CRÉON
« Jamais mon ennemi, même quand il est mort, ne me devient ami.
« Mais moi je suis née pour aimer et non pour haïr ' . »
Quelles réponses, dignes d'une jeune fille par leur simplicité, et d'un sage par leur profondeur! Quelle belle et sainte philosophie, et comme elle naît sans efforts des bons sentiments de l'âme humaine ! Voilà ces grandes idées du respect des morts , chères aux morts eux-mêmes; de l'égalité pleine d'oubli et de paix que la mort impose à nos colères et à nos injures; de l'humanité enfin, qui est faite pour s'entr'aimer et non pour se haïr. Voilà, dis-je, ces grandes idées entrevues par la sagesse antique et consacrées
1 Aniirjone, vers S14-5Î3,
par la morale chrétienne; les voilà qui, dans la bouche d'Antigone, s'enchaînent les unes aux autres, et se développent avec une sorte de progrès tout divin : car du respect que les morts ont pour leur mutuelle sépulture, Antigone s'élève à l'amour que les vivants doivent avoir les uns pour les autres.
Qui pourrait s'étonner maintenant qu'en parlant du dévouement d'Antigone, je l'aie appelé le premier martyre que le théâtre ait représenté? La ressemblance des sentiments amenait, malgré moi, la ressemblance des mots : car il n'y a pas un martyr chrétien , devant les magistrats païens , qui n'ait tenu le langage qu' Antigone tient à Créon. « Savezvous qu'il y a un commandement de l'empereur qui vous ordonne de faire des sacrifices aux dieux? » disait le garde du temple des idoles au prêtre Pionius, à Smyrne, deux cent cinquante ans après Jésus- Christ; et Pionius répondait : « Nous connaissons des commandements , mais ce sont ceux qui nous ordonnent d'adorer Dieu'. » Cette opposition entre les commandements des empereurs et les commandements de Dieu, qu'est-ce autre chose que l'opposition que proclame Antigone entre les décrets du peuple thébain et la loi divine qui ordonne d'honorer les morts ?
Le spiritualisme philosophique et le spiritualisme chrétien ont tous deux discrédité le culte des tombeaux par des moyens et dans des buts différents : le spiritualisme philosophique par le mépris du corps , le spiritualisme chrétien par le mépris de la
1 Fleury, Histoire ecclésiastique, Iiv. VI, §30.
vie; l'un, parce qu'il croit que dans l'homme L'âme est tout, et qu'ainsi peu importe le lieu et le genre de la sépulture ; l'autre, parce qu'il croit qu'ici-bas la vie elle-même n'est rien qu'illusion et vanité, et que le lieu et le genre de la sépulture sur la terre ne peuvent guère inquiéter ceux qui songent à la béatitude du ciel. Socrate, après s'être entretenu avec ses amis sur l'immortalité de L'âme, entendant Criton lui demander comment il voulait être enseveli , « J'ai perdu ma peine, s'écrie- 1- il , ô mes amis! car je n'ai pu persuader Criton que je m'envolerai d'ici-bas, et que je ne laisserai rien de moi sur la terre. Eh bien donc, Criton , si tu peux me prendre après ma mort et me rencontrer quelque part, ensevelis-moi comme tu voudras '. » — « Dieu, dit à son tour saint Augustin , pouvait aisément écarter les chiens et les oiseaux des cadavres de ses martyrs; il pouvait répandre la terreur dans l'âme des bourreaux , leur défendre de brûler ses saints et d'en jeter les cendres aux vents. 11 ne l'a pas fait , afin de montrer que, si les chrétiens méprisent la vie, ils doivent encore bien plus mépriser la sépulture , et que ce que les bourreaux font du corps qu'ils écartèlent , des ossements qu'ils consument , des cendres qu'ils dispersent, que tout cela n'est rien, puisque la vie n'étant plus dans ces chairs mutilées et démembrées, l'homme qui y arvécu et Dieu qui l'y a créé ne perdent rien à ces tortures impuissantes2. »
