Trasilla était fîère et ambitieuse ; elle aimait à causer avec Annibal des périls qu'il avait courus, des combats qu'il avait livrés, des conquêtes qu'il espérait faire. C'est par là que Didon aima Énée , et Desdemone Othello, Annibal avait un visage farouche et dur; l'histoire dit même qu'il était borgne. Mais Trasilla ne voulait pour amant ni un Ganymède ni un Narcisse. « Il me parla, dit Trasilla racontant son amour à sa nourrice Métrisca ; sa voix n'avait rien de l'accent farouche d'un soldat; sa parole était mélodieuse et douce. Il me disait qu'il m'aimait. Je ne sais pas ce que je lui répondis : ce fut un murmure confus qui s'échappait à peine de mes lèvres ; mais je le regardais, et je sais qu'à me voir il dut comprendre que je l'aimais. »

Une fois aimé, Annibal fut plus pressant ; il promit à Trasilla de l'épouser, dès que Rome serait prise et détruite : elle serait la reine et la maîtresse de l'Italie. « Et l'espoir d'être grande et glorieuse dans l'histoire l'emporta, dit Trasilla, sur le devoir de rester pure et chaste : J'acceptai sa foi , et je devins sa femme. »

Perinda n'a pas été plus prudente que sa sœur. Plus vive et plus gaie que Trasilla, ce n'est pas l'orgueil et l'ambition qui l'ont séduite : c'est la coquetterie et le goût du plaisir. Trasilla est une héroïne de Corneille, une Emilie ou une Viriathe. Perinda est une Italienne, une fille de Capoue, qui aime les bals et les fêtes et qui veut plaire. Voyant que sa sœur cherchait à se faire aimer par Annibal, elle n'a pas voulu être vaincue dans la lutte. Trasilla avait

LES JUMELLES DE uAPOOE. 253

donné une fête à Annibal , Perinda en donne une aussi ; et les deux fêtes, dont Annibal lui-même fait complaisamment le récit à son confident Maharbal , expriment le caractère différent des deux sœurs.

Trasilla a imaginé de donner à Annibal un festin digne d'une reine d'Asie, et, après le festin, elle a fait représenter devant lui l'histoire de Didon trahie par Énée , le père des Romains , et vengée par Annibal; puis, prenant elle-même une lyre, elle a chanté dans une ode la* gloire des fils de Didon et la défaite des fils d'Énée. Annibal a été charmé de son hôtesse. Mais Perinda, qui assistait à la fête de sa sœur, l'a trouvée bizarre et singulière; aussi ne manque-t-elle pas d'en faire la critique : « Étrange amusement, pour finir un repas, que de représenter la mort d'une belle reine ! » Perinda , comme on voit , n'aime pa*, les tragédies , et surtout celles qui font briller la beauté de sa sœur. Trasilla défend sa fête et l'art dramatique : « Les blessures et la mort nous sont pénibles à voir; mais quand l'art nous en offre une image, loin de souffrir de cette vue, nous y trouvons une sorte de jouissance et de plaisir.... Les guerriers surtout aiment à voir les blessures et le sang. — Oui , répond Perinda, sur le champ de bataille et la lance à la main ; mais à table et la tête couronnée de fleurs , ils aiment mieux les jeux et les sourires de la beauté que l'aspect des armes. » Dispute toute littéraire, et pourtant naturelle, entre les deux sœurs, comme la dispute sur le mariage entre Armande et Henriette, dans les Femmes savantes de Molière, parce qu'en fait de querelles jalouses le sujet n'est rien et le sentiment ns>l tout.

La fête île Perinda s'accorde, du reste, avec sa théorie : au lieu d'une tragédie, la belle Campanienne donne à Ànnibal un ballet. La repas qui précède la représentation est servi dans un jardin délicieux ; I liontôt la table est enlevée, et tout à coup on voit sortir d'un buisson le dieu Pan, la tête armée de cornes et avec des pieds de bouc. Contre lui s'avance un entant nu ; mais c'est l'enfant qui soumet le monde à son empire, l'Amour; et ils luttent l'un contre l'autre. Je remarque, en passant, que ce combat de l'Amour et du dieu Pan est un des sujets favoris de la peinture ancienne, telle que nous la retrouvons à Pompéi. Pan est vaincu, et Perinda alors chante à Annibal, en petits vers dignes de la morale de l'Opéra, qu'il n'y a point de guerrier si bien armé et si farouche qu'il soit, qui ne soit vaincu par l'Amour; l'Amour, qui a vaincu le dieu Pan ', doit tout vaincre sur la terre.

