‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 35 sur 47 · THÉSÉE · texte numérisé non relu

THÉSÉE

« Oui, et à travers les grands périls elle arrive aux grands succès 2. »

Ici encore Athènes est louée, je l'avoue ; mais elle n'est louée que parce qu'elle est pieuse envers les morts.

J'ai parlé de l'intérêt qu'excitait aussi, dans cette pièce, la pompe du spectacle. Spectacle pompeux et touchant, en effet, que ce chœur de femmes éplorées, groupées autour d'Éthra et l'enchaînant par leurs prières et par leurs rameaux suppliants, pour ne la rendre à son fils que lorsque son fils aura cédé à leurs larmes ! Et comment Éthra se défendraitelle contre cette pieuse violence? Elle était à Eleusis, dans ce lieu plein des plus sacrés mystères des dieux ; elle y était venue offrir les sacrifices qui précèdent le labourage. C'est là que les suppliantes l'ont saisie , entre l'autel de Cérès et l'autel de Pro-

1 Les Suppliantes , vers 52î.

2 Jbid., vers s 7*.

serpine, entre la déesse qui fertilise le sein de la terre et la déesse qui l'ouvre aux morts comme leur légitime abri. Suppliante elle-même , comment résister aux supplications des Argiennes? comment ne pas implorer son fils pour ces mères qui demandent à genoux un tombeau pour leurs enfants ? Comment Thésée , à son tour , ne céderait-il pas aux exhortations d'une mère toujours si prompte à s'alarmer pour lui, et qui est aujourd'hui la première à lui dire de s'armer pour la défense d'une loi sacrée? « Malheur, dit-il, malheur au fils qui ne sert pas, à son tour, ceux qui lui ont donné le jour ■ ! » Ainsi la douleur des mères qui ne veulent pas que leurs fils restent sans sépulture, la piété d'Éthra qui se laisse enchaîner par leurs supplications , la religion des tombeaux, toujours chère et sacrée aux Athéniens , le respect et l'amour de Thésée pour sa mère , tous les bons sentiments , toutes les grandes et pieuses idées de l'humanité se touchent dans ces admirables tableaux ; et ils ne s'unissent pas seulement par des liens secrets et cachés, ils s'unissent parle spectacle même qu'ils produisent. En effet, ce chœur de suppliantes avec leurs rameaux verdoyants, ce cercle magique qu'elles forment autour d'Éthra et qui ne s'ouvre qu'au moment où Thésée a cédé à leurs prières, tout cela fait un grand spectacle ; mais tout cela, en même temps, exprime une grande idée. Disons-le hardiment, il n'y a de grands spectacles que ceux qui expriment une grande idée ; les cérémonies du culte ne se prêtent si bien à la pompe et à l'appareil que parce qu'elles ont une grande

1 Let Suppliantes , \ers 361.

idée et un grand sentiment qui les soutiennent.

Bientôt Thésée revient lui-même à la tète de son armée; il rapporte les corps des sept principaux chefs argiens : les autres guerriers ont été ensevelis sur le champ de bataille. Quelle entrevue, si je puis ainsi parler, entre les mères et ce qui reste de leurs fils! « Donnez-moi, s'écrient-elles, les corps de mes fils; que je les serre entre mes bras ! que je les presse contre mon sein ' ! — Non, dit Thésée ; il ne convient pas aux mères de toucher ainsi les corps de leurs enfants ; elles mourraient en lès voyant si défigurés 2. » C'est donc loin de leurs yeux que les corps sont brûlés sur les bûchers ; et , quand ce triste soin est rempli, alors les urnes sont apportées aux mères et aux enfants, afin qu'ils les emportent avec eux comme un souvenir de leurs fils et de leurs pères, et comme un monument des bienfaits d'Athènes. Cette remise solennelle des urnes est encore un grand spectacle, animé par une grande idée. Ici les mères éplorées ; là les enfants, qui commencent à sentir la douleur de la mort d'un père, et avec cette douleur le désir de la vengeance ; au milieu d'eux , Thésée donnant à chacun ce qui lui appartient. Quelle leçon de respect envers les droits de la sépulture ! quel triomphe en même temps pour l'orgueil national !