1 Cicérou , Tuscul., liv. I, chap. XLIII.
2 « Ut discerent christani dura contemnunt hanc vitam , multo
a magis conleninere sepultuiaiu. Mus qui occisi fuerunt in dilaceratione ■3. memLroruui, in conflagratione ossium, in dispersionc ciuerum, mi-
L'ascétisme chrétien et le stoïcisme philosophique peuvent s'accommoder de cette insensibilité ; le cœur de l'homme ne s'y résigne pas. En vain Cicéron gourmande l'Hécube de la tragédie grecque, qui se plaint d'avoir vu traîner son fils Hector attaché au char d'Achille ; en vain il nous dit que ce cadavre n'est plus Hector : nous prenons parti pour la douleur d'Hécube contre la sagesse du philosophe ; et ces murmures du cœur humain sont si puissants que Cicéron finit par dire « qu'il faut, quant aux soins de la sépulture, les mépriser pour nous , et ne pas les négliger pour nos parents... Que les vivants fassent pour leurs morts ce que demandent l'usage et les bienséances; mais qu'ils comprennent bien que cela ne touche en rien les morts ' . » Sage conclusion et digne de l'orateur qui, en exposant les principes de la philosophie grecque, a toujours soin de les tempérer par cette sagesse pratique qui fait une partie du génie des Romains.
Cicéron est un sage et un homme d'État ; il tient compte des préjugés mêmes qu'il combat. Sénèque est un philosophe et un rhéteur : aussi va-t-il plus loin que Cicéron ; mais il nous persuade encore moins. « L'homme qui ne craint pas la mort, dit Sénèque, ne craint pas des menaces qui n'ont de
a séria nulla contigit quoniam quidquid mortuis corporibus facerent,
m utique nihil facerent, quamlo in carne orani vite carente, ncc aliquid « sentira possit qui inde migrant, nec aliquid inde perdere qui créa vit.» ^Saint Augustin, édit. Gaume, t. VI, pag. 873-875.) 1 « Totus hic sepulturœ locus conteiuncndus in nobis, non négligeau dus in nostris.... Quantum autem consuetudini famasque dandum, id « curent vivi, sed ita ut intelligent nihil ad niortuos pertinerc. » (Tu$~ cul,, liv. I, chap. xlv.)
portée qu'au delà de la mort. Il ne prie personne de lui rendre les derniers devoirs; il ne recommande son cadavre à personne. Si la cruauté du tyran jette son corps à la voirie, le temps l'ensevelira, et Mécène avait raison de dire :
Que m'import la sépulture ?
Je suis sûr du tombeau qu'ouvre à tous la nature.
Le mot est beau. Mécène avait rame d'un sage avec les mœurs d'un efféminé '. »
Quand les maîtres prêchent le mépris de la sépulture de cette manière hautaine et dédaigneuse, que doivent faire les élèves? Ils abolissent jusqu'aux derniers restes de la piété envers les morts. Selon eux, les tombeaux n'ont été inventés que pour cacher les cadavres, dont l'odeur et l'aspect sont affreux. La sépulture n'est pas un honneur ni un avantage pour les morts : c'est une précaution de santé pour les vivants2.
Ainsi la sépulture n'est plus un soin remis à la tendresse des familles : c'est une question de police. Créon, en laissant sans sépulture le corps de Polynice, nuisait à la santé publique, et Antigone, en brûlant ce corps sur le bûcher, a sauvé Thèbes de la peste ou de la fièvre. Voilà, si nous en croyons les philosophes, de quel côté nous pouvons approuver la vertu d'Antigone : elle a pressenti et défendu une règle d'administration publique.
La poésie résistait-elle, au moins, à ces sentences désolantes? défendait-elle les bons instincts, ou, si