Les jours d'Annibal se passaient doucement entre les deux jumelles , qu'il avait trompées toutes deux avec la même promesse de les épouser après la ruine de Rome. Mais il fallut bientôt partir, et l'armée d'Annibal, séduite et corrompue par les délices de Capoue, s'en arrachait avec peine. « En vain, dit Maharbal, le confident ou plutôt le lieutenant d'Annibal, en vain tes officiers faisaient retentir partout les trompettes et les tambours : j'entendais tes soldats répondre à ces accents guerriers par les sons de la flûte et de la lyre; et, si parfois j'en voyais un paraître aux fenêtres, il avait le front couronné de fleurs, les cheveux baignés de parfums, et il mo

» Xi -iv, (oui.

suppliait en pleurant de ne point le rappeler encore sous le drapeau, ou il refusait insolemment d'obéir. Si j'entrais dans les maisons , quel spectacle! partout les bains chauds et odorants , les tables chargées de mets, les coupes remplies; ici des soldats à demi nus, ou, ce qui est pis, vêtus des habits de leurs maîtresses; les casques et les cuirasses jetés à terre comme un fardeau trop pesant. Voilà , Annibal , ton armée telle que Capoue te la rend ! ' »

Annibal éprouve moins de regrets à quitter les deux fdles de Calavius que son armée n'en éprouve à quitter Capoue; mais, pour les tromper jusqu'à la fin , il leur promet de les emmener avec lui. Elles doivent se déguiser en soldats, et, à la pointe du jour, attendre Annibal à la principale porte de là maison. Pendant ce temps, il s'échappe lui-même par une autre porte et rejoint son camp. Cette ruse honteuse s'accomplit pour la perte des deux jumelles, et c'est ici qu'éclatent leur jalousie et leur aveuglement. C'est dès ce moment aussi que la nouvelle change de caractère. Jusqu'ici c'était presque un conte de Boccace, deux coquettes trompées par un militaire. A cet instant, la tragédie commence, et, en face du malheur et de la honte, les deux filles de Calavius trouvent dans leur repentir une grandeur de sentiments vraiment admirable.

1 • .... Redierunt plerique scoriis impliciti •, et, ubi primum sul> pel- « libus haberi cœpti sunt, viaque et alius militaris labor esrepit, tironum « modo, corporibus animisejue deficiebant; et deinde per omne œstive- « rum tenipus magna pars sine commeatibus ab signis dilabebantur. u neque aliœ latebrœ quur.i Capua desertoribus erant. » (Tile-Live. Uv. XXIII, 18).

Trasilla ignore le dessein de Perinda ; Perinda ignore le dessein de Trasilla. Chacune se croit seule aimée par Annibal et seule engagée à partir avec lui; chacune pense que les coquetteries de sa sœur ont été en pure perte. Aussi n'est-ce pas dès les premiers éclaircissements qu'elles s'aperçoivent qu'elles sont trompées : la vanité et la jalousie mettent sur leurs yeux un voile qui ne se lève que lentement , et elles se disputent de bonne foi l'amour d'Annibal, comme si Annibal les avait jamais aimées. La veille du jour où elles doivent quitter la maison paternelle tristes et inquiètes , elles errent çà et là pour revoir une dernière fois ces lieux chers à leur enfance. Trasilla veut parcourir le jardin de son père; et Perinda, poussée par la même inquiétude, y descend à son tour. Mais le jardin est fermé, et les deux sœurs se rencontrent dans le vestibule. « Que faites-vous ici, ma sœur? dit Trasilla à Perinda. — Moi ? répond Perinda qui , plus ardente que sa sœur, est plus jalouse et plus curieuse; je vous ai vue passer, et , comme vous aviez l'air sombre et irrité, je suis restée pour vous demander quelle est la cause de ce trouble extraordinaire. — Le jardinier a fermé la porte du jardin, et je désirais y entrer : voilà ce qui m'a contrariée. — Tant de trouble pour si peu de chose! vous y entrerez demain. — Demain! qui sait si je serai ici demain? — Où devez-vous donc aller? — Vous cherchez à savoir, ma sœur, ce que je ne veux pas vous dire. » Une fois engagé ainsi , l'entretien continue; et, comme l'idée d'Annibal et de son prochain départ est au fond de la pensée des deux sœurs, ce nom arrive bientôt sur leurs lèvres.