C'est ainsi qu'à Athènes la littérature et la politique, le théâtre et la place publique se touchaient sans cesse. Les harangues des orateurs, les décrets des assemblées populaires, les querelles des parfis, tout chez les Grecs tendait à l'art. De là une société toute

1 Les Suppliantes, vt-rs sus.

1 lbid., VCK 0 4 4.

particulière et dont les habitudes nous étonnent. Voici les fêtes de Bacchus. Vous croyez qu'il ne doit s'agir dans ces fêtes que du culte du dieu ; vous vous trompez : c'est le temps choisi pour la représentation des tragédies nouvelles. Eh bien , allons au théâtre ! Au théâtre, vous croyez qu'il ne s'agira que de tragédies : vous vous trompez encore. Dans l'expédition d'Imbros, Nausiclès a payé de ses deniers la solde des matelots et n'a point redemandé cette somme au trésor public : Athènes lui a décerné une couronne , et cette couronne va être proclamée en plein théâtre. Voilà comment les bonnes actions et les beaux vers, les services rendus à l'État et les plaisirs du spectacle, le culte, la politique et la littérature ne faisaient qu'un dans les institutions d'Athènes ; voilà pourquoi aussi Euripide est à son aise dans les allusions de ses Suppliantes. Rien n'y sent l'effort et l'embarras. En rapprochant le théâtre de la tribune , Euripide ne fait rien qui soit extraordinaire, rien qu'il faille déguiser avec adresse. Seulement il sait fort bien que, si dans les œuvres de l'art la politique contemporaine peut avoir son coin, le sujet du drame et l'idée générale qui se rattache au sujet doivent prévaloir sur la circonstance. Tel est le mérite des Suppliantes. On peut les lire sans songer à la guerre du Péloponnèse ; elles n'en ont pas moins d'intérêt, elles n'en sont pas moins la personnification solennelle et touchante d'une des plus belles lois morales de l'antiquité : la religion de la sépulture.

Ce respect religieux de la sépulture fait aussi le fond de YAntigone de Sophocle, qui précéda les Suppliantes d'Euripide. Ici, point d'allusions à la h. 26

politique contemporaine, point de spectacles pompeux ; mais l'intérêt, tiré des plus nobles sentiments du cœur humain , remplace aisément l'attrait du spectacle ou des allusions. Tel est le genre de mérite de YAntigone, et ce qui fit son grand succès dans l'antiquité. Elle avait une sorte d'intérêt religieux et philosophique, puisqu'elle enseignait le respect de la sépulture ; elle avait un intérêt plus particulier et plus doux, celui qui naît de l'amour fraternel; elle avait enfin, chose toute nouvelle sur le théâtre grec, l'intérêt qui naît d'un grand dévouement. Jusqu'à Antigone, en effet, les personnages du théâtre grec sont les martyrs du destin plutôt que les martyrs de leur volonté ; ils obéissent à la fatalité. Œdipe et Oreste sont les victimes du sort ; mais leur volonté n'est pour rien dans leur fortune. Ici, au contraire, voici un personnage qui se fait à lui-même son propre destin ; la fatalité n'y a point de part. Antigone pouvait obéir aux ordres de Créon, qui défendait d'ensevelir Polynice ; elle n'a pas voulu se soumettre à cette loi impie : elle a mieux aimé obéir à Dieu qu'aux hommes. C'est par là qu'elle est martyre et c'est par là aussi qu'elle était, sur le théâtre grec, un personnage tout nouveau.