1 Epis!. 92.
2 Excerpta ex Seneca.
l'on veut, les bonnes superstitions du cœur humain? Non. La poésie, quand elle est lettrée, s'inspire plus volontiers de la parole du beau monde que de la voix du peuple. A Rome, il y avait longtemps que la poésie n'était plus populaire, si jamais elle l'avait été. Ce n'était pas pour la foule, mais pour l'élite des esprits forts de son temps que Lucrèce expliquait la nature des choses. Quand Horace prêchait, dans ses épîtres, la philosophie du bon goût et du bon sens, et qu'il avait l'esprit d'en faire une causerie au lieu d'en faire un système, c'était à Mécène et à ses amis qu'il s'adressait, et non point à la foule. Lucain aussi chantait pour les stoïciens, c'est-à-dire pour les honnêtes gens de son temps et non point pour le vulgaire. La Pharsale est l'épopée du stoïcisme et de la rhétorique. Elle n'exprime ni les mœurs ni les opinions de la société romaine sous Néron ; elle exprime les idées et les sentiments d'une élite d'hommes à la fois vertueux et sentencieux. Lucain professe donc pour la sépulture les- dédains déclamatoires de l'école stoïcienne, et, lorsqu'il décrit le champ de bataille de Pharsale couvert de cadavres que César veut laisser sans sépulture, «Qu'importe, s'écrie-t-il,que le temps ou le feu les consume? la nature reçoit tous les êtres dans son sein, et les corps ont leur fin naturelle... la terre reprend tout ce qu'elle a enfanté. A défaut d'un tombeau, les morts ont le ciel pour les couvrir'. » Qu'on ne croie pas cependant que la religion des
' Tabesne cadavera solvat,
An rogus, liniul refert : placido natura receptat Cuncla sinu, finemque sui sibi corpora tlebeut...
tombeaux se laissât vaincre sans résistance. Les affections de la famille combattaient cette insensibilité philosophique; les mères surtout protestaient contre l'idée que, si elles perdaient un fils, il ne leur eu restait plus rien qu'une cendre insensible et froide. Elles croyaient aux ombres de leurs enfants, qu'elles voyaient la nuit venir à elles ; et ces ombres n'avaient rien de sombre et de triste. « Non, dit une mère dont Quintilien nous a conservé l'aventure, non, quand mon fils m'apparaissait, son visage n'était point couvert d'une cendre immonde : il était jeune, il était beau; c'était bien mon fils. La première nuit que je le vis, il me laissa seulement le temps de le reconnaître; mais les nuits suivantes, il s'approcha de moi, il me parla, il m'embrassa; et, quand le jour paraissait, il ne s'éloignait qu'avec peine, tournant ses yeux sur moi, et me promettant de revenir '. » La pauvre mère était heureuse. Elle voulut confier son bonheur à son mari; elle lui parla de son fils, qu'elle voyait chaque nuit. Mais le mari était un esprit fort, qui ne croyait point aux ombres. « Les ombres, dit-il à sa femme, ne sont qu'un vain mot. Tout meurt avec le corps; la cendre ne peut pas reprendre la vie et le sentiment. Vous n'avez pas vu votre fils : vous y avez pensé, et votre pensée est devenue une image qui a trompé vos yeux. — J'ai vu mon fils, je lui ai parlé, il m'a répondu. — Illusion! Pourquoi ne l'aurais-jc pas vu comme vous? — Ah ! je l'aimais et je
Capit omnia tellus
Quœ genuit : eœlo togitnr qui non liabot urnam.
[l'hnrsalc, VI; 8 0 9.| ' Quintilien, déclamation X«.
le regrettais plus que vous. Il le savait. Les ombres sentent si elles sont aimées, et elles se gardent bien de visiter les indifférents. » Curieux dialogue entre la philosophie et la tendresse maternelle, entre le raisonnement et le sentiment. Dans l'aventure, comme la raconte Quintilien, la mère perdit bientôt ces apparitions qui faisaient son bonheur. Fut-ce l'effet des raisonnements de son mari? je ne sais; mais elle aima mieux croire que c'était l'effet de la sorcellerie, et que les paroles d'un magicien pouvaient seules empêcher l'âme de son enfant de la venir visiter pendant la nuit. Aussi accusa-t-elle son mari d'avoir méchamment fait enchanter le tombeau de son fils.
Cette histoire montre la lutte qui existait, pour ainsi dire, dans chaque famille entre les maximes de la philosophie et les instincts les plus doux et les plus pieux de l'âme humaine. La philosophie fut vaincue : la tombe des pères resta sacrée pour leurs fils, la tombe des enfants resta douce et chère aux regards des mères. Mais ce sentiment fut plutôt un mouvement d'affection que de piété; l'idée religieuse s'effaça chaque jour davantage ; les lois de la sépulture devinrent des lois domestiques, au lieu d'être des lois divines.