C'est Perinda qui le prononce la première : « A vous voir si pressée de nous quitter, ma sœur, dit-elle à Trasilla, on dirait que vous avez à fourbir votre bouclier et votre lance pour suivre demain l'armée d'Annibal. — Vous voulez plaisanter, soit! Serais-je donc un soldat indigne d'un si grand général? — J'en connais un qui lui plairait mieux. — Et qui donc? — Moi! » Alors arrive, non pas encore l'éclaircissement, mais la dispute entre les deux rivales, chacune s'irritant des prétentions de sa sœur et se moquant de ses illusions. Elles s'emportent, elles se menacent; mais, voyant Annibal, elles lui demandent de venir juger entre elles. Annibal se garde bien de dire quelle est des deux sœurs celle qu'il préfère, puisqu'il les a trompées toutes deux, et il se tire d'embarras par des mots équivoques que chacune entend dans le sens de sa passion. Elles ne renoncent donc point encore à leur résolution de suivre Annibal. Elles savent qu'elles ont une rivale, mais elles ne savent pas qu'elles sont lâchement trompées toutes les deux. Aussi, vers le milieu de la nuit , elles quittent leur appartement et viennent habillées en guerriers, attendre Annibal sous le vestibule de la porte principale. Elles n'y sont pas ailles : leur frère Pérolla, qui n'a point renoncé à sa haine contre Annibal , vient l'y attendre pour le tuer dès qu'il aura franchi le seuil hospitalier. Calavius et sa femme Antandra y attendent aussi leur hôte pour lui faire leurs derniers adieux; et c'est ainsi que toute la famille campanienne est réunie dans ce vestibule où va s'accomplir le dénouement, pendant qu'Annibal s'échappe par l'autre porte.

A travers l'obscurité de la nuit, Trasilla, habillée en guerrier, voit un guerrier aussi s'avancer vers elle : c'est Perinda, qui, étonnée à son tour de cette rencontre, et ne sachant pas encore que ce guerrier est sa sœur, « Qui êtes-vous, s'écrie-t-elle? que faites-vous près de cette porte? — J'y viens faire ce que vous venez y faire vous-même, ma sœur; car je reconnais votre voix et je sais votre pensée. — Oui , c'est Trasilla ; oui , j'entends aussi votre voix , ma sœur; combien je suis étonnée! — Ne soyez point étonnée que j'aie pris l'armure d'un guerrier pour suivre Annibal : je suis sa femme. Mais je suis étonnée, moi , que l'amour vous égare jusqu'à vouloir usurper les droits que j'ai à la foi d'Annibal. — Non, je ne m'égare point : Annibal est mon mari; j'ai reçu sa foi , et il m'a permis de le suivre. » Alors l'éclaircissement se fait ; les deux sœurs se disent l'une à l'autre les gages qu'elles ont reçus de la foi d'Annibal ; éclaircissement douloureux qu'écoutent un frère irrité, un père et une mère désespérés. Elles commencent à entrevoir la ruse infâme d'Annibal ; cependant la jalousie et la fierté résistent encore au cruel ascendant de la vérité. L'orgueilleuse Trasilla surtout ne peut pas croire qu'Annibal ait osé la prendre seulement pour maîtresse : « C'est moi, ditelle à sa sœur, qu'il a prise d'abord pour sa femme, et vous n'avez été plus tard que son amante. » Mais Perinda, plus outragée parce qu'elle aimait plus naïvement , et plus irritée contre le séducteur : « Ainsi, ma sœur, s'écrie-t-elle avec horreur, nous suivrons Annibal, vous comme sa femme, et moi comme sa maîtresse ! — Ah ! Dieu nous sauve de

cette infamie ! — Que faire donc? — L'attendre ici, lui reprocher sa trahison et le percer de coups. — L'attendre ! s'écrie la nourrice de Trasilla accourant en ce moment; Annibal est dans son camp, il vient de partir par l'autre porte. — 0 ma sœur, dit Trasilla , il ne nous reste donc plus qu'à mourir et à laver notre honte dans notre sang. *