Rien ne manque à la grandeur du martyre d'Antigone. Elle ne se dévoue pas d'une manière instinctive et aveugle : elle sait ce qu'il lui en coûtera d'avoir accompli le devoir que sa conscience et sa tendresse lui imposent. Aussi, quand elle est amenée devant Créon et accusée d'avoir méprisé ses ordres, elle ne cherche pas de vaines et timides excuses. Elle connaissait la loi poi téc par Créon -, mais elle savait aussi

qu'au-dessus des lois que font les hommes, au-dessus des décrets des rois et des assemblées, il y a des lois impérissables, qui ne sont ni écrites sur le marbre ou sur l'airain, ni proclamées par la voix d'un héraut, ni enfantées hier ou aujourd'hui, mais qui sont éternelles et dont l'œil des humains n'a point vu la naissance. Voilà la loi divine et sainte qu'Antigone a préférée aux décrets des Thébains. Ah! si, pour obéir à Créon, elle eût laissé sans sépulture le corps de son frère, c'est maintenant qu'elle se sentirait triste et malheureuse. Aujourd'hui, au contraire, elle n'a ni remords ni douleur. Que Créon la menace et l'injurie, qu'importe? « Tu ne veux, lui dit-elle, et tu ne peux rien de plus que ma mort'. »

Il y a près de deux mille cinq cents ans que ces paroles ont retenti dans Athènes, et depuis deux mille cinq cents ans , elles ont vécu ces lois qu'attestait Antigone, qui n'ont ni code, ni ministres, ni satellites ; elles sont restées immortelles à travers la fragilité des décrets humains , toujours favorables à l'humanité, toujours vengeresses de l'injustice. Non , personne ne les a vues naître ; personne non plus ne sait où elles reposent, ni du fond de quel abri inaccessible elles apparaissent tout à coup avec une puissance et une majesté souveraines. Tantôt, comme à Thèbes, elles sortent de la conscience d'une jeune fille qui n'a d'autre force que de savoir mourir, et ce jour-là elles s'appellent le respect de la sépulture; tantôt, comme à Rome, elles crient contre les Tarquins ou contre les décemvirs avec le sang de Lucrèce ou de Virginie, et ce jour- là elles s'appel-

1 Antigone, vers 497.

lent la pudeur des femmes; tantôt enfin elles paraissent avec les martyrs devant le tribunal des proconsuls païens , et elles s'appellent la foi : car c'est leur privilège de s'appeler tour à tour des noms les plus beaux et les plus saints de l'humanité.

Elles ont un autre privilège : comme elles vivent au fond de tous les cœurs , il suffit du moindre cri pour les éveiller. En vain la prudence et la peur veulent les empêcher de répondre : elles murmurent comme un écho sourd et profond dans toutes les poitrines. Ne croyez donc pas, qui que vous soyez qui invoquez ces lois au milieu du silence d'un peuple opprimé, ou même au milieu des cris de colère d'un peuple abusé par la calomnie, ne croyez pas que vous soyez seul , ou que votre voix périsse étouffée ! L'Antigone de Sophocle, quand elle défend le respect de la sépulture contre les lois de Créon, n'est pas seule, toute délaissée qu'elle paraît. Le chœur se tait parce qu'il a peur; mais, à travers ce silence, Antigone sent que le chœur l'approuve, et elle atteste hardiment cette pensée muette : « Ils pensent comme moi, dit-elle à Créon; mais ta présence leur ferme la bouche'. » A ce mot si vrai et si dramatique , qui donne à Antigone tant d'alliés imprévus, soyez sûrs que le chœur a tressailli par un assentiment involontaire, et Créon le sent, car il n'ose plus dire à Antigone, comme il le faisait tout à l'heure, qu'elle est seule parmi les Thébains, et sans personne qui la soutienne : il ne lui demande plus que d'obéir en silence à ses ordres, comme fait le

1 Ânligonc, vers 50».

chœur. J'aime à voir, dans ce vieux débat entre la liberté et la tyrannie, comment Créon recule à chaque réponse d'Antigone , et comment la conscience d'une jeune fille triomphe des sophismes du tyran. Créon voit que l'appui du chœur lui manque; il invoque alors la mémoire d'Étéocle : « C'est l'outrager que d'honorer Polynice. — Non, Étéocle est mort , répond Antigone, et il ne veut pas que les morts soient outragés.

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