Cette différence d'idées se fait sentir quand on examine le récit que Stace , dans sa Thébaïde , fait du dévouement d'Antigone. Stace est d'une école qui prétend revenir aux anciennes traditions, et, loin de faire fi de la religion des tombeaux et du merveilleux mythologique, comme le fait Lucain, il s'y attache avec une sorte d'affectation. Mais le goût du merveilleux n'est pas la foi , et Stace a beau faire, il est
philosophe malgré lui. il ne croit plus que les âmes des morts laissés sans sépulture errent pendant cent ans sur les bords du Styx, et il sait que ses contemporains n'y croient pas non plus. Aussi, dans Stace, ce n'est pas au culte des tombeaux que s'immole Antigone, c'est surtout à la piété fraternelle. La sœur parait plus que la croyante , la tendresse fait plus que la religion ; et , pour que nous ne nous y trompions pas, Stace place à coté d'Antigone un personnage qui vient partager son dévouement et qui en même temps nous en explique la nature. Argie, femme de Polynice, vient d'Argos chercher le corps de son époux afin de l'ensevelir. L'épouse et la sœur, Argie et Antigone, qui ne se connaissaient pas jusque-là, se rencontrent sur le champ de bataille1 . Cette entrevue est touchante ; mais les sentiments qu'expriment Argie et Antigone montrent d'une manière curieuse le changement qui s'est fait de Sophocle à Stace dans l'idée de la sépulture.
Argie avait laissé les mères et les veuves des Argiens allant implorer à Athènes l'intervention de Thésée. Sa tendresse pour Polynice ne peut point supporter les lenteurs de cette supplication, et seule avec Ménétès, son vieux gouverneur, elle va sous les murs de Thèbes chercher le corps de son époux et l'ensevelir en dépit des ordres de Créon. « Hélas î se dit-elle en hâtant ses pas pendant ce douloureux voyage , peut-être le corps de Polynice est-il encore gisant et nu sur la terre; peut-être aussi a-t-il déjà
'■ Me l'ietas, — me Jusit amor
(TMbaïde, XII, 4 59.) ir. 27
314 ENVEKS LES MORTS.
reçu la sépulture par des mains étrangères '. » Ainsi elle s'inquiète également si le corps de son époux est encore sans sépulture et s'il a été enseveli par des mains étrangères, la tendresse conjugale la préoccupant plus que la religion. Enfin elle arrive devant les murs de Thèbes , devant cette ville qu'elle a espéré avoir pour patrie \ « C'était la nuit. Elle n'a, pour la guider sur le champ de bataille, que la lueur d'une faible lampe ; elle parcourt à pas lents le champ couvert de cadavres, ce gazon teint de sang et qui glisse sous ses pieds , ces armures fracassées qu'elle heurte en passant. Mais elle ne craint ni l'horreur de la nuit , ni les âmes qui errent dans la plaine et semblent redemander leurs corps ; elle va d'un cadavre à l'autre, et, la tête penchée sur ces visages glacés , elle cherche son époux et se plaint de l'obscurité des cieux, quand tout à coup la lune répandant sa clarté lui fait apercevoir le manteau qu'elle a naguère brodé pour son époux , et près de ce manteau un cadavre dont le visage est caché dans la poussière : c'est Polynice. Alors , se jetant sur ce corps tant cherché , elle essuie avec ses vêtements et sa chevelure le sang à moitié desséché 3. »
1 Heu! si nudus adhuc, heu ! si jam forte sepultus,
Nostrum utrumque nefas....
(Thèbdide, XII, SIS.)
2 Horruit Argia, dextramque ad mœnia tendens :
« Urbs optata prius, nunc tecta hostilia Tbebœ,
Et tamen ilkxsas si reddis conjiifjis uniLias,
Sic quoque dulec solum!
1 ' (Ibid., XII, S5«.)
s Nocte sul) infesta, nulle- duce et liostc propinquo,
Sola per offensus armoruui et lubrica tabo.