Ces dernières scènes de la tragédie d'Ansaldo Ceba sont vraiment belles. Dans l'expression des sentiments de l'amour et de la jalousie qui remplissent les premiers actes, Ansaldo Ceba me paraît manquer de délicatesse et de force ; mais , quand il exprime le repentir et le désespoir des deux sœurs , alors il sait trouver des accents dignes de l'antiquité. Le théâtre italien du seizième siècle n'approche pas du théâtre espagnol , du théâtre anglais ou de notre théâtre français au dix - septième siècle ; cependant Torelli, Ruccellaï, que j'ai déjà cités, et Ansaldo Ceba lui même, ont des inspirations admirables, surtout quand ils traitent les grands et simples sentiments de l'âme humaine. C'est par là qu'ils se rapprochent de l'antiquité. Ce qu'il y a de moderne chez eux, je veux parler de l'amour avec les nuances infinies de cette passion dans la littérature moderne, est souvent recherché , subtil , petit ; ce qu'il y a d'antique est grand et beau.

Tel est le mérite du dernier acte des Jumelles de Capoue. Une fois que leur sort est accompli, une fois qu'elles se savent trompées et déshonorées, tous les petits sentiments de leur vie s'effacent : elles ne sont plus ces deux jeunes filles coquettes et légères que nous avons vues; elles ne sont plus ri-

vales, elles ne sont plus jalouses. Unies par la même honte et par le môme repentir, et sœurs plus que jamais, elles s'encouragent mutuellement à mourir. A côté d'elles sont leur père, leur mère et leur frère, qui , cachés dans l'ombre du vestibule, ont tout entendu, la faute des deux sœurs, leur désespoir, leur résolution de mourir, et qui se montrent à ce dernier moment, non pour les détourner de leur projet, mais pour les y affermir et pour en hâter l'accomplissement. Le jour n'a pas encore paru , et il faut qu'avant qu'il paraisse, la honte de la famille soit expiée ; il faut que les deux sœurs n'aient pas à rougir à la clarté du jour. Pérolla, surtout, cette âme énergique et implacable qui a voulu deux fois la mort d'Ànnibal, qui ne le haïssait que comme l'ennemi des Romains, et qui sent maintenant qu'il haïssait aussi en lui , sans le savoir, l'ennemi de sa famille, Pérolla surtout n'hésite pas à condamner ses sœurs à mourir; et, comme il craint que son père ne tremble à les condamner, parce qu'il est père d'abord et que ses empressements près d'Annibal ont causé le malheur de ses filles, c'est lui, Pérolla, qui se fait le chef de la famille; c'est lui qui est le juge; c'est lui qui, au besoin, sera le bourreau. « Venez donc, ô mes sœurs ! venez, à l'envi l'une de l'autre, présenter la poitrine à ce glaive que j'espérais mieux employer contre votre séducteur ; et puisse votre sang effacer la tache que vous avez faite à votre nom ! — Oui , dit Trasilla , j'ai taché l'honneur de mon nom ; mais, pour l'effacer de mon sang, je n'ai pas besoin d'une autre main que la mienne. J'ai une épée aussi pour me percer

le sein, et je veux me le percer sur le lit même où l'infâme m'a trompée, afin que vous voyiez tous que le repentir est égal à la faute... Ah ! vous avez raison de me vouloir morte, mon frère, et toi aussi, ma mère , qui as l'âme fière et généreuse , et qui me regardes avec des yeux tristes et sans pleurs. Toi seul, mon père , tu pleures : voudrais-tu donc nous voir vivre? Vivre, c'est faire vivre notre honte ; mourir, c'est la faire mourir. — Mourons donc , ma sœur, mourons hardiment, et retrouvons dans la mort l'honneur que nous n'avons pas su garder dans la vie.

PERINDA.

« Oui, mourons, ma sœur; et jamais l'appel de ta voix ne m'a semblé plus doux... Nous sommes nées ensemble; ensemble aussi nous mourrons... Venez, ma sœur ; je veux aussi me frapper sur le lit qui fut témoin de la faute , et qui le sera du châtiment.

PÉROLLA.

« Oui , vous mourrez de vos propres mains , mes sœurs ; c'est un honneur dont je ne veux pas vous priver : votre repentir le mérite. Mais n'ensanglantez pas le foyer paternel et les dieux qui y président. Voici une fiole d'un poison que je gardais, non pour vous, mais pour moi, si, après avoir frappé Anni bal, j'étais tombé entre les mains de ses compagnons. Prenez-le, Trasilla; buvez-en la moitié, et passez-le ensuite à votre sœur.