Pendant qu'Argie gémit sur le corps de son époux, Antigone , sortant des murs de Thèbes , vient aussi sur ce champ de carnage chercher le corps de son frère. Elle sait de quel côté il gît sur la terre. Elle s'approche , elle entend des cris et des sanglots étouffés , et de loin , à la clarté des étoiles , à la lueur de la lampe que portait Argie , elle aperçoit une femme cachée sous de longs vêtements noirs , les cheveux épars et le visage souillé de sang. « Qui es-tu , s'écrie-t-elle , et quels mânes t'appellent ici dans cette nuit qui m'appartient ' ? » Argie reste
Graraina, non teneb-ras, non circumfusa tremiscens Concilia umbrarum, atque animas sua membra gementes. Saepe gradu eseco ferrum, ealcataque tela Dissimulât, solusque labor vitare jacentes, Dum funus putat omne suum, visuque sagaei Rimatur positos, et corpora prona supinat Ineumbens, queriturque parum lucentibus astris.
(Thébaïde, XII, s 8 a.)
J'ai omis à dessein, dans ma traduction, l'inutile et ridicule intervention de Junon, qui vient demander à la lune de prêter sa clarté" à la recherche qu'Argie fait du corps de son époux :
Priimim per campos infuso lumine, pallam Conjugis ipsa suos noscit miseranda labores, Quanquam testa latent, suffusaque sanguine mœret Purpura. Dumque deos vocat et de funere caro Hoc superesse putat, videt ipsum in pulvere paene Calcatum ; fugere animus , visusque, sonusque, Inclusitque dolor lacrymas. Tune corpore toto Stcrnitur in vultus, animamque per oscula quaerit Absentem, pressumque comis ac veste cruorcm Servatura legit....
(/6M.,XII, 312.) ^ Quum tamen erectas extremus virginis aures
Accessit sonus; utque atra sub veste, comisque
quoique temps immobile ; puis enfin : « Je suis la fille d'Adraste, dit-elle, et je viens ensevelir le corps de mon mari en dépit des ordres de Créon....— Ah ! reprend Antigone étonnée , est-ce à toi de me craindre? Je suis Antigone, je suis ta sœur, sœur trop lente , hélas ! à remplir son devoir, puisque tu m'as devancée. » Alors , s'agenouillant toutes deux auprès de Polynice et se tenant embrassées au-dessus du cadavre , elles arrosent mutuellement de leurs larmes ce visage chéri. En même temps elles s'entretiennent de leur douleur : Argie demande à Antigone de lui raconter les derniers instants de Polynice, car c'est elle qui a eu les derniers regards et les derniers adieux de Polynice; c'est elle aussi que Polynice aimait plus que sa patrie, plus que le trône, plus que sa mère elle-même ; c'est elle, c'est Antigone dont il parlait sans cesse. « Je n'avais, quant à moi, dit Argie, que sa seconde pensée. » Ainsi se prolongeaient leurs entretiens. Mais le vieux Ménétès les avertit de se hâter d'ensevelir le cadavre de Polynice : bientôt le jour va paraître. Alors les deux sœurs portent le corps sur les rives de l'Ismène, elles le lavent dans ses eaux encore tachées de sang , et , lorsque ce corps chéri a repris entre leurs mains ce reste de beauté que comporte la mort, elles lui donnent un dernier baiser et cherchent dans la plaine quelque bûcher qui brûle encore , pour y dé-
Squalentem, et crasso fœdalam sanguine vnltus Astrorum radiis, et ulraque a lampade vidit : «Cujus, ait, nianes, aut quem temeraria quœris.
Noctemca? »
(Thèbaide, XII, 368.)
poser le cadavre et l'y consumer. Tous les feux sont éteints, et ne sont plus que cendres et charbons. Un seul bûcher semblait fumer encore , et çà et là une lueur rougeàtre brillait sous le bois à demi consumé : c'était le bûcher d'Étéocle, et les furies sans doute en avaient entretenu le feu prêt à s'éteindre. C'est là qu'Argie et Antigone déposent le corps de Polynice , et, ne sachant pas à qui a appartenu le bûcher, elles prient le guerrier, quel qu'il soit, dont le corps y a été consumé, d'accueillir sans colère ce compagnon de mort et de permettre que leurs cendres soient confondues. Voilà donc Étéocle et Polynice frères encore pour un instant sur le bûcher ; mais à peine la flamme a-t-elle atteint le nouveau cadavre, le bûcher tremble , se brise , et le feu se partage en deux colonnes séparées qui semblent parfois se rapprocher ou plutôt se heurter et se combattre. « Ah ! s'écrie Antigone effrayée, c'est le bûcher d'Étéocle, c'est son frère ! et qui donc , si ce n'était son frère , eût refusé de l'accueillir ' ? »
J'ai traduit cette scène du poëme de Stace, parce qu'elle est belle et touchante, et qu'elle l'est à la manière des modernes, c'est-à-dire avec un peu d'apprêt. Cette rencontre d'Argie et d'Antigone, la nuit, sur le champ de bataille; cette reconnaissance sur le corps de Polynice, ces cadavres amoncelés, ce sang sur le gazon, la pâle lueur de la lune se mêlant à la lueur plus pâle encore de la lampe que porte Argie; ce goût du sombre et de l'horrible, cet usage ingénieux de la mort et de la douleur; ce sont là des
* Thêbàide, XII, 370-439.