TRASILLA.

« Je vous remercie, mon frère... Allons, ma sœur, je vous invite à boire avec moi (elle boit) ; prenez la fiole.

PERINDA.

« Et moi aussi je bois et je sens en buvant la froideur de la mort qui pénètre jusqu'à mon cœur. 0 toi, sainte pudeur dont j'ai trahi la loi, reçois comme une offrande expiatoire ce corps que j'immole sur ton autel !

trasilla à Métrisca.

« Chère nourrice, voici bientôt l'aurore que je ne dois pas voir; le poison glace le sang de mes veines; viens avec moi : c'est loi qui arrangeras mon corps et qui me fermeras les yeux.

perinda à Gelasga.

« Et toi aussi, nourrice, viens avec moi; soutiensmoi , et dérobons à mon père le spectacle de ma mort. »

Jusqu'ici Antandra, leur mère, a dit à peine quelques mots. Elle sait que ses fdles doivent mourir en réparation de leur déshonneur. Aussi les a-t-elles regardées et écoutées d'un œil sec; mais, quand clic les voit près de sortir avec leurs nourrices pour aller mourir, « Non, je ne voudrais pas, dit-elle, vous soustraire à la mort, quand même je le pourrais. Il faut réparer l'outrage fait à l'honneur de notre famille, et la mort seule peut le réparer. Mais je suis mère, et c'est à moi de fermer les yeux à mes filles. Venez donc, Trasilla et Perinda, venez accomplir votre devoir ; et vous , mon fds , allez vous montrer A vos concitoyens : vous ne devez ni rougir ni vous cacher. »

Avec de pareils sentiments, la mère des jumelles de Capoue méritait d'être la femme du vieil Horace de Corneille.

Ansaldo Ceba a exprime le repentir des deux jumelles mieux que leur rivalité et leur jalousie. 11 ne montre pas assez comment cette rivalité insensée a causé leur perte. Il en fait les victimes d'Annibc.l , qui, sur la foi de je ne sais quelle tradition, se trouve transformé dans la pièce en séducteur et en homme à bonnes fortunes ; mais il ne fait pas voir comment Trasilla et Perinda sont encore plus victimes de leur jalousie que des ruses d'Annibal. Ce n'est pas l'ambition qui a aveuglé Trasilla et qui l'a empêchée de voir le piège que lui tendait Annibal ; ce n'est pas l'amour non plus qui a aveuglé Perinda. Elles n'ont été aveugles que parce qu'elles ont été jalouses; parce que, dans la lutte de coquetterie qui s'est engagée entre les deux sœurs, chacune d'elles, au lieu de considérer où elle allait, regardait où allait sa rivale ; parce qu'enfin l'émulation de la victoire leur en cachait le danger. Cachées pendant longtemps dans l'ombre du gynécée et soumises aux lois d'une mère vigilante et sévère, l'imprudence de leur père les a jetées' au milieu des fêtes et des plaisirs du séjour d'Annibal à Capoue. Il a voulu qu'elles parussent devant le chef carthaginois et qu'elles lui montrassent les grâces de leur chant et de leur danse. Elles l'ont fait ; mais leur vanité s'est enflammée ; elles ont voulu plaire nu héros de la fête, elles ont lutté à qui plairait le mieux ; et c'est ainsi qu'ayant commencé par les penchants les plus naturels à leur sexe et à leur âge , elles sont arrivées à la passion qui les a conduites à la honte et au désespoir.

lui;, haute histoire, qui s'ouvre, comme l'histoire

de toutes les jeunes filles, par les plaisirs et les succès innocents de la beauté, pour aboutir à la plus lamentable des catastrophes, soutenue et accomplie par le plus implacable des repentirs I

LES FRÈRES ENNEMIS ET ANTIGONE DANS ESCHYLE, EURIPIDE, SÉNÈQUE, RACINE ET ALFIERI.