traits qui semblent empruntés à l'art de la mise en scène des drames et des romans modernes.
Dans les temps modernes, en effet, l'idée de la mort a créé, pour ainsi dire, toute une littérature nouvelle qui a eu deux formes qu'il faut distinguer : une forme grave et austère dans les grands orateurs chrétiens, une forme mélancolique et romanesque dans les poètes du dix-huitième et du dixneuvième siècle.
Les anciens n'avaient point toute leur éloquence quand ils parlaient de la brièveté de la vie. Comme la croyance en l'immortalité de l'âme était la doctrine des philosophes ou des initiés aux mystères plutôt qu'une opinion populaire, l'orateur, quand il parlait de la brièveté de la vie, n'avait rien à proposer au delà, et il aboutissait vite au désespoir et au découragement. L'orateur chrétien, wu contraire, quand il parle de la brièveté de la vie, y oppose aussitôt, comme une espérance, la durée de l'éternité, cette éternité à laquelle chacun de nous a une part heureuse ou malheureuse, selon sa conduite ici-bas. 11 sied donc à l'orateur chrétien d'entretenir son auditoire du temps qui fuit et des jours qui s'écoulent : ces mots l'avertissent sans le décourager. De là aussi le fréquent usage que la chaire chrétienne fait de l'idée de la mort; de là ces perpétuels retours au tombeau qu'aime à faire Bossuet, parce que c'est là qu'il trouve à la fois « de quoi nous convaincre de notre bassesse, et de quoi nous faire connaître notre dignité ' . »
3 Sermon sur la mort.
Chose curieuse : ces idées funèbres, qui n'affligent pas le chrétien ', ne déplaisent même pas à l'homme. Cette rapidité de la vie, qui raccourcit nos chagrins, comme elle raccourcit nos joies ; cette vanité de toutes choses, qui nous enseigne l'indifférence et le détachement; cet aspect des tombeaux, qui nous fait penser à l'infini des temps où nous n'étions pas encore, et de ceux où nous ne serons plus; ce reste d'humanité qui semble frémir sous nos pas ; cette affection que nous gardons aux débris de nos proches; l'idée de notre immortalité qui s'éveille par le contraste; l'idée même de la vie, devenue plus vive à mesure qu'elle nous semble plus précaire, tout cela excite la méditation et nous jette dans une rêverie qui a sa grandeur et son charme, parce qu'elle touche à la fois aux deux bornes de la pensée humaine, l'infini et le moi, et qu'en face de l'immensité qui engloutit tout, le sentiment de notre existence et de notre personne nous donne je ne sais quel plaisir égoïste et profond2.
Ces sentiments, qui touchent aux leçons que la chaire chrétienne emprunte aux tombeaux, mais qui n'en dépendent pas, sont le fond de la mélancolie
1 Post honiineni vermis ; post vermcin fetor et horror.
Sic in non hominem verlitur omnis hoir.o.
(Saint Bernard, in Méditât.; Flores Bern.) 1 Lucrèce a dit :
Medio de fonte leporum
Surgit amari alitjuid quod in psis floribus angit.
Et l'on a pu dire aussi en l'imitant :
Medio de fonte dolorum
Surgit ameeni aliquid Indu quod amamus in ipso.
qui inspire d'une façon plus ou moins sincère les poètes du dix-huitième et du dix-neuvième siècle.
Un des traducteurs des Nuits, Letourneur, s'étonne qu'avec la vive et profonde tristesse qu'Young exprime dans ses vers, il ait pu vivre longtemps'. Letourneur n'a pas compris que les douleurs qui deviennent des inspirations s'adoucissent à mesure qu'elles s'expriment, et que le cœur se sent soulagé quand l'imagination prend les chagrins à son compte.
Je ne veux pas dire qu'Young et Hervey, son imitateur, n'aient jamais ressenti une tristesse sincère : je crois à la douleur d'Young enterrant furtivement sa fille dans le cimetière de Montpellier. Il n'oublie, il est vrai, dans le récit qu'il fait de sa douleur, ni les ténèbres de la nuit, ni cette fosse creusée secrètement, ni ses pas tremblants sur le bord du tombeau, ni ses adieux murmurés à voix basse, ni sa frayeur d'être surpris dans ce pieux office, ni cette loi intolérante qui excluait du cimetière catholique les corps des protestants, et qui faisait qu'un père était forcé d'enterrer sa fdle à la dérobée, comme eût fait un assassin ; il n'oublie enfin rien de ce qui touche à la mise en scène, et c'est par là que cette sépulture furtive ressemble à celle que l'Antigone de Stace donne à son frère. Cependant la douleur pa-
1 « On peut s'étonner qu'un chagrin si actif et si profond n'ait pas abrégé ses jours. Comment cette imagination brûlante, dont la sombre
tristesse avait concentré les feux comment cette fièvre continue de
la douleur et de l'enthousiasme n'a-t-elle pas en peu d'années fatigué, desséché ses organes et dévoré sa vie ? » [Discours priliminaire de la traduction des Auits d'Young.)
ternelle perce à travers la déclamation du poëte; seulement, et c'est là ce que je veux reprocher à Yoting, il sait trop qu'il peut tirer parti de sa douleur devant le public. Il ressent une véritable émotion; mais il s'arrange pour la montrer. Il fait un peu ce que faisait cet acteur de l'antiquité, qui, venant de perdre son fils unique et jouant quelque temps après le rôle d'Electre embrassant l'urne d'Oreste, prit entre ses mains l'urne qui contenait les cendres de son enfant, « et joua sa propre douleur, dit Aulu-Gelle, au lieu de jouer celle de son rôle ' . »
Ce mélange de l'émotion naturelle et de l'émotion théâtrale est plus fréquent qu'on ne le croit, surtout à certaines époques, quand le raffinement de l'éducation fait que l'homme ne sent pas seulement ses émotions, mais qu'il sent aussi l'effet qu'elles peuvent produire. Beaucoup de gens alors sont naturellement comédiens, c'est-à-dire qu'ils donnent un rôle à leurs passions : ils sentent en dehors, au lieu de sentir en dedans; leurs émotions sont en relief, au lieu d'être en profondeur.
Cette sensibilité extérieure aime la description, et le spectacle de la mort la louche plus que l'idée même de la mort. Young et Hervey se plaisent à détailler les circonstances de la fin de l'homme : le corps étendu pâle et froid dans le cercueil, le menuisier qui en cloue la dernière planche, le fossoyeur qui le charge sur ses épaules 2. Ils ont le goût des images funèbres, l'amour des cimetières, l'en-
1 « Itatjue, fjuum agi fabula vîderetur. dolor actus est. »
[Nuits alliques, VII, 5.)
2 Lettre d'IIervey sur la mor1, de sa sœur.
lliousiasme de la nuit. « 0 nuit! s'écrie Young, tendre amie de l'homme et de la vertu, c'est toi qui les rends l'un à l'autre et les réconcilies ensemble ' ! » Comme si c'était une recette certaine, pour devenir plus sage et plus vertueux, « de s'enfoncer, la nuit, sous l'ombre épaisse et silencieuse des cyprès, de visiter les voûtes sépulcrales que le seul flambeau du trépas éclaire, de lire les épitaphes des morts et de peser leur poussière 2. » Je ne demande pas mieux que de croire que la solitude, même celle des cimetières, est de temps en temps bonne pour l'homme. Qu'on sache bien cependant qu'en fait de bonnes pensées, l'homme ne trouve, même au cimetière, que celles qu'il apporte.