11 manquerait quelque chose à l'étude que je fais des divers types de l'amitié et de la haine fraternelles, si je n'examinais pas les trois personnages qui, dans l'antiquité, représentent de la manière la plus expressive ces sentiments opposés : Antigone d'une part, Étéocleet Polynice de l'autre. Je veux montrer comment, entre les mains des poètes qui ont chanté les malheurs de la famille d'OEdipe, depuis Eschyle jusqu'à Alfieri, ces sentiments de haine ou d'affection fraternelle ont commencé par la simplicité touchante de l'ancienne tragédie grecque, et sont arrivés peu à peu à l'exagération sentencieuse et déclamatoire de Sénèque ou d' Alfieri.

Les Sept chefs d'Eschyle, qui a représenté, le premier, sur le théâtre, les malheurs de la famille d'OEdipe, sont un poëme épique et lyrique, plutôt qu'une tragédie. L'hymne y enveloppe et cache le drame; le chœur, comme au temps de Thespis, y est encore le principal personnage.

Voyons rapidement quels sont les sentiments, et je dirais volontiers les aventures de ce chœur qu'Eschyle semble préférer à Étéocle, à Polynice, à Antigone enfin, qui, selon nos idées modernes, devraient

avoir le premier rang. 11 est formé des jeunes filles qui se sont réfugiées dans la citadelle ou l'acropole. C'est là que, courant éperdues des remparts aux autels, tantôt elles regardent l'ennemi qui s'approche, tantôt elles implorent les deux protecteurs deThèbes. D'abord , elles ne voient qu'un nuage de poussière qui s'élève dans la plaine et marche vers la ville ; mais cette poussière est un message de terreur qu'elles comprennent, hélas! tout muet qu'il est'. Bientôt c'est le bruit sourd et profond du pas des hommes et du trot des chevaux. Elles l'entendent : il est pareil au murmure des eaux qui roulent en torrents du haut de la montagne. Puis, c'est le cri de la guerre. Écoulez! ce cri, précurseur des ennemis, franchit le rempart et s'élance jusque dans la citadelle. Voyez, voyez l'éclair des boucliers d'acier, qui luit à travers la poussière.

« 0 dieux et déesses, protégez-nous ! nous embrassons vos statues en suppliantes. Sauvez-nous!

« Les boucliers heurtent les boucliers; les lances s'entrechoquent et se brisent. Défendez-nous, dieux et déesses ! défendez de la servitude et de l'injure les vierges qui vous implorent.

« Le flot des guerriers ravisseurs mugit autour de nous. 0 Diane! ô vierge déesse! prends ton arc, lance tes flèches redoutables, protége-nous.

« Écoutez : les chars roulent autour de la ville, les essieux crient et sifflent, l'air frémit et s'échauffe sous le vol des flèches. Que deviendrons-nous?

« O dieux, ne livrez pas la ville à l'ennemi étranger ! dieux , écoutez les prières des vierges sup-

1 Les Sept chefs devant Thèbes, vois 8«.

pliantes ! montrez que vous aimez cette ville qui vous honore'. »

Ce chœur de jeunes filles et leurs supplications, voilà à la fois le principal personnage et la principale action de la pièce. Et ne croyez pas que ce personnage et celte action n'intéressassent pas vivement les Grecs : ils retrouvaient dans les alarmes et dans les aventures de ce chœur le tableau des vicissitudes de la guerre, vicissitudes plus cruelles et plus dures dans l'antiquité que dans les temps modernes. L'esclavage dans l'antiquité aggravait la guerre : les vaincus devenaient des esclaves. Comment donc les jeunes filles thébaines n'invoqueraient-elles pas les dieux pour échapper à l'esclavage et au déshonneur? et comment les Athéniens, à leur tour, en voyant les alarmes du chœur, ne songeraient-ils pas à leurs femmes, à leurs filles, qui seraient esclaves aussi, si Athènes était vaincue? comment ne s'encourageraient-ils pas à défendre leur patrie et leur famille? car l'ennemi menace aussi Athènes, et quel ennemi! les barbares terrassés, il y a un an à peine, à Marathon5, préparent leur vengeance. Déjà on raconte dans Athènes Xerxès et son million de soldats, ses innombrables vaisseaux, le Bosphore passé sur un pont, la Thrace soumise et tributaire. « 0 dieux de la patrie ! s'écriait le chœur sur la scène, défendez la ville qui vous est chère. — Dieux et déesses d'Athènes, disaient aussi les spectateurs athéniens, et toi surtout, Minerve, vierge déesse, défends ta ville, ton temple et tes autels! » Dans le chœur, les alarmes et