Yc ung et Hervey y portaient des pensées chrétiennes, et leur foi comprenait la mort comme le faisaient les prédicateurs du dix-septième siècle; mais leur imaginaiion s'en faisait et en peignait une autre idée. Entre eux et les prédicateurs, il y a une grande différence d'effets, sinon d'intentions. La tristesse qui descendait de la chaire chrétienne tournait au profit de la foi ; la tristesse d'Young et d' Hervey ne tourne qu'au découragement. Hervey se plaint, dans une lettre à un de ses amis, qu'on affecte dans les sermons de négliger l'Évangile et de ne faire aucun usage de l'Écriture. Il a raison ; mais ses méditations et celles d'Young ont le même défaut : elles appartiennent à la littérature profane, elles sécularisent l'idée de la mort.
1 IIe Nuit.
» Ve Nuit.
Les sentiments qu'inspire l'idée de la mort diffèrent ainsi selon les temps et les mœurs. Aux temps héroïques, la piété envers les morts; sous les philosophes, l'indifférence aux soins de la sépulture ; depuis le christianisme, la pensée de notre néant icibas et de notre avenir immortel; dans les mélancoliques du dix-huitième siècle, un retour égoïste sur nous-mêmes et un texte de déclamations monotones, voilà, depuis Antigone jusqu'à Young, les phases diverses de ce culte des tombeaux qui lient de si près au culte de la famille.
XXXIIÎ.
DEL AMOUR. — IIEMON ET ANT1GONE OU DE h AMOL'R DANS LES TRAGIQUES GRECS.
J'ai examiné comment les affections de la famille ont été exprimées dans l'antiquité et dans les temps modernes. Je dois examiner maintenant comment sont exprimés les sentiments de l'amour, vaste sujet et singulièrement varié. Ici la littérature ancienne aura naturellement moins de place que la littérature moderne. Autant, en effet, les anciens sont féconds et inépuisables dans la peinture des sentiments de la famille, autant les modernes le sont dans l'expression de l'amour; et, quand on passe des affections qui font la joie et l'honneur du foyer domestique, à la passion qui semble créer les plus grandes joies et les plus grandes peines du cœur humain, on passe véritablement de la littérature ancienne à la littérature moderne.
Nous chercherons d'abord de quelle manière l'amour est représenté chez les anciens. Nous verrons ensuite comment il a été successivement exprimé dans la littérature moderne, et particulièrement dans la littérature française, depuis le commencement du dix-septième siècle jusqu'à nos jours.
Dans les tragiques grecs, l'amour tient peu de place, et même, chose curieuse, plus le poète est ancien, moins l'amour domine dans ses drames. Il
n'y a pas d'amour dans le vieil Eschyle : aussi Aristophane lui fait-il dire hardiment, lorsqu'il le montre, dans sa pièce des Grenouilles, disputant à Euripide la palme tragique : « Jamais je n'ai mis sur la scène des Phèdres impudiques ni des Sténélés, et je ne sais même pas si jamais j'ai chanté les amours d'une femme. » L'amour semblait à Eschyle un sentiment indigne de figurer dans le drame et dans la poésie. « Le poëte, dit- il encore, doit jeter un voile sur le vice et se garder de le mettre au jour ou de le produire sur la scène. Le poète est à l'âge viril ce que l'instituteur est pour l'enfance : nous ne devons rien dire que d'utile. » Comme la tragédie antique était une sorte de fête nationale et religieuse, l'amour, qui affaiblit et qui efféminé les âmes, ne pouvait pas aisément y avoir place. Dans Eschyle, Vénus, si elle parait, n'est pas la déesse légère et capricieuse dont Ovide chantera les lois : c'est le principe éternel de la fécondité, c'est la cause divine de la perpétuité des êtres; et son langage est sévère et pur. Ecoutez-la dans ce fragment des Danaïdes : « Le chaste ciel s'éprend d'amour pour la terre, et la terre se prépare à ses embrassements. La pluie alors tombe du ciel comme du sein d'un époux, et vient baiser la terre, qui enfante à l'envi la pâture des troupeaux et le blé, nourriture de l'homme. Cette rosée nuptiale donne aux arbres leur force et leur verdure, et c'est moi qui suis la cause de tous ces biens...1 »
1 Tum pater onmipotens fecundis imbribus aether
f.nnjngis in gieniium laetae descendit, et onjnes Magnus alit. inagno comniixtns corporc, fétus.
(Yikg., Georg-, lib. II, v. 32 4.)