1 Les Sept cliefs devant Thibes, vers t09 à 1 80.

1 Voyez l'ouvrage le M. Patin sur les tragiques grecs, t. I, page 191,

les supplications d'une ville assiégée ; dans le public, les émotions d'une ville qui bientôt aussi sera assiégée. Quel drame plus capable d'exciter l'intérêt? quel public plus fait pour le ressentir? La scène et le thécâtre se rapprochaient et se confondaient dans le même sentiment. Il n'y avait pas, ici des acteurs jouant un rôle, là un public pour s'amuser d'une représentation. Les acteurs, le public, le poëte dramatique, tous citoyens de la ville, tous menacés des mêmes périls; les uns acteurs, mais pour un jour; les autres spectateurs, pour un jour aussi, et tous, demain, quand la guerre les appellera, prêts à porter les armes et à mourir pour la patrie, tous s'entretenaient, par la voix du chœur, de leurs idées et de leurs sentiments les plus nobles et les plus chers. Le théâtre devenait une sorte d'agora et de forum; le drame devenait une harangue ; le poëte était l'orateur, et, comme un orateur habile, Eschyle, à l'aide de ses personnages, excitait tour à tour divers sentiments, tantôt la pitié pour les jeunes filles réservées à la servitude, tantôt la colère contre l'ennemi, et tantôt aussi la fermeté qui soutient les citoyens d'une ville assiégée et qui même, au besoin, gourmande les alarmes des femmes.

Écoutez, en effet, comment Étéocle gourmande ce chœur de jeunes filles épouvantées : « Pourquoi quitter vos foyers domestiques? pourquoi vous prosterner aux autels des dieux et laire retentir la ville de vos gémissements? ces cris et ces alarmes affaiblissent le courage des guerriers. — Pardonneznous, ô roi! répond le chœur; nous sommes venues sacrifier aux dieux, afin qu'ils nous protègent.

ÉTÉOCLE

« Au jour de la guerre, c'est aux hommes qu'il convient de faire aux dieux les sacrifices qui leur sont dus. Les femmes doivent rester cachées dans leurs maisons.

LE CHOEUK.

a Nous avons entendu le bruit du combat, et nous nous sommes réfugiées dans cette citadelle, entre les autels des dieux.

ÉTÉOCLE

« Gardez-vous donc, si vous voyez apporter ici des morts ou des blessés, de les accueillir par des gémissements. Mars aime à se repaître du sang des guerriers '. »

Voilà par quelles paroles énergiques et guerrières le poëte, je me trompe, l'orateur excitait le courage de ses concitoyens. Aussi Eschyle, dans les Grenouilles d'Aristophane, se vante-t-il contre Euripide d'avoir fait de ses concitoyens des hommes généreux et braves, des hommes de quatre coudées, toujours prêts à servir l'État. « Et comment donc as-tu fait cela? répond ironiquement Euripide. — J'ai fait une pièce toute pleine de Mars, les Sept chefs devant Thèbes. Nul spectateur n'en sortait qu'avec la fureur de la guerre dans le sein.»

Mais la haine des deux frères, mais Jocaste et Antigone, mais les malheurs de la famille d'QEdipe, n'en est-il donc pas question ? Chose bizarre et qui déconcerte toutes les idées que nous nous faisons de la tragédie : les malheurs et les alarmes de Thèbes assiégée intéressent Eschyle et les Athéniens plus

1 Les Sept chefs durant Tldbcs, vers 1S2 h 2 4a passim.

que la haine d'Étéocle et de Polynice , ou la piété fraternelle d'Àntigone. Ce qui nous semble le sujet, et ce qui le sera plus tard dans Euripide, n'est dans Eschyle qu'un épisode. Dans Eschyle, Étéocle hait son frère ; mais cette haine, toute profonde et tout implacable qu'elle est, ne se montre qu'un instant et comme un sentiment qui ne doit pas longtemps remplir la scène. Étéocle a écouté le récit presque épique que le messager lui a fait des guerriers de l'armée ennemie, de leurs armes , de leurs devises, de leurs menaces , et il a lui-même décrit les guerriers qu'il opposait à chacun des guerriers ennemis. A chaque nom qu'il a désigné, le chœur, l'interrompant, a prié les dieux de favoriser le guerrier qui va défendre la patrie. Le messager n'a encore désigné que les six chefs ennemis qui doivent chacun attaquer six portes de Thèbes, et Étéocle n'a nommé encore que six chefs pour leur résister. Il reste une septième porte. « Quel est l'ennemi qui l'attaquera ? — C'est votre frère, » dit le messager. Étéocle qui, par une sorte d'instinct haineux, n'avait point choisi de poste, Étéocle alors déclare que c'est à lui de combattre son frère : « Chef contre chef, ennemi contre ennemi, frère contre frère, c'est à moi qu'il appartient de combattre. Apportez-moi ma lance, mon bouclier, mon casque ' ! » Voilà enfin cette haine et ce combat qui doivent occuper là scène. Mais ici, chose étrange pour nous, ce n'est pas Jocaste et Antigone qui essayent d'arrêter Étéocle, non : c'est encore le chœur qui, effrayé du fratricide

' Les Sept chefs devant Thùbeî, vers «7*.

ET ANTIGONE. 27j

qui se prépare, élève la voix au nom de l'humanité et s'oppose à cet affreux combat : « 0 fris d'QEdipe! le sang qui coule entre les Thébains peut s'expier ; mais le meurtre de deux frères l'un par l'autre est un forfait que rien n'efface ' . »

Ainsi , même à ce moment et quand le drame est commencé, c'est encore le chœur qui a le rôle principal, c'est le chœur qui remplace Jocaste et Antigone, la mère et la sœur ; il est le centre de l'action ; et lorsque, malgré ses prières et ses malédictions, s'est accompli entre les deux frères le fatal combat, c'est encore au chœur que le messager vient raconter la mort de Polynice et d'Étéocle. Antigone et Ismène alors, dans un dialogue vif et touchant J, se lamentent, il est vrai, sur le sort de leurs frères ; mais le chœur encore s'unit aux lamentations des deux sœurs

1 Les Sept chefs devant Tlièbes, vers 6 79.

3 M. Delavigne a traduit avec une élégante précision les lamentations à' Antigone et d'Ismène sur les corps île leurs frères : ANTIGONE.

Eclatez, mes sanglots!

ISMÈNE

Coulez, coulez, mes pleurs

Tu frappes et péris.

ISMÈNE

En immolant tu meurs.

Son glaive te renverse.

ISMÈNE

Et sous ton glaive i( tombe.

Même âge.

Même sang.

et les domine pour les contenir, en rappelant la puissance des dieux, souverains dispensateurs du bien et du mal, et la malédiction paternelle qui pesait sur la tête des fils ingrats. Nous n'entendons pas seulement les gémissements de la douleur domestique : il y a une pensée plus haute qui se mêle à ces lamentations particulières, la pensée de la justice; et, jusqu'aux derniers moments, les sentiments généraux prévalent sur les sentiments particuliers, l'hymne l'emporte sur le dialogue, et le chœur sur les personnages.

Et bientôt même tombe.

O frères malheureux!

ISMÈNE

Plus misérables sœurs!

Eclatez mes sanglots !

ISMÈNE

Coulez, coulez, mes pleurs!

Mes yeux se couvrent de ténèbres ; Mou cœur succombe à ses tourments.

ISMÈNE

Ma voix, lasse de cris funèbres, S'éteint en sourds gémissements.

Quoi! périr d'une main si chère!

ISMÈNE

Quoi ! percer le cœur de son frère !

Tous deux vainqueurs!

ISMÈNE

Vaincus tous deux !

O récit (jui me désespère !

Dans le théâtre moderne, le peuple ou la foule n'a point de rôle, et, lorsque par hasard on veut l'y introduire, il intéresse peu. Voyez, dans les drames qui ont pour sujet une conspiration ou une révolution, le peu d'intérêt qu'excitent les conspirateurs ou les révolutionnaires. Le théâtre moderne ne sait traiter que les passions des individus : il est embarrassé quand il veut représenter les passions ou les sentiments de la foule. Shakespeare, dans son Coriolan et dans la révolte de Jacques Cade ', a essayé de représenter le peuple; il l'a représenté dans

ISHÈNK.

0 spectacle encore plus affreux!

Où les ensevelir?

ISMÈNE

A côté de leur père :

Il fut infortuné comme eux.

O mon cher Polynice !

ISHÈNK.

Étéocle, o mon frère!

Page 1